LIVRE VII
tiers, qui commençaient à réclamer dans l’élection aux magistratures la part dont ils avaient été jusqu’ici presque partout exclus. On conçoit le parti que la noblesse, qui se cantonna au milieu des villes dans des palais aux fortes murailles devenus de véritables forteresses, pouvait tirer de ces divisions, tantôt en excitant l’animosité des petites gens contre les gros bourgeois, tantôt en défendant ceux-ci contre les premiers, enfin, en se rendant partout et toujours nécessaires. Ainsi, à Milan, les petits artisans, soutenus par les nobles, opposent à la società de Gagliardi, la credenza di San Ambrosio. On voit en présence à Reggio (1199) les Mazzaperlini et les Scopazatiy à Brescia (1200) la ligue de Saint-Faustin en face de celle de Brighella, personnage qui devint, sur le théâtre, le type du plébéien d’Italie. Ces nobles et ce petit peuple se battent contre les bourgeois, les concitoyens contre les citoyens , sur les places publiques, dans les carrefours, dans les rues, au seuil des maisons. On s’exilait, on se menaçait; et les révolutions succédaient aux révolutions.
Au moment où le pape Innocent III opposa le guelfe Otton IV au gibelin Philippe de Souabe, l’Italie se trouvait donc profondément divisée, bien qu’il s’agît de son indépendance. On ne voyait pas seulement, d’un côté, les villes sous le drapeau guelfe et la haute noblesse sous le drapeau gibelin. Il y avait division dans le sein des villes même et souvent entre les nobles. Le triomphe du guelfe Otton IV par la mort de son compétiteur, en 1208, jeta encore une plus grande confusion dans la péninsule. Appelé au trône par le pape et par les Italiens, mais maintenant héritier, comme empereur, de la politique gibeline, il semblait devoir tout concilier. Il s’en flattait lui-même : il se croyait appelé à apaiser, au profit de son autorité, les rivalités et les haines. Tout, d’abord, parut répondre à ses espérances. Dans la marche de Vérone, où les deux factions se chassaient successivement de Vicence, de Padoue et de Ferrare, Eccelino le Moine et Azzo d’Este, mandés devant lui, après s’être renvoyé, en sa présence, les accusations les plus odieuses, cédèrent enfin à scs instances et
parurent se réconcilier. Mais, à Rome, l’incompatibilité éclata. Couronné solennellement par le pape Innocent III, Otton se rappela moins des services du pape et des Italiens que de ses droits impériaux; il prétendit mettre le comble à cette œuvre de réconciliation des Italiens, et de restauration du pouvoir impérial, en revendiquant ses droits sur l’héritage de la comtesse ‘Mathilde, et en arrachant l’Italie au jeune Frédéric, fils de Constance. Déjà il disposait du duché de Spolète pour un des siens et se • mettait en devoir de marcher sur Naples. En cela il ne faisait que pousser à l’extrême les conséquences de la lutte commencée entre les deux familles. Mais ce n’était point le compte du pape Innocent III, qui voyait la papauté et l’Italie victimes d’un éternel cercle vicieux, sur le point d’être remises par un Guelfe dans le péril qu’il avait cru conjurer en renversant un Gibelin.
Ce pape énergique était alors enhardi par ses succès temporels et spirituels dans toute la chrétienté. Après la réunion de l’Eglise grecque, il jetait contre les Almohades les rois d’Espagne, autrefois rivaux, maintenant réunis. L’hérésie, au sein de la chrétienté, levait la tête; en France, celle des Albigeois, qui se retrouva en Italie même dans les catharins et les patarins. C’était aux yeux d’innocent une trahison; il précipitait donc le nord de la France sur le midi pour étouffer dans le sang cette semence d’erreurs. En Angleterre, le roi Jean, entouré d’ennemis, lui faisait hommage de sa couronne. Il l’acceptait. Guerres contre les Grecs, contre les Maures, contre les hérétiques, contre ses adversaires même ; Innocent transformait tout en croisade! La foi était son levier; par ses mandats , nouvelle forme d’élection, il disposait de toutes les dignités ecclésiastiques. Avait-il besoin d’agents? François d’ Assises, qui avait donné ses biens pour entrer en pauvreté, qui avait prêché les petits oiseaux ses frères, et les fleurs ses sœurs, ramène les hérétiques par sa douceur mystique. Dominique, dont l’approche épouvante le démon, les poursuit de ses menaces. Innocent III organise ce zèle dans les deux ordres de