CHAPITRE III
l,u France uvait-clle des alliances au début de la
guerre ?
Ce maréchal Lebœuf. — Le duc de GramoDt. — M. Brame. — M. Clément Duvernois. — Dépêche adressée le i septembre par l'Empeicur de Russie, reçue par M. de la Tour d'Auvergne, et remise par lui à M. Jules Favre qui dit ne pas en avoir en connaissance.— Lettre du duc de Gramont répondant aux allégations de M. Thiers.
En se lançant dans une guerre que lui imposaient les justes susceptibilités de l'honneur national et la volonté du pays, mais qu'il disait lui-même devoir être longue et pénible, l'Empereur ne s'était-il pas assuré des alliances?
La France étant réduite à ses propres forces après ses premiers échecs, et l'Europe l'ayant abandonnée à la suite de la révolution de septembre, qui laissa notre pays dans l'isolement, les partis ont soutenu que la guerre avait été commencée sans aucune promesse de concours.
M. Thiers a affirmé hautement qu'il en était ainsi. Nous reproduirons plus loin le récit de sa mission auprès des grandes cours de l'Europe, et les organes de sa politique prétendent que l'Empire était abandonné par le reste de l'Europe.
L'Empereur Napoléon n'a jamais cependant commencé une expédition sans avoir des alliances. Eu Crimée, il marchait avec l'Angleterre, et plus tard il eut le concours du Piémont ; en Italie, il avait l'armée de cette dernière puissance; en Chine, il coopérait avec 1 Angleterre ; au Mexique, avec l'Augluterre et l'Espagne; en Coclnnchine même, le cabinet de Maund s'associait à tes efforts, et en Syrie il agissait comme le délégué de l'Euroj e ei tiè e. On ne Battrait admettre qu'il eût dérogé a cette règle constante de sa politique nu moment où il entreprenait l'œuyre La plue ardue de bob règno.
Voici ce que (lisent à ce sujet lo maréchal Le liœuf et le duc do Gramont :
Maintenant, Messieurs, pendant tout le mois de juillet j'avais lieu de croire que nous ne serions pas isolés en Europe. Je n'insiste pas sur ce point.
En face de nous, quelles étaient les forces à combattre ? Il était assez difficile de le dire d'une manière précise. J'avais les rapports du colonel Stoffel. . .
m. le vice-président comte daru. — Permettez-moi ds vous arrêter un instant ? Quant aux effectifs, vous présentez un état officiel avec l'autorisation de M. le Ministre de la guerre. Quant aux alliances pourriez-vous appuyer sur des pièces officielles votre opinion?
m. le maréchal le boeuf. — Non , Monsieur le Président ; l'ancien ministre des affaires étrangères comprendra ma réserve. Je répète que nous avions lieu de croire que nous ne serions pas isolés en Europe. Je ne dis pas que nous devions compter sur une coopération immédiate et active, mais je crois que nous pouvions compter sur une attitude de neutralité armée, telle qu'une partie des forces allemandes peut se trouver immobilisée. Une partie l'a été, en effet, pendant quelque temps au début de la guerre.
m. le vice -président comte DARU. — Pouvez-vous nous dire quelle était l'attitude du gouvernement italien au début de la guerre ? Je vous prie de répondre à Cette question dans la mesure que vous jugerez convenable.
m. le maréchal le boeuf. — Nous pouvions espérer que le gouvernement italien prendrait une attitude tout à fait sympathique à notre cause. Cette attittude aurait naturellement forcé la confédération du Sud à se tenir sur la défensive.
m. le colonel chaper. — Il résulte de conversations que vous auriez tenues et qui auraient été répétées, que vous auriez cru, au début de la guerre, que non-seulement en Russie et non-seulement en Italie, nous pourrions espérer une neutralité armée qui immobiliserait une partie des forces de la Prusse, mais que même en Allemagne, dans la partie qui, à cette époque, n'était pas encore unie à la Prusse comme elle l'a été depuis, nous trouverions une neutralité armée, ou du bon vouloir, ou même des alliés. Ces conversations vous ont été attribuées.
m. le maréchal le boeuf. — On m'a attribué bien des conversations. Dans l'origine, quand le conflit n'avait à nos yeux qu'un caractère purement prussien, nous avons pu compter sur la neutraité de la confédération du Sud, et l'on sait en effet que la Cliaiubre bavaroise a refusé d'abord les subsides pour la guerre.
Maréchal Lebœuf, p. ï2.
M. le duc de gramont. ~ On nous a reproché d'avoir entrepris la guerre sans alliances.
Je dis tout d'abord que nous ne méritons pas ce reproche.
Avions-nous avec certaines puissances des traités offensifs et défensifs applicables à la guerre qui nous surprenait au milieu des circonstances les plus pacifiques que l'Europe eût eues depuis quelques années ?
La commission comprendra, je l'espère, qu'il m'est impossible en toute conscience, de satisfaire sur ce point sa curiosité bien naturelle.
Il tombe sous le sens qu'on n'affronte pas un ennemi comme la Prusse sans rechercher tous les moyens d'augmenter ses forces de combat. Je dirai même que ceux qui voudront étudier les documents politiques connus jusqu'à ce jour et qui le feront avec conscience, impartialité et l'aptitude diplomatique qui convient à ce genre d'étude, découvriront sans doute la trace de certains faits sur lesquels je ne crois pas pouvoir encore m'expliquer.
Je ne me dissimule pas que le silence que je m'impose en ce moment, donne à nos adversaires politiques des avantages considérables. C'est, je l'avoue, une épreuve que je ne subis pas sans quelque douleur, mais je n'ai jamais encore de ma vie transigé avec mon devoir, et je ne le ferai certes pas aujourd'hui, alors qu'il s'agit, non plus seulement des choses passées, mais aussi de l'avenir de mon pays.
Au surplus, le temps déchirera lui-même, à bref délai, les voiles auxquels il ne m'appartient pas de toucher aujourd'hui. Jusque-là, j'aime mieux passer pour inhabile et rester honnête devant mon pays, devant l'Europe et devant moi-même.
Il faut qu'on sache au dehors'qu'on peut encore négocier avec la France, avec quelque confiance et quelque sécurité.
Ceci posé, j'appellerai l'attention de la Commission sur cette réflexion pratique. Quelles que soient les alliances d'un pays, quelles que soient les assurances réciproques et les promesses synallagmatipuesdes gouvernements et des princes, louts'efïace, tout disparaît dans des désastres semblables aux nôtres et après des entreprises pareilles à celles du i septembre.
Mais si ma parole est enchaînée sur la plupart de dos relations extérieures, rien ne m'oblige au même silence en ce qui touche les États du Sud de l'Allemagne.
Nous cherchions comme de raison à les entraînai avec non--; 6UI
de leur côté eussent préféré à toute autre situation celle de la neutralité, qui leur eût épargné les charges de la guerre d'un côté comme de l'autre.
Mais la neutralité était absolument impossible ; leur destinée était d'être occupés par l'armée française ou par l'armée prussienne.
Comprend-on pour la Prusse une guerre avec la France dans laquelle ses troupes ne peuvent s'approcher du Rhin et doivent respecter le territoire de Bade et du Palatinat? Les États du Sud marchaient fatalement, nécessairement, avec les premières troupes qui occupaient leur territoire. Il n'y a pas un homme d'État en Allemagne, et même en Prusse qui puisse penser sérieusement le con traire. — Aussi je n'attachais pas, je l'avoue, grand piix à la neutralité bavaroise et wurtembergeoise. Bade appartenait à la Prusse depuis longtemps, et néanmoins si l'armée française ne s'était pas arrêtée à Metz, par suite de circonstances qui me sont imparfaitement connues, et qui ne sont pas de ma compétence, si, mettant à exécution le plan d'opérations tel qu'il avait été conçu, nos forces avaient devancé sur le territoire de l'Allemagne du Sud l'arivée des Prussiens, en quelques heures, la politique de tous les cabinets de ces petits États eût été modifiée à notre convenance et leur concours nous eût été acquis.
Duc de Gramont, p. 112.
m. le comte daru. — Vous venez de nous parler d'une dépêche ou d'une lettre arrivée au ministère des affaires étrangères, le k septembre, et qu'aurait trouvée M. Jules Favre sur son bureau; êtesvous sûr de ce que vous avancez ?
m. jules brame. — J'ai eu l'honneur de dire à la Commission, en entrant dans cet ordre de faits nouveaux, qu'ils se composaient pour moi de deux catégories : ceux que je savais pertinemment de visu ; ceux qui m'avaient été répétés.
Il existe une grande différence entre ces deux sortes de faits, bien que je cite le nom des personnes qui me les ont rapportés.
Je suis certain que le fait de la dépêche que je vous ai citée m'a été donné par le secrétaire de M. le duc de Bassano.
m. le comte daru. — Ce secrétaire avait-il lu la dépêche ?
m. jules brame . — J'ai pris la précaution de dire non ; mais cette personne m'a déclaré avoir eu en main deux lettres de l'Impératrice écrites à l'Empereur de Russie, dans lesquelles l'Impératrice disait : qu'il ne fallait plus songer à la dynastie, qui avait été obli-
70 I1IST0IRF nfiVnLFTïONNAIRE
gée de quitter lo sol français, et qu'elle priait l'Empereur do no songer qu'à sauver la Franco.
Je n'étais pas entré dans co détail, on en comprendra le motif. Je ne veux pas étendre indéfiniment le récit, ni paraître taire un plaidoyer. Je veux m'en tenir à la vérité.
m. le comte DARU . — Quand vousa-t-on rapporté ces faits?
m. jfles brame. — Dans la première quinzaine d'avril je crois, une première fois dans la rue des Réservoirs, une seconde sur le boulevard de la Reine.
J'ai pris en quittant le secrétaire de M. de Bassano la précaution de réassurer que cette qualité appartenait bien à la personne à qui je venais de parler.
Un membre. — Croyez- vous Fque la personne que vous désignez pourrait affirmer que cette dépêche ait été remise à M. Iules Favre ?
il. jules" brame. — Je suis heureux que l'on préc'so cinsi les questions, afin de ne pas m 'exposer plus tard aux reproches [de n'a voir pas été suffisamment catégorique; mais votre question m'oblig à reprendre le récit du secrétaire du duc de Bassano. Il est arrivé m'a-t-il dit, le 4 au soir, une dépêche émanant de l'Empereur de Russie, ou une lettre exprimant la pensée de l'Empereur. Cette dépêche contenait à peu près ces mots : « Je vais intervenir, afin que la dynastie soit maintenue, et qu'il n'y ait aucun amoindrissement de territoire. » Avez- vous lu la dépêche ? lui ai-je demandé. « Non, me répondit-il ; mais j'ai eu entre les mains les lettres qui ont été répondues par l'Impératrice. L'existence de la dépêche ou de la lettre russe est pour moi un fait avéré. »
On m'a assuré que cette personne était digne de foi.
m. antomn lefèvre-pontalis. — Vous aviez ajouté que la dépêche avait été remise à M. Jules Favro par M. le prince oie la Tourd'Auvergne.
Nous pourrions interroger à ce sujet le secrétaire du prince qui était, je crois, M. le comte de Chaudordy-
m. jdles brame . — Les deux faits que me rapportait le secrétaire du duc étaient en quelque sorte palpables; le troisième, la remise à M. Jules Favre, était une conséquence qui se déduisait logiquement des deux premiers faits.
Nous n'avions quitté nos ministères que dans la soirée du l\. J'ai moi-ipême quitté M. le prince de la Tour-d'Auvergue, ce soir-là même, vers huit heures, chez le président du Corps législatif. Il retournait à. son ministère et moi au mien.
.le ne l'ai pas revu depuis cette époque.
M. le prince de la Tour-d'Auvergne était le plus loyal des hommes, il ne se serait jamais approprié un document public.
,M. Brame, p. 156.
Le même témoin, ministre dans le cabinet du 9 août, revenant sur la partie de la déclaration que l'on vient de lire y insiste en ces termes :
Est-il vrai, ainsi que me l'assura le premier secrétaire du duc de Bassano dans la première quinzaine d'avril dernier, à Versailles, que le 4 septembre, une lettre ou une dépêche soit parvenue au ministère des affaires étrangères,, au prince de la Tour- d'Auvergne, dépêche dans laquelle l'Empereur de Russie aurait déclaré ou fait déclarer que la guerre devait prendre fin, qu'il désirait éviter les révolutions, maintenir la dynastie, faire respecter l'équilibre européen et l'intégrité du territoire français?
Je n'ai pas vu la dépêche ; mon interlocuteur m'a loyalement déclaré qu'il ne l'avait pas vue lui-même, mais qu'il avait eu en main les deux lettres répondant à cette dépêche. C'est à vous, Messieurs, à éclaircir ce fait, qui peut paraître important. N'a-t on pas lieu de croire que c'est cette même dépêche, qui, tombée entre les mains du nouveau ministre des affairés étrangères du 4 septembre, lui a donné l'idée, quelques jours après, certain d'être appuyé par un allié puissant, de dire au sortir d'une conférence avec le comte de Bismarck : « Nous ne céderons ni un pouce de terrain, ui une pierre de nos forteresses. »
Voiei encore ce qu'a ajouté l'honorable M. Brame en réponse aux questions des commissaires d'enquête :
m. le comte de rességuier. — Pour nous, le plus important en ce moment est de savoir si la dépêche a été remise à M. Jules Favre.
m. le ;comte daru. — M. Jules Favre déclare qu'il ne l'a pas reçue.
m. le général d'aurelle de PALADiNES. — Permettez-moi de vous dire quelques mots qui viennent à l'appui de ce qui a été dit à l'instant.
Il m'a été affirmé, par une personne que je considère comme bien informée et très-digne de foi, que la dépêche existait, qu'elle a été envoyée au prince de la Tour-d'Auvergne, qu'il ' vait laissée
sur son bureau, et que, n'ayant pu rentrer au ministère des affaires étrangères, il aurait dit : « Telle dépêche est restée sur mon bureau. »
Lorsqu'on a interrogé M. Jules Favre, il a répondu qu'il n'avait pas eu communication de cette dépêche. On ne peut malheureusement interroger M. le prince de la Tour d'Auvergne puisqu'il est mort, mais je crois qu'il aurait affirmé que la dépêche était restée dans son cabinet, puisqu'il n'était pas rentré au ministère.
Unmembre. — Oui, mais \ous savez aussi qu'il a été dit que M. Jules Favre n'était pas entré dans le cabinet jusqu'à l'arrivée du prince de la Tour-d'Auvergne, et qu'ils y étaient entrés tous les deux ensemble.
M. chaper. — Je crois, Monsieur le président, que vous connaissez l'existence de cette dépêche.
m. le comte daru. — Je ne connaissais pas la conversation de M. Brame avec le premier secrétaire d'ambassade de M. le duc de Bassano; je ne connaissais pas les réponses de l'Impératrice ; je ne savais pas si la dépêche dont on parle était de l'empereur de Russie ou du prince de Gorstchakoff. La seule chose que je puisse dire, c'est que j'ai rencontré M. le prince de la Tour-d'Auvergne le 4 à 10 heures du soir dans le jardin de la Présidence ; nous causâmes de ce qui se passait, de l'impression que ces événements allaient produire en Europe ; il me dit qu'il avait reçu une dépêche de Russie (je ne me rappelle pas si elle était du général Fleury ou du prince Gorstchakoff), dans laquelle l'Empereur manifestait les meilleures dispositions pour la France, pour le maintien de l'intégralité de notre territoire.
Un membre. — Je crois, Monsieur le Comte, que vous avez même ajouté ces paroles du prince de la Tour-d'Auvergne : « C'est une pièce que mon successeur a trouvée dans mon cabinet. »
m. le comte daru. — Oui.
m. jules rrame. — Eh bien ! vous avez eu connaissance de ce fait le h septembre 1870. Je ne l'ai connu que dans le courant du mois d'avril de l'année suivante; et ce qu'a dit M. le prince de la Tour-d'Auvergne est clair et explicite.
Si on met en ligne de compte les nécessités diplomatiques et le sentiment de conservation personnelle, on comprendra que le prinœ de la Tour-d'Auvergne mort, il ne restait plus que deui intérêts en présence qui, de contraires qu'ils pouvaient être d'abord, sont devenus plus tard complètement identiques^ L'empereur de Russie manifeste tout d'abord sa volonté de M
pas laisser porter atteinte, par les victoires de la Prusse, à l'équilibre européen, il exprime cette intention dans une dépêche.
La retraite du prince de la Tour-d'Auvergne fait tomber le document entre les mains du nouveau ministre des affaires étrangères qui, confiant dans un aussi puissant appui, se décide, sans consulter même ses collègues, dit-il, à se présenter au comte de Bismarck. Là, devant lui, se conforme-t-il à toutes les règles de courtoisie que commandent les convenances diplomatiques surtout avec un vainqueur? M. de Bismarck nous l'apprendra plus tard. Mais il arrive, et basant sans doute ses espérances de succès sur la dépèche, il se croit en droit de jeter à la Prusse ce défi : * Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. » Et cela, lorsque la Prusse occupait la France avec un million d'hommes, lorsqu'elle était sous les murs de Paris, et lorsque nos armées étaient anéanties.
La Prusse continue le cours de ses victoires; le fait est accompli, l'empereur de Russie observe alors une neutralité complète ; et M. Jules Favre, s'étant trompé une fois de plus, ne se rappelle pas la dépêche qu'il a reçue.
L'honorable M. Duvernois confirme les mêmes renseignements dans les termes suivants :
Dans les premiers jours de notre arrivée aux affaires, le prince de La Tour-d'Auvergne reçut les ambassadeurs, le jeudi à sa réception, et causa avec eux ; l'éventualité d'une négociation pacifique se présenta naturellement, et lut écartée tout d'abord de part et d'autre comme fait immédiat ; tout le monde fut d'accord pour dire que les événements n'avaient pas encore un caractère assez décisif pour amener une médiation. — Mais naturellement aussi le ministre des affaires étrangères examina l'éventualité future, et nous rendit compte, au conseil, du résultat de ses conversations. D'après lui, il y avait deux points qui n'avaient paru soulever aucune discussion, lors de l'éventualité future d'une intervention européenne : c'étaient le maintien de l'intégrité du territoire et 1'impossibiliié de l'ingérence de la Prusse dans les affaires intérieures du pays, comme cela était arrivé en 1815, pour le renversement d'une dynastie. Le prince de la Tour-d'Auvergne nous a déclaré que les ambassadeurs de Russie, d'Angleterre, d'Autriche, lui avaient tous dit : « Vous avez raison ; c'est en effet ces préliminaires qui devraient servir de base à une action commune de l'Europe à un moment donné, quand une bataille aura obligé la France ou la Prusse à faire la paix. »
Tl HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
Depuis ce temps, je n'ai pas suivi les négociations, qui ('mien dans les attributions du prince de la Toûr-oFAuvergne, mais je sais qu'il a envoyé à ses ambassadeurs des instructions fondées sur les conversations qui avaient été tenues. Le général Fleury a été ainsi amené à voir le prince Gortschakoff, puis l'empereur de Russie pour s'expliquer avec eux sur la situation.
La première conversation avec le prince Gortschakoff est relatée dans une dépêche antérieure, qui est moins importante; elle posait les deux points sans les résoudre. Le 2G août, l'empereur de Russie donne une audience au général Fleury; celui-ci lui expose de nouveau la situation grave qui est faite à la France, et lui dit : « J'ai vu les derniers événements avec déplaisir, et j'ai peur que mon oncle sorte des limites de modération qui lui sont assignées. L'Allemagne est très-surexcitée, il y a là un écueil. » Le général Fleury demanda à l'empereur si, dans le cas où la Russie voudrait intervenir en notre faveur, l'intégrité du territoire serait l'une des conditions de cette intervention. Alors, l'Empereur lui répondit avec fermeté: — (C'est la phrase textuelle de la dépêche, si je me la rappelle bien) : — « Au moment venu, je parlerai haut et je ferai tous mes efforts pour sauvegarder l'intégrité du territoire, et pour assurer le maintien de la dynastie; » La dépêche, qui a trois pages, rapporte toute la conversation dans des termes d'une grande précision.
On a parlé d'une dépêche qui serait arrivée le k septembre; je n'en ai jamais eu connaissance, et je n'en parle pas; mais il est certain que l'empereur de Russie prévoyait dès lors que la France allait subir une nouvelle défaite; qu'elle serait plus désastreuse que la précédente, et qu'il aurait à intervenir moralement, et qu'il disait dès ce moment : J'interviendrai dans le sens de l'intégrité du territoire.
Voici encore un document; c'est une lettre de l'Impératrice à l'empereur de Russie, à la date du 12 ou du 13 septembre, dont je donne lecture à la Commission.
L'Impératrice, qui était alors seule à Hastings, était tellement sous l'impression de la dépêche du 20 août, elle était tellement convaincue que l'intervention était acquise pour nous, qu'elle s'adressait directement à l'empereur de Russie, mue, par un sentiment patriotique, pour lui demander de conserver au gouvernement de la France, quel qu'il fût. la bienveillance, qu'il lui avait témoignée peu de temps auparavant. Le général Fleury était encore à Pétersbourg le 12 septembre; il o'à quitté §on pqste que le 2/T.
Ce qui prouve les dispositions excellente^ de l'empereur de Russie
CONTEMPOBAINE 75
à noire égard, c'est que l'entrevue de Ferrières, qui a failli amener la paiî, qui l'aurait amenée si l'on s'était tenu tout simplement à un armistice militaire, a eu lieu en grande partie grâce à l'intervention de l'empereur de Russie. C'est un fait connu que cette intervention, mais ce qui l'est peut-être moins, c'est que le général Fleury, qui est resté jusqu'au 24 septembre à Saint-Pétersbourg, et n'a pas été emplacé par un ambassadeur, est intervenu auprès de l'empereur de Russie pour faire accepter cette entrevue de Fernères, d'où la paix semblait devoir sortir.
Par conséquent les dispositions de l'empereur de Russie, dans cette mesure, étaient excellentes, et nous croyions pouvoir compter sur elles. Le k septembre, quand j'ai quitté l'Assemblée vers quatre heures et demie avec le prince de la Tour-d'Auvergne, nous sommes allés à son ministère, qui était plus proche que le mien du Corps législatif, et j'y suis resté un instant; c'est là, qu'il m'a dit : « Ce qui se passe est épouvantable pour la dynastie; mais c'est encore plus épouvantable pour le pays, parce que nous avions ce matin l'appui de l'Europe conservatrice pour conclure une paix honorable, et que nous l'avons perdu ce soir » Paroles qui résument la situation, et qui sont l'expression de ma propre pensée! Nous avions d'autant plus perdu cet appui de l'Europe conservatrice, que nos ambassadeurs avaient quitté leur poste, et qu'au moment où il fallait suivre les négociations jour par jour, et de très-près, on n'avait pas remplacé nos ambassadeurs, ce qui avait amené un désarroi général dans notre politique extérieure.
Un membre. — Vous nous procurerez cette dépêche?
m. clément DUVERNOis. — Oui, Messieurs, M. le général Fleury, qui la possède, l'avait envoyée avec ses papiers pendant la guerre, il me la fera parvenir et je vous la remettrai.
Sk Clément Duvernoit, p. 225.
On le voit, ces données soat précises : M. Jules Favre dit, il est vrai, ne pas avoir connu la dépêche de l'empereur de Russie et le prince de la Tour d'Auvergne étant mort, on ne peut en appeler à son témoignage. Mais, M. Jules Favre est sujet à de tels oublis, p. de telles erreurs, même quand il s'agit de faits et d'actes' authentiques, que sa dénégation ne saurait clore le débat, et qu'il est permis de croire le contraire de ce qu'il avance.
Enfin, poussé à bout par les allégations et les reproches de M. Thiers, que nous trouvons plus loin dans le récit fait par eu personnage, de sa mission en Europe après le 4' 'Septembre. M. le t!uc
de Gramont a publié ks deux lettres suivantes. Pour tout esprit impartial, ces affirmations si nettes, si précises, ces preuves offertes aux investigations de la Commission d'enquête, établissent qu'en déclarant la guerre à la Prusse, l'Empereur pouvait compter sur l'alliance de l'Autriche, et que l'intervention de la Russie l'aurait garantie contre les suites rigoureuses d'une défaite. La révolution du 4 Septembre a privé la France de cet appui et de ces sympathies; elle l'a laissée seule en face de son implacable vainqueur.
Pari* le 9 décembre 1872.
Mon cher ami,
En in'invitant à répondre à la déposition de M. Thiers devant la commission d'enquête parlementaire, vous obéissez à un sentiment de patriotique émotion que je comprends et à une sympathie personnelle dont je suis touché. Mais si facile que puisse être la réponse , je ne la ferai pas. Dans les faits qu'il raconte , M. Thiers s'est porté mon accusateur avec un parti pris si évident de malveillance, qu'il a perdu à mes yeux l'autorité impartiale et respectable d'un témoin. Et quand je pense à ce qu'il aurait fallu faire pour obtenir sa justice, je n'ai point à regretter d'avoir encouru sa disgrâce.
Toutefois, si grande que soit ma confiance dans la puissance de la vérité qui tôt ou tard s'impose, je ne saurais rester indifférent à deux assertions dont la légèreté, quoique trop évidente, se déguise sous des affirmations qui pourrait égarer l'opinion] publique, sans réussir cependant à tromper l'histoire.
M. Thiers, se faisant l'avocat de la Prusse, déclare que « cette puissance ne voulait pas la guerre, qu'elle ne l'avait pas préparée de longue main, et n'avait pas recherché l'occasion d'entrer en lutte. »
A ceux qui., pièces en main, ont dit le contraire, il répond en ces termes: o J'affirme, après avoir eu occasion de ra'éclairer à ce sujet, que c'est là un pur mensonge. »
Mensonge ! le mot n'est pas parlementaire.
La conscience publique peut apprécier dès aujourd'hui s'il est juste. Le sentiment national qui, dans ses plus douloureux mécomptes, a conservé du moins sa dignité, le trouvera sans excuses.
Pour moi, j'affirme que cette défense si inattendue dos intentions innocentes de la Prusse, de l'esprit de modération de M. de Bismark et de son désir sincère de rester en paix avec la France, élon-
nera toutes les chancelleries, surtout celle de Berlin, qui ne prévoyait pas de noire part tant d'humilité ou tant de naïveté.
Au surplus, les faits prouvent mieux que les mots, et les preuves sont aussi nombreuses qu'irréfutables. La vérité s'est déjà emparée de l'opinion publique, et il ne serait ni utile ni sérieux de discuter ce que personne ne conteste plus.
La seconde assertion, à laquelle je veux répondre, se rapporte à ce passage de la déposition de M Thiers :
« A "Vienne, dit-il, MM. de Beust et Andrassy m'ont déclaré, à moi, de la manière la plus positive, que sans prévoir la candidature llohenzotlern, ils avaient dit à M. de Gramont, d'une manière générale, qu'il ne fallait laisser au gouvernement impérial aucune illusion, et le bien convaincre au contraire que, s'il s'engageait dans la guerre, l'Autriche ne l'y suivrait pas. »
M. Thiers a-t-il bien entendu ce que MM. de Beust et Andrassy lui ont affirmé m'avoir déclaré ? Ne voulant pas contester sa bonne foi, je suis obligé de suspecter sa mémoire, et je ne puis croire que les éminents hommes d'Etat dont il invoque le témoignage, aient pu lui dire un seul mot qui ne fût absolument conforme au langage que j'étais autorisé à tenir à mon gouvernement.
Ce langage le voici textuellement:
« L'Autriche considère la cause de la France comme la sienne, et » contribuera au succès de ses armes dans les limites du pos- » sible. »
Voilà ce que j'ai été chargé de dire au gouvernement français, et ce que d'autres encore ont été chargés de lui répéter avec moi. y
Je ne cite pas de mémoire. J'ai fait venir le document que j'ai sous les yeux, et je peux prouver ce que j'avance,
En faussant involontairement l'attitude loyale et sympathique du gouvernement impérial d'Autriche à l'égard d6 mon pays, M. Thiers m'a créé le devoir d'en rétablir le véritable caractère, Je n'ai pas, pour le moment, un mot de plus à ajouter.
Croyez; mon cher ami, à mes sentiments affectueux,
DUC DE GRÀtoONf.
Wris, le 28 décembre 1872.
Monsieur le président,
J'ai eu l'honneur de vous envoyer la lettre que j'ai écrite le 'J décembre, et dans laquelle j'opposais mes souvenirs aux décla-
rations de M. Thiers dans sa déposition devant la commission d'Enquête parlementaire.
Cette lettre, publiée dans les journaux, y soulève, depuis quelques jours, une polémique d'une grande violence.
Pour ma part, j'ai quelque peine à m'expiiquer la passion qui envahit cette discussion. Ne dirait-on pas qu'il y va de l'intérêt de la France d'établir qu'en 1870 l'Autriche ne lui était pas sympathique? Ou bien faut-il arriver à cette triste conclusion qu'en France les questions de parti ont seules le privilège de passionner les citoyens?
On me rendra du moins celte justice que ce n'est pas moi qui ai provoqué ce débat. Pendant plus de deux ans j'ai gardé le silence, laissant toute la liberté du champ à ceux qui voulaient jn'attaquer.
lia fallu, pour me faire parler, que la déposition de M. Thiers vît le jour et qu'elle livrât au public des affirmations capables de l'induire en erreur.
Cette intervention inusitée du chef de l'État a créé une situation nouvelle et exceptionnelle dont je décline la responsabilité, et qui m'a imposé de nouveaux devoirs.
Qu'ai-je fait alors? J'ai fait venir mes papiers, que je ne garde jamais à mon domicile, et j'y ai cherché la vérité pour l'opposer aux déclarations inexactes.
Partisan de la réserve, comme j'en ai donné la preuve à la Commission d'enquête, me résignant à regret,; et contraint à sortir de celle que je m'étais imposée jusqu'à ce jour malgré de bien vives et de bien respectables sollicitations, j'ai dit ce que je croyais suffisant pour convaincre.
J'ai réussi dans une grande proportion, j'en ai la preuve dans les témoignage" *jui affluent de toutes parts et me sont aussi précieux qu'honorables.
Mais, d'un autre côté, je vois des esprits sérieux, animés du désir sincère et loyal de trouver la vérité et de la dégager, quelle qu'elle soit, de celte multitude d'affirmations qui se croisent, je les vois, dis-je, réclamer avec instance une démonstration plus complète et plus positive.
Puisqu'il le faut, j'y consens, mais alors c'est à vous, monsieur le président, dont j'ai pu apprécier dans les séances de la Commission d'enquête parlementaire l'esprit indépendant et impartial, c'est à vous que j'adresse une explication complémentaire que j'avais réservée.
L)u moment que j'ajoute quelque chose à ma déposition, 08 que
j'ajoute appartient de droit à la Commission d'enquête nationale , et je ne puis choisir, pour le lui faire parvenir, de meilleur intermédiaire qu'un de ses honorables présidents qui possède toute sa confiance, et qui la mérite à si juste titre. •
Je ne veux ni discuter ni faire de polémique; je me borne à exposer des faits.
Je n'ai jamais prétendu que le cabinet de Vienne ai vu avec plaisir éclater la guerre de 1870; encore moins ai-je pu dire qu'il nous y avait encouragé. Bien au contraire, je suis convaincu que cette guerre l'a surpris péniblement.
Je n'ai jamais parlé de nos relations avec l'Autriche avant la guerre, et vous remarquerez que sur cette question mon silence est absolu. 11 le sera aussi longtemps que je le jugerai convenable.
Mais j'affirme .que le cabinet de Vienne nous avait promis son concours pour la guerre de 1870, et j'oppose cette aftirmation, accompagnée des preuves à l'appui, aux déclarations contraires que M. Thiers place dans sa déposition, soit qu'elles émanent de luimême directement, soit qu'elles émanent d'autres personnages qu'il a mis en scène.
Voici les faits :
Le 23 juillet 1870, c'est-à-dire bien après la déclaration de guerre, M. l'ambassadeur d'Autriche vint me voir au ministère des affaires étrangères et me remit deux dépêches de son Gouvernement portant toutes les deux la date du 20 juillet, eh me priant d'en prendre connaissance et me les laissant pour en prendre copie.
L'une de ces dépêches, faite pour être publiée et qui l'a été depuis, posait en principe la neutralité de l'Autriche, mettant un soin particulier à bien établir par des réserves et des précédents, que cette neutralité n'empêcherait pas les armements qui pourraient paraître utiles au point de vue de la sécurité de l'empire.
Cette neutralité, qui était proclamée d'accord avec nous, et dont nous avions le secret, ne devait pas nous inquiéter. Mais pour prévenir tout malentendu, il y avait, comme je viens de le dire, une autre dépêche très-complète et très-explicite qui était écrite le même jour, qui me fut remise en même temps et laissée de même par M. l'ambadassadeur d'Autriche pour en prendre copie.
Je ne suis pas le seul qui ait reçu la communication du 23 juillet
1870, et qui ait la copie des deux dépêches qui en faisaient l'objet.
Cette communication fut faite à Saint-Cloud et à d'autres membres
du Gouvernement.
Or, c'est de l'une de ces dépèches du 20 juillet 1870 qui m'ont été
remises par M. l'ambassadenr d'Autriche signées par M. le ministre des affaires étrangères d'Autriche, c'est de l'une de ces dépêches, de celle qu'on n'a pas jugé à propos de publier, que, laissant de côté d'autres parties dont la divulgation ne me paraît pas opportune ni justifiée, c'est, dis-je, de celte dépêche que j'ai extrait le passage suivant :
« Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses ministres que nous considérons la cause de la France comme la nôtre et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible. »
Voilà donc ce que M. le prince de Metternich était chargé de répéter à l'empereur et à ses ministres. Puisqu'il recevait l'ordre de le répéter, cela indique qu'il l'avait déjà dit; et, en effet, fidèle à ses instructions, il ne tenait pas un autre langage.
J'ajouterai enfin que les assurances de concours envoyées le 20 juillet, remises et répétées le 23, avaient été également directement confirmées le 21 par M. le ministre des affaires étrangères lui-même.
On pourra discuter des journées entières sur les causes de la guerre ; on ne parviendra jamais à effacer le caractère officiel de ces communications ni à empêcher qu'elles aient été faites.
Et, maintenant, je demande à tout honnête homme, est-il vrai, oui ou non, que l'Autriche nous avait promis son concours pour la guerre de 1870?
Veuillez agréer, monsieur le président, l'assurance de ma haute considération.
Le duc de Gramom.