LIVRE VII
cien de Sainte-Geneviève. De retour en Italie , il avait commencé d’abord à Brescia, sa patrie, puis dans les villes lombardes, à prêcher contre la puissance politique et territoriale de l’Eglise ; il contestait aux clercs le pouvoir de posséder des fiefs, aux évêques les droits régaliens, aux moines la propriété. L’autorité sur les âmes et la dîme des fruits de la terre devaient être leur seule part. Il distinguait le temporel du spirituel, comme son maître avait essayé, sous les formes de l’école, de distinguer la raison de la foi; il séparait le gouvernement laïque des intérêts du gouvernement ecclésiastique des consciences, et voulait affranchir le premier du jcuug du second, comme son maître Abailard avait cherché à affranchir la logique de la théologie. Sa parole ardente apportait un secours et une sanction à l’affranchissement des vassaux et des villes du pouvoir des évêques; elle flattait leur avidité en leur montrant une proie dans le reste des possessions cléricales ; à Rome, où Arnaud alla prêcher, en 1138, elle fit une révolution.
La commune de Rome n’avait encore pu suivre, malgré ses éternelles agitations, l’élan des autres cités italiennes, à cause de sa dépendance toute spéciale de l’empereur et du saint-siège. Aucune institution régulière , malgré quelques essais, n’avait pris naissance sur les ruines de ses anciennes institutions. Le gouvernement de la cité était toujours livré aux factions de la noblesse qui y régnaient arbitrairement, tantôt au nom de l’empereur, tantôt au nom du pape, et son anarchie n’avait d’égal que ses décombres. Impériales ou papistes, ces factions ne visaient qu’à faire un pape ou un préfet àleur dévotion, pour mettre ensuite au pillage les fiefs, les dignités et les bénéfices de Rome et des environs. Rome n’aurait-elle donc jamais, au lieu de la liberté, que le cérémonieux et trop souvent terrible éclat d’un couronnement impérial ou la pompe éternelle des fêtes religieuses?
Arnaud de Brescia apportait quelque chose de nouveau : il tonnait contre le gouvernement des prêtres, contre leurs vichesses, et proposait de rendre à Rome sa liberté et sa
grandeur en y rétablissant la république. Cela convenait à toutes les factions qui pouvaient se partager les biens du saint-siège; il ne fut bientôt plus question que de rétablir l’ancienne constitution. Le pape Innocent II, resté maître après la mort d’Anaclet et de nouveau menacé dans son pouvoir, rassembla un concile à Latran (1139), fulmina contre cette hérésie politique et condamna son auteur à sortir d’Italie. L’exil d’Arnaud, qui se cacha quelque temps en France et en Suisse, poursuivi par les anathèmes de celui qui représentait alors la foi, la règle et la vertu, saint Bernard, ne fit que retarder l’explosion. Elle eut lieu à la première occasion. L’an 1141, nobles et peuple, mécontents que le pape eût fait la paix avec la ville de Tivoli, dans les environs de Rome, coururent au capitole et y installèrent une commission de gouvernement sous le nom glorieux de sénat. La vieille formule, les quatre lettres sacramentelles S. P. Q. R. reparurent dans les actes. Le pouvoir politique du pape fut anéanti ; on crut à une ère nouvelle, et on data de l’an de la rénovation du sacré sé- ' nat ( Renovationis vero sacri senatus anno).
Innocent II mourut de douleur (1143). Sou s son successeur, Lucius II, les Romains firent un pas de plus; ils remplacèrent le préfet par un patrice à la nomination des citoyens, fixèrent le nombre des sénateurs à cinquante-six et divisèrent Rome en seize quartiers ou rioni militairement organisés. La nomination de Jordano, père du défunt anti-pape Aüaclct, comme patrice, apprit au pape ce qu’il devait attendre delà révolution. A la tête de ses partisans et de ses prêtres, le pape voulut chasser le sénat du Capitole; il en fut précipité à coups de pierres et resta sur la place. Les cardinaux répondirent à ce meurtre en élevant au saint-siège Eugène III, disciple de saint Bernard (1145). Le nouveau pape ne fut pas mieux reçu par les nobles et le peuple. Il essaya de faire la guerre aux Romains. Ceux-ci se fortifièrent dans l’église Saint-Pierre, et appelèrent Arnaud de Brescia, qui rentra dans Rome; l’élève de saint Bernard fut obligé de fuir en France devant l’élève victorieux d’Abailard. La révolution parut achevée