LIVRE VI
créé que pour vaincre l’Empereur ; Conrad, pour ne s’être point montré assez docile, se vit abandonné, et finit, dévoré de remords, ses jours à Florence sous son ombrageuse protection, peut-être même par le poison. « On l’avait pris comme un poignard, pour frapper son père et puis, après le coup, on le jetait ». Tout lien entre l’Empereur et l’Italie était brisé. La comtesse Mathilde ne laissa pas même en paix chez lui le vieil ennemi des papes. Elle contribua à soulever contre Henri IV le second de ses fils, et à conduire le malheureux, dépouillé de la couronne et des ornements impériaux par les parricides mains de son fils Henri V, mourir dans la ville de Liège (1105), oùla censure ecclésiastique refusa longtemps la sépulture à ses restes.
Ni le sacerdoce ni l’Empire, l’un ou l’autre tour à tour vainqueur ou vaincu, ne devait rester maître. La querelle n’était déjà plus là. Avec le temps les évêques schismatiques avaient disparu. La lutte s’était déplacée. Les municipalités avaient presque toutes, au milieu de la lutte, obtenu ce qu’elles désiraient. Venise, Gênes, Pise, n’étaient plus seules en possession d’une liberté puissante que l’extension de leur commerce agrandissait chaque jour. Presque toutes les villes de la Lombardie: Milan, Pavie, Lodi, Gôme, Brescia, Bergame, Crémone, Mantoue, Parme, Modène, Vérone, quelques-unes de la Toscane, Lucques, Sienne, Arezzo, jouissaient des mêmes droits, arrachés de gré ou de force aux évêques des deux partis et confirmés par les souverains. La puissance politique des évêques, déjà ébranlée par les empereurs, avait été achevée par le saint-siège lui-même.
Les questions de navigation, de chemins, de péage, de commerce, passionnaient maintenant les villes devenues libres beaucoup plus que les questions religieuses ou politiques sur les droits du pape ou de l’Empereur. Quand Henri V descendit en Italie, l’an 1110, pour revendiquer comme son père, qu’il avait renversé, le droit d’investiture, les Milanais faisaient la guerre aux habitants de Lodi pour frapper le commerce de cette ville située plus près du Pô, c’est-à-dire plus à portée de toutes les marchandises; et
cette querelle divisait la Lombardie; elle laissa passer l’Empereur sans s’inquiéter de ses dessins. Dans les États de Mathilde, Lucques, Sienne, n’eurent d’autre pensée, en le voyant, que de se faire octroyer par lui quelques droits que leur refusait la grande comtesse. Mathilde, dont l’âge avait d’ailleurs amorti l’ardeur, se vit obligée de prêter serment d’hommage à l’empereur, et de recevoir de lui l’investiture de ses États.
Henri V et Pascal II, avec les prétentions rivales de l’empire et de l’Église, étaient presque seuls en face l’un de l’autre. La comtesse Mathilde découragée ne demandait plus que la paix, les Normands se désintéressaient de la querelle. A Sutri, le pape et l’Empereur faillirent terminer la querelle. Le pape s’engageait à renoncer à tous les biens de l’Église, lui à sa donation, les évêques à leurs fiefs, si l’Empereur renonçait à l’investiture séculière. Mais les difficultés commencèrent à Rome, quand il s’agit de conclure par acte authentique et de couronner l’empereur. Henri V, violont de caractère, fit saisir, dans l’église Saint-Pierre même, le pape et tout son clergé. Le peuple, indigné d’une pareille violence, assassina les Allemands dans les rues do Rome et attaqua le camp impérial. La lutte fut acharnée, horrible. Henri V faillit périr. Le Tibre était rouge de sang. Henri repoussa les assaillants, enleva le pape, lui arracha, après soixante et dix jours de captivité, le droit d’investiture, fut couronné, et rentrait vainqueur en Allemagne, quand la mort de la comtesse Mathilde, en 1114, rendit à la querelle la vivacité et l’intérêt politique qui commençaient à lui manquer.
L’Empereur attaqua la donation faite au saint-siège. Une femme avait-elle le droit de tester sans le consentement de son suzerain? n’y avait-il pas d’ailleurs une distinction essentielle à faire entre les biens allodiaux de la comtesse et les fiefs de l’empire? Le pape, décidé à lutter résolument pour cette riche succession, raviva tous les différends, afin de ne perdre aucune de ses forces, déclara nul comme arraché par la violence le pacte qu’il avait signé au pouvoir de son ennemi et s’apprêta à combattre.