LIVRE VII
plus avoir d’objet, mais qui continuaient comme d’ellesmêmes dans toute la péninsule; Eccelino de Romano et son frère Albéric s’y rendirent et y conclurent avec l’empereur cette alliance qui devait les attacher si étroitement à la fortune de la famille gibeline et de l’empire. Mais Azzo d’Este et les villes lombardes attaquèrent, malgré les exhortations mêmes du pape, le roi des Romains, Henri, et les seigneurs allemands qui se rendaient à la diète.
La parole d’un des moines répandus alors de tous côtés pour servir les intérêts de la foi et ceux de la politique pontificale, frère Jean de Vicence, parut seule un instant assez puissante pour faire cesser la lutte; il allait prêchant partout sur ce texte : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. En face du gouvernement politique, le gouvernement de la foi tentait de se relever par cette voie nouvelle. L’éloquence du frère Jean de Vicence toucha les seigneurs de Romano, d’Este, les citoyens des villes de Vicence et Vérone; il réunit, à Paquara, une assemblée considérable de prélats, de seigneurs, de bourgeois de la marche, et leur fit jurer une paix générale qui dut être cimentée par le mariage d’une Romano avec un d’Este; mais l’ambition et le fanatisme gâtèrent promptement ce succès; le moine, s’étant laissé faire seigneur et podestat de Vérone, commença par offrir en un jour un holocauste de soixante hérétiques pour célébrer la paix, et prétendit imposer à ces deux villes la discipline d’un couvent ou au moins d’un ordre militaire, le tout au profit ’ du parti guelfe. Les Véronais appelèrent les Padouans ; Jean de Vicence marcha contre eux, fut défait et pris. Mis en liberté seulement sur l’ordre du pape, il finit obscurément scs jours à Bologne.
Toute la politique et tous les sermons du monde ne pouvaient conjurer la lutte. Elle entraîna de nouveau Grégoire IX et Frédéric IL II y avait dans ces personnages plus que deux intérêts, il y avait deux principes en présence. Le vieux Grégoire IX ne caressait d’autre pensée que la croisade contre les infidèles, l’extirpation de l’hé-
résie et la domination de l’Église. Toujours entouré do \ moines mandianls, franciscains et dominicains, il faisait •rassembler et publier un recueil canonique des lois et ordonnances de l’Église pour maintenir son autorité temporelle, en même temps qu’il s’efforçait de défendre l’orthodoxie. L’empereur Frédéric II au contraire, dans ses palais de Naples et de la trilingue Palerme, au milieu de poètes, d’artistes, de favoris, d’astrologues, de légistes, de Sarrasins, raillait parfois les vieilles croyances, bravait les mœurs chrétiennes et méditait en tout cas, sinon le renversement de la théocratie romaine, au moins l’établissement d’un gouvernement nouveau, fondé sur des principes rationnels et laïcs. La lutte entrait dans une nouvelle phase, celle du régime civil naissant contre le régime ecclésiastique à son déclin.
Le plus dangereux était que cet esprit nouveau se répandait du midi au nord et, sous différentes formes, semblait prendre possession de la péninsule. Les Romano en particulier étaient véhémentement soupçonnés de favoriser les hérétiques catharins et patarins, comme Frédéric favorisait les Sarrasins. Grégoire IX pressa un jour vainement Eccelino III et Albéric de lui livrer leur père, Eccelino le Moine, retiré cependant dans un couvent, mais fort suspect d’hérésie. Eccelino III partageait, mais avec plus de haine et de férocité, le scepticisme de 1 Empereur, son grand ami, son modèle en maintes choses. Après tant de iuttes religieuses, nulle part les foudres pontificales n’inspiraient moins de crainte, et ne rencontraient plus de railleries qu’en Italie. Les municipalités des villes, et Rome, la première, poursuivaient comme Frédéric tous les privilèges du clergé, et entraient en lutte avec lui pour le soumettre aux impôts et à la justice communes des tribunaux laïques. A Parme, dans une guerre à ce sujet entre les bourgeois et l’évêque, une loi condamna à être enterré dans le fumier quiconque se repentirait au lit de mort d’avoir fait opposition à l’Église.
La lutte entre le sacerdoce et l’empire, l’esprit théocratique et l’esprit moderne, l’Italie et l’Allemagne, ro-