LIVRE VI
vaste système qu’il avait conçu. Quoiqu’il eût demandé par politique la confirmation de l’empereur Henri IV, on vit, dès ses premières paroles et ses premiers actes, qu’il ne voulait pas seulement l’indépendance pour le saintsiège et l’Italie, mais la domination politique aussi bien que religieuse de la chrétienté tout entière. L’interdiction formelle portée en plein concile à tout prince laïc d’investir d’un bénéfice ecclésiastique, et, à tout clerc, de recevoir d’un laïc un fief ecclésiastique, le rappel à l’observance du célibat sous peine de déchéance, montrèrent aussitôt qu’il était décidé à pousser jusqu’au bout les conséquences de la réforme. Et quelles conséquences! Si l’établissement du célibat rattache tous les membres de l’Église comme ceux d’une même famille à son chef, le pape en revendiquant partout et pour lui seul la nomination aux évêchés et aux abbayes, vraies puissances politiques et féodales, devient le maître du tiers des terres de l’Occident, et commande à l’Empereur et aux rois affaiblis. Charlemagne et Otton le Grand, en vertu de leur puissance politique, s’étaient subordonné la papauté, et avaient mis l’Église dans l’État; lui au nom de l’autorité morale, il soumet tous les souverains, il met l’État dans l’Église, et fonde une théocratie sacerdotale et féodale, du sommet de laquelle le représentant de Dieu sur la terre disposerait en maître absolu des corps et des consciences.
« Quoi ? » disait-il dans son hardi et mystique langage, « une dignité créée par les hommes du siècle ne sera pas soumise à cette autre dignité que le Dieu tout-puissant a créée pour lui rendre hommage et par pitié pour le monde. Eh! le fils de ce Dieu, Dieu et homme tout ensemble, siégeant à la droite de son père, n’a t-il pas préféré à cette royauté temporelle le sacerdoce de la croix? Qui donc douterait que les prêtres soient au-dessus des rois ? Les premiers sont les rois du Christ, les seconds sont avec le prince des ténèbres, roi des fils de l’orgueil. » Mais cetto puissance, c’était au service de la chrétienté tout entière que Grégoire voulait la mettre. Car, dès les premièrs jours de son pontificat, il jetait le cri de la croisade, afin de tourner contre
les Infidèles tous les chrétiens unis de l’Europe ; et l’état même de l’Europe, où tous les princes étaient tyranniques ou faibles, en Allemagne, en France, en Angleterre, et dont toutes frontières étaient menacées par le paganisme ou l’Infidélité, semblait encourager une pareille tentative.
Les vastes projets de Grégoires VII apparurent dans ses premiers actes. Il ne se contenta pas d’interdire à l’empereur Henri IV et au roi de France Philippe Ier l’investiture aux dignités ecclésiastiques, il voulut, chef de cette Église qui avait établi la trêve de Dieu, se faire arbitre entre le premier et ses vassaux de Saxe révoltés ; il traita le second, assez médiocre roi d’ailleurs, de tyran sacrilège pour des enlèvements de femmes et des exactions commises sur des marchands lombards en passage sur ses terres. Il ne consentit à accorder au conquérant de l’Angleterre, Guillaume, sa réforme du clergé anglo-saxon qu’à la condition de nommer lui-même les évêques et de recevoir de chacun le denier de Saint-Pierre. Il réclama la suzeraineté des royaumes de Hongrie, de Danemark et d’Espagne conquis sur les païens ou sur les Infidèles par la grâce de Dieu. « Le royaume de Hongrie », écrit-il à Salomon, «est une propriété de la sainte Église romaine depuis que le roi Etienne lui a remis tous ses droits »; et à un roi d’Espagne. « Votre royaume est propriété de saint Pierre. » Le christianisme ne lui paraît assuré dans l’Europe que s’il le fait, pour ainsi dire, entrer dans le domaine de Saint- Pierre.
Cette ambition aussi universelle que celle de l’Europe germanique aboutissait particulièrement à affranchir l’Italie comme le Danemark ou la Hongrie du joug de l’Allemagne, mais pour y substituer peut-être celui du pape. On s’en aperçut bientôt.
Dans la ville de Milan, rivale de Rome, Grégoire VII nomma contre la créature impériale un évêque à sa dévotion, Atto, qu’il appuya avec des secours de soldats. Dans la Toscane, il cassa le mariage de la fille de Béatrice, héritière de ce duché, Mathilde, dont le mari ne paraissait pas disposé à suivre aussi fidèlement que son père le parti pontifical ;