LIVRE VII
même détournée de son but, tourne à sa gloire. Les croisés de France et d’Italie, qu’il avait levés par sa puissante parole au commencement de son pontificat, étaient rassemblés à Venise, quand le doge Dandolo, créancier âpre et exigeant, après les avoir conduits au siège et à la prise de Zara, poussé peut-être par le Soudan d’Égypte et par les propositions de Philippe de Souabo et de Conrad de Montferrat, leur persuade d’aller restaurer à Constantinople un prince détrôné. Le pape proteste, menace d’anathèmes ; mais les croisés partent pour le Bosphore, assiègent une première fois Constantinople, rétablissent Alexis IV, puis se brouillent avec lui, prennent la ville pour leur compte, la mettent au pillage et se partagent l’empire. La république de Venise faisait ce qu’avait rêvé Henri VI. Un empire latin s’élevait dans les murs de la cité de Constantin, au profit d’un Baudouin comte de Flandre. Le doge Dandolo ajoute à ses titres de duc de Venise et de Dalmatie, celui de seigneur d’un quart et demi de l'empire romain. La république prend pour elle deux faubourgs de Constantinople, l’île de Crète, Corfou, Modon et Coron que les Génois avaient voulu saisir; elle autorise ses citoyens à s’emparer à leurs frais et profits du reste des îles et des côtes, à la charge seulement d’en faire hommage à la république, et voit avec orgueil un Dandolo, duc de Gallipoli, un Sanudo, duc de Naxos, un Navaglieri, comte de Lemnos, tous petits bourgeois devenus princes sur les débris d’un grand empire. Pour sa part Innocent III, qui avait d’abord anathématisé cette désobéissance, s’applaudit d’en recueillir les bénéfices, fait élire un patriarche latin à Constantinople, et croit déjà à l’extinction définitive u schisme et à la réunion de l’Église grecque à la latine.
Cet homme heureux, dont les bras s’étendaient si loin, ne put cependant, comme il l’eût voulu, réunir toute l’Italie en un seul parti pour en faire l’instrument de ses vastes desseins. On sait que la bourgeoisie des villes avait été heureuse de trouver dans quelques nobles accoutumés à la guerre, et toujours accompagnés d’une suite assez nom-
breuse, des auxiliaires et même des chefs contre l’empereur. L’armée lombarde, qui vainquit à Legnano, avait été commandée par Eccelino le Moine et Anselme de Doara. Les villes avaient témoigné leur reconnaissance à la noblesse en lui prodiguant les magistratures, surtout celle de podestat, qui était devenue presque générale dans les cités même les plus puissantes, à Milan dès 1185, à Gênes dès 1191. Les nobles avaient ainsi élu demeure dans les villes, étaient devenus les concitoyens des citoyens. Cette union de la noblesse et de la bourgeoisie pouvait assurer l’indépendance des villes. Mais bientôt la charge de podestat n’était plus que l’objet de l’ardente ambition des familles puissantes. En possession de ce pouvoir elles voulaient s’y maintenir; privées de ce titre elles voulaient le reconquérir. D’ailleurs, Frédéric Barberousse et Henri VI, voulant arrêter ce mouvement d’union, avaient tout fait récemment pour se rattacher la noblesse en lui prodiguant les fiefs, les faveurs: et Innocent III avait par contre donné l’exemple de soulever les villes contre les nobles. Ceux-ci, pour garder le pouvoir où ils l’avaient, ou s’en emparer où ils ne l’avaient pas, étaient donc prêts à embrasser contre les villes, contre le pape, le parti de l’empereur depuis que celui-ci favorisait la noblesse.
Les cités avaient en vain cherché à conjurer, par les conditions qu’elles imposaient aux podestats, les dangers que cette charge faisait courir à leur indépendance et à leur sécurité. Elles ne choisissaient jamais pour podestat un gentilhomme domicilié dans la ville, y ayant ses parents et ses intérêts. Ses pouvoirs étaient de courte durée ; le podestat était astreint, à son entrée en charge, à un serment de fidélité à la constitution, et, à sa sortie, au jugement d’un syndicat pour les faits de son administration. Quelquefois même, pour tenir en équilibre les différentes familles nobles qui dominaient dans leurs murs, les villes partageaient entre elles l’élection à la magistrature du podestat. Mais le peuple des cités luimême n’était pas uni; menacés en haut par la noblesse, les bourgeois l’étaient en bas par les gens de petits mé-