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CHAPITRE IV

IVos px-cparatifs do guerre , lai mobilisation de l'armée et la confiance dix pays dans la victoire.

M. Dréolle — L'amiral Rigault de Cenouilly . — Sa confiance et celle du rrinistre de la guerre dans la force de l'armée. — Lenteur des hommes en congé remuvelable à rejoindre leurs corps. — Effets inattendus de l'artillerie prussienne. — M. Tbiers. — Son opinion d'aujourd'hui sur 1 insu lisante de nos armements. — Son discours du 30 juin 1870, aflirmant la parfaite organisation de ncs forces. — Le maréchal Le lîœuf. — Détails précis sur nos effec.ifs et nos approvisionnements. — Les mobiles de Paris à Cha'ons. — Notre artillerie. — Nos fus ls. — Prévisions au sujet des forces ennemies. — Déclaration de guerre et ordres de mobilisation. —Résistances de l'Empereur et nécessité qu'il subit d'accepter les résolutions du Cabinet. — Déficit clans les effectifs. — Nos forces sur la frontière. — Retards dans l'arrivée des munitions et des approvisionnements. — Valeur de l'armée impériale d'après M Thiers lui-même. — M Gambetta attribue la guerre au plébiscite. —M. de Kératry déclare que la guerre était inévitable et nécessaire.

Après avoir recherché si des alliances avaient été contractées en vue de la guerre contre la Prusse, la première question qui se pose est ceUe de savoir si nous étions prêts et quel était l'état de nos forces militaires.

Interpellés à ee sujet par la Commission du Corps législatif dont le rapport devait déterminer le vote de l'Assemblée sur la déclaration de guerre, le garde des sceaux et le maréchal Lebœuf déclarèrent que nous et ons prêts .

Telle est, sur ce point, la déposition de M. Dréolle, un de ces bonapartistes de Paris dont M. Thiers vitupère si amèrement les ardeurs belliqueuses.

m. dréolle. — Je dois insister ici sur une question que nous posâmes «lati^ la Commssion aux trois ministres : « Mais enfin, sommes-nous prêts? » VA alors nous entendîmes les trois ministres, et particulièrement MM. Emile Ollivier et le maréchal Lcbceuf, dire

que nous étions prêts pour soutenir la lutte, que nous n'avions rien à craindre, que nous avions huit ou dix jours d'avance sur l'ennemi ; enfin, qu'au point de vue militaire, nous étions absolument prêts.

Lorsque, trois semaines plus tard, je me suis retrouvé dans cette même nièce où les ministres nous avaient affirmé que nous étions prêts, et que le général de Montauban nous exposa l'état de nos forces et de nos arsenaux, c'est alors que j'ai dit : « Nous avons été trompés. »

Voici, en outre, la déclaration émue de l'amiral, ministre de la marine :

M. Dréollc, p. 230.

M. l'amiral rigault de genouilly. — Oh non! l'administration de la guerre n'a jamais cru que nos forces fussent insuffisantes, sous aucun rapport, ni comme hommes, ni comme matériel, ni comme munitions. Je vois que dans cette question, il y a une préoccupation : je ne sais quel est l'auteur de la question. Je ne le demande pas ; je vais répondre carrément. 11 y a la préoccupation du nombre, de l'effectif. El» bien! je crois que là on est dans l'erreur. L'effectif n'était pas insuffisant, j'ai l'opinion contraire ; je n'aurais pas émis l'opinion que j'ai produite dans le conseil si j'avais cru un instant que l'effectif fût insuffisant. Le maréchal Lebœuf ne le croyait pas non plus, et le maréchal Niel, avec lequel j'ai eu les meilleurs rapports, ne le crojait pas davantage. Nous croyions qu'au moment de faire la guerre, nous serions en mesure de mettre sous les armes l'effectif nécessaire pour la mener à bonne fin. Je demande à la Commission la permission da lui dire pourquoi je n'admets pas que celte question du nombre ait cette importance qui frappe tout d'abord les esprits qui ne sont pas habitués aux choses militaires. On dit : les Prussiens ont 500 OU 600,000 hommes; nous n'en avons que 300 ou 400,000; donc la lutte doit tourner contre nous. Je ne crois pas que ce soit un raisonnement militaire ment exact. Mon avis est qu'il n'est pas possible de fane battre, sur un champ de bataille, 2 ou 300,000 hommes contre I OU 500,000. La grande question du nombre des hommes que possède une puissance en plus qu'une autre, regarde surtout la poursuite du succès api es une affaire dans laquelle on a engagé L00Ô 100,01)1) hommes; on ne va guère au-delà de ce chiffre. Oui, la question du nombre d'hommes se DO 6 avanlageu Si menl pour poursuivre le SUCCè

pour réparer des désastres ; mais, comme première mise en œuvre, je crois qu'il est difficile de mettre en action à la fois plus de 180 à 200,000 hommes. Par conséquent, je n'étais pas effrayé, dans le conseil des ministres, de l'effectif qui, d'ailleurs, s'est élevé au dessus des chiffres que je viens d'indiquer. Il paraît même qu'on n'a été réduit aux chiffres obtenus que parce que les hommes en congé renouvelable n'ont pas rallié en temps utile, et cela a été une grande pierre d'achoppement aux premières opérations de la guerre. Voulez-vous me permettre de dire mon opinion sur une question qui n'est pas tout à fait de ma compétence, mais dont je puis dire un mot en raison de mes rapports avec des hommes compétents? Je veux parler des causes des insuccès de l'armée française. Je dois dire d'abord devant la Commission que, pour moi, j'avais une foi absolue dans l'armée française; jamais je n'ai cru à une institution comme j'ai cru à notre armée; j'y comptais beaucoup d'amis, par conséquent, je savais à peu près ce qui s'y passait r, j'avais eu l'honneur de combattre à côté de l'armée en Grimée, à Sébastopol, et certainement je ne m'attendais pas à des désastres tels que ceux qu'a subis notre brave et héroïque armée. (Le témoin prononce ces mots avec une profonde émotion).

Je vous demande pardon de cette émotion.

m. le président . — Elle est légitime et partagée par tous les membres de la Commission.

m. l'amiral rigault de genouilly. — Les désastres de cette grande armée, je ne les impute pas à son défaut de nombre, mais aux dispositions qui n'ont pas été prises pour la concentrer comme elle Saurait dû l'être, et surtout à ce nouveau système de guerre devant lequel elle se trouvait ; ce système de guerre a renversé toutes les données précédentes, et a mis pour ainsi dire à néant la première qualité de nos troupes, l'admirable élan de notre infanterie. Ce sont les coups de canon qui, presque partout, ont accueilli, dès le commencement des engagements, nos troupes, et les ont ébranlées. Enfin, dans cette guerre, la lutte a été placée sur un terrain inconnu; c'est 'inconnu qui s'est présenté devan nous; c'était un tort de n'avoir pas pénétré cet inconnu, mais c'est un tort qui n'est pas inexcusable, malgré la gravité des circonstances qui en ont été la suite. Je ne puis croire que si notre armée eût combattu dans ces données habituelles, que si notre système de guerre n'eût pas été renversé par les études qu'avait faites .l'état— major prussien, les choses se fussent passées aussi malheureusement pour nous, et je le répète; je réponds à la question qui m'a et

Si HISTOIRE IUiVOIliTlONNAllU:

posée, il ne s'est point élevé d'accusation d'insuffisance, ni sur l'ef feclif, ni sur les préparatifs contre le département ds la guerre.

il. Rigault de Genouilly, p. 136.

De son côté, M. Thiers expose ainsi qu'il suit l'état des forces de la France :

On nous avait affirmé que nous étions prêts, et que les Prussiens ne l'étaient pas. C'était une insigne fausseté qui était, non pas la seule, mais la principale cause de l'a véhémence qu^ j'avais montrée dans ces cruelles circonstances. Je n'avais pas vu le maréchal Lebœuf, auquel j'aurais parlé aussi énergiquement qu'aux ministres, si je l'avais rencontré, et je ne savais à l'égard de notre état militaire que ce que j'avais appris par la simple lecture du budget de la guerre.

Mais je savais ce que savent tous les hommes instruits de l'administration militaire; que, même avec un budget bien pourvu, on ne peut pas être prêt en huit jours, puisque les Prussiens eux-mêmes, dont le système se fait surtout remarquer par le rapide passage de l'état de paix à l'état de guerre, ne l'ont été qu'en vingt-cinq jours.

Je savais qu'avec un budget mal doté, avec un matériel iusuffisant, en partie ruiné par l'expédition du Mexique, qu'avec des effectifs de 1,200 hommes par régiment d'infanterie, on ne pouvait pas être prêt dans quinze jours, et que trois mois, avec un ministre de premier ordre, n'y auraient pas suffi. Mais un mot avait, à cette fatale époque, envahi toutes les conversations, un mot était sur toutes les lèvres: «Nous sommes prêts! nous sommes prêts! » Et jamais cependant nous ne l'avions été moins qu'en ce funeste moment.

Ce mot, j'en ai suivi l'histoire, il remontait au maréchal Niel. Je l'avais vu naître, et je le vis consommer notre ruine. Il n'y a [tas un pays où les mots aient fait plus de mal qu'en France. 11 y a dans notre pays des moments où tout le monde dit une chose, la répète, finit par !a croire, et tous les sots se mettant de la partie, la foule suivant, il n'y a plus moyen de résister.

Voici en eflet l'origine de ce mot : Nous sommet . réls !

L'affaire du Luxembourg, pendant laquelle nous avions couru de si grands dangers, n'étant pas prêts devant les Prussiens qui l'étaient, avait jeté une première lumière sur notre état militaire, sans nous tuer des illusions dans lesquelles on s'obstinait à vivre, Kn effet, le maréchal Uandon, honnête homme, très sensé, très-bon aluuuis-

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trateur, qui avait fait beaucoup de bien en Afrique, où il aurait dû rester toujours, avait été contraint de laisser beaucoup de choses en souffrance dans l'administration de la guerre, afin de cacher les dépenses de l'expédition du Mexique. Nous n'avions pas encore de chassepots. Noire artillerie de campagne était fort en arrière des progrès opérés en Prusse; nos chevaux d'artillerie, laissés chez les paysans, d'après un usage qui a réussi, mais à la condition qu'après sept ans ils appartiendraient aux cultivateurs qui les avait reçus en dépôt, n'avaient pas été remplacés, et nos attelages, avaient successivement disparu. Nos effectifs étaient à l'avenant.

Le maréchal Niel, homme d'esprit et de beaucoup d'esprit, officier du génie d'un mérite supérieur, avait remplacé le maréchal Randon au ministère de la guerre, et s'était hâté de commencer la fabrication des chassepots, d'après un modèle reconnu excellent, même aujourd'hui; mais il en avait été fabriqué sept ou huit cent mille, et il en aurait fallu trois fois autant. En fait d'artillerie, il avait acheté des chevaux et créé la mitrailleuse, instrument de guerre trop vanté d'abord, trop 'décrié ensuite, mais n'ayant qu'un usage très-limité. Il avait laissé notre canon de campagne dans l'état où il l'avait trouvé, et maintenu nos effectifs d'infanterie à onze ou douze cents hommes ; il avait enfin abouti à l'institution bâtarde des mobiles, qui n'a pas peu contribué à nous perdre, en nous faisant croire que nous avions une armée quand au contraire nous n'en avions point.

A peine avait-on possédé quelques chassepots, quelques chevaux d'artillerie, quelques mitrailleuses et quelques mobiles, dont on célébrait avec enthousiasme la prompte éducation, que les amis du maréchal Niel s'étaient empressés de vanter les créations du nouveau ministre, de dire qu'il avait trouvé tout détruit par le maréchal Randon, et qu'il avait tout rétabli, tout remis dans le meilleur état, et ils ne manquaient pas d'ajouter que maintenant, si la guerre venait à nous surprendre, on nous trouverait prêts. De là, ce mot « Nous sommes prêlsl» Mot répété si souvent, entendu la première fois sous le maréchal Niel, entendu tous les jours sous le maréchal Lebœuf, et qui n'était pas plus vrai sous l'un que sous l'autre.

Nos chassepots étaient excellents, sans doute, mais le cinquième de ce qu'ils auraient dû être sous le rapport du nombre. Notre artillerie, arriérée en qualité et en quantité, ne pouvait pas fournir plus de deux pièces par mille hommes, faute à la fois de matériel et de personnel, tandis qu'il en faut aujourd'hui quatre. Nos mitrailleuses, meurtrières à une certaine portée, ne pouvaient remplacer

l'artillerie ordinaire. Nos régiments d'infanterie comptant de 1 1 à 1 ,200 hommes présents au drapeau, et d'ailleurs trop peu nombreux ; des mobiles à peine instruits, et n'ayant à aucun degré l'esprit militaire; nos places ni armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des armes de guerre, tout cela ne permettait pas dédire qu'on était prêt, et aurait dû nous rendre la plus pacifique des puissances et non la plus téméraire.

Il est bien vrai que, pour le temps qu'il avait eu, le maréchal Niel avait beaucoup fait, mais de là au complet état de guerre, il y avait loin et bien loin, et il n'aurait pas eu la folie d'entreprendre une grande lutte avec de pareils moyens.

(M. Thiers, p. 12.)

Or, quinze jours avant la déclaration de guerre, le 30 juin ÎS'.O, M. Thiers, à la tribune, affirmait que si nous n'avions pas eu la guerre, nous le devions uniquement à ce fait que tout le monde en Europe nous savait en état de l'entreprendre. Il remerciait le maréchal Niel d'avoir éloigné de nous ce fléau par ses intelligents préparatifs. Par une erreur que l'expérience ne semble pas encore avoir dissipée, il ajoutait qu'en cas d'attaque la France au. "ait toujours deux ou trois mois pour s'armer.

Notre situation réelle en hommes et en matériel, telle que l'établissent des états officiels et authentiques, a été soumise a la commission d'enquête par M. le maréchal Le Bœuf dans les termes suivants :

m. le maréchal le boeuf. — Je continuerai à exposer la situation de l'armée au moment où s'est produit l'incident qui a amené la guerre. J'ai ici quelques chiffres, J'ai été très-vivement attaqué au point de vue des préparatifs; je vais faire connaître à la Commission les chiffres mêmes que je donnai à l'empereur et à mes collègues.

On a prétendu que l'habillement manquait. Kh bien, l'armée étant complètement habillée, complètement équiquée; voici ce qui DOÛs restait en magasin :

Capotes 530,510

Pantalons 713,227

Vestes 7. i», ois

Bonnets de police 703,500

llavre-saos. ....... 287,51)4

Souliers ;\;."ii>,4l7 paiivs.

Cet état de nos magasins était satisfaisant.

On a prétendu aussi que nous manquions de biscuit. Il existait cependant dans les magasins 3,640,000 rations de biscuit. C'est un chiffre respectable pour entrer en campagne. Néanmoins je prescrivis immédiatement de contracter un marché. Ce fut la maison Rothschild, je crois, qui passa le marché avec l'Angleterre pour 4,000,000 de rations de biscuit.

Il y a d'autres chiffres que je pourrais vous donner, mais qu n'auraient que peu d'intérêt.

{M. le maréchal Le Bœuf, p. 43, 44, 45, 46, 47.)

m. le baron de vinois. — Je voudrais poser une question à M. le Maréchal. Le chiffre que M. le Maréchal vient de donner de 2,000,000 et tant de chaussures paraît exorbitant, puisque c'est surtout de chaussures qu'ont manqué nos mobiles. Dans certaines localités on leur a fait des chaussures avec des semelles de carton ; si vous admettez que ce chiffre fût réel, dans votre pensée, qu'ont pu devenir ces 2,000,000 de chaussures?

m. le maréchal le boeuf. — Ce sont des chiffres, qui non-seulement m'ont été donnés à cette époque, mais qui, hier même, au ministère de la guerre, m'ont été confirmés. Je les tiens du chef des services administratifs de la guerre, M. l'intendant Auderaard, et certainement si ce fonctionnaire, qui est resté pendant tout le temps de la guerre à la direction, avait éprouvé des mécomptes, il me l'aurait dit.

m. callet. — C'est-à-dire que ce chiffre est porté sur les registres et qu'on l'a vérifié. C'est là ce que l'intendant Audemard affirme. Reste à savoir si tout cela existait réellement dans les magasins.

m. le maréchal le boeuf. — Je vous ferai observer, Messieurs, que lorsqu'est arrivée la formation des nouvelles armées, nos principaux magasins étaient malheureusement tombés au pouvoir de l'ennem ou investis. Ainsi, Paris, qui est un centre considérable d'approvisionnement, était investi.

Je ne m'étonne donc pas qu'il y ait eu des lacuues considérables.

Dans mon corps d'armée qui comptait jusqu'à £8,000 hommes d'effectif, j'avais, à la fin de la campagne, une réserve de 10,000 paires de souliers, réserve que je trouvais très-faible; mais nous avions été investis presque immédiatement, et les réserves que nous avions demandées n'avaient pu arriver.

J'ai eu l'honneur de vous dire quels étaient les chiffres de nos

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forces. Poui continuer cefeujet, avant de revenir a la question politique, je vous parlerai de nos réservesgen hommes. Je vous aitiil que nonsavions 41 7, Oui) hommes de garde mobile, que 120,000 hommes étaient complètement habillés et qu'ils ont été promptement mobilisés.

Au point de vue du recrutement de l'armée, la classe de 1869 était à ma disposition et devait fournir 75,000 hommes*. J'avais de plus ouvert les engagements volontaires pour la durée de la guerre. Cette loi qui, je crois, est bonne, avait été accueillie avec une grande faveur par toutes les nuances de la Chambre, et je me rappelle même que des députés de l'opposition vinrent me dire : « C'est une excellente loi qui va nous donner 100,000 hommes. » Malheureusement, elle n'a pas donné 100,000 hommes. Du 19 juillet au 31 août, elle n'a fourni que 28,099 hommes, sur lesquels je comptais beaucoup, puisque c'étaient des hommes intelligents, très-dévoués à leur pays, pleins d'élan pour la guerre. Leur instruction a été menée très-rapidement. Il y en a qui sont entrés dans les rangs immédiatement, d'autres au bout de 15 jours.

Il y avait ensuite la classe de 1870 dont nous devions avancer l'appel. Je n'ai pas cru devoir avancer l'appel de cette classe, au moment où j'étais encore ministre, que de six mois.

Elle ne devait être appelée régulièrement que le Ie' juillet 1871 . Une loi fut présentée et votée par le Corps législatif pour que le Gouvernement pût l'appeler dès le 1er janvier. Je pensais que s'il y avait lieu de faire plus, on le ferait facilement. Les conseils de révision devaient se mettre immédiatement en tournée pour la classe de 1870, dès que le tirage de cette classe aurait été terminé. Il leur fallait quarante-cinq jours au moins pour leurs opérations, et l'on ne croyait pas qu'ils pussent commencer avant le \" octobre. Cette classe pouvait nous donner 140,000 hommes pour l'armée, et environ 80,000 pour la garde mobile. Une autre question avait surgi. Gel e-là n'a été traitée que par mes successeurs; c'était la fusion de a garde nationale mobile avec l'armée. Nous avions là une réserve d'hommes excellente, mais la fusion immédiate de la garde mobile avec l'armée aurait pu amener beaucoup d'émotion dans le pays; et, en effet, l'on sait que l'appel de la garde nationale mobile a cause une certaine agitation, surtout dans le Midi. Néanmoins, j'étais entré dans cette voie, en appelant tous les gardes nationaux mobiles volontaires à remplir des fonctions auxiliaires dans l'année. 11 s'en est présenté un certain nombre qui se sont rendus utiles.

De plus, j'avais décidé, d'accord avec les officiers supérieurs de la

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garde nationale mobile, que les bataillons de Paris, 18,000 Parisiens, formés en régiments provisoires, seraient envoyés au camp de Gbalons pour faire leur instruction rapidement, et mon intention était de les adjoindre au corps d'armée du maréchal Canrobert. A Cbàlons, se sont manifestées d'abord, ce à quoi on doit toujours s'attendre au moment d'une entrée aussi rapide en campagne, des lacunes dans les services administratifs.

À cette occasion, les mobiles montrèrent un tel esprit d'indiscipline que l'on pensa à les disséminer par bataillon dans les places fortes. Plus tard on les rappela à Paris.

Permettez-moi de le dire en passant, les Parisiens réunis en un même corps constituent généralement une troupe médiocre, tandis que, fondus au milieu d'hommes d'autresdépartements, ils deviennent de bons soldats.

Notre situation en chevaux était bonne. Avant la fin de juillet tous les escadrons de guerre purent être portés à 110 chevaux par le versement de 25,000 chevaux de gendarmerie. Quant à l'artillerie et au train, nous avions chez les cultivateurs une réserve de 17,000 chevaux, qui, dès le 21 juillet, étaient rentrés dans les corps pour compléter les attelages. Des dépôts de remonte éventuels furent créés dans toutes les garnisons d'artillerie, et les achats atteignirent bientôt le chiffre de 2,000 chevaux par jour. Indépendamment de ces dépôts éventuels, les corps de troupe et les divers états-majors furent autorisés à acheter directement les chevaux nécessaires aux officiers, médecins et employés militaires qui ne sont montés qu'en temps de guerre, ainsi qu'aux équipages régimentaires.

Examinons maintenant le service au point de vue du matériel de l'artillerie.

Nous possédions le 1er juillet 1870 :

2,G07 canons de 4 rayés de campagne; 2,315 affûts et 4,427 caissons de ce calibre;

497 canons et 12 rayés de campagne ;

644 affûts et 1,244 caissons de 12;

190 canons à balles (mitrailleuses) ;

192 affûts et 192 caissons de mitrailleuses.

Je ne cite que pour mémoire le canon de 8 rayé qui venait d'être adopté récemment. Au point de vue des munitions, nous n'étions pas moins bien pourvus. Nous avons formé 7 parcs de corps d'armée, 8 même, y compris celui de la garde. Tous ces parcs et toutes

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ces batterie» étant approvisionnées, il nous restait en mnea^in I i5,/i88 coups de canon à tirer. Or, je dirai à la Commission qu'à la bataille do Solférino, où nous avons beaucoup tiré, il avait été consommé, à la fin de la journée, environ 10,000 coups de canon. Vous voyez ce que c'est que 1 1-0*488 coups de canon en réserve, toute l'artillerie active étant déjà approvisionnée.

Pour la poudre, nous avions en magasin 11 millions de kilogrammes de poudres en baril. De plus, nos poudreries militaires pouvaient produire 54,000 kilogrammes par mois en travail ordinaire. Mais onze millions de kilogrammes de poudre, c'est un approvisionnement énorme.

Passons aux armes portatives. Vous savez que le fusil Chassepot avait été adopté en 1866 sur la proposition de l'artillerie, après de laborieuses éludes faites au dépôt central. La commission supérieure qui en a demandé l'adoption, ne comptait que 2 officiers d'artillerie sur 14 membres. Ce fusil, dont on a dit beaucoup de mal et dont on commence à dire du bien, en reconnaissant son immense supériorité sur le fusil prussien, avait donc été adopté par l'infanterie elle-même. Au corps législatif, le maréchal Niel avait demandé que l'on accordât les fonds nécessaires pour en fabriquer 1,800,000. Mais le Corp? législatif n'avait voté de fonds que pour 1,200,000. Quand je suis arrivé au Ministère, il pouvait y en avoir 800,000. Les manufactures de l'Etat peuvent donner 35,000 fusils par mois; c'est ce qu'elles donnent maintenant. Je continuai la fabrication, et au moment de la guerre, au 1er juillet, nous avions fabriqué 4,037,555 ebassepots sur 1,200,000. Sur ce nombre, mon prédécesseur le maréchal Niel, en avait livré 30,000 à la marine. Un million sept mille étaient dans les mains du soldat ou dans nos arsenaux, formant une réserve de un fusil et demi par homme d'infanterie sur pied de guerre ; ce qui paraissait suffisant pour l'entrée en campagne.

Vers la fin de 1869, la fabrication avait été un peu ralentie, sur la demande de l'artillerie, pour donner le temps de réduire prdgfessivement le chiffre de 15,000 ouvriers employés dans les manufactures de l'Etat.

Mais ce n'était pas là seulement ce que nous avions en l'ait d'armes portatives se chargeant par la culasse. Au commencement de 1867, en prévision d'une guerre possible, le maréchal Nid avait chargé le comité d'artillerie d'étudier la transformation dt nos fusils ancien modèle, transformation qui m faisait partout en Europo. [4 Comité M mil rapidement à l'élude, ut bientôt la tianslormation pu

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commencer. Oala confia à l'industrieprivée qui réclamait du travail.

Au l°r juillet 1870, nous avions dans nos magasins, 271,439 fusils d'infanterie transformés, 37,636 fusils de dragons et 33,040 carabines de chasseurs également transformés. Cela faisait donc 342,115 fusils transformés au chargement par la culasse. Ces fusils étaient réservés à l'armement de la garde nationale mobile. La garde nationale mobile, comme vous le savez, était destinée à la défense de nos places. Si vous vous reportiez aux discussions qui ont eu lieu au Corps législatif, lors de la loi de 1868, vous verriez que le maréchal Niel répétait ces paroles de Napoléon Ier : « En rase campagne, il » faut des soldats; derrière des remparts, il sulfit d'avoir des » hommes. »

La défense des places fortes n'exigeait pas d'ailleurs une arme à feu d'une valeur aussi grande que le fusil de 1866.

Le fusil transformé est une bonne arme dont la justesse a été augmentée par le changement de la cartouche. Le fusil peut fournir jusqu'à 7 coups par minute. Son projectile est plus lourd que celui du chassepot, ce qui est un inconvénient considérable pour des soldats qui marchent, mais ce n'est qu'un avantage pour des soldats qui restent en station. C'était donc une arme appropriée au service auquel on la destinait. Son défaut, c'est que ses cartouches donnent plus de ratés que celles du chassepot. Nous avions en outre 1,266,000 fusils rayés d'infanterie et 70,000 fusils rayés de dragons, se chargeant par la bouche. Quant aux mousquetons, aux pistolets, aux armes blanches, nous en avions un chiffre relativement considérable.

Terminons par un résumé sur les munitions. Au 1er juillet 1870, nos magasins contenaient 113 millions de cartouches pour fusil chassepot, 95 millions pour le fusil transformé et 73 millions pour les fusils et carabines rayés se chargeant par la bouche, 383,366 coups de canons de 4 et de 12 rayés de campagne, 3 millions 800,000 cartouches pour mitrailleuses, et, nous avons dit, 11 millions de kilogrammes de poudre en barils.

On pouvait donc, à l'ouverture de la guerre, considérer notre situation comme très-satisfaisante au point de vue de l'armement et des approvisionnements. Qu'avions-nous en face de nous, avec l'espérance, je tiens à le dire, jusqu'au dernier moment, de coopérations en Europe, au moins de neutralité armée?

Nous avions devant nous, d'abord, l'armée de la Confédération du Nord; puis vint s'y ajouter l'armée de la Confédération du Sud, J'ai lu les rapports du colonel Stoffel sur l'armée de la Confédéra-

tiom du Nord. .ii> ne les taxe pas d'exagération, mais je suis parfaitement en droit de dire que les chiffres étaient des maxima qui né devaient être atteints qu'au bout de quelques années, lorsque les nouvelles lois militaires seraient en pleine exécution. On ne pouvait pas supposer que les forces allemandes, y compris même la Confédération du Sud, dépassassent un million d'hommes, y compris la landwer, et que l'ennemi amenAt sur le champ de bataille plus de 500,000 hommes. En tenant compte de la situation le l'Europe, nous ne pouvions pas avoir affaire à plus de 400,000 hommes au début de la guerre. Quel était en effet le chiffre des forces allemandes à l'origine?

La première armée sous le commandement du général Steinmetz, comprenait 55,000 hommes (infanterie et cavalerie) ; l'armée du Prince Frédéric-Charles, 143,000 hommes, et celle du prince Royal, 140,000 hommes, total 338,000 hommes, infanterie et cavalerie. Ajoutons 00 à 70,000 hommes pour artillerie et les services accessoires, nous arrivons à un chiffre maximum de 400,000 hommes. C'est donc au chiffre de 400,000 hommes au plus que s'élevaient les armées allemandes qui étaient réunies sur la rive droite du Rhin et sur la rive droite de la Saar, au moment de l'ouverture des hostilités, avec une réserve intérieure qui était tenue immobile à cause des considérations politiques, que j'ai eu tout à l'heure l'honneur de vous indiquer et des projets de débarquement sur les côtes de la Baltique.

Les forces immobilisées étaient de 170,000 hommes environ de ligne ou de landwehr.

Cela faisait donc environ 570,000 hommes de ligne ou de landwehr. Tel était le chiffre maximum des armées auxquelles nous avions à répondre au but de la guerre.

De notre côté, aux 300,000 hommes mobilisés de l'armée de ligne et aux 267,000 hommes instruits qui restaient à l'intérieur et en Algérie, nous allions pouvoir ajouter les 75,000 recrues de la classe 1869, ainsi que les engagés volontaires, que l'état de nos magasins nous permettait d'équiper et d'habiller immédiatement. Aux UH), 000 hommes de la garde mobile, que le budget nous avait permis d'habiller et d'équiper, nous avions à ajouter environ 250,000 gardes mobiles qui étaient encore à habiller et A équiper, à moins que, par une loi spéciale on ne les incorporai dans l'armée dont les magasins étaient bien approvisionnés.

DM mesures avaient d'ailleurs été prises par mon prédécesseur h»

maréchal Niel et par moi, pour hâter le passage du pied de poix au pied de guerre.

M. le Maréchal Le Bœuf, p. 43.

A ces explications, le maréchal Le Bœuf en ajoute d'autres sur les délibérations du conseil des membres au sujet de la déclaration de guerre et des ordres de mobilisation

Dans la matinée du 6, le Conseil des ministres délibéra.

Quant à la réponse qui devait être faite à l'interpellation de M. Gochery, le Conseil était partagé sur la formule; plusieurs membres, tout en reconnaissant que la rédaction qui leur était soumise, était justifiée par les procédés de la Prusse, trouvaient la forme trop vive.

Qu'il me soit permis de dire que l'Empereur était de cet avis. On adoucit les termes, mais à notre arrivée à la Chambre, nous trouvâmes une grande animalim parmi les députés. M. Lefèvre-Ponlalis, que je vois ici et qui siégeait au banc de l'opposition, peut vous dire que l'animation était tràs-grande et que le sentiment patriotique était vivement surexcité. Nous nous laissâmes entraîner, et la rédaction première ou une rédaction qui s'en approchait, fut lue à la tribune. C'est là du moins ce que je crois me rappeler.

m. le président. — Ainsi le Gouvernement avait entre les mains deux îédactions?

M. le maréchal le roeuf. — Je ne peux pas vous renseigner d'une manière précise à ce sujet. Avait-on deux formules, ou avaiton indiqué, entre les lignes de la première, les modifications que l'on croyait devoir y apporter? Je ne saurais le dire.

M. le président. — Les modifications furent- elles lues?

m. le maréchal le boeuf. — Je crois me rappeler que les modili ations apportées à la première rédaction ne furent pas lues, au moins entièrement.

Nous adoptâmes une rédaction que l'on trouva plus digne, plus conforme au sentiment public.

Le Corps législatif l'accueillit avec enthousiasme, obéissant ainsi à un sentiment patriotique que le cabinet partageait.

Bientôt les négociations commencèrent à Ems. Le comte Benedetti reçut l'ordre de s'y rendre. Je ne vous parlerai pas de ces négociations. M. Benedetti les a exposées dan* un ouvrage qui est entre les mains de tout le monde. D'ailleurs mon ancien collègue des affaires étrangères vous rendra compte du ces négociations beaucoup mieux

*)4 HISTOIRE REVOLl 'TlOANURi

que je ne saurais le faire. Je ne peux vous parler que des incidents auxquels j'ai été mêlé.

11 élaiL une question qui, comme ministre de la guerre, me préoccupait beaucoup, c'était le passage du pied de paix au pied de guerre, et le temps qu'on devrait y consacrer.

Autrefois on mettait deux ou trois mois pour cette opération et l'année n'arrivait que lentement au pied de guerre. Je demandai donc, dès le début du conflit, qu'on me permît de rappeler les hommes et les chevaux et de mettre l'armée sur le pied de guerre en continuant à négocier l'arme au pied.

Le Conseil qui tenait à éviter la guerre, craignait de précipiter les événements en mobilisant l'année et était arrêté par le passage suivant d'une dépêche du comte Benedetti : « Surtout pas de mesures ostensibles, ou la guerre deviendrait inévitable. »

Je ne pouvais donc faire de préparatifs que sur le papier. Cependant dans un télégramme du 41, le comte Benedetti rapportait que le roi de Prusse lui avait dit : « Je sais que l'on fait des préparatifs en France, je prends mes précautions pour ne pas être surpris. »

J'étais d'ailleurs informé par mon collègue de l'intérieur que les landwehriens Prussiens stationnés à l'étranger, étaient rappelés dans leurs circonscriptions militaires. C'est la première mesure prise dans l'armée prussienne quand cette armée doit être mise sur le pied de guerre. J'apprenais aussi que l'on faisail en Belgique des achats de chevaux qui étaient dirigés sur l'Allemagne. Je ne pouvais donc "pas douter que les préparatifs £de la Prusse ne fussent commencés.

Mon collègue de la marine avait obtenu un appel de 0,000 hommes pour la flotte; je me résolus à mon tour à faire le rappel des réservistes de l'armée de terre.

Lj 12, le prince Antoine lit connaître la renonciation de son fils au trône d'Espagne, mais sans aucune espèce de garanties pour l'avenir sous ce rapport, le roi de Prusse paraissait vouloir garder entière sa liberté d'action. Or la candidature d'un prince de llohenzollern avait déjà surgi pour le trône d'Espagne, je crois sous votre ministère, M. le comte Daru?

ai le comte DARU- — Non, sous le ministère du prince de la Tourd'Auvergne.

ai. le maréchal le bœuf. — On pouvait craindre de la voirsurgif une. troisième fois.

Bien que le Conseil lui disposé ■• se contenter de la renonciation pure et simple, la question restait pendante uo présence de I

de l'opinion publique et le maintien de la paix me semblait loin d'être assuré.

Le 13, juillet, au sortir du Conseil des ministres, dans lequel j'avais demandé inutilement l'autorisation d'expédier mes ordres de mobilisation, j'annonçai ma retraite.

L'Empereur le sut.

Je suis, Monsieur le président, aussi réservé que possible et je ne voudrais pas que dans ma déposition, il pût se trouver quelques paroles qui indiquassent un désacord entre mes anciens collègues et moi.

m. le président, — Je dois vous dire pour vous tranquiliser, Monsieur le maréchal, que votre déposition vous sera soumise et que vous pourrez y faire les modifications que vous jugerez convenables.

m. le maréchal LE boeuf. — Peut-être ai-je pu froisser quelques uns de mes collègues en disant que je me séparais d'eux.

L'Empereur le sut, je le répète, et décida qu'il y aurait le lendemain, 14, conseil pour discuter spécialement la question de la mobilisation.

En effet, le lendemain \k, à midi, nous fûmes tous réunis aux Tuileries. La question se discuta longuement ; je parlai à mes collègues de la rapidité du passage du pied de paix au pied de guerre en Prusse, de la conviction où j'étais que les préparatifs étaient commencés. A la suite de celte délibération, dans laquelle je ne crois pas cependant avoir pesé sur mes collègues, il fut décidé, à 4 heures du soir, que j'étais autorisé à expédier les ordres de mobilisation. Le Conseil devait s'occuper encore de questions étrangères à mon ministère. Je demandai à l'Empereur la permission de sortir pour expédier les ordres.

Avant de me retirer, je fus pris d'un scrupule; je sentais que la résolution était grave et je demandai à chacun des membres du Conseil, personnellement, s'il était bien de l'avis d'expédier ces ordres. Après une réponse aftirmalive de tous, je crois, ou au moins de la presque unanimité, je me retirai.

A six heures du soir, tous les ordres étaient expédiés, lorsque je reçus un billet de l'Empereur où je crus voir un certain regret de la décision prise en Conseil. Malheureusement une partie de ma correspondance a été perdue et je n'ai pu retrouver ce billet. L'Empereur avait accepté franchement le rôle de souverain constitutionnel et se conformait aux décisions de sou Conseil, môme lorsque son avis

personnel n'avait pas prévalu. En recevant son billet, je pensai, qu'après ma sortie du Cou.-.eii, U avait pu se produire des scrupules

96 IIISTOIUI: KKVUUTlO.NNAlUli

« lu / mes collègues. Je me rendis à Saint-Gloud, ei je priai f'Empereur de réunir de nouveau les ministres.

A dix heures du soir, ie Conseil était assemblé et la discussion fut ouverte. A 11 heures, il était à peu près décidé que la mobilisation serait ajournée et que l'on ferait de nouveaux efforts pour terminer la question diplomatiquement.

Comme l'on se préoccupait de l'attitude du cabinet vis-à-vis des Chambres, en présence de ces ordres et contre-ordres donnés tout à coup, j'offris d'en prendre la responsabilité personnelle et, au besoin, de me retirer, s'il y avait un blâme infligé par les Chambres.

Pardonnez-moi de parler lentement, mais je veux exposer les choses exactement et je craindrais de me laisser entraîner, si je ne me donnais tout le temps de recueillir mes souvenirs.

Nous en étions là, lorsqu'on vint apporter une dépêche au ministre des affaires étrangères. Cette dépêche fut lue au sein du Conseil; je ne peux en dire les termes, mes souvenirs ne sont pas assez précis; mais cette dépêche était de telle nature qu'il y eut réaction dans le Conseil; on décida que les ordres de mobilisation seraient maintenus.

M. le Maréchal Le Bœuf, fage 4G,

Mais si rapidement qu'eussent été donnés ces ordres, la Prusse avait été encore plus prompte, et son organisation nouvelle avait permis une célérité bien plus grande. Nos prévisions ne se réalisèrent d'ailleurs pas complètement; il y eut des refards et des déficits que le maréchal Le Bœuf expose ainsi :

J'entrerai dans quelques détails sur l'appel des hommes de la réserve et de la deuxième portion du contingent. D'après dis calculs basés sur l'expérience, tous.les hommes rappelés devaient être rendus aux chefs-lieux des départements le 22 juillet au plus tard, mis en route le 24, rendus dans les dépôts le 20, et aux portions actives le 31. (Pièce n° 2.)

Cinq départements se trouvèrent en retard ; ce fut un premier déficit. (Pièce n° 3.)

11 y eut encore un déficit d'environ 10,500 hommes provenant de causes diverses. Peut-être tous les fonctionnaires u'élaient-ils pas assez pénétrés de Purgenee de la situation. Ainsi, malgré des ordres formels, d ;un île dé| arl lui» ni \ i cordés et il \ eut, sui i ertain points des tendances ù favoriser les homme nu. ne. ; enliu, un cer-

tain nombre d'hommes furent admis, peut-être trop facilement, dans les hôpitaux civils.

Les dépôts des corps avaient l'ordre de mettre en route les réservistes par détachement de cent hommes au moins, sous la conduite d'un officier, jusqu'à ce que la portion active eût atteint l'effectif de 2,400 hommes On devait toutefois garder un certain nombre d'anciens soldats pour la formation des quatrième bataillons qui venaient d'èire créés.

Des retards se produisirent aussi dans les dépôts.

Quant aux chevaux, ils étaient répartis par régions chez les agriculteurs, et leur retour fut beaucoup plus rapide que celui des hommes qui sont épars sur toute la France pour le même corps.

Dès le 21 juillet, je l'ai dit, ils étaient tous rentrés.

Quels étaient nos effectifs à la frontière? J'avais annoncé que nous aurions environ 250,000 hommes au bout de 15 jours et 300,000 au bout de 3 semaines environ. Quant à la garde mobile, organisée par région dans le Nord et le Nord-Est, elle devait être rassemblée rapidement. Au 1er août, le chiffre de l'armée du Rhin était de 243,171 hommes. (Pièce n° 4)

Je prends maintenant la moyenne de l'effectif des régiments d'infanterie dans ceux des corps d'armée, dont au ministère on possède les situations, avant les premiers engagements.

Au 1er août, le iei corps qui n'a été engagé que le 4, comptait 1,900 hommes par régiment d'infanterie; ce corps qui se composait en partie de régiments rappelés d'Afrique, est celui dont les effectifs régimentaires étaient le moins élevés à cette date. (Pièce n° 5.)

Le 3e corps qui n'a été engagé que le 14 août comptait, le 12 août, 2,104 présents par régiment d'infanterie ; le 4e corps, engagé également le 14, comptait 2,102 hommes par régiment ; le 7e corps comp. tait, dans les divisions qu'il avait à Belfort, 2,158 hommes par régiment. Tels étaient les effectifs moyens de nos régiments d'infanterie, dans les quatre corps indiqués ci-dessus, les seuls dont le ministère ait pu me donner les situations avant les premiers engagements. (Pièces n° 6, n° 7 et n° 8.)

M. le Maréchal Le Bœuf, p. 48.

Quant aux approvisionnements divers nécessaires à l'armée, quelle que fût leur abondance, ils firent défaut sur bien des points par suite du retard dans les arrivées, de l'encombrement des voies et aussi des faits de guerre qui amenèrent le blocus ou la perte de riches magasins.

Le maréchal Le Bœuf dit à ce sujet :

Les approvisionnements généraux ont pour centre principal Paris. C'est aussi le centre des fabrications ; c'est là surtout, je dirai malheureusement, que, de tout temps on a mis les plus grands approvisionnements, mais bien plus encore depuis que Paris est fortifié. Une partie importante des 2/246 000 paires de souliers était en réserve à Paris, les corps étant déjà approvisionés. Sur l'approvisionnement réuni à Paris, l'administration de la guerre a pu faire sortir 600,000 paires de souliers avant l'investissement. Le reste n'a pas pu sortir et a servi aux troupes enfermées dans Paris.

J'arrive au campement, dont je n'avais pu vous donner le chiffre. J'avoue que moi-même, quand j'étais major-général, je m'étais étonné des lacunes que présentait le service. Voici quelle était la situation au 1er juillet 1870 :

Tentes-abri. ....... 750,000.

Bidons, marmites, gamelles pour 500,000 hommes ; couvertures de marche ou demi-couvertures, que les hommes emportent pour se •ouvrir au bivouac, 240,000. Mais aux couvertures de marche, il faut ajouter ce qu'on appelle les couvertures de campement ou couvertures doubles. On en avait 350,000, c'est-à-dire pour 700,000 hommes. Donc il y avait des couvertures pour 900,000 hommes en totalité.

Tels sont les renseignements par lesquels je désirais compléter ce que j'i.i dit à la Commission dans la dernière séance.

En ce q -à touche ia valeur et les qualités de l'armée impériale, qu'il est de mode de déprécier aujourd'hui, en oubliant ses exploits de Crimée en Italie, en Chine et au Mexique, M. Thiers lui-même y rend hommage. Mais il ne peut le faire sans continuer ses attaques et ses censurf s systématiques cont e une administration et un iè^ne dont il méconnait les succès pour ne s'attacher qu'à leurs derniers malheurs.

Aujourd'hui il est de mode de dire que notre ancienne ôrgan tion militaire était défectueuse, que nos anciennes lois ne valaien rien, que notre armée, nos officiers, nos états-majors, que tout, en un mot, avait dégénéré en France ; mais très heureusement rien de tout cela n'est vrai. En Crimée, avec la loi de t8$2, nos troupes avaient été les premières du monde, bien qu'on pût apercevoir déjà l'imprévoyance, !<i défaut d'activité qui devait tout perdra plus tard. Mais aucune législation ne peut suffire à réparer 1 is fautes des homme!, et rien dans l'histoire n'égale celles qui orrl signalé che* nous

la fin de l'empire. Je vis avec l'armée depuis plus d'une année, je l'observe avec le plus grand soin, et j'affirme que, généiaux, officiers, soldats valent ce qu'ils ont valu jadis, et que, s'ils ont succombé en 1870, cela est dû surtout à la différence qui existait entre MM. de Bismarck et de Moltke, et les hommes qui, en France, leur étaient opposés.

M. Thiers, 12.

Quoi qu'il en soit, après les terribles enseignements de la dernière guerre, on ne peut nier l'insuffisance de nos effectifs et de notre organisation qui ne pouvaient triompher de la supériorité numérique et du système de mobilisation adoptée par la Prusse.

Mais l'Empereur était de tous les Français, celui qui se faisait le moins d'illusions à cet égard. Il avait lutté et lutté vainement pour armer le pays. M. Thiers qui se targue de sa clairvoyance n'avait pas pénétré, comme Napoléon III, les moyens d'action de la Prusse,

L'Empereur a eu le tort, n'hésitons pas à l'avouer, de ne pas assez tenir à ses idées, de les faire fléchir devant l'opinion dominante, devant les avis de ses ministres et les volontés du Corps législatif. Il a, jusqu'à un certain point, partagé l'erreur du pays, celle de la Bourse que la perspective de la guerre n'ébranlait pas, c'est M. Thiers luimême qui en fait la remarque. On sait pourtant que si notre grand marché financier n'est pas l'asile exclusif du patriotisme, il est le thermomètre le plus sensible des intérêts et des prévisions du spéculateur.

L'opposition qui repoussait la guerre en redoutait le succès. Plus tard, nous le verrons, elle s'est réjouie de nos revers, M. Thiers luimême, a résisté à la guerre comme étant inopportunément engagée, mais sans dire qu'elle le fût imprudemment. Nous finirons l'exposé de cette partie de l'enquête, en citant une déclaration de M. Gambetta prétendant que le plébiscite est la cause de la guerre, et le dire de M. de Kératry avouant que ses amis de la gauche votaient contre elle, parce qu'ils en prévoyaient et en redoutaient le succès qui eût été une force nouvelle pour la dynastie.

Bien avant le 4 septembre je voyais venir la guerre; je la voyais venir avec crainte, parce que je redoutais beaucoup l'état de nos armements. Je n'avais jamais été de ceux qui attaquent les armées permanentes, et j'étais désireux, autant qu'on pouvait l'être, de voir la France reprendre sa situation en Europe, mais j'avais de grandes appréhensions, parce que la politique avait fait de l'armée une sorte d'institution creuse qui pouvait manquer le jour où l'on voudrait s'en servir.

Je croyais que le plébiscite aboutirait à la guerre ; c'est du plébiscite que vient tout le mal.

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Lots de la discussion du plébiscite- à la Chambre, je m'en explibuai à la tribune. Conférer au pouvoir le droit de paix et de guerre, c'était courir à la guerre. En telle sorte que j'étais convaincu lorsque la guerre fut déclarée, que nous aboutirions à un désastre et je l'ai encore dit alors: « Nous roulons comme des aveugles ver /abîme, et la France ne s'en doute pas. »

Voici maintenant la déclaration si caractéristique de M. de Kératry.

Je suis de ceux qui ont voté la guerre ; je me suis séparé en cela de mes amis politiques. Blâmé par certains de l'avoir votée parce qu'un succès pouvait réconforté l'Empire, je répondis que je mettais le pays au-dessus de l'Empire, qu'une guerre avec la Prusse me paraissait inévitable et qu'il était préférable pour la France de devancer l'heure agréable de l'Allemagne.

Dans ces lignes se trouvent indiqués fort exactement les mobiles de l'opposition et la confiance générale du pays dans la victoire.

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