LIVRE VI
siège. L’âme d’Hildcbrand semblait avoir passé dans son successeur. Obligé pendant quelque temps de vivre des dons charitables de son parti, il renouvela néanmoins les bulles du grand pape contre ses ennemis et contre l’investiture laïque; arrivé enfin à Rome avec le secours des Normands, il en chassa son compétiteur Clément III, qui jura de ne jamais revenir ; habile aussi à faire servir les combinaisons de la politique au succès de ses intérêts, il restaura par un mariage la puissance de Mathilde en faisant épouser à cette chaste et obéissante fille du saint-siège, malgré sa répugnance et ses quarante-cinq ans, le jeune Welf de Bavière, le plus irréconciliable ennemi de Henri.
C’était recommencer la guerre; Henri IV repassa en Italie, décidé à punir Mathilde, lui prit Mantoue qui ne se rendit qu’au bout de onze mois, Parme et Plaisance ; et, fidèle à sa nouvelle politique, il confirma aux habitants tous les droits et immunités obtenus déjàdu parti contraire. Menacéejusque dans la Toscane et conjurée par ses sujets effrayés, la grande amie de Grégoire VII était prête à consentir, pour prix de la restitution de ses places, à reconnaître Clément pour vrai pape. Une assemblée d’évêques de son parti l’y autorisait; déjà Urbain II quittait Rome à son tour; l’esprit monastique vint encore porter secours à l’œuvre chancelante d’Hildehrand. Un moine, l’ermite Jean, connu dans toute l’Italie pour ses saintes austérités, s’opposa au sentiment des évêques, remonta le courage de la grande comtesse et l’envoya défendre et sauver sa célèbre forteresse de Canossa, qui était assiégée à son tour.
Urbain II eut le temps de frapper un grand coup. Il proposa la royauté d’Italie au fils même de Henri IV, Conrad, homme ambitieux et dévôt, qui était adoré des villes lombardes, dont il avait le premier favorisé et- confirmé la liberté. Celles-ci, décidées à suivre l’œuvre de leur affranchissement sous tous les drapeaux, le reconnurent. En vain Henri IV, soupçonnant ses projets, fit arrêter son fils; Mathilde le délivra, le conduisit à Milan, le fit couronner roi, et lui donna pour épouse la fille de Roger, le frère même de Robert Guiscard qui, après la mort de
celui-ci en Grèce, était maître maintenant de presque tout le Midi. Sous l’autorité pontificale, la Lombardie, la Toscane, le Midi s’unissaient pour échapper à la domination allemande en prenant pour roi le fils de l’Empereur.
Contre son fils soutenu par le pape et par Mathilde, par les villes lombardes et par les Normands, Henri IV n’avait plus rien à faire. Un événement plus européen qu’italien, la première croisade, acheva de le décourager. Urbain II, réalisant la plus grande pensée de Grégoire VII, et appliquant à la défense extérieure de la chrétienté les maximes de son gouvernement théocratique, venait de faire réussir enfin la croisade au concile italien de Plaisance et au concile français de Clermont (1096). Toute la chevalerie de l’Europe prit la Croix. Le Pape disposait de l’Europe au nom du Christ. La vue de toutes ces armées soulevées à la parole du pontife, et prêtes au besoin à traiter l’ennemi du pape comme l’ennemi du Christ, désarma Henri IV. Celui-là était bien le chef de la chrétienté qui jetait l’Europe sur l’Asie et rendait à l’islamisme au onzième siècle la guerre qu’il lui avait faite au huitième.
Le parti théocratique essaya de poursuivre sa victoire à la faveur du prestige nouveau dont la papauté était environnée et que la nouvelle de la prise de Jérusalem (1099) augmenta encore. La grande comtesse Mathilde avait consenti, dans un moment de détresse, à épouser Welf de Bavière; elle refusa maintenant de révoquer en sa faveur la donation précédemment faite à l’Église de Rome ; et, bientôt même, au milieu d’aigres et scandaleuses récriminations qui portèrent quelque atteinte sinon à sa vertu au moins à sa pudeur, elle fit prononcer par le pape un divorce facilement accepté par celui qui ne perdait qu’une épouse déjà vieille et toujours impérieuse. A la mort d’Urbain, Mathilde imposa la papauté à Pascal II, homme paisible, qui eût préféré l’obscurité. Maîtresse du saint-siège après en avoir été l’humble servante, et conduisant elle-même la grande affaire de l’Église et de l’Italie, indépendante après avoir été longtemps conduite, elle n’attendit pas la mort de Conrad pour briser le fantôme de royauté qu’elle n’avait