LIVRE VII
Innocent III; Guelfe» et Gibelin»; Catharln» et PaUrlna
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C’était le temps où un célèbre docteur, Gérohus, entrevoyait le règne de la paix universelle dans l’établissement de la théocratie romaine. Les avantages que Dante vantait plus tard dans la monarchie temporelle des empereurs, il les trouvait, lui, dans la monarchie spirituelle des papes. Innocent III était l’homme qu’il fallait pour tenter de réaliser cette utopie sacerdotale, la seule peut-être qui pût s’opposer à l’utopie de la monarchie impériale, plus menaçante encore.
Agé de trente-sept ans, instruit, énergique, ambitieux, mêlé depuis longtemps déjà comme légat aux grandes affaires de la chrétienté, Innocent veut continuer à la fois la tradition de Grégoire VII et d’Urbain II. C’est le gouvernement intérieur et extérieur, moral et politique de la chrétienté qu’il prétend saisir. Il surveille avec la même autorité jalouse la foi, la conscience et la conduite des souverains et des peuples de l’Europe. Point de distinction pour lui ; car c’est la pureté de la foi qui à ses yeux fait la bonne conscience et qui lui répond de la correction de la conduite ; aussi la politique releve-t-elle de lui comme l’hérésie et comme le péché. Voyez-le à l’œuvre dans toute la chrétienté. Il prêche une croisade pour rendre au saintsiège le prestige des temps d’Urbain II, et voit les croisés de France et d’Italie se réunir à sa voix ; par ses anathèmes il force le roi do France à reprendre sa femme Ingeburge, que celui-ci répudiait, et les rois de Castille et de Portugal à faire la paix en face des Maures; il excommunie en Norvège un roi usurpateur, en Aragon un roi faux monnayeurJ En Allemagne, deux princes puissants se disputaient l’empire, Philippe de Souabe, frère de Henri VI, duc de Toscane, et Otton de Brunsvick, duc de Saxe, de la famille guelfe; il revendique le jugement de cette querelle.
Mais c’est en Italie qu’il voulait régner surtout. La reine Constance, morte peu de temps après son mari, avait légué
au pape la tutelle de son fils Frédéric, âgé de deux ans. C’était mettre le royaume du midi entre ses mains; mais, avant tout, il lui fallait être maître de Rome, qui avait repoussé l’autorité de ses prédécesseurs. Le pontife profita d’abord de la haine de la municipalité contre l’empire pour se faire prêter serment par le préfet impérial; ensuite il . parvint, à force d’argent, à renverser le premier sénateur, un certain Garus-Homo, et à obtenir de son successeur un serment, si non de vassalité, au moins do respect et de fidélité. Raffermi, quoique pas encore maître à Rome, il soulève, au nom de la liberté, contre les ducs allemands de Romagne et de Spolète, les villes de l’Ombrie et de la Marche, tournant contre l’empire l’arme qui avait ébranlé autrefois le sacerdoce. En Sicile, au nom de son pupille, Frédéric, qu’il fait instruire par le cardinal Savelli, il maltraite le parti allemand, et appuie l’autorité du jeune roi sur le parti national, tout en faisant épouser à un brave chevalier, Gauthier de Brienne, une fille de Tancrède de Lecce, pour se prémunir contre l’avenir. Enfin, pour mieux garantir l’indépendance du saint-siège et de l’Italie, but suprême de ses efforts, il se déclare en Allemagne en faveur d’Otton de Brunswick, de la famille de Welf (d’où Guelfe) contre Philippe de Souabe, de la famille des Weiblingen (gibelin), et obtient du premier, en retour, la possession du duché de Rome, les marches d’Ancône, de Spolète et la partie méridionale de la Toscane, d’Aquapendante à Montéfiascone. Philippe de Souabe était encore maître de tout l’héritage de la comtesse Mathilde; le pape tourne aussi contre lui la tactique qui lui avait déjà réussi contre ses partisans. A son instigation, toutes les villes de la Toscane réunies par députés, sauf Pise, à San-Miniato , sous la présidence de deux cardinaux, forment une ligue particulière et jurent de ne reconnaître aucun empereur sans le consentement delà cour de Rome. C’est Innocent III qui gouverne l’Italie ; et sa voix est écoutée dans toute l’Europe. Mais est-ce celle d’un pasteur ou d’un souverain?
Ce puissant pape est d’abord si heureux que la croisade,