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CHAPITRE II

La déclaration de guerre.

Ministère du 2 janvier. — Appui que lui donne M. Thiers. — Le Corps Législatif, et le vote des dépenses militaires. — Insuffisance des effectifs et des crédits accordés. — Déposition de M. Thiers au sujet de la déclaration de guerre. — Relations avec l'Espagne. — Lettre de M. Mercier de Lostende. — Déposition du duc de Gramont. — M. ISenedetti indiquant les causes de la guerre. — En quoi a consisté l'outrage fait à l'ambassadeur français. — Sincérité des communications faites à la commission dn Corps législatif.— M Dréolle.— M. dekératry déclare que la guerre était inévitable.

Malheureusement, et c'est en cela que la situation réelle du pays ne présentait pas les garanties de stabilité nécessaires, l'Empereur avait cru devoir renoncer à la plupart de ses prérogatives. Il s'était dépouillé de ce pouvoir personnel tant attaqué par ceux qui l'exercent aujourd'hui avec moins d'abnégation et de sagesse qu'il ne le faisait lui-même. Il avait accepté le régime parlementaire et se prêtait à l'expérience d'une maxime gouvernementale préconisée par M. Thiers qui depuis... mais alors cet homme d'Etat voyait avec satisfaction ses idées sur les bancs des ministres dont la politique devait si rapidement entraîner la dynastie à sa chute et la France à sa ruine.

"Voici comment il raconte lui-même, en l'atténuant en raison des faits accomplis, l'appui qu'il donnait au Cabinet du 2 janvier :

Arriva enfin le Ministère du 2 janvier. Nous savions que l'Empereur répugnait beaucoup à l'avènement de ce nouveau ministère. Il est connu qu'il y résista d'abord. On a assuré que le prince de la Tourd'Auvergne, homme honnête et indépendant, lui conseilla de mettre un terme à une résistance devenue dangereuse, et qu'il fut écouté. Le Ministère OUivier vint au jour. Je dis tout de suite à la gauche : » Il faut appuyer le Ministère Ollivier. » — La gauche n'était pas favorable à cet homme politique. Moi-même je n'avais pas trèsgrande confiance dans la sûreté de son esprit, tout en appréciant en lui des qualités brillantes, et de bonnes intentions. — Je dis à mes amis : — « 11 faut appuyer ce Ministère ; il n'est pas de votre opinion, ni de la mienne; mais l'Empereur fait un pas considérable en

choisissant un Ministère dans le sein de l'opposition. Quant à moi j'ai demandé les libertés compatibles avec la monarchie, il fait un pas et des plus difficiles dans ce sens, celui d'accepter un Ministère qui lui déplaît; il faut encourager et récompenser un pareil sacrifice. »

Je ne fus pas approuvé dans l'opposition. On s'écria : « non! non ! Ce n'est pas sérieux, c'est une tentative qui n'aboutira pas; il ne faut pas nous compromettre. » — Je répliquai : « Il n'est pas nécessaire d'avoir une certitude de succès pour accueillir une tentative faite dans notre sens. Si elle réussit, nous aurons sauvé le pays, si elle échoue, on ne pourra pas nous reprocher d'être intraitables, et de demander des choses dont au fond nous ne voulons pas. Il s'agit, non point d'accepter des portefeuilles, mais de ne pas repousser un Ministère qui fait des pas vers nous. »

Pendant ce court Ministère l'opposition fut plusieurs fois divisée. Quant à moi, jusqu'au plébliscite, je prêtai secours au Ministère du

- janvier.

if. Thiers, p. 4.

On le voit, la situation était toute nouvelle, l'Empire avait passé en des mains qui l'avaient jusque-là combattu; la France n'était plus gouvernée par cette volonté ferme et sage qui lui assurait le premier rang parmi les nations puissantes, industrieuses et prospères Nos régiments n'avaient ni l'organisation, ni les effectifs, ni les armes qu'aurait voulu lui donner la prévoyance du Souverain; on refusait les erédits nécessaires; on limitait les dépenses de l'artillerie et celles fies fortifications; on n'acceptait même pas la garde mobile qui n'existait que sur le papier ; on réduisait le contingent annuel à la veille de la plus grande et de la plus terrible des guerres.

La situation était telle, qu'en prévision d'un vote qui eût encore diminué notre étit militaire, l'Empereur envoyait le maréchal Lebœuf chez M. Thiers demander son appui pour la défense de l'effectif.

a Quelque temps avant cette malheureuse affaire Ilohenzollern, dit M. Thiers devant la commission d'enquête, vol. 4, p. 65, le maréchal Le Bœuf vint chez moi avec une lettre de l'Empereur, me disant que l'Empereur savait que je n'étais pas de ses amis, mais qu'il savait aussi que lorsqu'il s'agissait des intérêts de l'armée, je ne marchandais jamais mon secours, et qu'il me le demandait pour la défense de l'effectif, fort menacé dans le sein du Corps législatif.

— Je lui répondis que l'empereur se trompait en s'exprimaninmime il le faisait. — a Je suis étranger à son Gouvernement, avais-je dit au Maréchal, et je suis destiné à l'être toute ma vie ; mais je ne >uis

l'ennemi de personne ; jamais je n'ai eu de haine dans le cœur. L'Empereur a raison de croire que je m'intéresse ardemment à l'armée et que je suis prêt à la défendre. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai toujours. * — En effet, nous convînmes que je défendrais l'effectif à la première occasion. Cette occasion se présenta bientôt, en effet, et je la saisis sans hésiter.

C'est dans ces circonstances qu'une feuille légitimiste et un député de la gauche alors déjà et aujourd'hui plus encore dans l'intimité de M. Thiers. éveillèrent l'attention du pays sur les prétentions de la Prusse à donner à l'un de ses princes le trône d'Espagne, et reprochèrent au gouvernement impérial son inertie.

De l'interpellation de M. Cochery sortit le débat qui devait aboutir à tant de malheurs, et dont voici le récit présenté par M Thiers luimême. Tome IV, p. 10 et suivantes.

Bientôt, malheureusement, arriva la funeste occasion qui nous faisait une loi de rompre avec le cabinet, et de rompre avec l'Empire lui-même, car il s'agissait du sort du pays, que ce ministère a perdu par la plus imprudente conduite qui fût jamais.

Vint en effet la candidature du prince de Hohenzollern. M. Ollivier était porté pour la paix; l'Empereur lui-même y inclinait. Il avait — (je n'ai pas eu l'occasion de l'approcher à cette époque), — il avait, disait-on, beaucoup perdu de sa volonté. En général, il était incertain dans ses vues, et ne se décidait qu'après beaucoup d'hésitations.

Cette disposition était devenue beaucoup plus prononcée que jamais. Pourtant sa préférence, et celle du ministère étaient pour la paix. Malheureusement, il y avait à la cour — (de nombreux témoins oculaires l'ont affirmé) — il y avait à la cour des personnes ardentes qui ne voulaient pas qu'on restât sous le coup de Sadowa. — L'impératrice, à ce qu'on assurait, répétait souvent, en parlant de son fils : « Cet enfant ne régnera pas si l'on ne répare pas le malheur de Sadowa. » — Autour d'elle se trouvaient des gens qui, par complaisence ou par conviction, le répétaient avec une sorte de forfanterie. Dans le sein du Corps législatif, les purs bonapartistes, ceux qui tenaient plus au sort de la dynastie qu'à celui du pays, demandaient avec violence qu'on saisît cette occasion pour faire la guerre. Les conservateurs purs, au contraire, étaient consternés, et au milieu de leur désolation, se prononçaient pour la paix.

Ce qui est certain, c'est que les bonapartistes purs voulaient seuls la guerre , s'apercevant que depuis Sadowa la dynastie avai

immensément perdu, et qu'eux-mêmes n'avaient plus dans leurs collèges électoraux la même influence; qu'en un mot, la France était près de leur échapper. Aussi les entendait-on tous répéter sans cesse qu'il fallait saisir la première occasion de réparer Sadowa.

C'est à cela que j'avais déjà répondu en 1857, en disant qu'il n'y avait plus une seule faute à commettre, mot fort souvent répété, et toujours mal compris. Je n'avais pas voulu dire en effet que toutes les fautes possibles avaient été commises, car il en restait une, hélas, bien désastreuse à commettre. C'était celle de vouloir réparer Sadowa sans en avoir préparé les moyens! Oh! celle-là je l'avais signalée avec la plus extrême précision en 1867, en discutant l'Adresse.

Dans le cabinet était entré M. de Gramont, que je supposais partisan de la paix, car il ne me semblait pas possible qu'un diplomate pût se prononcer pour la guerre dans un moment semblable, c'est-à-dire sans alliés et sans armée. Je l'avais vu quelques jours avant la formation du cabinet Ollivier, dans un moment où il cherchait à rencontrer les députés influents, et à une époque, du reste, où personne ne prévoyait le malheureux incident de la candidature Hohenzollern. — « Vous venez d'un pays (il arrivait de Vienne), lui avais-je dit, d'où l'on veut la paix, et sans doute vous la soutiendrez, si jamais elle était menacée? » — «Oui, oui, » m'avait-il répondu avec une résolution dont la sincérité ne me semblait pas douteuse ; et je me suis toujours demandé depuis, comment il avait pu changer si complètement et si vite, car à Vienne, MM. de Beust et Andrassy m'ont déclaré à moi, de la manière la plus positive, que sans prévoir la candidature Hohenzollern, ils avaient dit à M. de Gramont d'une manière générale, qu'il ne fallait laisser au gouvernement impérial aucune illusion, et le bien convaincre au contraire que s'il s'engageait dans la guerre, l'Autriche ne l'y suivrait pas.

Je ne sais donc ce qui avait pu convertir aussi vite M. de Gramont à l'opinion qui voulait la guerre. Même conversion et aussi subite s'était opérée chez M. le maréchal Lebœuf. Je ne le connaissais point. Quelque temps avant cette malheureuse affaire Hohenzollern, il vint chez moi avec une lettre de l'empereur, me disant que l'empereur savait que je n'étais pas de ses amis, mais qu'il savait aussi que lorsqu'il s'agissait des intérêts de l'armée, je no marchandais jamais mon secours, et qu'il me le demandait pour la défense de l'effectif, fort menacé dans le sein du Corps législatif. — Je lui répondis que l'empereur se trompait en s'exprimant comme il le faisait. — « Je suis étranger à son gouvernement, avais-je dit au maréchal, et je suis destiné à l'être toute ma vie; mais je ne suis

l'ennemi de personne; jamais je n'ai eu de haine dans le cœur. L'empereur a raison de croire que je m'intéresse ardemment à l'armée, et que je suis prêt à la défendre. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai toujours. » — En effet, nous convînmes que je défendrais l'effectif à la première occasion. Cette occasion se présenta bientôt, en effet, et je la saisis sans hésiter.

TJn jour, j'arrivai tard au Corps législatif; il était plus de cinq heures; on était occupé à discuter l'effectif. Je demandai sur le champ la parole, ce qui causa un vif déplaisir à mes collègues de la gauche. Mais ils étaient si habitués à me voir suivre toujours mon sentiment personnel, qu'il y eut dans leur mécontentement plus de déplaisir que de surprise. Je me jetai au milieu de cette mêlée, et je rompis en visière à tous ceux qui voulaient réduire le contingent annuel de l'armée. Je relevai l'erreur de ceux qui se plaignaient toujours qu'on eût 400 mille hommes pour n'en rien faire, et qui appelaient cet état « la paix armée » — « La paix armée, m'écriai-je f dites au contraire que c'est la paix désarmée. » — M'adressant ensuite au maréchal Lebœuf lui-même, je me plaignis de l'état de dénûment dans lequel nous nous trouvions. — « Quoi I lui dis-je, vos régiments d'infanterie sont à onze ou douze cents hommes ! Est-ce qu'il y a des régiments à cette condition, même en temps de pafx !» — Le maréchal ne le nia pas. « C'est vrai, et M. Thiers a aison, répondit-il de sa place. Les effectifs de l'infanterie sont d'environ 1,200 hommes. »

Je vous cite ce fait, messieurs, pour vous faire voir ce qu'il y avait ^'imprévoyance, et ce qu'il y eut de déplorable étourderie dans la déclaration de guerre. Quelques jours après, en effet, le même maréchal Lebœuf, fort brave militaire du reste, mais politique peu avisé, entraîné par la cour qui, elle-même l'était par le parti bonapartiste, se croyait prêt, le disait, le persuadait à l'empereur lui-même, et, avec son collègue M. de Gramont, bien plus coupable encore, précipitait la dynastie, et ce qui était mille et mille fois plus déplorable, la France elle-même, dans un abîme.

Tout à coup se produisirent des faits qui ne me sont pas personnels, mais que je connais aussi exactement que si je les avais vu de mes propres yeux, car j'en ai vu quelques-uns et je tiens les autres des plus grands personnages de l'Europe, princes ou ministres, qui me les ont racontés depuis cherchant à s'éclairer de ce que je savais, et m'éclairant de ce qu'ils savaient eux-mêmes.

Le chef de la famille de Hohenzollern (je veux parler non de la branche qui règne en Prusse, mais de celle qui règne en Roumanie

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et a, pour noire malheur, cherché à régner en Espagne], le chef de cette famille passe pour un prince riche, capable en affaires, aimant à pourvoir ses enfants de grosses fortunes et de belles couronnes. La couronne qu'on lui offrit, cette fois, était celle de l'Espagne, vacante par la chute des Bourbons, et que le général Prim cherchait en vain à faire accepter à l'un des princes de l'Europe. Il y avait alors beaucoup d'humeur à Madrid, contre le gouvernement français, lequel avait mis le veto sur la famille d'Orléans qui était la plus naturellement située pour remplacer la reine Isabelle. Le général Prim, se voyant privé par les Bonaparte, d'un choix qui lui eût été si commode, s'en vengea en leur suscitant dans la péninsule une candidature allemande. Tout le monde à celte époque s'était demandé pourquoi le général Prim repoussait le choix si facile du duc de Montpênsier, et le motif vrai, c'était l'interdiction prononcée à Paris par le chef de la dynastie impériale.

Ainsi nous avons dû à la maison Bonaparte, non-seulement une guerre désastreuse, mais nous lui avons dû aussi le motif de cette guerre, car en refusant pour un intérêt dynastique la candidature Montpênsier, elle avait fait surgir, sans s'en douter, la candiJature llohenzollern.

Le père du jeune prince destiné un moment au trône d'Espagne, s'adressa à son chef naturel le roi de Prusse, devenu par suite de ces événements prodigieux, empereur d'Allemagne, et lui demanda conseil sur l'offre de la couronne d'Espagne ; à quoi le roi de Prusse fit une réponse assez peu significative, lui laissant la liberté d'accepter ou de refuser, sans lui garantir surtout la conséquence de sa résolution .

Cette nouvelle se répandit comme un coup de loudre qui alla bientôt réveiller les échos du monde entier. La cour des Tuileries en fut consternée et révoltée, tout à la fois. — « La voilà, s'écrièrent les complaisants, cette occasion si indiquée, si désirée, de venger Sadowa. La Prusse se met dans son tort, et la France, sans aucun doute, prendra feu pour un intérêt si visible et si national. » — Ces messieurs ne se demandèrent point si on était prêt, si l'occasion de réparer Sadowa, était aussi bonne qu'ds le supposaient, s'il n'y avait pas un moyen plus sûr, moins dangereux, de réparer Sadowa, en faisant reculer la Prusse, à la face de l'Europe, ce qui certes • iÛI été tout aussi brillant et moins périlleux. Mais aussi promptemeui décidé que s'il avait été prêt, le gouvernement ne songea qu'à faire reculer la Prusse, l'épée dans les reins.

Il débuta par une démarche inqualifiable. Il somma sur-îe-champ la Prusse de renoncer à la candidature Hohenzollern, presque sans explication préalable, absolument comme on jette son gant à la figure d'un homme qu'on veut forcer à un duel. Rien n'était plus, fou qu'une telle manière de procéder, eût-on été aussi préparé qu'on l'était peu. Encore aurait-il fallu mettre tous les torts du côté de son adversaire, en ne se donnant pas à soi ceux de la forme !

L'effet fut prodigieux. J'arrivai à la Chambre, la séance étant commencée. En arrivant, je vis tout le monde accourir à moi en me disant : — « Eh bien ! vous savez ce qui se passe ?» — « Quoi donc? répondis-je. » — « La guerre, me dit-on. » — « Gomment, la guerre !» — « Oui, la guerre, » fut la réponse de tous ceux qui m'entouraient. Je ne pouvais en croire ni mes oreilles, ni mes yeux, tant quelques heures auparavant la paix était l'état certain, incontestable, de la France et du monde.

On me raconta l'incident, et je fus à la fois surpris et consterné, regardant la guerre, dans l'état où. nous avait laissés l'expédition du Mexique, comme une ruine certaine.

M. Ollivier vint à moi ; animé avec tout le monde, il était, avec moi, un peu embarrassé. Il savait, en effet, mon opinion sur la situation en général, et était bien sûr que je blâmerais l'acte de folie quon venait de commettre. Il me dit, pour son excuse, qu'on ne pouvait supporter une telle entreprise de la Prusse sur nos derrières. Il aurait dû se souvenir de ce qu'il avait dit une année auparavant, pour nous faire supporter la grandeur si rapidement croissante de la Prusse. Je ne songeai pas à récriminer, et ignorant à quel point il y avait eu de l'imprévu, de l'involontaire dans la candidature du prince Ilolienzollern, je lui dis qu'en effet il ne fallait pas supporter cette candidature, mais qu'il y avait manière de s'y prendre pour l'empêcher, et que quant à celle qu'on avait prise, elle était insensée.

— a Tout peut être réparé, lui dis-je, si on le veut. La Prusse s'est mise dans son tort ; eile ne soutiendra pas cette gageure devant l'Europe mécontente et sévère. D'ailleurs, deux puissances fort importantes ici, et voulant ardemment la paix, l'Angleterre et la Russie, interviendront, insisteront, et amèneront la Prusse à revenir sur son entreprise. » -- « Le croyez-vous? » reprit M. Ollivier avec le ton d'un homme heureux que la faute commise put être réparée. — « Oui, répliquai-je, j'en suis convaincu. Mais la faute réparée, il faut êlre sage, ne pss vous montrer trop exigeant, car si vous voulez

trop exige* île la Prusse vous lui ôteriez tout moyen de retraite, et la guerre écartée reviendrait, et cette fois inévitable. »

M. Ollivier me parut heureux de la perspective que j'offrais à ses yeux, et m'assura que ce mauvais pas iranchi, on ne s'y engagerait plus.

La confusion dans la Chambre fut pendant quelques jours indicible. Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs, ne connaissant rien à la situation de notre armée, répétant d'après le maréchal Lebœuf qu'on était prêt, que les Prussiens ne l'étaient pas, qu'il en fallait tinir avec une puissance insolente et insatiable (les malheureux l'avaient créée en 1866), et que ce serait une campagne de six semaines à faire, ceux-là, dis-je, couraient, criaient- clabaudaient, regardaient d'un air de mépris ceux qui pensaient autrement qu'eux, et ne laissaient de repos à personne. Ceux, au contraire, que j'ai appelés les conservateurs purs, pour les distinguer des dynastiques, étaient tristes, profondément inquiets, et venaient auprès des hommes pourvus de quelque expérience politique, chercher à savoir ce qu'il fallait penser de cette effrayante aventure. Lorsque je leur disais que la conduite du gouvernement était folle, ils approuvaient, laissaient voir le fond de leur pensée, et quelques-uns, qui ne m'avaient jamais adressé la parole, me serraient la main en me disant : — « Monsieur Thiers, défendez la paix, et nous vous appuirons. »

M. Ollivier, que je rencontrais tous les jours, se montrait inquiet, continuait de me demander si je croyais en effet qu'on pourrait sortir de ce mauvais pas, en obtenant que la Prusse retirât la candidature Hohenzollern. Je lui répétais que je n'en doutais point ; que l'action des deux puissances en ce moment les mieux placées pour agir, l'Angleterre et la Russie, était visible, ressortait de toutes p:;rts, et que la Prusse s'étant mise dans son tort, reculerait infailliblement ; mais que là commencerait le péril si on ne savait pas se contenter delà concession qu'on aurait obtenue; et, à cette occasion, je répétais qu'il fallait être extrêmement prudents, car ma conviction était que nous n'avions pu, en si peu de jours, sortir de l'état de non préparation où nous avait laissés la campagne du Mexique.

M. Ollivier, sur ce dernier point, me répondait que lui ne pouvait à cet égard faire autre chose que s'en rapporter au ministre de la guerre, lequel affirmait qu'il était prêt, et, quant à la nécessité de s'accommoder d'une concession de la Prusse, si ou l'obtenait, il déclarait positivement qu'il fallait s'en contenter. Pour moi, je suis

persuadé qu'il était de bonne foi, et que dans ce moment il sentait le danger de la position; et je suis sûr que c'est faute de fermeté de vues, qu'il suivit quelques jours après la cour dans ses funestes entraînements.

. Pendant ces trois ou quatre jours d'angoisses, il se passait en Europe ce qui n'était que trop facile à prévoir. M. de Bismarck était accouru auprès du roi, son maître, qui était fort étonné du bruit effroyable que causait dans le monde son consentement donné à la prétention des Hohenzollern. M. de Bismarck, avec sa sûreté de coup d'œil accoutumée, voyant que le terrain était mal choisi pour se mesurer avec la France, si on en avait envie, (et on ne l'avait pas alors), conseilla d'abandonner les Hohenzollern, ce qui fut accepté sur-le-champ par le roi de Prusse.

Les auteurs de cette guerre désastreuse cherchent aujourd'hui à s'excuser, en disant que la Prusse voulait la guerre, l'avait préparée de longue main, et n'avait fait de tout cela qu'une occasion d'entrer en lutte. J'affirme, après avoir eu l'occasion de m'éclairer complètement à ce sujet, que c'est là un pur mensonge. .

Il est bien vrai que la Prusse, convaincue que tôt ou tard la France voudrait réparer ses fautes de 1866, n'avait cessé de travailler à se mettre en mesure ; mais qu'elle redoutait celte formidable épreuve, et cherchait plutôt à la reculer qu'à la précipiter. Elle a été, en effet, plus étonnée encore que nous, et que le monde, de la promptitude de ses succès, dus à l'incurie et à la profonde incapacité de l'administration impériale.

L'Espagne prit bien vite le parti de dégager les Hohenzollern, ne voulant être ni la cause ni la victime d'une conflagration européenne, et elle mit tout le monde à l'aise en déclarant elle-même à la France qu'elle renonçait à la candidature Hohenzollern. C'était, de la part de nos adversaires, une fin sagement amenée, car on nous ôtait tout prétexte de guerre fondé, et on y était parvenu sans trop de désagrément pour soi, puisque l'Espagne prenait tout sur elle en renonçant spontanément à la candidature, cause et occasion de tout ce bruit.

La Prusse s'en était tirée heureusement, mais il fallait être enchanté de ce qu'elle avait trouvé une issue pour battre en retraite, et ne pas chercher à l'humilier, car alors on allait s'en prendre à sa dignité, et on devait immanquablement retrouver la guerre, la guerre bien préparée par les Prussiens, et pas du tout par nous. Et au surplus, quelque bien colorée que fût la retraite de la Prusse, l'avantage de l'avoir forcée à reculer dans une entreprise, que le monde

croyait très-intentionnelle de sn part, cet avantage restait immense. Après avoir commis une grande faute, seulement pour n'y avoir pas persisté, nous sortions d'embarras par un triomphe ! Sadowa était presque réparé I Hélas! tant de bonheur ne nous était point réservé!

La veille du jour où cette dernière faveur de la fortune nous était offerte par l'abandon devenu public de la candidature Hohenzollern, je rencontrai M. Oilivier dans les couloirs du Corps législatif. H était inquiet, honnêtement inquiet, et il me demanda encore si je croyais que la candidature Hohenzollern serait abandonnée. Je lui répétai que je le croyais toujours, me reposant sur cette pensée, que la Prusse, trouvant le terrain mauvais pour une lutte avec nous, céderait aux instances redoublées de la Russie et de l'Angleterre. Mais je répétai que ce sacrifice obtenu, il fallait absolument se tenir pour très-heureux, et s'arrêter. M. Oilivier le comprenait en ce moment, et m'assura, avec une visible bonne foi, que si ce que je croyais se réalisait, on se tiendrait pour bien heureux, et qu'on accepterait avec grande joie ce nouveau présent de la fortune.

Le lendemain je me rendis à la Chambre. Nous étions en ce moment-là si animés, qu'on était très-exact. On arrivait à midi. Sur-lechamp j'aperçois M. Oilivier qui accourt vers moi, et me dit : — « Vous aviez raison; oui, nous avons réussi; nous avons obtenu ce que nous désirions, c'est la paix. » — La joie de M. Oilivier était extrême et manifestée sans réserve. — Il y avait devant le palais législatif deux cents voitures de gens qui étaient venus de la Bourse savoir si c'était la paix ou la guerre à laquelle il fallait s'attendre, c'est-à-dire la hausse ou la baisse. A eux s'étaient joints quelques centaines de journalistes, et tout le monde avait envahi les approches de la Chambre qui étaient presque inabordables, M Oilivier, toujours joyeux, me dit: « Avez- vous lu la dépèche que nous venons de recevoir? » — « Non. » — « Je vais vous la montrer». — Il fallut courir à travers toutes les salles du palais législatif pour ressaisir la dépêche. M. Oilivier me la fit lire. « Maintenant, lui dis je encore une fois, il faut vous tenir tranquille. » — « Soyea rassuré, me répondit-il, nous tenons la paix, nous ne la laisseron pas échapper. »

Ce court entretien terminé, je me rendis dans la salle où se trouvent les statues de Mirabeau et de Bailly. 11 y avait la une agitation extraordinaire. Tous les chefs bonapartistes (inutile de les nommer) sYniaient en parlant des ministre?, quand on les disait satisfaits de la concession obtenu!1 : « C i sont des lâches, des misérables ! Comment! ils se contenteraient de celte insignifiante concession! La

France serait déshonorée; elle ne le souftrirait pas!... » et ils ne se gênait guère de faire entendre ce langage aux ministres euxmêmes.

— Les membres des centres, ceux que j'appelle les conservateurs purs, beaucoup plus nombreux que les bonapartistes purs, étaient intimidés; mais ils souhaitaient la paix et ne s'en cachaient pas. Quant à moi, je dis à ceux des ministres que je rencontrai au sein de ce tumulte :

« Ne vous laissez pas intimider par ces criards; tenez ferme; défendez la cause de )a paix, et nous vous soutiendrons énergiquement. »

11 se forma alors une multitude de groupes où l'on disputait, où l'on criait, où l'on se menaçait du poing. Ceux qui demandaient la guerre étaient infiniment peu nombreux, mais d'une violence inouïe. Ceux qui désiraient la paix, et c'étaient tous les membres des centres, étaient peu bruyants; mais ils me prenaient les mains, en me disant : — « Ah! vous êtes pour la paix, quel bonheur! soutenez-la, monsieur Thiers, nous vous aiderons, et comptez-y bien, nous voterons avec vous! » — Cette scène dura de midi à six heures, et elle sera toujours présente à ma mémoire. Je n'y puis penser sans être saisi de douleur. Vers la fin de la séance, on vint m'apprendre qu'il y avait quelques ministres hésitants, me dire qu'il fallait leur parler, et que peut-être je parviendrais à agir sur eux. Nous les réunîmes dans un bureau, et là je passai plus de deux heures à les entretenir. Jamais, je crois, je n'ai fait plus d'efforts pour persuader les hommes. Je parlai avec une véhémence extraordinaire; j'étais haletant, baigné de sueur !

Je dis à ces ministres que s'ils hésitaient, ils perdraient la dynastie, ce qui ne me regardait point, mais ce qui les regardaient spécialement eux chargés de la défendre, mais qu'ils perdraient aussi la France, ce qui était bien plus grave, et que pour ma part je n'en doutais point. Ils étaient cinq, autant que je puis m'en souvenir, MM. Mége et Maurice Richard qu'on disait, je ne sais sur quel fondement, portés vers la guerre, parurent silencieux et peu démonstratifs, troublés cependant; MM. Chevandier et Segris, émus jusqu'aux larmes, me promirent de voter pour la paix et je crois qu'ils tinrent parole. M. Segris, homme excellent et de beaucoup d'esprit, a le mérite d'être resté inconsolable, et de ne plus vouloir reparaître sur ce théâtre du monde où il a assisté à de si grands malheurs.

Nous nous quittâmes le soir, profondément agités, et ne pouvant pas nous persuader qu'on ne se contenterait pas de la concession

Jî HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

obtenue de la Prusse. Des groupes nombreux encombraient les boulevards et, ce qui est inouï, des bandes de gens de police couraient les rues en criant : « A Berlin! à Berlin! » — La masse de la population désapprouvait ces manifestations. Moi-même, je parcourus les rues en voiture découverte avec MM. Daru et Buffet, et nous pûmes nous apercevoir de la réalité des choses, c'est que la population était loin de désirer la guerre. Lors donc que, pour s'excuser, l'empereur Napoléon 111 prétend que c'est la France qui Ta entraîné à la guerre, soit qu'il se trompe ou qu'on le trompe, il n'est pas dans la vérité. Si en effet il n'a pas voulu la guerre et qu'à son corps défendant il ait cédé, c'est a son parti qu'il a cédé, et non à la France.

J'ai tout vu, et j'affirme, la main sur la conscience, que la France n'a pas voulu la guerre. Quelques hommes de cour, et je dois ajouter pour être complètement vrai, quelques spéculateurs de Bourse, très- peu nombreux du reste, sentant que les fautes de 18GG pesaient sur les affaires, et croyant qu'il suffirait d'une campagne de six semaines pour rendre l'élan aux spéculations dont ils vivaient, disaient : — « C'est un mauvais moment à passer, quelque cinquante mille hommes à sacrifier, après quoi l'horizon sera éclairci, et les affaires reprendront. » — Mais c'étaient de rares exceptions, et je le répète la France ne voulait pas la guerre. C'est un parti, aveuglé par son ambition et par son ignorance, qui seul l'a voulue, nous l'a donnée, et nous a perdus.

C'est dans la nuit qui suivit cette journée que notre sort fut décidé. Je n'ai jamais bien su ce qui s'est passé pendant cette nuit fatale. Deux ambassadeurs des grandes puissances, tous deux hommes d'esprit et très-dignes de foi, m'ont assuré que l'empereur, qu'ils avaient vu dans l'après-midi, leur avait dit en parlant de la nouvelle du matin (l'abandon de la candidature Hohenzolîcrn : — « C'est la paix; je le regrette, car l'occasion était bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus sûr; vous pouvez regarder l'incident comme terminé. »

Les principaux ministres m'avaient tenu à peu près le môme langage, et malgré ces assurances, dans la nuit tout tourna brusquement à la guerre. Je crois que la cour et ses familiers tirent un puissant effort, aidés des bonapartistes purs, qu'ils intimidèrent les •ninistres, cl triomphèrent de leur faiblesse <-t de celle de l'empereur, en se servant du prétexte d'un outrage fait à la France par le roi de Prusse, dans son dernier entrelien avec M. Benénftti. Quel fut le rôle de chacun, dans ce triste drame? Je ne saurais le dire, et

je ne veux avancer ici que ce que j'ai vu. Mais tous ceux qui ont pris part à cette funeste résolution, devraient être à jamais inconsolables !

Au milieu de l'agitation générale, je n'avais vu ni le maréchal Lebœuf, qui, dans cette crise, ne parut point à la Chambre, ni M. de Gramont, qui n'y parut que très-peu. Le maréchal Lebœuf se croyait prêt ; quant à M. de Gramont, ministre des affaires étrangères, je ne sais ce qu'il croyait, mais certainement il ne fit pas preuve de jugement politique, dans une situation où en manquer c'était perdre la France.

Le lendemain, arrivés tous de bonne heure au Corps législatif, nous fûmes saisis par cette nouvelle désolante, que la guerre était résolue. Je ne pouvais le croire, et je demandais à tout le monde pourquoi il en était ainsi, sans jamais obtenir une réponse tant soit peu raisonnable. On me répondait confusément que le roi de Prusse avait feit à la France, dans la personne de son représentant, un sanglant outrage. Je demandais lequel, et on ne me répondait que ces mots : « C'est intolérable! c'est intolérable! »

Nous avons appris depuis ce que c'était que ce prétendu outrage. M. Benedetti, l'a dit lui-même, et à Versailles, allant négocier une première fois l'armistice, une seconde fois la paix, j'ai appris par des témoins oculaires, tout à fait dignes de foi, ce qu'avait été cet outrage, et la vérité, la voici à ce que je crois.

MM. de Bismark et de Mollke, accourus auprès du roi, le roi luimême, son fils, la cour, les principaux ministres, les généraux influents, et enfin le public de Berlin tout entier, avaient reconnu que c'était une faute que d'avoir patronné, même d'une façon insignifiante, la candidature du prince Hohenzollern, qu'il fallait réparer cette faute en abandonnant la candidature cause de tant de trouble, mais que si la France exigeait davantage, il fallait lui tenir tête et accepter avec elle un duel devenu inévitable. C'est, en effet, le parti qu'on avait pris. Mais nos bonapartistes de Paris avaient demandé que le roi de Prusse prît l'engagement pour l'avenir de ne plus laisser reparaître la candidature Hohenzollern ; à quoi le cabinet prussien avait répondu qu'il n'était pas l'auteur de cette candidature, qu'il l'avait connue, mais à peine connue, et qu'il n'avait pas à s'engager à l'égard d'une détermination qui n'avait pas dépendu de lui, dans le présent, et dans l'avenir en dépendrait encore moins.

Il était évident que cette exigence du gouvernement français avait pour but de rendre plus mortifiante la reculade delà Prusse, et

qu'eu faisant une telle entreprise contre l'orgueil prussien, on s'opposerait à une résistance qui amènerait la guerre. La faute de se conduire ainsi était d'autant plus grande, que ce dont on ne voulait pas se contenter, était cependant un -vrai triomphe, qui serait apprécié comme tel par toute l'Europe, et que les mortifications de 186G auraient été presque effacées sans coup férir.

Or, l'outrage fait à M. Benedetti s'était réduit à ceci. Le roi de Prusse se trouvait aux eaux d'Ems, maladif, agité, irrité par la grande affaire du moment. Il prenait ses eaux du matin avec son fils, lorsque M. Benedetti, ne se contentant pas des demandes communiquées au cabinet prussien, et déjà refusées, avait voulu renouveler ses instances auprès du roi dans un moment tout à fait inopportun. Le roi, sans brusquerie, mais avec brièveté, lui avaitdit qu'il ne pouvait rien ajouter aux réponses de ses ministres, et l'avait quit'.é sans rien, du reste, qui eût le caractère d'une impolitesse. Il faut ajouter toutefois que toute l'Allemagne étant impatiente de savoir ce qui se passait, M. de Bismarck lui avait mandé la réponse du roi par le télégraphe. Tel est le grand outrage pour lequel on nous demanda la guerre, pour lequel, à un vrai triomphe, celui d'avoir fait reculer la Prusse devant l'Europe, on substituait le plus affreux désastre.

Tant que je vivrai, je me rappellerai cette terrible journée. Le Corps législatif était réuni dès le matin, et on vint nous lire la déclaration de guerre fondée sur les motifs que je viens d'exposer. Je fus saisi, la Chambre le fut comme moi. On se regardait les uns les autres avec une sorte de stupeur. Les principaux membres de la gauche, se groupant autour de moi, me demandèrent ce qu'il fallait iaire. Craignant les mauvaises dispositions de la majorité à l'égard de la gauche, je dis à" mes collègues : « Ne vous en mêlez pas, et laissez-moi faire. »

Je voj'ais un orage prêt à fondre sur nos têtes. Mais, j'aurais bravé la foudre, avec certitude d'être écrasé, plutôt que d'assister impassible à la faute qui allait se commettre. Je me levai brusquement, je jaillis si je puis dire, et de ma place je pris la parole. Des cris furieux retentirent aussitôt. Cinquante énorguuiènes me montraient le poing, m'injuriaient, disaient que je déshonorais, que je souillais mes cheveux blancs. Je ne cédai pas. De ma place, je ourus à la tribune, où je ne pus faire entendre que quelques paroles onlrecoupées. Convaincu qu'on nous Irqmpait, qu'il n'était pas possible que le roi de Prusse, sentant la gravité de la position,

puisqu'il avait cédé sur le fond, eût voulu nous faire un outrage, je demandai la production des pièces sur lesquelles on se fondait pour se dire outragé.

J'étais sûr que si nous gagnions vingt-quatre heures, tout serait expliqué, et la paix sauvée. On ne voulut rien entendre, rien accorder, sauf toutefois la réunion d'une commission, réunion de quelques instants où rien ne fut éclairci. La séance commença; avec la séance le tumulte. Je fus insulté de toutes parts, et les députés des centres, si pacifiques les jours précédents, intimidés, entraînés dans le moment, s'excusant de leur faiblesse de la veille, par leur violence d'aujourd'hui, votèrent celte guerre, qui est la plus malheureuse certainement que la France ait entreprise, dans sa longue et orageuse carrière.

La séance terminée, je rentrai chez moi avec mes amis, consterné convaincu que nous marchions aux plus grands malheurs. Ma maison fut menacée, ma pauvre maison qui devait périr dans cette crise, et je lus même injurié dans la rue de Lafayette par quelques soldats ivres, qui du haut d'une voiture ouverte, insultaient les passants en allant s'embarquer au chemin de fer. Le gouvernement eut le tort, en ces circonstances, pour faire illusion au pays, d'acheminer beaucoup de soldats à travers Paris., de leur compter leur solde au passage, de les montrer ainsi, tout débraillés par suite de la chaleur et de l'ivresse, et offrant un spectacle d'indiscipline qui était un faible présage de victoire.

L'illusion, héias ! ne fut pas de longue durée. Deux ou trois jours après la déclaration de guerre, le Corps législatif, ayant eu le temps de réfléchir, était triste, abattu, vaguement convaincu qu'il avait commis une grande faute, et cherchant déjà à s'excuser de sa précipitation, bien que rien encore ne pût nous donner une idée des revers qui nous attendaient.

Nous avons teau à donner ce long récit dans tons ses détails. Sans nous arrêter aux p )ints accessoires, renvoyant à un autre chapitre l'examen des faits si graves allégués par M. Thiers eontre la po'ice impérial*; qui pourtant a protégé sa mais-m, sa piuorc maison, laquelle n'a été détruite que sous le gouvernement de son propriétaire, nous nous bornerons à insister sur quelques-unes des affirmations que l'on vient de lire.

M. Thiers reconnaît que l'empereur préférait la paix. C'est là un fait notoire pour tous ceux qui ont suivi les derniers événements et d'ailleurs, à défaut de toute autre preuve, la proclamation d'entrée en campagne suffirait à le prouver. Mais ne voulant pas reconnaître que le souverain s'est incliné devant la volonté du pays manifestée par

celles d'un cabinet responsable et du Corps législatif, M. Thiers&ehàte d'ajouter que l'Impératrice voulait la guerre pour assurer la couronne de son fils. Cette couronne était garantie par le récent plébiscite, et M. Thiers qui ne peut évidemment sur ce sujet donner des informations personelles, n'a pas la précaution de prouver son dire et d'indiquer à qui il doit de tels renseignements. On n'avance pas das choses aussi graves sans en administrer la preuve, ou tout au moins sans indiquer l'origine de ses informations.

M. Thiers prétend aussi que la candidature Hohenzollern est imputable à l'Empereur qui aurait froissé l'Espagne en s'opposant à la candidature du duc de Montpensier Cette candidature avait été déjà repoussée par les auteurs de la révolution espagnole qui s'étaient prononcés contre l'accession au trône d'un prince de la famille des Bourbons. On n'a pas songé au duc de Montpensier après la chute de l'Empire, et les Cortès ont élu un prince italien. Ce fait constant réduit à leur juste valeur les allégations hasardées par M. Thiers. Voici d'ailleurs un document qui établit la vérité sur ce point.

C'est une lettre de M Mercier de Lostende, notre ambassadeur à Madrid, qui afnrme que la neutralité lui était prescrite par le ministre des affaires étrangères et par l'Empereur lui-même :

Paris, le 28 décembre 1872.

Monsieur le Président,

Je lis dans la déposition de M. le président de la République, devant la commission d'enquête, du 4 septembre, le passage suivant :

« Il y avait beaucoup d'humeur à Madrid contre le gouvernement français, lequel avait mis le veto sur la famille d'Orléans, qui était la plus naturellement située pour remplacer la reine Isabelle. Le général Prim se voyant privé par les Bonaparte d'un choix qui lui eût été si commode, s'en vengea, en leur suscitant dans la Péninsule une candidature allemande. Tout le monde s'était demandé à celte époque, pourquoi le général Prim repoussait le choix, si facile du duc de Montpensier, et le motif vrai, c'était l'interdiction prononcée à Paris par le chef de la dynastie impériale.

» Ainsi nous avons dû à la maison Bonaparte, non-seulement une guerre désastreuse, mais nous lui avons dû aussi le motif de cette guerre, car, en refusant pour un intérêt dynastique la candidature Montpensier, elle faisait surgir, sans s'en douter, la candidature Hohenzollern. »

M. Thiers a été évidemment induit en erreur par des rapports passionnés. J'ai eu l'honneur d'exercer pendant dix ans les fonctions d'ambassadeur de Krance en Espagne. J'ai été directement œèM à

tous les faits qu'apprécie M. le président delà République, et j'affirme que le principe du gouvernement de l'Empereur dans la Péninsule a toujours été celui de la non-intervention dans les affaires intérieures du pays. Les instructions diplomatiques et confidentielles que j'ai reçues, soit du ministre des affaires étrangères, soit de l'Empereur lui-même, ne permettent aucune contradiction sur ce point capital. En effet, en ce qui concerne la candidature du duc de Montpensier, l'Empereur daignait m'écrire la lettre suivante :

« Mon cher monsieur Mercier, je vous ai fait part, l'autre jour, de mes premières impressions ; mais en réfléchissant à toutes les difficultés que rencontrerait un gouvernement qui succédera à celui de la Reine, je pense qu'il faudra se borner à dire bien haut que mon gouvernement, issu du suffrage universel, reconnaîtra avec empressement tout gouvernement qui sera le résultat de l'élection populaire. En répétant ce thème sur tous les tons, sans avoir l'air de faire des réserves pour la combinaison Montpensier, on témoigne un grand respect de la souveraineté populaire, et on ne froisse aucunement le sentiment national. Si, maintenant, la chance favorisait le duc de Mompensier, je crois qu'il rencontrerait tant de difficultés qu'il ne resterait pas longtemps.

Je vous remercie de votre correspondance et vous assure de mon amitié.

» Napoléon. »

a Biarritz, le 3 octobre 186S. »

M. le marquis de la Valette, dans la dépêche que je reproduis également ici, me donnait, le 16 février 1869, des instructions qui confirment l'attitude de neutralité prise par Sa Majesté:

a Pari», le 16 février 1869.

« Mon cher ambassadeur, vos dernières dépêches présentent la » situation comme devenant de plus en plus difficile autour de vous » et fait prévoir le succès d'une candidature que tous les hommes » placés à la tête des affaires semblaient avoir complètement écartée. y> Si celle conviction triomphait, nous pourrions, il est vrai, l'accepter » sans difficulté, car nous avons déclaré, dès le début, que nous ne » voulions en rien nous immiscer dans les affaires intérieures de l'Es- » pagne.

» Mais il no pourrait nous convenir de paraître l'approuver, et voire » présence a Madrid serait certainement embarrassante pour vous » comme pour nous dans un pareil moment.

» L'Empereur désire donc que vous évitiez de vous trouver dans » une semblable position, et je suis chargé par Sa Majesté de vous » inviter à chercher dans vos affaires privées, un prétexte plausible » pour vous rendre à Paris avant que l'éventualité dont il s'agit puisse » se réaliser.

» Je ne saurais d'ailleurs vous indiquer l'instant précis où vous » pourrez quitter Madrid ; je dois en laisser le choix à votre propre » appréciation ; mais vous devez vous y préparer dès à présent, en » prenant soin d'expliquer votre départ de manière à ce qu'on ne » puisse lui attribuer aucun motif politique.

» Sa Majesté attache beaucoup d'intérêt à ce que ses ordres à cet » égard soient bien compris, et j'en recommande l'exécution à toute » votre prudence.

» Agréez, mon cher ambassadeur, l'assurance de ma haute consi- » dération.

» La Valette. »

Par la lecture de ces documents, vous verrez, monsieur le président, que loin de faire des efforts pour empêcher l'avènement du duc de Wontpensier, le gouvernement impérial en envisageait l'évenluaité et m'indiquait la ligne de conduite qu'elle paraissait comporter.

Plus tard, la candidature du duc de Montpensier ayant été définitivement écartée par le gouvernement espagnol, et le nom du duc de Gènes mis en avant, je recevais du prince de la Tour d'Auvergne une lettre confidentielle non moins catégorique que celle de son prédécesseur et dont voici le texte :

(Particulière).

« Mon cher ambassadeur, deux mots seulement pour vous remercier » de vos lettres particulières et pour vous dire que l'Empereur, à qui » j'ai cru devoir soumettre celle du 6, me charge de vous répéter » qu'il est p;èt, ainsi qu'il l'a toujours déclaré, à reconnaître le souve- » rain qui serait légalement élu au trône d'Espagne et que la candida- » ture (lu (lu ! de Gènes ne peut qu'avoir toutes ses s) unpathies.— En » h;Ve, mille amitiés.

» La Toi k d'Auvergne, »

P. S. Cela ne change rien d'ailleurs et ne doit rien changer à l'attitude de réserve bienveillante que vous avez si sagement adoptée.

Ces documents dont j'aurai l'honneur, monsieur le président, de mettre les originaux à voire disposition, si vous le désirez, rétablissent la vérité historique sur une question qu'il est dans l'intérêt de la France de ne pas laisser obscurcir.

Il est donc absolument démontré que la candidature du prince de Hohenzollern n'a pas eu pour cause une prétendue opposition l'aile parle gouvernement français au choix du duc de Montpensier.

Au reste, M. le président de la République pourra, en consultant les archives du ministère de la guerre, se convaincre de l'inexactitude de ses premières impressions. Il trouvera, notamment, dans l'unique dépêche que j'aie adressée à M. Jules Favre, le résumé de la politique impénale dans la Péninsule, et l'opinion qu'elle m'inspirait sur la conduite à tenir vis-à-vis du cabinet de Madrid par le gouvernement de la Défense nationale.

Veuillez agréer, monsieur le président, l'assurance de ma trèshaute considération.

Mercier.

P. -S. — Je ne crois pas devoir exposer, monsieur le président, ce que je sais des circonstances qui ont précédé et suivi la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne ; mais je suis prêt à fournir à la commission tous les renseignements qu'elle désirerait à ce sujet, et qui sont de nature à faire revenir M. le président de la République sur ses appréciations.

M. le président de la République présente ensuite l'attitude du cabinet français vis-à-vis de la Prusse, comme hautaine et provocatrice. 11 débuta, dit-il, pnr une démarche in quai fiable II fait ensuite le tableau do !a modération de la Prusse, dont il exalte la longanimité, il rejette sur les bonapartstes d'. P&is, les exigences nouvelles du cabinet Ollivier et, tout en rappelant l'attitude du Corps législatif presque entier refusant de l'écouter lui-même et votaut la guerre sans désemparer, il n'en persiste pas moins à rejeter sur la cour et sur le3 plus anciens serviteurs de la dynastie, la responsabilité d'une résolution aussi unanimement adoptée.

Le h cteur jugera si une telle manière d'exposer les faits et d'afiîriner la modératioa de la Prusse, est inspirée par l'amour de la vérité et de la patrie ou par les rancîmes de l'oppoiition, survivant à la, lutte des partis. Nous allons lui fournir de nouveaux éléments d'appréciation, en extrayant d.i4.° volume de l'enquête les déelaratiens iiuivtmtes.

30 UISTOIIU: RÉVOLUTIONNAIRE

Voici d'abord les dires de M. de Gramont:

Au moment où la candidature du prince de Ilohenzollern au trône d'Espagne a été connue, c'était, je crois, le 3 juillet, au moment où Prim s'en est ouvert à M. Mercier, qui était alors notre ambassadeur a Madrid, nous avions tout lieu de croire qu'elle était abandonnée. En effet, depuis longtemps déjà, if gouvernement Espagnol nous l'avait dit, et même je dois ajouter que j'étais alors en conversations très fréquentes avec M. Olozaga; ambassadeur d'Espagne, qui nous demandait de seconder ses efforts pour amener le roi de Portugal à accejçtfer la couronne d'Espagne. Comme le roi de Portugal avait déjà refusa une fois cette candidature, je disais : « Mon Dieu ! peut-on aller demander une seconde fois à un prince qui a refusé énergiquemenl? » — «Oui, me dit-il. j'ai de bonnes raisons de croire que, si vous insistiez, vos efforts joints à ceux de mes amis, qui ont été envoyés à Lisbonne tout exprès par moi, triompheraient des répugnances du roi de Portugal. »

M. Olozaga travaillait donc à cette candidature. Tous connaissez tous la correspondance de 1869; par conséquent, vous savez que M. de Bismark a essayé de nier l'existence de cette candidature,

m. le président. — Je ne connais sur ce point que l'ouvrage de M. Benedetti.

m. le duc de gramont. — Eli bien, cela suffit. Tout n'y est pas, mais l'ouvrage est exact sous ce rapport.

Je suis obligé de placer ici une information que je n'avais pas alors, que je n'ai eue que depuis peu, mais qui est curieuse. Cette information, je vous le dirai, n'est passée que par trois personnes. Il s'agit d'une lettre de M. de Bismarck qui a été trouvée dans les papiers du général Prim. Dans cette lettre M. de Bismark lui l'ait un reproche d'avoir abandonné la candidature llohenzollern; il lui dit que cette candidature serait parfaitement opportune et il l'engage à la reprendre. Cette lettre a été lue par un député espagnol. Ce député qui l'a lue, en a rendu compte à un de nos compatriotes, qui occupe une position importante en Espagne. Celui-là l'a dit à une troisième personne qui me l'a répété. Cette lettre serait très-curieuse; je crois qu'on peut arriver à la connaître; pour mon compte, je vérifierais le l'ait. A mon avis la chose ne fait pas l'ombre d'un doute : la candidature avait été arrangée entre le général Prim et M. de Bismarek.

Dans cette lettre, il y a un passage qui m'a été cité et qui répond parfaitement à mes informations, c'est que rrim devait reprendre

cette candidature, mais qu'il ne devait pas oublier que tout se passerait entre lui et le ministre du roi de Prusse, parce que le roi de Prusse devait être censé l'ignorer. Gela rentre tout-à-fait dans le langage de M. de Bismarck depuis le commencement 'jusqu'à la fin. Mais quand cette candidature a paru, elle nous a surpris. M. Olozaga lui-même en a été tellement étonné qu'il n'a pas voulu y croire.

M. de Rascon, ministre d'Espagne à Berlin, n'a pas voulu y croire non plus; et il a dit à notre chargé d'affaires à Berlin qu'il ne croyait pas la nouvelle véritable. Ils ne se sont rendus à l'évidence que quand la nouvelle officielle leur est parvenue; et même vous avez pu remarquer que dans un des télégrammes de cette époque, publiés depuis, il est dit que le maréchal Prim avoue qu'il avait voulu cacher la négociation aux ambassadeurs d'Espagne, de telle façon que, quand j'ai parlé de cette nouvelle à M. Olozaga, il n'en savait rien encore.

Aussitôt que cette candidature parut, notre premier soin fut de nous adresser à Berlin. Vous avez sans doute eu connaissance des dépêches que j'écrivis à notre chargé d'affaires à Berlin : je lui enjoignis d'entrer immédiatement en rapport avec M. de Bismark. Comme M. de Bismark n'était pas encore à Berlin, il s'adressa à M. deThile, qui lui dit ne savoir rien. Notre chargé d'affaires insista; mais la discussion n'aboutit qu'à nous faire une position fort embarrassante, d'autant plus que nous apprenions d'un autre côté que l'affaire marchait et que les Cortès devaient être convoqués le lendemain.

Une conversation eut lieu à Londres entre M. de Bernstorff et lord Granville jeta sur ceci une grande lumière. M. Bernstoô tint le même langage que celui de M. de Thile à notre chargé d'affaires: « Le gouvernement Prussien est complètement étranger à la candidature Hohenzollern et il ne veut pas discuter. » Il ajoutait même : « M. de Bismark veut tellement peu discuter qu'il a défendu à l'ambassadeur de Prusse à Paris d'accepter le débat sur ce terrain. » Cette parole de M. de Bernstorff est tout au long dans les papiers diplomatiques publiés en Angleterre, et vous la trouverez mentionnée dans une dépèche de lord-Granville. Je ne sais si vous avez ces papiers?

m. le président. — Nous ne les avons pas.

m. le duc de gramont. — Vous serait-il agréable de les avoir?

m. le président. — Assurément.

m. le comte daru. — Vous pourrez lesajouter à votre déposition.

m. le duc de gramont. — Lord Granville écrit textuellement : « M. Bernstorff m'a répondu que l'ambassadeur de Prusse même avait reçu l'ordre de ne pas accepter sur ce point la discussion. »

Ce qui jette? un jour encore plus grand sur la question, c'est que M. Bernstorff dit à lord Granville ces paroles: « A quoi bon la discussion? Elle serait oiseuse maintenant . ; il vaut bien mieux attendre qu'il y ait un fait accompli sur lequel on puisse discuter. Lus Corîès vont se réunir dans 20jours, et s'ils acceptent ia candidature, il sera temps de la débattre. » Mais c'est justement quand les Corlès auraient accepté la candidature qu'il ne serait plus temps de débattre par cette raison fort simple, c'est qu'alors la souveraineté nationale de l'Espagne serait mise en jeu. Du moment que les Corlès avaient accepté la candidature, il ne convenait plus à notre gouvernement qui avait pour principe la souveraineté populaire, d'aller s'opposer à un acte des Cortès, et la position était beaucoup moins bonne. Il était donc important pour nous que la négociation devança'. la convocation de Corlès.

Si j'insiste sur ce point, Messieurs, c'est que telle a été la cause et l'explication des paroles qui ont été dites à la Chambre le 6 juillet. Si nous avions eu une discussion possible à Berlin, nous l'eussions entamée; et alors, répondant à l'interpellation de M. Cochery, j'aurais dit : « Messieurs, nous sommes en pleine négociation à Berlin; la question se discute à Berlin, et je vous prie de vouloir bien maintenant ne rien préjuger et remettre l'interpellation jusqu'au jour où je pourrai vous rendre compte des réponses que nous aiions obtenir. » Au lieu de cela nous n'avions rien obtenu du tout, et il aurait fallu se contenler de répondre à l'interpellation en disant ; « Je nie suis adressé à Berlin, on m'a déclaré qu'on ne savait pas ce que je voulais; qu'on ne répondait rien, parce que l'on n'avait rien à faire avec cette candidature. » Pendant ce temps les Cortès se seraient réunis et, le 20 juillet, l'élection eût été faite! C'était pour empêcher la réunion des Cortès, pour empêcher que le fait accompli ne vint se substituer à un simple projet, c'était à cause de ce refus de discussion de le part de la Prusse, que le langage du gouvernement français, le 0 juillet, avait été accent, é d'une manière toute particulière ; il avait voulu faire savoir parla seule voie qui lui restait ouverte que la candidature llobenzollern ne serait pasacceptée. Ce< i est la première phase et j'explique ainsi la raison pour laquelle le 1er gage du gouvernement a été plus vif, le G juillet, qu'il ne l'eût été dans les circonstances ordinaires.

Je viens d'expliquer nos premières démarches à Berlin, le refus de discussion qui en liait résulté, el comme, quoi ce refus de discussion avait élé avoué à Londres. Ce qui s'était passée Londres

nous avait beaucoup frappé et nous éclairait sur la situation. L'ambassadeur de Prusse ne devait pas accepter de débat, et, en effet, il s'en alla sous prétexte d'aller trouver le roi. Puis M. de B-rnstorfi alla plus loin et nous éclaira par ces mots : « Il faut attendre le fait accompli. » Nous voulions au contraire devancer le fait accompli et arrêter les choses par notre déclaration à la i hambre. Malgré cela, nous insistions à Berlin, et c'est alors que M. Thile nous répondit : « Il n'y a plus rien à faire, cela regarde le roi. » Pendant ce lemps-là, nous avions fait agir à Madrid. Nos démarches étaient appuyées par l'Angleterre. Le Gouvernement Espagnol commençait à s'effrayer, et l'embarras de Piim était grand. Dans ses dépêches il nous dit : Je ne peux rien : adressez-vous au roi et si le roi veut défendre au Prince Hohenzollern de poser sa candidature, eh bien ! nous abandonnerons nos projets. C'est alors que j'écrivis à Benedelti, qui était à Wiesbaden, d'aller à Ems. « Allez auprès du roi, lui disais-je ; demandez-lui immédiatement de conseiller au prince de H' menzoliern de renoncer à sa candidature. » C'était le 7 que j'écrivais à M. Bmedelti ; le 8 au soir, il arrivait à Ems et, le 9, il avait une entrevue avec le roi. Dans le premier moment le roi déclara qu'il ne voulait pas se mêler de l'affaire, et qu'il n'avait pas à conseiller au prince de Hohenzollern de renoncer à sa candidature. J'avais dit d'abord ordonner, ensuite nous avions remplacé le mot or donner par conseiller ; enfin, nous avions demandé une participation quelconque du roi dans la renonciation Ce que nous avons demandé dès le commencement, c'est le concours du roi ; et pourquoi ? C'était l'opinion générale qu'il fallait bien que la Prusse qui avait fait la chose, concourût à la réparer. Dès le commencement, nous avons donc recherché ce concours de la Prusse. Ici je ferai remarquer à la Commission une chose singulière. O.i m'a envoyé des articles de lournaux dans lesquels on prétendait que nous avions trompé les Chambres, que nous n'avions pas montré toutes les dépêches et redisait : la preuve que le Gouvernement n'a pas toutes les dépêches à la Chambre, vous la trouvez dans le rapport de M. de Talhouët ; car il n'y est pas fait mention delà première dépêche qui a été adressée à notre ambassadeur, lui prescrivant de demander au roi des garanties pour l'avenir. Un journal, dont je ne me rappelle plus le nom ajoutait : vous voyez que les premières pièces n'ont pas été communiquées à la Commission du Corps législatif; eile n'a connu que les 3e ou 4e dépêches, les premières ont été soustraites. Cette accusation est faite avec la légèreté qui caractérise presque tout ce qui a été écrit à cette époque sur ces questions. Car enfin le rapport

ji IIISTOIBI RÉVOLUTIONNAIRE

de M. Rouher au Sénat ne disait-il pas : « Nous avons lu toutes les dépêches. »

Un membre. — Le Corps législatif n'a pas eu connaissance de celle du 6, mais de celle du 8.

II. le duc de gkamont. — Ainsi vous admettriez qu'on eût montré au Sénat toutes les dépêches à partir du 6 et qu'à la Chambre on n'eût montré les dépèches qu'à partir du 8, comme si un ministre pouvait vouloir cacher à une Commission ce qu'il montrait à une

oatr I

J'ai voulu appeler votre attention sur cet incident ; car celte accusation a grandi ; et j'ai vu parmi nos accusateurs certains députés qui faisaient partie de l'extrême droite d'alors; l'un deux, M. Dréolle a parlé des sentiments qu'il avait éprouvés en se retrouvant après le 0 août dans la même pièce et à la même place où, disait-il MM. de Gramonl et Olivier avaient proféré des mensonges qui avaient induit la Chambre en erreur. Eh bien ! qu'on me cite un seul mensonge ; qu'on me cite un seul fait contraire à la vérité que j'aie avancé, je mets au défit n'importe qui, de le faire.

Toutes les pièces ont été communiquées à la Commission. Et c'est sur ces pièces que se sont formées les opinions, les interprétations qui ont été soumises aux chambres et qu'aujourd'hui on taxe d'exagération. J'aurais dit, du moins on le prétend, que le roi avait insulté M. Benedetti, je n'ai jamais dit cela ; au contraire j'ai montré les pièces elles-mêmes ; je vous les mettrai sous les yeux tout-à-1'heure si vous le désirez , vous le jugerez et vous verrez qu'elles sont de telle nature que personne ne pouvait être trompe.

Maintenant on ajoute : Pourquoi ne les avoir pas montrées à la Chambre ? Pourquoi les avoir montrées seulement à la Commission? Je répondrai : c'est absolument la même chose, la Commission représentait la Chambre.

Que demandait le Gouvernement ? 11 demandait au roi de Prusse d'ordonner au Prince de llohenzollern de retirer sa candidature. L'empereur de Russie était de cet avis puisqu'il a écrit au roi de Prusse dans ce sens. C'est un fait établi. Le roi de Prusse n'a pas tenu compte de notre demande, ni de l'avis de l'Empereur de Russie, Il y a eu de sa part refus complet.

Dès l'origine, nous avions recherché son concours; et dans les phases de cette négociation nous avons toujours voulu l'obtenir, ce concours, en diminuant graduellement nos exigences.

Ainsi, si vous voulez suivre les télégrammes, vous verre/, qu'au prçmiei moment j'écris à M. Benedetti : demande/ au roi d'ordonner

au prince de Hohenzollern de retirer sa candidature, l'Espagne le demande aussi, l'Autriche est de cet avis, l'Angleterre ne s'est pas prononcée, mais l'Empereur de Russie a écrit au roi dans ce sens. Puis, je trouve que le mot, ordonner est un peu fort et je dis : «emandez au roi de conseiller au prince de Hohenzollern, etc. Le roi refuse. Voyant la négociation se tendre de plus en plus, et comprenant combien il est nécessaire d'avoir un concours quelconque de la Prusse, avant de penser à demander des garanties pour l'avenir, j'écris à M. Benedetti une phrase que vous remarquerez peut-être et qui a été malheureusement reproduite par la télégraphie d'une manière inexacte.

Mais avant de passer à cette dépêche, je dois vous parler de différents faits qu'il faut consigner dans leur ordre chronologique. Ainsi le 10 juillet, dans ma conversation avec l'ambassadeur de Prusse, je lui disais que si le roi conseillait au Prince de Hohenzollern d'abandonner sa candidature, l'incident était terminé. C'était un engagement positif. Si le roi donnait ce conseil, je me chargeais d'aller devant la Chambre en faire valoir toute l'importance et d'arrêter ainsi l'incident. A ce moment, je voulais une renonciation du prince, mais sur le conseil du roi.

A. la date du il, lors des interpellations de la Chambre, ceux d'entre vous qui en faisaient partie se rappellent tous le soin que je mis à faire une réponse dilatoire. Après cette réponse, M. Emmanuel Arago prit la parole pour demander, s'il existait contre la Prusse d'autres griefs que celui de l'incident Hohenzollern. Je me levai pour répondre ; on ne voulut pas m'entendre et je dus saisir plus tard une autre occasion pour déclarer que nous n'avions pas d'autre grief contre la Prusse.

A ce moment, comme le roi de Prusse avait dit à M. Benedetti qu'il était lié avec le Gouvernement Espagnol, j'écrivis à notre ambassadeur : a — Mettez la conscience du roi à l'aise, je tiens du cabinet de Madrid que si le roi demandait au Prince de renoncer à sa candidature, le cabinet de Madrid accepterait la renonciation. — Le roi ne voulut pas. C'est alors que M. le baron de Werther m'an- Donça son départ pour Paris Pendant que M. de Werther était chez moi, je lui dis: « Cette renonciation du prince de Hohenzollern n'a pas été faite sans que le roi ne la lui ait conseillée ! » — Vous comprenez quel était mon but : j'étais très-lié avec M. de Werther qui, je le sais, désirait la paix. Si M. Werther m'avait répondu — «Oui. — Je prenais acte de cette réponse; j'étais dans mon droit parce qu'une parole d'un ambassadeur à un ministre des affaires étrangère,

est un acte officiel ! Je prenais donc acte de cette réponse ; j'allais à la Chambre et je déclarais que l'ambassadeur de Prusse m'avait informé que le roi avait conseillé, sinon ordonné, au prince de Hohonzollern de renoncer à sa candidature. Malheureusement, M. de Werther répondit : « Pas du tout ; j'ai l'ordre formel de vous dire que le roi n'entre pour rien dans cette affaire, que le roi laisse le prince entièrement libre de poser sa candidature ou d'y renoncer, qu'il ne l'influence en rien. » Cette réponse était catégorique et correspondait au langage du roi. La question n'avait pas fait un pas; nous n'avions pas le concours de la Prusse.

Ce fut alors que j'écrivis cette dépêche dont je vou parlais tout à l'heure, que M. Benedetti, dans son ouvrage, n'a pas textuellement reproduite, et dans laquelle je lui disais : « Employez toute votre habileté, je dirai même votre adresse, à obtenir que le roi vous annonce lui-même la renonciation du prince de Hohenzollern ; il faut à tout prix que le concours du roi paraisse...»

Vous trouverez cette dépêche à la page 305 de l'ouvrage de M. Benedetti ; et il faut y ajouter ces mots: «Je dirai même votre adresse.»

M. Benedetti a remplacé dans cette dépêche le mol saisissante par le mot suffisant ; ce changement et cette suppression de mots dont j'ai parlé, ont servi de base à une argumentation que je ne veux pas discuter en ce moment. Ce télégramme avait donc pour but de tâcher de constater le concours du roi. Si le roi avait annoncé luimême la renonciation du prince de lluhenzol'ern, il y aurait eu dans ce fait une apparence de concours et j'aurais fait valoir ce fait à la chambre.

Mais la renonciation du prince de Hohenzollern, vous le savez, nous a été connue par une agence télégraphique; tout le monde l'a sue en même temps que nous.

Elle n'était pas adressée au gouvernement français, elle traversait Paris comme une lettre à la poste, écrit sur une des petites feuilles jaunes que fait circuler l'agence Havas et adressée au maréchal Prim.

Ici, s'est passé un fait sur lequel j'appelle toute votre attention. La renonciation du prince de Hohenzollern nous fut connue, vous vous le rappelez, à deux heures quarante de l'après midi. C'est M. Olozogaqui l'a apportée chez moi, pendant que M. de Werther était dans mon cabinet. Il me dit : — « J'ai quelque chose de très-important à vous communiquer et cela ne souffre aucun retard. » — Je priai M. de Werther dans un salon à côté, lui demandant la permission de m'entretenir avec M. Olozoga, ce qui était contraire aux

usages. Il me répondit : «Très-volontiers.» Je fis entrer M. Olozoga, qui me transmit la nouvelle et me parut enchanté de voir ainsi l'Espagne hors de cause. Après le départ de M. Olozoga, M. de Werther étant revenu, je lui parlai de celte renonciation, et lui dis : — Évidemment le roi a dû la conseiller ? — Non, me répondit-il, il n'y a pas eu de conseil — Sur ces entrefaites eut lieu une conversation qui, dit-on, blessa beaucoup le roi.

On prétend que je demandai à M. de Werther que le roi écrivit une lettre d'excuses à l'empereur. Vous pouvez voir dans le rapport de M. de Werther, que ce fait est inexact. Qu'il ait été avancé par M. de Bismarck pour exciter la population de Berlin, cela peut être, je ne le contesterais pas La seule chose que je dis alors est celle-ci : — « Si le roi est désolé de ce qui arrive, si le roi tient beaucoup à conserver de bons rapports avec l'empereur, s'il y a un malentendu, qu'il s'explique. Vous, M. de Werther, vous désirez autant que moi la paix ; si nous pouvions arranger tous les deux cette affaire, nous aurions rendu un grand service à nos deux pays. » — « Que pourrait faire le roi, me dit M. de Werther ?» — « 11 pourrait écrire une lettre à l'empereur. » Mais il ne fut nullement question d'excuses. J'ai dans mes papiers la note qui indiquait le sens dans lequel pourrait être faite cette lettre ; vous la jugerez. M. de Werther parut l'approuver et il écrivit à M. de Bismarck et au roi.

Quand il fut rappelé le 14, il ne pouvait pas croire, comme le dit M. de Bismarck, que ce fut un congé. Non, le l/i, M. de Werther, entr.ini chez moi, me dit : v< M. de Bismarck m'a écrit une lettre trèssévère ; il blâme ce que j'ai fait et il me donne l'ordre de quitter Paris. »

Je tiens à vous montrer la note que j'ai retrouvée dans mes papiers, et vous verrez si ce que je conseillais avait quelque chose d'humiliant pour le roi de Prusse.

Voici la lettre que je suggérais ; et quant à l'ambassadeur il paraissait satisfait de l'idée ; si le roi avait consenti, je serais venu l'annoncer aux Chambres, et j'aurais dit : « Il n'y a pas lieu de prolonger plus longtemps l'incident. »

Ceci nous amène à la journée du 13, journée importante. Ici, je suis obligé de rectifier ce qui constitue selon moi l'accusation la plus grave qui ait été faite contre la négociation ; elle résulte des assertions contenues dans le livre de M. Benedetti. Je crois que je ne blesserai pas les convenances en disant que ce livre est écrit à un point de vue personnel ; c'est un fail qui saute aux yeux de tout le monde ; et je n'étonnerai personne en disant que ce point de vue

38 HISTOIRE RÉVOLUTIONNAI HIC

n'est pas le mien. L'auteur a cru que son honneur était attaqué ; ce n'était pas son honneur qui était mis en suspicion, mais seulement son habileté. Nous ne sommes pas obligés délivrer des secrets pour défendre notre habileté, cela n'est pas nécessaire; et quand elle est mise en doute, la chose publique n'en va pas plus mal.

M. Benedetti a fait un reproche très-grave au gouvernement qu'il servait ; il a dit que nous avions obtenu des concessions, et qu'après avoir obtenu ces concessions, nous avions demandé de nouvelles garanties. Ceci doit être réfuté d'une manière très-positive pour que vous sachiez à quoi vous en tenir. La demande de garanties pour l'avenir a été expédiée à M. Benedetti, le 12 au soir, à minuit ou une heure du matin ; il l'a reçue dans la nuit du 12 au 13 ; il en a. parlé au roi dans la matinée du 13 ; or, je dis que lorsqu'il a parlé de cette demande de garantie au roi, le roi n'avait accordé aucune concession : les dépèches et les télégrammes de M. Benedetti ne contenaient que des refus ; refus d'ordonner, refus de conseiller, refus répétés ; nous n'avions absolument rien obtenu ; et c'est précisément parce que nous n'avions rien obtenu, que nous commencions à ouvrir les yeux et à dire: «Mais enfin ces dénégations continuelles signifient quelque chose. » Alors la renonciation spontanée du prince de Hohenzollern arrive sans que nous ayons reçu l'ombre d'un concours de la part du roi. Si l'on avait continué à demander des garanties après avoir obtenu des concessions, le roi de Prusse aurait été en droit de dire : « Je leur accorde ce qu'ils demandent, et après cela ils veulent autre chose ; ces gens là me cherchent une querelle !» Il est donc important de constater que le 13 au matin, quand le roi de Prusse a écouté la demande de garanties formulée par M. Benedetti, il n'avait fait aucune concession. Il est inexact de dire, qu'après avoir obtenu des concessions, nous avons exprimé de nouvelles demandes. La vérité est qu'après avoir vu nos demandes antérieures rejetées, nous en avons formulé d'autres. Ce sont là des faits que vous pouvez vérifier, il n'y a qu'à consulter les dates, il n'y a rien de plus facile, et vous pouvez le faire avec le livre même de M. Benedetti.

C'est là une circonstance grave; je l'ai jugée tellement importante que lorsque j'étais en Angleterre, j'ai cru devoir l'exposer en quelques lignes.

La publication de M. Benedetti donnait, en effet, tout simplement raison à la Prusse. Alors j'ai pris les dates, et j'ai démontré très-nettement, très-facilement, comme on le fait quand une chose est vraie, que lorsque notre demande de garantie a été adressée BU roi de Prusse, aucune concession n'avait été ai cordée.

m. le président. — C'est l'objet d'une publication que vous avez faite.

M. le duc de gramont. — C'est une petite brochure que je n'ai même pas signée, pour qu'elle servît à tout le monde. Mon nom aurait pu susciter des préventions, j'ai mis « un ancien diplomate » mais je n'en dénie nullement la paternité.

J'ai ici à vous signaler un fait curieux. La renonciation du prince Hobenzollern nous est arrivée par le télégraphe le 12, à 2 heures 40. Le même jour, à 6 heures du soir, M. Benedetti rencontre le roi, lui parle, et le roi lui dit : « Je n'ai rien reçu, je n'ai pas de nouvelles de mon cousin Hobenzollern. » Ainsi le roi qui était à Ems, D'aurait pas su la renonciation de son cousin le prince Hobenzollern

qui était à H quand nous la connaissions depuis 3 heures, à

Paris, en Angleterre, et dans toute l'Europe; ceci n'est guère croyable. Mais voici qui est encore moins possible! Douze heures se passent; le lendemain 13 à 10 heures du matin, le roi dit encore à M. Benedetti : «J'attends des nouvelles du prince de Hobenzollern.» Et il y avait 24 heures que la renonciation était connue de toute l'Europe !

Ceci, vous le comprenez, fut pour nous un indice. On ne trompe pas les gens avec qui l'on est bien, et avec lesquels on veut avoir des procédés amicaux. Du moment que le roi ne connaissait pas la renonciation quand nous la savions tous, quand elle était connue en Russie, en Angleterre, c'eit qu'il ne voulait pas nous parler avec franchise. Est-ce que le prince de Hobenzollern ne lui avait pas télégrapbié cette nouvelle à lui tout le premier? Pour moi, ce lut un ndice sérieux, et j'ai cru y reconnaître l'intervention de M. de Bismark. Je dis à plusieurs personnes : « Nous n'avons {dus affaire au roi, nous avons affaire à M. de Bismark; il n'est pas de la nature du roi de dire une chose inexacte. M. de Bismark intervient, j'en suis sûr. » Je ne me trompais pas.

La journée du 13 se passe; et ici, j'appellerai votre attention sur deux faits qui vont fixer la situation respective des deux Gouvernements, du Gouvernement français et du Gouvernement prussien.

On ne peut pas mieux faire que de comparer, à cette date du 13 juillet, le langage des ministres des affaires étrangères des deux pays.

Le 13 juillet, j'avais été aux chambres et j'y avais été fort mal traité. M. Jérôme David m'avait attaqué très-vivement; il disait que nous représentions le ministère de la honte nationale; que nos négociations étaient dérisoires; il fut très-violent au fond et dans la

forme. Au Sénat, je fus à peu près l'objet des mêmes attaques. Le baron Bœnier me dit : « Je me charge de vous prouver que la guerre est nécessaire; » je lui répondis : « Le jour où vous l'aurez prouvé, nous la ferons. » J'avais fait au Sénat des efforts surhumains pour remettre la délibération à plus tard; mais je ne pus oblenir au-delà du vendredi; tout le monde la voulait.

En revenant, je trouvai lord Lyons au Ministère ; je lui exposai la situation, je lui fis pari très-sincèrement des difficultés qui se présentaient ; je lui demandai même l'appui de l'Atgleterre pour tâcher d'obtenir du roi de Prusse une promesse quelconque. Chose assez curieuse! le même jour, à la même heure, M. de Bismark avai une conversation à Berlin avec l'ambassadeur d'Angleterre, lord Lofius. J'ai traduit exactement la dépêche de lord Loftus, et également mes paroles reproduites dans la dépêche de lord Lyons.

Je vous prie, Messieurs, de rapprocher ces deux documents, et de dire quel était le langage le plus pacifique, et quel était le langage le plus belliqueux. Vous voyez que le grief allégué par M. de Bismark est la forme de ma déclaration. Pour lui, l'agression de la Prusse, la candidature du prince de Hohenzollern, tout cela n'est rien. Ce qu'il reproche à la France, c'est d'avoir dit qu'elle ne permettrai! pas qu'une puissance étrangère établît un prince d'une famille régnante sur le trône d'Espagne. Il tetmine en disant, qu'à moins d excuses et de satisfaction, la guerre est inévitable. Vous ne trouverez pas un mot pareil dans ma conversation avec lord Lyons.

Ces deux documents à une époque rapprochée de la fin des négociations, expliquent la situation. Elle se complique peu à peu, et l'un de mes collègues, plus compétent que moi en cette matière, M. le maréchal Lebœuf, a dû vous dire que c'est à partir de ce moment que la Prusse a commencé ses préparatifs militaires.

J'ai voi lu vous donner ces renseignements qui terminent la journée du 13.

J'arrive à la journée du 14, qui présente un fait utile à noter. C'est le 14 au malin que nous apprenons que l'Angleterre, prenant en considération la demande d'intervention que j'avais faite à lord Lyons, et qui se trouve mentionnée dans la dépêche que j'ai eu l'honneur devons lire, fait une démarche auprès île la Prusse.

Cette démarche est repoussée par M. de Bismark, qui ne veut même pas la soumettre au roi.

Je ne sais si vous la connaissez; elle se trouve rapportée dans les documents diplomatiques anglais.

CONTEMPORAINE ï 1

m. le président. — La Commission serait bien aise que vous puissiez préciser la date de cette démarche.

m. le duc de gramont. — Lord Granville écrivait à lord Loftus, le 15 juillet :

a Par mon télégramme d'hier, daté de trois heures de l'aprèsmidi, votre Excellence aura appris que j'ai fait remettre un mémorandum entre les mains de l'ambassadeur de l'Allemagne du Nord, pour faire représenter à la Prusse, que le roi ayant consenti à l'acceptation du trône d'Espagne par le prince Léopold deHohenzollern, était devenu, dans un certain sens, comme solidaire de cette acceptation; et par conséquent, il était tout naturel qu'il fil uue démarche qui constaiàt aussi sa solidarité dans le retrait de la candidature du prince de Hohenzollern.

» Le comte de Bernstorff m'a fait une visite ce matin ; il m'a informé qu'il avait reçu de M. de Bismark une dépêche dans laquelle celui-ci exprimait son regret que le gouvernement de Sa Majesté lui eût fait une proposition qu'il regardait comme impossible de recommander au roi pour son acceptation royale. »

Cette dépêche forme le n° 49 des documents diplomatiques anglais, p. 30.

M. le président. — Monsieur le duc, vous avez encore probablement beaucoup de choses à nous dire, et il serait impossible à la Commission de tout entendre aujourd'hui. Verriez-vous quelque inconvénient à ajourner à jeudi prochain, neuf heures du matin, la suite de votre déposition?

if. le duc de gramont. — Je suis complètement à la disposition de la Commission ; mais je désirerais encore ajouter deux mots, pour terminer ce que j'ai à dire sur la journée du 14 juillet. Il s'agit d'un fait assez important et peu connu; trois heures après la conversation que M. de Bismark avait eue avec lord Loftus, j'en étais instruit. La situauou était très- tendue, et me donnait beaucoup à réfléchir, surtout lorsque je savais que le mouvement était commencé, et que l'intervention de M. de Bismark allait le dessiner.

Dans la journée du 14, des renseignements officiels et officieux nous étaient venus du l'Allemagne, de tous côtés. On nous demandait la mobilisation, c'est-à-dire l'appel des réserves. Nous savions que l'armée prussienne était en marche. Un conseil des ministres fut tenu à Pans à neuf heures du maiin ; il dura jusqu'à midi. A midi, je rentrai au ministère, où. je restai jusqu'à une heure, une heure et demie. Ce fut alors que je reçus M. de Werther; j'avais été pendant près de neuf ans à Vienne avec lui; nous étions

42 HISTOIIŒ RÉVOLUTIONNAIRE

liés. On a dit beaucoup de mal de lui ; c'est un excellent homme, ayant des intentions toui-à-fait pacifiques.

Il vint me dire ; «Je suis dans une position très- dés agréable; je dois vous dire que je suis désavoué; on me reproche beaucoup d'avoir accepté votre suggestion, et de l'avoir recommandée, quoique je l'aie fait en termes très respectueux; j'ai l'ordre de m'en aller. •

Voilà ce qu'il m'a dit textuellement. Ce n'est pas un congé qui lui était accordé, comme M. de Bismark l'a dit.

Je retourne à une heure et demie aux Tuileries, où le conseil des ministres continue jusqu'à six heures du soir, sans désemparer. La Chambre attendait. On vint nous dire : « 11 faut absolument vous présenter devant la Chambre, et faire une communication. » Il était cinq heures du soir ; il était trop tard. Nous envoyons dire à M. Schneider que cela était impossible.

A six heures du soir, le Conseil se retire après avoir pris ses décisions; elles étaient, le 14 juillet, toutes pacifiques. Le Conseil, voyant l'obstination et les refus continuels et péremptoires de la Prusse avait trouvé un terme moyen.

J'ai retrouvé dans mes notes le texta auquel nous nous étions arrêtée le ià juillet 1870 au soir; je l'ai apporté ici pour vous en donner lecture. C'est un document qui devait être transformé en communication aux cours européennes; le voici: « Nous croyons que le principe adopté tacitement par l'Europe a été, qu'à défaut d'une entente préalable, un prince appartenant aux familles régnantes des grandes puissances, ne devait pas monter sur un trône étranger ; et nous demandons que les grandes puissances, réunies en congrès, confirment cette jurisprudence internationale. »

Cette demande avait de très- grandes chances d'être acceptée. L'Angletterre y adhérait; c'était un principe de la politique qu'elle avait déjà suivie, lorsque le prince Alfred avait été élu dans les îles Ioniennes; la Russie y adhérait; elle en avait donné l'exemple pour la Belgique et pour la Grèce, quant à l'Italie et à l' Autriche, nous étions sûrs de tour adhésion. Il ne restait plus que la Prusse: elle était seule, il lui était difficile de refuser ; en tous cas, si elle l'avait fait, on aurait su pourquoi.

Telle était la délibération à laquelle le conseil des ministres s'était arrêté, le 14 juillet. Je vous parlerai, dans la prochaine séance, des événements qui sont venusjla modifier.

CONTEMPORAINE 4j

(Séance du 30 décembre 1871.)

M. le président. — Veuillez, Monsieur le Duc, continuer votre déposition.

m. le duc de gramont. — La dernière fois que j'ai eu l'honneur de parler devant la Commission, ainsi que je vous l'ai dit, je m'étais imaginé que j'aurais à répondre à une série de questions, posées les unes après les autres. Comme j'ai vu que vous aviez paru préférer que je fisse un récit des événements, j'ai pensé qu'il était plua simple, pour épargner votre temps, de dicter ce récit de manière à pouvoir vous le lire cette fois.

J'ai donc dicté ce qui me reste à dire: je vous demande la permission de vous le lire, et de résumer en commençant ce que j'ai dit la dernière fois.

m. le président. — Nous vous écoutons, Monsieur le Duc.

m. le duc de gramont. — Dans ma déposition de samedi dernier, j'ai successivement exposé devant la Commission les diverses phases de la négociation qui a précédé la guerre, depuis le jour où nous eûmes connaissance de la candidatureHohenzollern jusqu'au 14juillet.

Avant de reprendre le récit succinct que j'ai l'honneur de vous faire, il mesemble convenable d'en résumer les points principaux.

J'ai commencé par expliquer, tant pour les pourparlers antérieurs qui avaient eu lieu à Berlin en 1869, que par ceux qui avaient lieu dans le moment même avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris, la surprise légitime que nous avait causée la reprise de la candidature Hohenzollern.

J'ai raconté ensuite nos démarches à Berlin et le déni de discussion qui nous y fut opposé d'une façon péremptoire.

J'ai parlé de la manière dont le refus d'explications avait été notifié à Londres par l'ambassadeur de Prusse, lequel avait ajouté que e baron de Werther, à P^ris, avait même reçu l'ordre de ne pas accepter de discussion sur cette question ; que d'ailleurs il était inutile de s'en occuper tant que les Gortès espagnoles n'avaient pas sanctionné l'électioQ du prince Léopold.

J'ai dit comment, pressés par lés circonstances, voulant à tout prix devancer l'élection des Corlès qui étaient convoquées pour le 20 juillet, et ne trouvant pas à qui parler à Berlin, nous avions dû aller traiter la question a Ems.

J'ai indiqué les premières instructions données au comte Benedetti, qui lui prescrivaient d'obtenir du roi de Prusse qu'il voulût bien ordonner au prince de Hohenzollern de retirer sa candidature.

J'ai rappelé que le gouvernement espagnol nous avait lui-même

suggéré cette démarche, nous annonçant qu'elle suffirait pour le désintéresser de la question.

J'ai fait ressortir ce point que, dès le commencement de la négociation, le gouvernement, se faisant l'inrerprète du sentiment national, avait constamment poursuivi la même pensée, c'est-à-dire celle d'obienir de la Prusse le retrait de la candidature prussienne.

Il l'a d'abord recherchée d'une manière directe en demandant au roi d'ordonner au prince l'abandon de la candidature; puis voulant adoucir les termes de sa requête, il a substitué à la demande d'une défense formelle, Icelle d'un simple conseil donné par le roi à son neveu.

J'ai démontré, par la correspondance et les télégrammes du comte Beneitetii, que le roi avait constamment opposé à ces demandes un refus péremptoire.

Voyant que sous ce rapport nous ne pouvions plus attendre du roi aucune concession, nous avions d'abord songer à constater son concours d'une manière indirecte en recommandant à notre ambassadeur de faire en sorte que le roi nous communiquât lui-même le désistement du prince Léopold. Nous espérions trouver dans cette communication royale, et dans quelques p.jroles amicales dont l'ambassadeur eût provoqué l'échange en apprenant du roi la nouvelle du désistement, nous espérions trouver, dis-je., dans ces circonstances la trace, indirecte il est vrai, mais suffisante peut-être, du concours de la Prusse au redressement de la situation.

Ce fut à ce moment de la négociation, ainsi que vous le savez tous, Messieurs, que la nouvelle du désistement spontané du prince Léopold parvint à Paris, sous uneforme bien différente de celle que nous avions espérée.

J'ai raconté les divers incidents de l'entretien que j'eus alors, le 12 juillet, avec.e baron de Werther, et pendant lequel l'ambassadeur d'Espagne avait apporté le télégramme de S gmarmgen.

Voulant encore faire une dernière tentative pour découvrir quelques traces de coopération de la part du roi de Prusse dans ce désistement du prince, j'avais exprimé devant le baron de Werther la pensée que le Roi n'avait peut être pas été étranger à la détermination de son neveu. J'ai reproduit la réponse négative et absolue, par laquelle l'ambassadeur repoussait cette supposition.

Je me suis attaché ensuite à bien préciser devant la Commission le sens et la portée de la suggestion laite au baron de Werther, laquelle consistait en une lettre que le roi de Prusse aurait pu écrire à l'Empereur. Ce n'était pas une demande de noue part; c'était une simple idée soumise à l'examen de l'ambassadeur; et plaçant sous les \eu\

de la commission une noie retrouvée dans mes papiers qui avait servi à formuler ma pensée, j'ai pu en établir le caractère éminemment convenable, respectueux et conciliant.

J'ai rappelé ensuite en peu de mots à la Commission l'attitude des Chambres pendant que la négociation se poursuivait, et les efforts que nous fîmes alors, tant auprès du Corps législatif qu'auprès du Sénat pour calmer l'excitation des esprits.

Le 12 juillet au soir, nous n'avions donc obtenu aucune concession de la Prusse ; et après avoir épuisé tous nos efforts pour constater, soit directement, soit indirectement, une participation quelconque du roi de Prusse au désistement du prince de Hohenzoilem, nous devions y renoncer en face de la persistance des refus qui nous étaient opposés.

Sans vouloir revenir aujourd'hui sur l'exposé des faits que j'ai eu l'honneur de soumettre à ia Commission samedi dernier, je lui demanderai d'y ajouter quelques informations et quelques observations qui me paraissent de nature à la rendre plus utile et plus complète.

J'appellerai, par exemple, l'attention de la Commission sur la conve^aion du roi avec le comte Benedetti, dont ce dernier rend compte dans sa dépêche du 11 juillet. Dans cet entretien, le roi oubliant un instant la réserve habituelle de son langage, raconte à notre ambassadeur qu'il avait été convenu avec le maréchal Prim et le prince Léopold que les Corlès espagnoles ne seraient convoquées que dans trois mois, et que la combinaison ne serait rendue publique qu'à l'ouverture de l'Assemblée. Le maréchal P im, en informaut prématurément l'ambassadeur de France à Madrid de l'arrangement qui avait été secrètement conclu, avait surpris à l'improviste le prince Léopold et le roi.

Je laisse à la Commission le soin de tirer de cet aveu les conclusions qu'il comporte.

Je signale également à la Commission la forme même du désistement du prince de H «henzollern, signé par le père du candidat et non par le candidat lui-même, et surtout les considérations qui le motivent II n'échappera à personne que le silence gardé sur la France et l'allusion faite à uoe pression extérieure qui empêche le peuple espagnol de régler s.*s destinées en toute liberté, constituent une mise en scène anti-française préparée à Berlin.

Ce fut le 12 juillet au soir que partit la dépêche qui prescrivait au comte Bentdetti de demander à la Prusse d< s garanties pour l'avenir, c'est à dire la promesse que cette candidature ne serait pas relevée après avoir été abandonnée.

40 IIISTOIRK HÉVOLUTlONNAlHi:

Je n'ignore pas que cette demande de garantie a été considérée par plusieurs personnes comme inutile et comme blessante. Dans la pensée du Gouvernement, elle était imposée par l'opinion publique, par le sentiment national et par les manifestations non équivoques qui s'étaient produites dans les Chambres elles-mêmes, et dont la Commission retrouvera facilement la trace dans les procès-verbaux des séances législatives.

Mais indépendamment de la pression qu'exerçait sur lui le sentiment national, le Gouvernement regardait cette demande comme nécessaire et comme acceptable pour la Prusse.

En eflet, la candidature prussienne se produisait déjà pour la seconde fois. Le cabinet de Berlin avait déjà pu se convaincre, en 1869, de la résistance que soulevait en France l'avènement d'un prince prussien au trône d'Espagne. Le Roi n'ignorait pas que le gouvernement français repoussait de toutes ses forces cette combinaison. On s'en était expliqué, il y avait à peine un an, et cependant le gonvernement prussien n'avait pas hésité à autoriser cette entreprise. Dans un an, à pareille époque, dans quelques mois, peut-être, l'incident pouvait surgir une troisième fois comme il avait déjà surgi une seconde. Il suffisait pour cela d'un simple prétexte, d une manifestation populaire à Madrid, comme il est si facile d'en organiser une dans les grandes villes; et le prince Léopold, libre, lui, de tout engagement (car son père seul avait renoncé pour lui), relevait à Madrid ses prétentions ajournées. « Le peuple espagnol s'est prononcé, aurait-il dit; il a revendiqué son indépendance; il n'agit pas aujourd'hui comme il l'eût fait au mois de juillet dernier, sous l'empire d'un juste ressentiment contre l'intervention française, non il règle ses destinées dans l'exercice calme et résolu de sa souveraineté nationale; pour la seconde fois il m'appelle au trône. — J'arrive et j'accepte. »

Et le roi de Prusse, qui avait autorisé la première fois cette acceptation, eût autorisé la seconde. Qui donc aurait pu l'en empêcher? Le mécontentement de la France? Biais s'd l'a bravé en 1870, pourquoi donc en aurait-il tenu compte en 1871 ?

Telle est la raison qui paraissait rendre nécessaire une demande de garantie pour l'avenir.

Cette demande ne pouvait pas être considérée comme blessante pour la Prusse, car au fond nous ne lui demandions tien de plus que de faire pour la paix européenne ce que les autres grandes puissances avaient déjà fait. — Celte garautie, loin d'être r\«vplionnelle, était pour ainsi dire passée dans le droit européen. —

L'Angleterre, la Russie et la France en avaient déjà donné l'exemple ; et d'ailleurs pourquoi nous montrerions-nous plus jaloux des susceptibilités de la Prusse que ne l'ont été les allemands eux-mêmes qui combattaient dans ses rangs? — En effet le gouvernement bavarois lui même insista auprès du roi de Prusse pour lui recommander d'adbérer à la doctrine du droit international en vertu de laquelle aucun prince, appartenant aux familles régnantes des grandes puissances, ne pouvait monter sur un trône vacant en Europe sans l'assentiment préalable de toutes les grandes puissances

Vous trouverez la preuve de cette démarche, dont j'avais été informé directement par notre ministre à Munich, dans une dépêche de lord Lyons au comte Granville, portant le n° 106 dans le l*r cahier des pièces diplomatiques, publiées en Angleterre pour l'année 1870.

Cette démarche du gouvernement bavarois ne fut pas appuyée par le gouvernement britannique, qui alors n'était préoccupé que de ne pas se compromettre ni d'un rôle ni de l'autre.

Quoi qu'il en soit, le fait démontre qu'en Allemagne on ne considérait pas comme blessante la demande que nous adressions à la Prusse.

J'ajouterai maintenant que cette demande n'était pas un ultimatum, elle était parfaitement susceptible de discussion et de tempérament. — Nous désirions une garantie, mais on pouvait s'entendre sur la forme de cette garantie, et la meilleure preuve que je puisse donner de nos dispositions conciliantes à cet égard» c'est que déjà nous avions cherché à la trouver dans de simples idées d'un concours indirect du roi que tous nos efforts n'avaient pu provoquer.

Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai déjà raconté de la journée du 13 et sur cette circonstance remarquable que le soir, à la même heure, M. de Bismark à Berlin, ainsi que moi à Paris, nous avions, avec les ambassadeurs d'Angleterre, un entretien, dont j'ai placé le compte-rendu sous vos yeux, et d'après lequel vous avez pu juger qui de nous deux voulait la guerre. — Je ferai seulement remarquer, comme preuve de ce que je disais tout à l'heure, que si le 13 juillet au soir, je demandai à l'ambassadeur d'Angleterre le concours de son Gouvernement, et sa médiation pacifique, cela indique suffisamment que les demandes adressées le 12 a la Prusse n'étaient pas un ultimatum.

Je ne sais si je parviendrai à vous convaincre que le ministère et l'empereur personnellement ne voulaient pas la guerre , mais je déclare que c'est l'exacte vérité.

Si vous voulez suivre attentivement chacune de mes démarches.

chacune de mes paroles, soit au Corps Législatif, soit au Sénat, soit dans mes entretiens avec le corps diplomatique, vous verrez, dans toutes, la trace de nos efforts pacifiques jusqu'au 15 juillet.

Si, par exemple, le 13 juillet, j'avais voulu surexciter l'opinion publique, je n'avais qu'à mettre les Chambres au courant des réponses dilatoires du roi. Si j'étais monté à la tribune et si j'avais dit : « Messieurs, je viens d'apprendre que ce matin, à dix heures, le roi de Prusse a refusé à notre ambassadeur de s'expliquer sur la candidature espagnole, en lui déclarant qu'il ignorait encore la résolution du prince Léopold, résolution qui est connue de toute l'Europe depuis 24 heures; » — Je vous laisse à penser ce qu'aurtiit produit une pareille information.

Le lait est que la guerre a été décidée à Berlin, le 13 au soir, et que depuis le 10, les mouvements militaires n'ont pas discontinué.

Je dois parler d'une soi-disant lettre que le roi de Prusse aurait écrite au prince Léopold pour l'engager à se désister, et dont il a été question dans certains cercles de Munich et de Sluttgardt. — J'en fus informé, d'abord par Munich, ensuite par Stutig mit.

On en parlait secrètement. Quelques personnes assez haut placées prétendaient l'avoir vue, mais on ne la mo itrait pas, et, elle était formellement démentie par l'ambassadeur de Prusse à Paris qui aftirmait, d'une manière catégorique et absolue, que le roi de Prusse n'avait donné aucun conseil au prince de Hohenzollern.

Quant à moi, l'apparence de ces faux bruits ne me surprenait pas, mais j'y voyais l'indice de la nouvelle influence qui avait pris à Berlin, comme à Ems, la direction des affaires — Je me rappelais qu'en 1866, j'avais été témoin de choses analogues. C'était au moment où le traité d'altiance entre la Prusse et l'Iialie venait d'être signé. Le général Govone avait passé par Paris, porteur du traité, et cependant après ce fait accompli, l'Empereur d'Autriche reçut de Berlin une lettre dans laquelle on lui disait que le roi n'avait pas signé de traité avec l'Italie

Le roi de Prisse, ayant enfui reçu la nouvelle du désistement du prince Léopold dans l'après-midi du 13 juillet, avait fait prévenir le comte B< nedelli qu'il regardait l'incident comme terminé. — Sur l'observation de notre ambassadeur, que ce message ne répondait pas aux demandes que nous avions formulées, le roi avait fait dire qu'il approuvait la renonciation du prince Léopold dans ! mime sens et dans le même esprit (ces paroles sont textuelles) qu'il avait approuvé sou acceptation. — Quant aux garanties demaudées pour

l'avenir, le roi les refusait et déclarait vouloir conserver, pour cette éventualité, toute sa liberté d'action.

La commission voudra bien peser les termes de cette communication. Du moment où le roi mettait, dans sa seconde approbation de la conduite du prince Léopold, le même sens et le même esprit qu'il avait mis à la première, nous savions ce que cela voulait dire.

Cependant bien que la réponse du roi fût négative sur tout ce qu'il nous importait d'obtenir, bien que contrairement à sa promesse de recevoir M. Benedetti, il lui eûi fait connaître sa réponse par Fintermédiaire de son aide-de-camp, bien que cet aide-de-camp eût ignifie au comte Benedetti que le roi n'aurait plus l'occasion de le recevoir; rien de tout cela ne constituait un affront pour l'ambassadeur de France. C'était, il est vrai, un changement notable dans les procédés jusqu'alors courtois du roi de Prusse, mais il n'y avait pas un affront saisissable de nature à constituer une offense publique- — C'est ainsi que l'avait compris le gouvernement, puisque, loin d. vouloir rompre les négociations après cet événement, il s'était décidée ainsi que je l'ai dit déjà, à porter la question devant un tnbuna, Européen.

M. le comte Benedetti dans son livre justificatif, attribue à l'effet produit par l'entretien que j'avais eu la veille avec le baron de Weriher, le revirement qui s'était opéré dans l'esprit et les manières de roi ; c'est une erreur que la commission est à même d'apprécier. Elle a pu voir en effet par le récit authentique de cet entretien, qui a été placé sous ses yeux et auquel j'ai ajouté quelques explications, qu'il ne s'y éiait rien passé qui fût de nature à blesser la susceptibilité du roi, et que l'interpréiaiion donnée par M. de Bismark à mes suggestions avec l'ambassadeur de Prusse, a été fabriquée à Berlin pour la circonstance. — Si au contraire la Commission se reporte au langage tenu par M. de Bismarck à l'ambassadeur d'Angleterre dans la soirée du 13, c'est là qu'elle trouvera la véritable cause du changement qui parait avoir surpris notre ambassadeur àEms.

Je dois ici mentionner un fait dont j'ai déjà parlé, c'est la seconde visite du baron de Werther, qui eut lieu le 14, visite de congé, dans laquelle il me. dit positivement qu'il avait été désapprouvé par son gouvernement pour avoir écouté et transmis nos suggestions conciliantes, et qu'il avait reçu l'ordre de partir. M. de Bismarck, intéressé à donnT aux démarches du gouvernement prussien toutes les apparences delà conciliation a dans un document officiel, représenté

50 HISTOIUK UÉVOLUTION.VAIRK

ce fait d'une manière inexacte en disant contrairement à la vérité que M de Werther était parti en vertu d'une permission accordée sur sa demande pour affaires privées.

Dans la journée du U, nous reçûmesde différents côtés des informations qui s'accordaient toutes pour montrer la mobilisation des troupes prussiennes s'effectuant avec rapidité. — D'un autre côté, j'apprenais confidentiellement, et par la voie de Vienne, le langage tenu la veille par M. de Bismarck, à l'ambassadeur d'Angleterre, tel qu'il est rapporté par la correspondance de ce dernier que j'ai placée sous les yeux de la Commission. Je ne crois pas pouvoir désigner comment ces informations me sont parvenues, attendu que le personnage qui les a recueillies à Berlin, et celui qui me les a transmises de Vienne, sont encore l'un et l'autre dans ces deux capitales.

La situation devenait donc de plus en plus menaçante, et cependant nous hésitions encore à demander aux Chambres l'appel des réserves. Après une délibération qui avait duré pour ainsi dire toute la journée, £l dont le pénible souvenir ne s'échappera jamais de ma mémoire, le conseil des Ministres s'arrêta à la résolution encore pacifique dont j'ai placé le texte sous vos jreux et dont je reproduis les termes:

« Nous croyons que le principe adopté par l'Europe a été que, sans une entente préalable, un prince appartenant aux familles régnantes des grandes puissances ne devait pas monter sur un trône étranger, el nous demandons que les grandes puissances réunies en congrès confirment cette jurisprudence internationale. »

C'était là la substance de ce que nous devions déclarer le lendemain matin aux Chambres. Tout le monde dans le conseil s'était rallié à celte résolution ; tout le monde sans exception ; et cependant je puis assurer que ce notait pas chose facile que d'être pacifique le 14 au soir. Je me rappelle encore les visites qui se succédaient dans mon cabinet, les instances, les prières et je puis même dire les menaces auxquelles je fus en butte pendant une partie de la soirée, et auxquelles je répondis continuellement par cette phrase, tlont bien des témoins pourraient attester l'exactitude : « Je ne me résignerai à la guerre qu'à l'heure où j'aurai reconnu que la paix est impossible,

De tous les reproches que l'on nous adressait alors, le plus sensible était celui-ci : a Vos négociations, me disait-on, vos lenteurs compromettent la sécurité du pays. Ne voyez-vous pas que la guerre est virtuellement déclarée. Ou vous .Mes mal informé, ou vous devriez savoir (pie la mobilisation des troupes prussiennes est aujourd'hui un fait accompli, qu'elles se dirigent, qu'elles se coin vinrent à

marches forcées vers la frontière française. — Si vous n'appelez pas les réserves, vous ouvrez les portes de la France.»

Les choses en étaient là, lorsque dans la soirée nous apprîmes, par les télégrammes de nos agents diplomatiques,, que M de Bismarck, voulant agir sur les esprits et frapper un coup décisif, avait expédié aux gouvernements étrangers le télégramme suivant :

« Après que la renonciation du prince héréditaire Hohenzollero eut été communiquée officiellement au gouvernement impérial Français par le gouvernemenr royal Espagnol, l'ambassadeur de France à Ems a demandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait pour l'avenir à ne pas consentir à ce qu'un prince de Holienzollern posât de nouveau sa candidature. — Sur ce, Sa Majesté le roi a refusé de recevoir l'ambassadeur français, et lui a fait dire par l'aide de camp de service que Sa Majesté n'avait plus rien à communiquer à l'ambassadeur. » (Documents officiels anglais de 1870, cahier n° 3, page 7.)

Cette traduction est littérale. — En même temps que M. de Bismarck expédiait ce télégramme, d'abord à toutes les Cours d'Allemagne, puis à toutes les autres Cours où ses agents en faisaient l'objet d'une communication immédiate, il le faisait afficher dans les rues de Berlin, sous forme d'un supplément à la No'-d-Deutschen-Zeitung ; on y ajoutait un récit fictif dans lequel il s'attachait à faire croire que M. le comte Benedetti avait lui-même manqué d'égard vis-àvis du roi. En voici la substance d'après la traduction anglaise du Twies, dont personne n'ignore les attaches prussiennes.

« Le représentant de la France, disait-on, avait accosté le roi sans respect sur la promenade publique. Dans des circonstances d'une si grande importance, il était difficile de croire que ce manque de respect ne lût pas intentionnel. Le roi, préoccupé avant toute chose de sauvegarder sa dignité, l'avait fait avec cette noblesse et distinction de manières dont il est le modèle. — Se retournant tranquillement vers son aide de camp, qui s'était retiré à l'approche de l'ambassadeur de France, il lui avait dit : « Veuillez informer le comte Benedetti qu'il n'y a pas de réponse et que je ne puis plus le recevoir.»

Il n'y a rien de vrai dans cette histoire ; et cependant elle circulait à Berlin avec l'assentiment du gouvernement, et à 9 heures du soir des crieurs publics en grand nombre, disséminés dans les rues les plus populeuses de la ville, offraient gratuitement à tous les citoyens le texte du télégramme et le récit inexact des circonstances auxquelles il se referait.

11 importait, en effet, à M. de Bismarck que dans toute l'Aile-

52 HISTOIRE IIKVOLUT10NNÀ1RK

magne on sût, ou du moins on crût que les demandes de la France avaient éié repoussées avec hauteur, que le roi avait racheté ses premières faiblesses par une dernière brusquerie — 11 importait que l'orgueil de l'Allemagne fût enflé et satisfait ; il importait que l'orgueil de la France fût blessé et irrité ; tout cela pouf que la guerre devint inévitable et qu'elle eût lieu comme M. de Bismarck l'avait décidé le 13, avec toutes les apparences de la concillialion.

A ces nouvelles succédèrent bientôt à Paris, des informations qui ne laissaient plus de doute possible ; les Prussiens marchaient vers a frontière et tout s'y concentrait avec une rapidité merveilleuse.

Ce fut alors que sentant la nécessité absolue d'appeler les réserves, l'impossibilité de subir plus longtemps la prolongation d'un état de choses qui tournait chaque j>ur à notre détriment, le gouvernement se décida à demander aux chambres les moyens de résister à une aggression imminente et dont chaque heure rapprochait le danger.

Pour ma part, je compris alors que la paix était absolument impossible ; je me résignai à la guerre, et je le fis (c'est ma seule erreur) avec une confiance absolue dans la victoire.

Depuis vingt ans je représentais mon pays à l'étranger, je croyais à sa grandeur, à sa force, à ses ve-tus guerrières, presqu'avec autant de confiance que je crois en ma sainie religion.

Qu'avais-je trouvé en arrivant à Paris? — Une confiance égale à la mienne, les hommes les plus compétents, au Sénat, au Corps Législatif, croyaient tous la France invincible, et si quelques voix solitaires formulèrent un doute ou une crainte, elles ne le tirent pas en temps utile.

Je n'entends pas dire, par ces paroles, que c'est une confiance aveugle dans la victoire qui ait inspiré, à la dernière heure, la résolution du Gouvernement. Non, la guerre était inévitable ; elle était déclarée à Berlin, et dans la résolution prussienne, il entrait comme élément principal la connaissance des forces militaires de la France et des forces de l'Allemagne.

Mais il est évident que si nous avions eu le sentiment de notre faiblesse, nous eussions peut-être essa\é de courber la tête et d'attendre.— On supporte bien des choses quand on se sent impuissant à les empocher.

Tel n'était pas alors notre sentiment ; tel n'était pas celui de la nation, j en appelle au souvenir de tous.

J'ai entendu dire qu'un persODDSge qui occupe aujourd'hui le premier rang dans l'Etat était au courant de iiotre faible

me suis souvent demandé depuis, comment il se fait qu'il ne m'ait pas communiqué ses inquiétudes.

Bien qu'il fût dans l'opposition, et moi dans le Gouvernement, nous n'éiions pas inconnus l'un à l'autre, ei nous nous étions souvent rencontrés. Il existait même, entre nos opinions politiques, une certaine coïncidence sur plusieurs questions, l'unité italienne par exemple, et les fautes de 1866 ; ma correspondance diplomatique en est la preuve. — Je me suis donc demandé souvent comment, dans ce moment suprême, il ne me fit pas part de ses craintes ; je me suis demandé comment il ne les avait pas communiquées à la Chambre en comité secret, ainsi que je n'eusse pas manqué de le faire pour mon compte si je les avais partagées.

Je sais qu'il s'est rencontré avec quatre membres du cabinet dans un des bureaux de la Chambre, qu'il leur a développé avec chaleur toutes les raisons qui, dans son opinion, exigeaient ou conseillaient le maintien de la paix, mais j'affirme sur le témoignage de ceux qui étaient présents à cet entretien, qu'il n'a pas fait la moindre allusion à notre infériorité militaire.

Quoi qu'il en soit, je le répète, la guerre n'était plus évitable ; nous étions attaqués, il fallait nous défendre.

Le 15 juillet au matin, après avoir pris connaissance de toules les informations dont je viens de parler succinctement, il fut décidé que le moment éiait venu de faire un appel à la Chambre.

Je crois superflu de revenir iei sur tous les détails de la discussion qui eut liiu à la Chambre et au Sénat. Ceux qui y ont assisté n'en ont certes pas perdu la mémoire, les autres la connaissent par les procès-verbaux des séances. - L'unanimité du Sénat, l'immense majorité de la Chambre ont couvert le cabinet au point de vue constitutionnel. — Cependant je dois répondre ici à certains reproches qui nous ont été adressés et que nous ue méritons pas.

J'ai déjà dit que je repoussais avec indignation celui d'avoir caché quelques dépêches à la commission parlementaire, et à plus forte raison d'avoir placé sous ses yeux des documents portant une date différente de celle de leur origine. — Pour dire toute ma pensée, je me sens tellement au-dessus d'un soupçon aussi ignoble, qu il me paraît plus dégradant pour ceux qui le conçoivent que pour ceux qu'il cherche à atteindre. — Au surplus, je m ts au défi n'importe qui, de trouver dans mon langage, soit à la Chambre, soit au Sénat, soit dans la Commission, une seule parole qui ne soit pas l'exacte vérité.

On a prétendu, et c'est une grande faute, que par un coupable

mensonge, nous avions entraîné à la guerre la nation qui n'y voulais pas aller. — C'est avec regret que j'emploie devant la Commission des mots comme ceux que je viens de prononcer, qui n'appartiennent pas à. mon langage habituel, mais j'y suis contraint par l'usage qui en a été t'ait dans des documents officiels et publiés.

Où est dont le coupable mensonge ? Est-ce que par hasard on a altéré une dépêche? Cst-ce que par hasard on enacaché une seule ? Et quand devant la Chambre, nous avons dit que nous croyions l'honneur de la France engagé, n'avons-nous pas placé sous les yeux de la Commission le texte même des documents qui blessaient notre orgued national, et le récit tidèle des circonstances qui nous paraissaient l'engager ?

Il est un système vulgaire qui consiste à prêter à ses adversaires un langage coupable, afin de les attaquer en combattant les paroles qu'on les accuse à tort d'avoir prononcées. — C'est dans ce but qu'on a prétendu que nous avions trompé la Chambre, en lui disant que le Roi avait insulté l'ambassadeur de France, tandis qu'on retrouvera dans le procès-verbal des séances, que le Gouvernemennt a dit tout le contraire.

Si nous avons vu dans la conduite de la Prusse à notre égard une offense à notre dignité,- nous n'avons certes pas été les seuls à le voir, et d'ailleurs, je répète, l'opinion des Chambres n'a été ni entraînée, nî égarée ; les commissions parlementaires ont eu sous les yeux, dans les mains, tout ce que nous avions nous-mêmes ; elles ont formé leur jugement sur les mêmes éléments qui nous avaient s^rvi à former le nôtre ; elles représentaient les Chambres, et nous avons agi au point de vue constitutionnel avec conscience, avec loyauté et avec régularité.

Ce que je viens de dire est connu de toute l'Europe ; la vérité est depuis longtemps manifeste ; tous les cabinets ont élé instruits palpeurs agents de tous ces détails ; ils savent parfaitement à quoi s'en tenir.

Aussi, lorsque dans les cours étrangères, on est venu dire «pie par un coupable mensonge, la France avait élé entraînée à la guerre, ce langage n'a trompé personne, et a l'ait à la France plus de mal que de bien .

La Commission ne doit pas ignorer que lors de l'investissement de la capitale, un diplomate prussien qui avait appartenu à l'ami* a* sade de Prusse à Paris, a élé chargé de prendre tous les papiers qui étaient à Saint-Cloud et notamment une quantité considérable do rapports préfectoraux. — La Prusse savait tout C6 qu'on pouvait

savoir sur l'état de la France, on ne pouvait tromper, ni elle ni les puissances étrangères. — Il était donc plus habile de ne pas l'essayer.

Je ne quitterai pas ce pénible sujet sans expliquer le sentiment auquel j'ai cédé lorsqu'en montant à la tribune, le soir du 15 juillet, j'ai déclaré que je ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires étrangères, si la Chambre ne s'associait pas à notre manière de voir.

C'est qu'en effet, il ne s'agissait plus de discuter alors. — L'ennemi marchait à grands pas vers notre frontière. Ce qui le prouve c'est que le lendemain même il la violait près de Sierck. — L'appel des réserves n'était plus une précaution, c'était une des nécessités de la défense ; j'avais le sentiment exact de la situation, mais je n'avais pas, je l'avoue, celui de notre faiblesse.

M. le président. — Vous allez entrer dans un autre ordre d'idées. Le résumé que vous venez de faire ajoute évidemment beaucoup à la déposition que vous aviez faite précédemment; la Commission les aura l'un et l'autre sous les yeux ; et pourra les comparer ; mais ce résumé lui-même me paraît si important, que si les membres de la Commission ont quelques questions à vous adresser à ce sujet, il me semble que c'est à ce moment qu'il conviendrait de les faire. Il est certain que dans cette première partie, le résumé expose bien des choses qui n'avaient pas été suffisamment indiquées dans votre première déposition.

Par conséquent, s'il y a, sur cette première partie, quelques questions qui ne fussent pas venues à la oensée delà Commission pendant notre première déposition, c'est ici qu'il faudrait les placer.

m. antonin lefèvre poNTALis. — M. le duc de Gramont, tout en conservant le secret qu'il devait à ses collègues, a bien voulu nous dire que la déclaration du 6 juillet, telle qu'elle avait été préparée par lui dans le conseil des ministres, n'était pas terminée par cette phrase : « Forts de votre appui et de celui de la nation, nous saurons remplir norte devoir sans hésitation comme sans faiblesse. »

Il a semblé à la Commission que d'après la communication de l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, l'orgueil allemand avait excessivement froissé par cette déclaration. M. de Gramont nous a dit qu'il avait trop d'expérience diplomatique pour avoir été l'auteur de cette fatale rédaction. Il ne nous appartient pas de demander qui l'a suggérée ; mais nous pouvons demander qu'elles ont été les raisons qui auraient déterminé le conseil des ministres à accepter et à porter à la tribune cette phrase qui a eu les plus funestes effets. C'est cette dernière phrase imprudente et provocante qui a produit les exigences ultérieures du cabinet allemand.

m. le duc de gramont. — Si nous avions trouvé à discuter à Berlin, la réponse eût été bien simple, c'était celle que je voulais faire. J aurais dit à la Chambre : Les négociations sont ouvertes régulièrement à Berlin d^ gouvernement à gouvernement, il m est impossible d'en parler. Mais, à Berlin, nous nous trouvions en présence d'un relus de discussion et nous nous trouvions dans la nécessité de frapper un grand coup pour arrêter ce qui devait se faire. Les cortès étaient couvoquées pour le 20, et l'on voulait nous opposer un fait accompli. M. de Bismarck se formalise beaucoup de ce que l'on a du en France que l'ou ne supporterait pas qu'une nation étrangère vint mettre un prince allemand sur un trône voisin de la Frauce. Et nous, nous n'avions pas le droit de nous formaliser que M. de Bismarck ht de nouveau cette proposition, après la discussion de 1860, lorsqu'il savait bien que la France ne pourrait pas supporter cette prétention! Pourquoi notre susceptibilité à nous serait-elle exagérée, et pourquoi celle de M. de Bismarck serait-elle justifiée? De qui venait la provocation? De lui. Est-ce oui ou non une provocation que de venir reprendre une candidature quand on sait que la France ne l'accolera pas? La correspondance d^ 18G9 est là, et vous y verrez qu'on avait dit déjà à cette époque qu'il était impossible que la France pût consentir à ce projet.

Depuis la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, comme j'attache un grand prix à ne rien dire dont je sois parfaitement .^ûr, à propos de cette leure de M. de Bismarck trouvée dans les papiers du général PrimJ'ai fait venir la personne qui m'avait donné cette information; il n'y a que trois personnes qui connaissent ce fait, le député qui a lu la lettre, qui l'a du à un fonctionnaire et ce fonctionnaire me l'a répé é. M. de Bismarck disait au général Pnrn : « Pourquoi abandonner cette candidature, elle est irès-bonne. » Vous le voyez, jamais trame n'a été ourdie plus habilement, et maintenant mieux démontrée.

M. de ûr amont, p. 100.

Ecoutons maintenant M. Benedetti exposant les efforts de la France pour eonaervvr la paix., l'abandon même quelle avait f*it de droits stipules iauM le traite de Prague et indiquant nettement les causes réelles de la guerre.

M. Daru le sait mieux que personne. Pour conserver la paix nous faisions des concessions et de très-graves. Je pourrais rappeler que

c'est nous qui avions fait insérer dans le traité de Prague, la clause par laquelle la Prusse devait rendre au Danemark une partie du SchK-swig. C'est sur mes instances personnelles, et conformément aux ordres que j'avais reçus de Paris, que cette disposition a été maintenue. Sur ce point nous étions donc moralement partie au traité. Lorsqu'est venu le moment de l'exécution, on nous a donné à entendre qn'on y aviserait quand et comme on le voudrait. Nous nous sommes abstenus d'en faire le sujet d'une querelle avec la Prusse.

Je pourrais citer d'autres circonstances analogues qui prouvent que le gouvernement, avant l'incident du prince Hohenzollern, ne songeait, en aucune façon, à provoquer un conflit avec la Prusse. Seulement le Gouvernement savait bien qu'il arriverait un moment où la Prusse essaierait de franchir le Mein et de réunir l'Allemagne du Sud à l'Allemagne du Nord. C'est pour cela qu'il voulait constituer son armée sur les bases plus larges que celles de l'ancienne organisation.

m. le président. — N'y a-t il eu, pendant les trois derniers mois, quelque fait connu de vous qui accusât delà part du gouvernement français des dispositions à la guerre?

m. benedetti. — Aucun. Si bien que le 1er juillet, je suis parti en congé pour Wilbad ; et c'est là que j'ai eu le premier avis de l'acceptation, par le prince de Hohenzollern, de la couronne d'Espagne. J'écrivis aussitôt à M. de Gramoni pour me mettre à sa disposition. Il m'invita à me rendre à Ems auprès du roi.

m. le président. — Pensez-vous que la Prusse ait voulu exploiter cet incident pour en faire sonir la guerre?

ai. benedetti. — Je ne le pense pas, car le roi, dans ce cas, n'aurait pas déterminé le prince de Hohenzollern à se désister.

J'entre dans des détails que je n'aurais pes voulu révéler moimême; mais puisque la Commission me presse, je dirai que le roi n'a jamais conseuti à donne, ostensiblement au prince de Hohenzollern l'ordre de se désister. Il a voulu que le désistement vint de la part du prince lui-même, afin de mieux décliner, vis-à-vis de l'Allemagne, la responsabilité de l'acceptation comme celle du désistement. Il s'est produit, en effet, en Allemagne deux impressions très-vives, et dont le gouvernement prussien a où tenir compte, surtout à la dernière heure. A la première nouvelle de la candidature du prince Hohenzollern et de l'effet que cet incident produisait à Pans, on a été très-surpris et très-mécontent qu'on soulevât un conflit avec la France à propos d'une candidature au trône d'Espa-

gne d'un prince de la maison royale. Si c'eût été au sujet d'une question nationale, de la réunion du Sud au Nord, l'Allemagne eût approuvé le roi et elle aurait volontiers accepté la guerre, la plupart des journaux allemands se placèrent à ce double point de vue.

Il se manifesta une impression nouvelle quand le prince ce fut désisté : cette résolution ne pouvant avoir aucune suite si elle n'était autorisée par le roi, fut considérée comme une concession qui portait atteinte à la considération de la couronne. Malgré cette impression, la Prusse nous a accordé la renonciation du prince de Hohenzollern ; si dfcs l'origine elle avait voulu la guerre absolument, elle aurait trouvé des expédients, ce qui était facile pour prétendre que le prince ne pouvait se désister. On a au contraire autorisé le prince ou plutôt on l'a invité à se désister; seulement on s'est arrangé de façon à dégager, autant que possible, la responsabilité personnelle du roi, et pour cela on a présenté le désistement comme un acte spontané du prince lui-même, auquel le roi a ensuite donné simplement son approbation.

m. le comte de rességuier. — Je voudrais poser à M. Benedetti une question un peu délicate. Dans sa pensée la guerre n'est sortie ni de la volonté du roi de Prusse, ni de la volonté de son ministre, ni d'un mauvais procédé de la part du roi de Prusse vis-à-vis notre anbassadeur. Quelle est donc suivant lui, la cause qui a déterminé la guerre ?

m. benedetti. — La question est délicate, en effet, permettezmoi de ne pas y répondre; cependant j'en dirai deux mots. La guerre est venue d'abord de cette conviction, que pendant quatre ans on s'est employé à faire pénétrer dans toutes les classes de la population, à savoir que la France avait été battue à Sadowa. Vous avez été témoins de l'état des esprits dans Paris, du 6 au 15 juillet, et vous savez que bien que l'on ait accusé le gouvernement d'a\oir surexcité l'opinion, ce n'est pas lui qui a pu provoquer les manifestations qui se sont produites. Surexcitée au plus haut point, l'opinion publique a exigé la guerre.

En second lieu, la communication faite par M. de Bismarck aux gouvernements étrangers, a été généralement envisagée comme un procédé intentionnellement blessant. Devait-on l'apprécier ainsi ? Etait-on fondé à le considérer comme une offense? Voilà la question que l'on s'est posée et on l'a résolue par l'affirmative. Telles sont, à mon sens, les deux causes de la guerre.

M. Benedetti, p. 89.

En ce qui touche l'offense grave envers l'ambassadeur de France, ou plutôt envers la France elle-même, voici les détails donnés par M. de Benedetti et par M. de Talhouet, le président et le rapporteur de la commission du Corps législatif qui reçut communication des pièces diplomatiques elles-mêmes, et fut unanime à reconnaître l'affront fait à la France et la nécessité impérieuse de le relevrer.

m. le comte benedetti. — On avait appris, je crois, que M. de Bismarck avait télégraphié à presque tous les agents diplomatiques de ia Prusse, que j'avais posé au roi une question qui constituait une exigence inadmissible, et que le roi avait refusé de me recevoir. Cette dépêche a été communiquée par les agents de la Prusse aux Gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités, et ces Gous vernemeuis en donnèrent connaissance à nos propres représentants qui en ont télégraphié à Paris. C'est ainsi que le ministère a considéré que l'ambassadeur de France, ou plutôt que la France avait été l'objet d'une offense grave.

M. Benedetti, p. 87.

M. le président. — L'offense ne vous était pas personnelle; elle consistait seulement dans ce fait que les ambassadeurs de Bavière, de Wurtemberg, de Berne auraient été, par une circulaire de M. de Bismarck, avertis que le roi de Prusse avait refusé de recevoir en audience de congé l'ambassadeur de France. Cette circulaire a été affichée à Ems?

m. benedetti. — Elle était en effet affichée, et je l'ai indiquée moi-même dans une dépêche.

m. le président. — L'était-elle comme un document officiel?

m. benedetti. — Elle était affichée h Ems comme extraite de la Gazette de Cologne, j'ai été la voir, et autant que je m'en souviens, il y était dit que. le roi avait refusé de me recevoir. Je puis me tromper sur les dates et certaines indications de détail, mais j'ai moimême signalé dans une dépêche télégraphique, cet exirait du journal allemand, et j'ajoutai ceci : « Comme je n'ai absolument l'ait part à personne de ce qui s'est passé entre le roi et moi, je dois en conclure qu'il y a eu une indiscrétion commise dans le cabinet du roi.

m. le président. — C'était donc une manœuvre du Gouvernement Prussien afin de se donner aux yeux de tous les Allemands l'apparence d'un tort qu'il n'avait pas eu en réalité.

3/. Benedetti, p. 97.

m. le président. — Le roi de Prusse a donné son assentiment à ce désistement ; à cette époque on pouvait espérer que la querelle s'appaiserait. Mais la troisième demande de la France est intervenue* on voulait que le roi dft Prusse s'engageât à ne pas permettre que le prince revint sur sa décision. C'est sur ce point que le roi causant le matin dans la promenade à Ems avec vous aurait dit : Nous en parlerons dans la journée, puisque nous devons nous revoir II n'a pas voulu avoir celte seconde conversation, et il a envoyé le prince Radzivill à voire ambassade pour vous transmettre sa réponse. C'est alors que vous recevez l'ordre de revenir; vous demaudez au roi la permission de prendre congé de lui. Le roi, partant pour Goblenlz, vous reçoit dans son salon à la gare, et là il ne se dit rien, si ce n'est qu'on se retrouvera à Berlin.

m. benedetti. — Vous trouverez tous ces faits dans les dépêches télégraphique-,

m. le président. — En même temps que ces choses se passaient à Ems, le gouvernement de Berlin faisait communiquer à ses représentants auprès de toutes les cours, la nouvelle que les demandes de la France ayant déplu au roi de Prusse, il n'avait pas voulu donner une audience de congé à l'ambassadeur de France; c'est en cela qu on a fait consister l'offense.

C'est bien là, je crois, le résumé et le sens de volve déposition?

M. Benedetti, p. S7.

Au sujet des communications fuites par le gouvernement à la commission du Corps législatif, la déposition de M. le marquis de Talhouët est très explicite. ,

m. le marquis de talhouët. — M. le ministre des affaires étrangères ne nous a jamais dit que ses agents lui eussent envoyé la dépêche de M. de Bisman k ; il déclara qu'ils avaient eu connaissance de celte dépêche par suite des bons rapports qu'ils pouvaient avoir avec les représentants des puissances étrangères. Parmi les dépêches de ces agents, il y en avait une qui se terminait par une phrase un peu violente; ni. us n'avons pas voulu l'insérera la demande même du Gouvernement, elle venait de Bavière. Notre représentant en Suisse n'a pas dit qu'il avait eu connaissance de la dépêche même de M. de Bismarck, mais qu'il savait que cette de pêche existait.

CONTEMPORAINE b'1

Au point de vue de l'article de journal, je vous dirai mes souvenirs que je crois exacts; ceci s'est passé en dehors de la commission. Le Gouvernement avait eu connaissance de cet article, et si j'ai bien compris, on en avait délibéré dans le conseil des ministres; on avait trouvé que, même provenant d'un journal semi-officiel, il n'y avait pas lieu de se blesser d'un article de cette nature, et dans cette situation on était disposé à la paix; c'est au dernier moment que le Gouvernement apprit l'existence de la dépêche de M. de Bismari k que vous avez citée.

m. le président. — Ainsi, c'est par les bons rapports que nos agents avaient avec les ministres étrangers que nous avons eu la dépêi lie de M. de Bismarck

M. LE MARQUIS DE TALUOUET — Oui.

m. le président. — Avait-on donné copie de la dépêche ?

m. le marquis de talhouet. — Non ; on n'en a pas donné tout d'abord copie.; nous avons eu seulement des dépêches des agents disant : « Voilà ce qu'on nous assure avoir été écrit par M. de Bismarck » Je crois que la dépêche elle même, n'a été envoyée que le lendemain ou deux jours après.

Quant à l'existence de la dépêche, elle n'est pas douteuse. On a fait une distinction entre l'article de journal et la dépêche, et on a déclaré que s'il n'y avait eu que l'article du journal, on était parfaitement disposé à maintenir la paix.

m le président. — Il était naturel que l'article de journal n'offensài pas, mais la dépêche devait offenser. Vous n'avez pas vu cetie dépêche de M. de Bismarck, mais seulement les dépêches de nos agents qui avaient reçu des informations des ministres étrangers. Ceci est ben établi !

m. le marquis de talhouet. — Parfaitement! Comme une de ces dépêches venait deBerne et l'autre de Munich, et qu'elles étaient conçues dans des termes identiques, il fallait bien conclure que ce fait était malheureusement certain.

Le troisième point sur lequel nous avions à interroger M. de Gramonl c'était sur les espérances d'alliances.

Je vous ai dit tout à l'heure que nous avions dû attendre M. de Gramont assez longtemps dans le sein de la Commission ; vous pouvez vous en assurer auprès d^ M. Valette qui l'a envoyé chercher plusieurs fois. Quand il est arrivé", nous lui avons po.«é les deux premières questions, puis nous sommes passés à la troisième qui était celle-ci : « Avez- vous des alliances? » 11 nous répondit : t Si j'ai fait attendre la Commission, c'est que j'avais chez moi,

g$ HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

au ministère des affaires étrangères, l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie, j'espère que la Commission ne m'en demandera pas davantage. »

Voilà sa réponse.

Ainsi, nous avions commencé par voir le maréchal Le Bœuf et nous lui avions demandé : « Etes-vous prêt ! » nous avons insisté sur différents points, puis nous avons vu M. de Gramont, et lui avons posé les trois questions dont je viens de vous parler : «c Les prétentions ont-elles été les mêmes depuis le premier jour jusqu'au dernier. «Ensuite: « Les dépêches qu'on vous envoie de différents côtés vous garantissent-elles que la dépêche même de M. de Bismarck soit de telle nature? Enfin, espérez- vous des alliances? » Il répondit à ces trois questions dans le sens que je vous ai indiqué.

m. le président. — Je résume les questions posées à M. de Gramont:

« Les prétentions ont-elles toujours été les mêmes? — Oui.

L'insulte est-elle réelle?— Oui.

Avez-vous des alliances? — Je vous l'ai fait entendre. »

m. le marquis de TALiiouET. — Il ne s'est pas prononcé sur les alliances.

m. le président. — Non, il vous l'a fait entendre en vous disant : « Je viens d'avoir une conversation avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie. »

m. le marquis de talhouet. — Voilà ce que nous avons interprété quand il nous a dit : « Si je vous ai fait attendre, c'est que j'étais en conversation avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie, j'espère que vous ne m'en demanderez pas davantage. »

m. le président. — Personne n'ayant plus de questions à adresser à M. de Talhouet, la Commission le remercie des éclaircissements qu'il vient de lui donner.

M. de Inlhouct. p. ISS.

On a cherché, il est vrai, à faire naître des doutes sur l'exactitude des jusùticittious produites à la Commission du Corps législatif dont M. de Talhouet faait le président et où siégeai t un membre d<^ la gauche, un îles auteurs du 4 Septembre. M. de Kératry, Interrogé à cet égard, un de ces bonapartistes du Paris, sur qui M. îhiers rejette gratuitement la responsabilité île la guerre, M. Dréolle qui ne prêtait, paa son concouru au cabinet du 2 Janvier, a repondu nei remonta la Commission d'enquête: « Ses collègues et lui, a-t-il dit,

ont su exactement les détails de la négociation ; ils ont vu les pièces originales, niais ils se sont plaints d'avoir été induits en erreur sur l'état de nos forces et celui de nos alliances. » Voici ces déclarations:

Pour bien préciser les faits à propos des documents communiqués par M. de Gramont, je dois à la vérité de dire que ces documents, pris en eux-mêmes, n'étaient pas suffisants, à mon avis, pour donner une conviction à un homme qui aurait été en dehors du mouvement qui régnait, en dehors de l'agitation politique dans laquelle nous vivions en ce moment, et qu'il n'y avait pas de quoi justifier une déclaration de guerre. C'était mon sentiment, c'est encore mon sentiment, et c'est pour moi un regret considérable.

M. Dr colle, p. 230.

m. dréolle. — J'ai toujours su, et je crois bien que dans la Commission on a toujours su, qu'après avoir obtenu la renonciation du prince de Ilohenzollern au trône d'Espagne, accordée par le prince Antoine et approuvée par le roi, nous avions demandé que ce fût non-seulement dans le présent, mais dans l'avenir que cette renonciation fût assurée. Cette seconde demande a été faite après une satisfaction première qui avait été obtenue.

m. le président. — Je trouve dans une déposition précédente, que votre président, M. le duc d'Albuféra, avait posé la question d'une manière très-claire et très-nette. Il aurait demandé si on n'était pas devenu plus exigeant, en raison même des concessions obtenues.

m. dréolle. — Notre commission a su que cette nouvelle exigence s'était produite; mais elle ne s'est pas arrêtée à l'idée qu'il y avait un froissement pour la Prusse à s'entendre lui demander une garantie pour l'avenir ; seulement on a vu dans la démarche du gouvernement français un acte de prudence, de prévoyance, et on a jugé naturel qu'on eût cherché à garantir l'avenir, afin que dans deux, trois ou quatre ans, cette question ne se produisît pas de nouveau.

M. Dréolls, p. 231.

m. le président. — Ainsi, dans la brochure publiée par vous, quand vous avez dit qu'on vous avait trompé, vous étiez trompé comme tout le monde ; c'est-à-dire que, d'après les déclarations

laites, soit à la Chambre, soit dans la Commission, vous aviez cru les préparatifs suffisants, vous avez cru qu'il y avait des alliances. C'est la le sens qu'il faut attacher au mot trompé, dont vous vous êtes servi.

m. dréolle. — Oui, monsieur le président.

m. le président. — Vous ne pensiez pas que M. de Gramont eùi privé la Commission de documents ou de dépêches qu'il aurait dû produire et que la Commission n'aurait pas connu?

m. dréolle. — Non, monsieur, en ce sens qu'il y aurait eu des documents, des dépêches réservées par le ministre des affaires étrangères pour lui-même.

H. le président. — Ainsi vous n'avez pas voulu parler de communicaiitms incomplètes?

m. dréolle. — Non, monsieur le Président.

M. Dréolle, p. 231.

On est donc amené à dire avec M. d* Gramont que la Prusse a provoqué ta France et ç»e la France a subi la gwrrc. Cette affirmation de l'ancien ministre des affaires et angères est confirmée par M. Benedetti et par M de Kératry dont voici les déclarations :

m. de la sicotiére. — Dans votre opinion, c'est la Prusse qui a provoqué la France; la France n'a pas voulu la guerre, elle l'a subie.

M. leduc de gramont. — Oh ! cela sans aucun doute. C'est là la vérité.

Un membre — C'est un point de vue important.

m. le duc de gramont. — C'est la vérité, et c'est ce qu'il eût fallu mettre en évidence; nous eussions eu une force morale bien plus grande. J'ai bien regretté qu'on ne se fût pas placé sur ce terrain, que depuis même on n'eût pas insisté sur ce fait. Les partis ont cru qu'il y avait avantage pour eux à établir que c'était la faute du Gouvernement, que c'était nous qui avions provoqué la Prusse. Eh bien, non. Que faisaient là les questions de parti ? Ce n'est pas ainsi qu'il fallait agir; il fallait voir la vérité, reconnaître ce qui était national, patriotique; on fait les comptes d'un Gouvernement après, Mais il ne faut pas déclarer la France coupable pour le plaisir d'attaquer ceux qui gouvernaient alors.

Messieurs, ma déposition aura été utile si je suis parveuu à vous convaincre (pie la Prusse a voulu nous attaquer, et que nous avons été obligés de noua défendre, La Prusse a voulu nous lorcer à la

guerre en ayant l'apparence de ne pas vouloir la faire. Voilà le côté utile de ma déposition. Maintenant si l'on veut attaquer l'empire, on peut le faire de bien d'autres manières. Pourquoi aller précisément choisir ce qui fait qu'en attaquant l'empire, on blesse du même coup la France?

M. de Gramont, p. 666.

Le gouvernement français n'a jamaissongé à provoquer la guerre; il voulait purement et simplement le maintien |du traité de Prague.

M. Bencdetti, p. 89.

Je suis de ceux qui ont voté la guerre. . . une guerre avec la Prusse me paraissait inévitable, et je pensais qu'il était préférable pour la France de devancer l'heure agréable à l'Allemagne.

M. de Kèralry, p. 672.

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