CHAPITRE VI
3?rép»ratjLfs et rôle assigne à la marine lox-s «le lu déclaration de guerre.
Rûlo de .'a marine. — Déposition de M. l'amiral Rigault de Genouiily. — Expédition projetée sur Kiel — Départ de l'amiral Boué't Villaumez — Appel de l'infanterie de marine dans l'armée du maréchal Mac-Manon. — Transports effectués par la marine impériale. — Son rôle pendant le siège de Paris.
L'opinion publique attendait beaucoup de la marine dans la guerre engagée contre la Prusse. Elle se souvenait du rôle brillant que notre flotte avait remplie, en Crimée; elle savait que tout était prêt pour une attaque contre Venise, lorsque l'armistice qui suivit Solférino arrêta les opérations de guerre. Elle comptait sur une diversion pressante et sur une descents dans l'Allemagne du Nord. Voici comment l'amiral Rigault de Genouilly expose les préparatifs de son ministère, la destination donnée à nos navires et les circonstance s qui assignèrent à nos équipages une mission toute différente' de celle qui leur était promise.
A l'époque où les éventualités avec la Prusse devinrent menaçantes, les exigences budgétaires avaient amené de fortes réductions dans les armements du département delà Marine. On avait été obligé, non seulement de réduire les stations navales à peu pris sur tous les points du globe, mais encore, en France, où l'on entretenait une escadre cuirassée dans la Méditerranée et une division cuit dans le Nord, nous avions été [orcésde remplacer un certain nombre de frégates par des corvettes également cuirassées; c'était donc une situation maritime tout à fait pacifique. L'affaire llolien/.ollern
tomba, si je puis m'exprimer ainsi, comme une bombe au milieu de cette situation. 'Dès que les éventualités politiques prirent un caractère grave, le département de la Marine, après une décision concertée en conseil des ministres, donna des ordres pour l'armement de toutes les frégates et de toutes les corvettes cuirassées qui étaient disponibles dans les ports. On expédia, en même temps, des ordres de levée pour les marins de l'inscription maritime, mais sans rappeler les hommes du recrutement placés en congé renouvelable ; Je donne ce détail pour montrer qu'à ce moment Fesprit du cabinet était complètement pacifique ; on ne voulait pas, en rappelant les hommes qui se trouvaient en congé renouvelable, faire penser que déjà l'on était décidé à faire la guerre.
Les armements, par conséquent, ne purent se faire que d'une manière graduelle : on eut à se contenter, tout d'abord, de ce que l'on avait sous la main dans les ports militaires, ce qui était, du reste, un personnel assez important.
En même temps, pour pourvoir à la défense des côtes, je disais aux préfets maritimes dulittoraldu Nord: « Faites armer vos batteries flottantes. « Je me permettrai, à cette occasion, de faire une observation qui ne s'adresse pas à la Commission, mais plutôt aux membres de l'Assemblée devant lesquels j'ai l'honneur de parler. Pendant toute mon administration, et même antérieurement, je crois, le département de la Marine avait insisté auprès des Commissions du budget pour avoir les crédits nécessaires à l'armement des ports et des côtes. Au moment où se produisirent les éventualités dont il vient d'être question, les forts destinés à défendre les ports et les côtes étaient complètement désarmés, ou avaient un armement insuffisant, une artillerie remontant à une époque éloignée et ne pouvant faire aucun effet sur les navires cuirassés. Je fais cette observation en formant le vœu qu'il en soit tenu compte lorsque viendront devant l'Assemblée les grandes questions de l'armement du pays, et afin d'appeler, Messieurs, votre attention particulière sur ce sujet si intéressant de l'état de défense de nos côtes et de nos ports.
Les préfets armèrent d'abord les navires cuirassés et les batteries flottantes, et en outre, dans les ports du Nord, quelques transportsécuries; le département de la guerre nous demandait, en effet, de ramener en France une grande partie des troupes de l'Algérie, et, surtout, de l'artillerie, de la cavalerie, du train et des mulets pour les ambulances. Ces mouvements commencèrent rapidement avec jes navires qui étaient déjà armés à Toulon ; les transports, armés
dans le Nord, passèrent en Azérie directement et, dans une espace de temps assez court, nous avons pu ramener en France une quantité de chevaux qui représente 60,000 hommes d'infanterie pour l'encombrement, en comptant 10 fantassins pour un cheval. Outre cette quantité assez considérable de chevaux, nos transports ramenèrent un grand nombre de soldats d'infanterie; le reste de l'infanterie fut transporté par les paquebots des Messageries impériales.
Voilà la première opération exécutée par le département de la Marine en vue de la guerre; elle consista à ramener des troupes de l'Algérie, et occupa à peu près tout le mois de juillet.
Je dois dire à la Commission qu'au moment où ces mouvements s'exécutaient, il y avait sur les côtes d'Angleterre une escadre cuirassée prussienne ; elle se composait de cinq navires, dont un très fort, qu'on appelait le R-i Gui'laume. Cette escadre ne laissait pas qae de nous inquiéter: d'abord, parce que notre division cuirassée du Nord était beaucoup inférieure; ensuite par ce qu'elle pouvait se porter d'un jour à l'autre sur un point déterminé et nous causer de graves embarras dans l'état de désarmement de nos côtes. Dans 1e conseil des ministres, on manifesta des craintes à propos de cette escadre prussienne: on la disait commandée par un homme habile et audacieux; on prétendait qu'elle pouvait se porter en Espagne, s'il y avait entente entre l'Espagne et la Prusse, passer dans la Médilerrannée et couler quelques-uns de nos transports dans les traversées d'Algérie en France. Vous comprenez l'effet moral qu'aurait eu un pareil événement, si un transport portant un millier de soldats, ou plus, s'était trouvé coulé par l'escadre prussienne. Pour parera une éventualité de cette nature, l'escadre commandée par M. le viceamiral Fourichon, qui avait été rappelée de Malte à Alger, reçut l'ordre de s'établir à Oran, de s'y mettre en vedette, et de surveiller le détroit de Gibraltar afin d'empêcher les Prussiens de passer dans la Méditerrannée.
Telles furent les premières dispositions du département de la Marine au moment où allaient éclater les hostilités. Maintenant, que comptait-on faire des frégates et des corvettes cuirassées qui étaient déjà armées et de celles qui étaient en armement? L'objet principal de cet armement était : premièrement, de réaliser un blocus de l'es- «adre prussienne quand on saurait au juste où elle se serait retirée ; nous avons été, en effet, très longtemps à la rechercher; elle avait quitté l'Angleterre, annonçant qu'elle allait à Lisbonne ; j'avaissigualé cette destination, tant k notre ministre en Portugal, qu'à nos consuls dans les ports d'Fspagne ; on me répondit qu'on n'en avait nulle
connaissance. Evidemment, elle avait donné une indication fausse pour masquer sa destination définitive. Quoi qu'il en soit, l'escadre prussienne, une fois remisée dans un port, devait y être bloquée par une escadre française., tandis qu'une autre escadre opérerait, dans la Baltique, le débarquement d'un corps d'armée français dont les troupes pourraient, à ce l'on supposait, se réunir à un corps d'armée fourni parle Danemark. Je dois dire que, dans la Baltique, il n'y avait qu'une opération de ce genre qui pût être sérieuse comme opération de guerre. On pouvait canonner quelques places du littoral; il y en avait quelques-unes indiquées, Dantzick et d'autres ; mais cette opération n'aurait mené à rien ; c'était un bulletin plus ou moins retentissant, et voilà tout, car on n'aurait produit, ni un grand effet matériel, ni un grand effet moral. Nous avions à cet égard un enseignement dans le passé. Quand nous avons eu la guerre avec la Russie, pendant qu'on opérait en Grimée, on opérait aussi dans la Baltique ; les flottes anglaise et française ont bombardé Sweaborg ; ce bombardement a produit quelques centaines de mille francs de dégâts pour la Russie, mais il n'a certainement, en aucune façon, influé sur les conclusions de la paix. Si le port de Kiel, le principal arsenal des Prussiens dans la Baltique eût subi un bombardement pareil, il est dans une situation topograpbique telle que les projectiles n'auraient pu atteindre que les premiers ouvrages du port, la rade étant très longue, et, l'arsenal se trouvant tout à fait à l'extrémité, cet arsenal n'aurait pas souffert. Il n'y avait donc dans la Baltique, je le répète, d'opération sérieuse à faire que celle dont j'ai parlé , d'envoyer une armée de débarquement se réunir à l'armée danoise. C'est l'occasion de rappeler, qu'au moment de la guerre de Crimée, l'opération principale faite dans la Baltique fut l'expédition beureuse dirigée contre Bomarsund, et, cependant, les flottes française et anglaise étaient réunies dans cette mer. J'avais envoyé, en 1«69, à Copenhague, un capitaine de vaisseau, M. de Champeaux; il s'était mis en relation avec plusieurs personnages compétents et s'était informé de ce que l'on pourrait faire d'utile dans la Baltique; tous avaient été unanimes sur ce point qu'il fallait des troupes de débarquement. Des renseignements pareils me furent donnés quand j'envoyai, en 1870, à Copenhague, au moment où des troubles se manifestaient dans nos relations avec la Prusse, un autre capitaine de vaisseau, M Galiber; il recueillit les mêmes données : « Il n'y a que, me disait-il, des « opérations insignifiantes à faire de ce côté, à moins que vous ne « vous décidiez à une grande opération militaire. » J'eus encore des informations directes, plus certaines, par un homme des plus com-
pétents en cette matière, un ancien fonctionnaire du Danemark. Je lui posai quelques questions sur les opérations purement maritimes; il me répéta ce qui avait été dit à Copenhague : c Avec des navires « seulement, vous ne ferez rien d'efficace, vous bloquerez les ports, « vous détruirez le commerce, vous causerez quelques dommages à « des batteries et à des forts ; mais ce ne seront pas là des opérations « sérieuses. Si vous voulez obtenir un résultat marquant, il faut des « troupes de débarquement; avec 10,000 hommes, vous pouvez « faire une expédition dans le genre de celle deBomarsund; avec « 20,000 hommes, on n'arriverait pas à une opération qui pût forcer « l'armée prussienne à conserver des forces considérables pour dé- « fendre ses positions continentales de ce côté. » Nous aboutissions, en fin de compte h cette conclusion, qu'il fallait 30,000 Français qui, réunis au 30 ou 40,000 hommes que pouvait fournir l'armée Danoise, formeraient une armée de 70,000 hommes, opérant sur le continent prussien, s'emparant, suivant les circonstances, de Kiel ou marchant sur Hambourg, ou quelque autre grande ville commerciale de ces parages.
Ainsi, d'après cette conférence, et d'après tout ce qui avait été dit en conseil, nos efforts devaient se tourner vers l'organisation de cette expédition. Le département de la marine avait pourvu, vers ce temps, aux premiers armements. La suite rapide des événements et l'imminence de la déclaration d'e guerre le rendant plus libre de ses mouvements, il put ordonner des levées plus importantes dans tous les quartiers de l'inscription maritime, en même temps qu'il recevait du conseil des ministres la faculté de rappeler les hommes en congé renouvelable. Dès lors, les ports reçurent l'ordre d'armer un certain nombre de transports ; ces transports, avec ceux précédemment armés, devaient prendre les troupes de l'infanterie de marine qui étaient embrigadées et organisées dans les port^; recevoir toute l'artillerie expéditionnaire, tant celle fournie pa ■ l'armée que celle fournie par la marine ; ils devaient embarquer mssi la cavalerie, le train que le département de la guerre donnerait pour cette expédition. Toutefois, comme en dehors de tout ce personnel et du matériel afférent, il y avait à pourvoir au transport de l'infanterie de guerre, on entra en pourparlers, pour l'opérer, avec les grandes compagnies de navigation, la compagnie Transatlantique et la compagnie des Messageries impériales. Ainsi, tout se préparait pour cette expédition de la Baltique. Plusieurs fois, dans le conseil des ministres, il avait ôtë question entfe M. le général, ministre de la guerre, Dejean et le ministre de la marine, des corps de l'armée qui seraient envoyés avec
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l'infanterie et l'artillerie delà marine. Sur ce point, quelques difficultés s'étaient élevées. Avant le départ de l'empereur et de M. le maréchal Lebœuf pour Metz, il avait été convenu que l'on donnerait dans ce but une division composée de troupes qui étaient encore dans le midi. Ces troupes parurent nécessaires au département de la guerre pour des opérations plus pressantes à exécuter sur le champ, et elles ne furent plus disponibles pour l'expédition projetée. On pensa alors à affecter à cette expédition un corps composé des quatrièmes bataillons qui formèrent plus tard le corps du général Vinoy. J'avais des objections contre cette composition exclusive du corps de débarquement ; j'insistai pour qu'on employât à cette opération les troupes que la marine devait ramener de Civita-Vecchia et qui avaient formé le corps d'occupation des Éiats-Romains. Je tis demander à l'empereur par le chef d'Etat-major général, le maréchal Le Bœuf, de faire entrer celte moitié de division dans le corps d'armée à former. Cette demande ne fut pas accueillie, mais elle a été faite, et elle prouve que le ministre de la marine suivait toujours avec sollicitude l'opération projetée. Je dois ajouter que le ministre de la marine n'était pas le seul, dans le conseil, à désirer cette expédition ; parmi les ministres il y en avait plusieurs qui regardaient cette opération comme devant être très utile au succès delà guerre et qui insistaient avec lui, auprès du département de la guerre, pour qu'il fournît les moyens nécessaires à la réalisation de ce projet.
G"est un peu avant l'époque où je suis arrivé, au milieu de tous ces préparatifs, que s'est placée cette prétention du prince Napoléon qui a trouvé jour, il y a peu de temps, dans un journal et dans une brochure, et qui consistait à réclamer le commandement général des forces de terre et de mer affectées à l'expédition de la Baltique. Jusqu'alors, il n'avait été question pour le prince que du commandement des troupes de terre. Lorsqu'il s'était agi du commandement de la marine, j'avais proposé le viee-amiral Bouet- Willaumez pour commander l'escadre. Le vice-amiral Bouet avait été accepté par l'Empereur, et sa nomination avait paru au Journal officiel, dès le 1G juillet, par conséquent avant que le prince Napoléon ne fût de retour à Paris, et ne pût avoir quelque influence sur cette nomina. lion. Il y eut, en présence de l'Empereur, une conférence à laquelle assistaient le prince Napoléon, le général Dejean, le général Trochu et le ministre de la marine. Le prince produisit sa demande de commander les forces de terre et de mer ; le ministre de la marine fit à cette demande une opposition absolue; d'abord, il y avait un exemple historiqut qui prouvait que de grandes expéditions pou.
vaienl être divisées, quant au commandement, et s'exécuter parfaitement bien ; c'était l'exemple de la guerre de Crimée où le maréchal de Saint-Arnaud commandait l'armée, tandis que l'amiral llamelin commandait la flotte ; l'opération avait 1res bien réussi. M'y trouvant moi-même, j'avais vu fonctionner de près cet ensemble de choses, et j'avais pu apprécier que la division du commandement n'avita pas les inconvénients que lui attribuait le prince. De plus le prince voulait avoir, comme chef d'état-major maritime, un vice-amiral qui a certainement du mérite, M. de la Roncière Le Noury, mais la conséquence de ce choix était que l'amiral de la Roncière aurait indirt dément donné des ordres à son ancien, l'amiral Bouet. 11 en serai t résulté inévitablement des tiraillements et une confusion dans les responsabilités que le ministre de la marine ne pouvait admettre. Le prince a ajouté dans son écrit, qu'il avait mis des surveillants à ma conduite, que M. le général Trochu et M. l'amiral de la Roncière Le Noury étaient chargés de surveiller le ministre de la marine; je n'a pas besoin de dire a la Commission que ni l'amiral de la Roncière ni le général Trochu ne s'étaient transformés en surveillants : ils ont trop d'élévation dans le caractère pour se mettre dans une situation pareille vis-à-vis d'un ministre avec lequel, du reste, ils étaient en fort bons termes.
J'avais eu antérieurement l'occasion de voir le général Trochu. Je lui demandai des notes sur le corps d'armée qu'il devait commander, ou dont il devait être le chef d'état-major, car, lors de notre entrevue, sa situation n'était pas bien définie. Le général me fournit plusieurs notes sur le nombre des chevaux de cavalerie, d'artillerie et du train qu'il fallait obligatoirement, tout d'abord, emmener; nous eûmes aussi une conférence sur le mrtériel du génie à emporter, et sur plusieurs autres points ayant trait à l'expédition. Je donne ces détails pour montrer à la Commission que l'affaire était tout à fait engagée, et que, si elle a manqué, c'est par des raisons indépendantes du ministre de la marine. La distribution entre les transports des troupes de cavalerie, d'artillerie, du train avait été faite : les notes doivent se trouver encore au ministère de la marine. J'ai apporté les dépêches télégraphiques qui donnaient les ordres dans les ports pour l'armement de tous les transports destinés à l'expédition de la Baltique ; elles sont tout a. fait concluantes, et je pourrai les lire à la Commission, si elle en exprime le désir.
A ce même sujet, je disais à l'amiral qui commandait a Alger, en lui parlant des transports de troupes à exécuter :
« Tout cela est urgent, car les transports ont encore à évacuer
<r Civita-Vecchia, et à se rendre dans le nord pour une opération « ulté ieure. Envoyez votre premier aide de camp à Oran pour que « tous les embarquements se fassent promptement, et que les rtavi- « res partent à plein chargement. »
Voilà donc les armements et les préparatifs faits en vue de tette expédition.
Trois ou quatre jours après la notification de la guerre à Berlin, le vice-amiral Bouet-Willaumez partait de Cherbourg pour la Baltique. Ce qui m'avait fait porter mon choix sur cet officier-général, et ce qui m'avait décidé à le proposer à l'Empereur pour le commandement de l'escadre, c'est qu'il avait commandé l'escadre de la Méditerranée, ce qui lui donnait une expérience utile. Une autre raison également importante, c'était qu'en Crimée, il avait été ehef d'éiat-major de l'amiral Hamelin et que, par conséquent, il avait l'expérience des grands mouvements de débarquement de troupes dont il s'était très-bien acquitté ; il avait d'ailleurs, un passé très-honorable comme officier, c'était donc un chef maritime tout indiqué pour la nouvelle expédition.
L'amiral Bouet-Willaumez partit, le 24 juillet, avec son escadre et devait aller primitivement devant la Jahde. Nous nous étions mis sur la trace de l'escadre prussienne par des officiers que j'avais envoyés de divers côtés, et nous avions fini par savoir, par des agents partis de la Hollande, que cette escadre allait se remiser dans le port de la Jahde. L'amiral Bouet-Willaumez devait aller d'abord, je le répète, devant ce port pour bloquer l'escadre prussienne ; il devait être relevé, pour se rendre dans la Baltique, et le convoi des transports, des batteries flottantes, des navires d'escorte devait le rejoindre en passant derrière le rideau du blocus. Mais, un peu avant le déparde l'escadre, le ministre des affaires étrangères intervint, en m# di* sant qu'il serait bon que l'escadre parût à l'entrée de la Baltique, que son apparition aurait un effet utile. Ordre fut donné en conséquence à l'amiral Bouet-Willaumez de se porter à l'entrée de la Baltique, et même d'envoyer une corvette cuirassée, et un aviso à Copenhague, pour montrer le pavillon français devant la capitale du Danemark. Nous savions que toute la population était pour l'alliance avec la France, et qu'il n'y avait d'opposition que dans la cour qui se montrait allemande. L'amiral Bouet-Willaumez arrivé à l'entrée delà Baltique, j'instruisis le ministre des affaires étrangères de cette arrivée, je lui dis qu'une corvette et un aviso avaient été envoyés à Copenhague; mon honorable collègue me représenta alors qu'il vau-
drai» mieux qu'au lieu de retourner devant la Jahde, l'escadre pénétrât immédiatement dans la Baltique.
J'adoptai cette idée du ministre des affaires étrangères* e,t l'escadre entra, le 2 aotlt, dans cette mer. Ce n'était pas sens quelquesinconvénients, puisque l'escadre prussienne n'était pas encore bloquée; toutefois, nous étions partout sur mis gardes. Le vice-amiral Fourichon était arrivé, d'ailleurs, à Brest, ayant quitté Oran où sa mission n'était plus utile, puisque nous savions que l'escadre prussienne ne se dirigeait pas vers le sud; dans un assez court espace de temps après quelques réparations à des navires de renfort, je pouvais avoir l'amiral Fourichon à ma . ,on pour l'envoyer
devant la Jahde, et en pffel, il partit dans les premiers jours d'auût, pour se porter devant ce port.
C'est alors qu'arriva l'affaire malheureuse de Reischoffen. Quand cette nouvelle fut connue, il fut demandé au ministre de la marine, en conseil des ministres, de faire venir à Paris, tous les régiments d'infanterie de la marine et les batteries d'artillerie montées qui se trouvaient disponibles à Lorieut (plusieurs batteries à pied du régiment d'artillerie avaient été, en vue de l'expédition projetée, transformées en batteries montées). On voulait avoir ces forces sous la main, comme renfort prêt à partir pour l'armée. Les régiments d'infanterie et les batteries d'artillerie de marine arrivèrent à Paris vers le 9 ou le 10 août ; le 13, on les expédiait sur Châlons. Il était clair que, du jour où les régiments d'infanterie et d'artillerie de marine étaient îéclamés pour la défense du territoire, l'expédition de la Baltique était par le fait abandonnée. 11 n'y avait plus à y songer, puisque les troupes du département de la marine elles-mêmes n'étaient plus disponibles pour un débarquement ; dès-lors se présente une nouvelle phase de nos opérations.
Non seulement on demandait au département ses troupes pour remplir les vides produits par les combats dans les troupes du département de la guerre, mais on lui demandait aussi du personnel pour contribuera ta défense de Paris. Avant ce temps-là, le département de la marine avait donné déjà du matériel pour la défense de la capitale. Je dois dire, en effet, à la Commission, que les premiers ordres pour la défense de Paris, pour la mise en état des forts et de l'enceinte, remontent au ministère de M. le général Dejean, et ont été donnés vers la fin de juillet, et non pas à une époque plus éloignée, comme on l'a avancé depuis, pour attribuer au gouvernement du 4 septembre le mérite d'avoir tout préparé pour cette défense. Tous les travaux d'armement avaient été ordonnés dans les derniers jours
de juillet, et on les avait ordonnés par cette raison produite en conseil des ministres : « Si l'on donne l'ordre d'armer la place et les forts do Paris, lorsqu'il y aura déjà eu une affaire, et si cette affaire n'a pas été heureuse, l'impression de l'armement de Paris sur la population sera très-vive, on dira que tout est désespéré puisque l'on prend ces mesures défensives. » L'armement fut donc décidé dès cette époque; c'est alors aussi que le département de la guerre demanda des canons de gros calibre au département de 3a marine ; il en fut demandé cinquante ; mais comme nos ressources, sous ce rapport, étaient très importante?, puisque toute la flotte cuirassée avait reçu une nouvelle et plus puissante artillerie sous mon adminisiration, je pus mettre à la disposition du ministre de la guerre cent pièces de canon avec tout leur attirail et des approvisionnements en munitions de quatre cent coups par pièce. Non-seulement les pièces lurent fournies, mais, comme leur emploi en batterie comporte des constructions spéciales, on livra, en même temps, tous les bois de plate-formes nécessaires pour l'usage de ces pièces, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à les mettre en place. Cette cession du matériel d'artillerie au département de la guerre ne fut que la première. Dans le courant du mois d'août, il y en eut une seconde qui s'éleva à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix canons de gros calibre ; et, enfin, il faut ajouter à ces pièces rayées de 16 centimètres, trente pièces de 19 centimètres, en acier, qui, dès le commencement de la guerre, ;.'. aient été mises à ia disposition de l'armée pour entrer dans la composition de son parc de siège : elles étaient encore à Paris. Les événements de Reischoffen étant survenus, et l'armement de la capitale prenant une importance dominante, ces pièces lui furent aussi consacrées ; de sorte que la marine a donné comme matériel deux cent dix à deux cent vingt pièces de canon pour l'armement des forts et de l'enceinte.
Je reviens au personnel dont on venait de nous faire la demande. Je fis d'abord venir les 1,400 artilleurs de marine composant les batteries à pied qui n'avaient pas été transformées eu balteries montées, et qui fournissaient immédiatement un personnel considérable à la guerre.
L'opération de la Baltique ne pouvant avoir lieu, je donnai l'ordre dans les porls de désarmer les transports dont on avait commencé l'armement, et d'organiser les équipages de ces transports en bataillons pour venir défendre la capitale. On devait comprendre dans ces bataillons tous les canonniers qui étaient encore à terre dans les divisions, les canonniers du vaisseau-école, et un certain nombre de
canonnier pris sur les batteries flottantes. Ce fat là le premier noyau du corps des marins qui a contribué à la défense des forts de Pari?. Plus tard, lorsque les hommes de l'inscription maritime, qui avaient six ans de services, et les hommes en congé renouvelable furent arrivés dans les ports, de nouveaux bataillons furent organisés, envoyés à Paris, et environ 9,000 marins furent affectés à sa défense; à ces 9,000 marins, en pressurant les dépôts de l'infanterie de marine, qui avaient déjà donné une division d'infanterie qui, comme vous le savez, s'est couverte de gloire à Bazeilles, nous pûmes encore ajouter deux bataillons de marche d'un effectif de 1,800 hommes. L'artillerie de marine donna aussi des ressources nouvelles, de sorte que l'effectif général dee marins, des soldats de l'infanterie et de l'artillerie de marine qui furent mis par mon administration à la disposition de la guerre pour la défense des forts de la capitale s'éiève à 13,000 hommes environ. En dehors des officiers généraux, des officiers supérieurs et autres appelés à commander ces divers corps de la marine, je mis à la disposition de M. le gouverneur de Paris six contre-amiraux qui ont commandé des secteurs pendant le siège. Sur sa demande, un certain nombre de médecins de la marine fut appelé des ports et affecté au service des hôpitaux militaires et des ambulances. La Commission voit, que dans cette seconde phase de ses opérations, le département de la marine se prêtait avec empressement et dévouement à toutes les demandes qui lui étaient présentées, dès qu'elles pouvaient être utiles à la défense de Paris. Au matériel et au personnel que la marine avait donnés au département de la guerre pour la défense de Paris, elle ajouta, sur la demande du génie militaire, une tlott lie deguerre complètement armée pour la garde de la Seine. Cette flottille était primitivement destinée au moins en partie, à agir sur le Rhin, mais l'envahissement par l'ennemi fut tellement rapide, que les premiers navires de cette flottille qui étaient destinés à aller à Strasbourg, furent forcés de s'arrêter à Dijon. De Dijon, je les fis venir sur Paris, et c'est en leur adjoignant d'autres canonnières, tirées de Cherbourg, que fut constituée la flottille qui a rendu, pendant le siège, d'utiles servi
Maintenant, ce sujet de la défense de Paris étant épuisé, je demanderai à la Commission la permission de lui dire combien, dans les circonstances dont je viens de faire l'exposé, l'inscription maritime a rendu de réels services au département de la manne, combien cette ressource nous a été précieuse pour armer rapidement nos transports, nos cuirassés, nos batteries flottantes, .le désire faire remarquer aussi à la Commission combien les hommes de
cette origine, par leur ferme esprit de discipUne, par leur dévouement et leur courage, ont contribué à la bonne réputation que s'est faite le corps des marins dans la défense de Paris. J'insiste sur ces détails parce que précisément, dans la dernière législature de l'Empire, il y avait eu des attaques contre l'inscription maritime; une Commission d'enquête sur la marine marchande avait été instituée, et on paraissait vouloir en faire sortir, non pas seulement une réforme, mais même l'abandon complet de l'inscription maritime. Eh bien, je me permets d'affirmer à la Commission, avec ma vieille expérience d'officier général de la marine, qui a beaucoup commandé, beaucoup navigué, qui a vu l'inscrit maiitime à l'œuvre dans toutes les mers et dans toutes les circonstances, je me permets, dis-je, d'affirmer à la Commission que, supprimer l'inscription maritime, ce serait la faute la plus colossale que pût commettre un gouvernement, et la faute la plus anti-patriotique du reste; je dois être rassuré sur la proscription de l'inscription maritime, puisque maintenant, par le projet de loi de réorganisation de l'armée, tous les citoyens, astreints à servir de vingt jusqu'à quarante ans, vont devenir pour ainsi dire des inscrits.
m. chaper. — C'est parfaitement vrai; c'est l'inverse de ce que vous craignez qui va se passer.
M. l'amiral rigault de genouilly. — Enfin, il m'a paru qu'il était de mon devoir d'amiral paraissant devant une Commission de l'Assemblée, de lui dire avec mon expérience quelle valeur incontestable a l'inscription maritime, et que, priver la France de cette institution, ce serait, sous le rapport de la marine, la frapper d'un coup mortel.
Voilà les détails essentiels sur deux des opérations principales du département de la marine. Si la Commission le désire, je lui lirai les dépêches télégraphiques qui s'y rapportent.
M. le comte daru. — Pourrez-vous nous en laisser une copie?
m. l'amiral rigault de genouilly. — Parfaitement, je vous en enverrai une copie, seulement je pourrais vous en lire quelquesunes et vous verriez à la lecture qu'elles sont dignes de votre attention.
J'ai parlé des divers services que nous avons pu rendre à la défense de Paris. Je dois mentionner que le département de la marine a fait aussi au département de la guerre des cessions de vivres importantes. C'est une preuve nouvelle que le département fonctionnait largement, que toutes ses ressources étaient organisées, que tous ses services étaient bien montés, puisque, tout en satisfaisant
118 HISTOIRE IIÉYOLUTION.VAIKK
à se? propres obligations, il pouvait encore venir en aide à des besoins qui lui étaient étrangers.
J'ai parlé longuement delà Baltique et de la défense de Paris; j'ai cependant quelques mots a dire encore sur la Baltique.
Le prince \apoiéon a énoncé, dans sa brochure, qu'il avait des i s particulières sur l'emploi des transports, des canonnières et d 's batteries flottantes; ces idées particulières, je n'en ai jamais eu communication. Toutefois, par des insinuations dans la presse, ou par des rapports plus ou moins explicites, on a laissé entendre que le ministre de la marine avait mis des entraves aux opérations que po ivait exécuter l'escadre; il a môme été dit dans un rapport officiel à 1 Assemblée, que l'escadre de la Baltique n'avait rien pu faire, parce qu'elle n'avait pas un nombre suffisant de canonnières et d'avisos. D'abord, pour envoyer i ères, il aurait fallu en
avoir de blindé .s les seules réellement utiles, et nous n'en avions : des canonnières en bois, nous en avions quelques-unes, construites antérieurement à mon administration, mais elles étaient de qualité inférieure.
Pendant que je dirigeais le ministère de la marine, je n'avais pas d'argent à consacrer à ces constructions, tous les crédits étaient appliqués aux navires de guerre proprement dits, c'est-à-d're aux frégates cuirassées, aux corvettes cuirassées, aux avisos rapides J'ai dit que les canonnières en bois' étaient de quai Hé inférieure;. < ne pouvaient guère s'éloigner des cô'.es de France ou des mers faciles, et elles étaient tout à fait impropres à fane la navigation de la Baltique ; par conséquent, je ne pouvais faire un envoi de bànments de ce genre qui n'eussent été qu'un embarras.
Quant aux avisos, il en a été envoyé, 'font naturellement, il y a eu suspension dans les ports pour l'armement des avisos, go pour celui des transports, par suite des événements militaires e la nécessité de pourvoir avant tout à la défense de Paris Mais dès que cette défense fut organisée, du moins en ce qui nous concernait^ dès que les bataillons fuient formés, et que nous eûmes de nouvelles ressources de personnel, les armements d'avisos furent repris et le viee amiral Bouet en reçut un nombre suffisant. Et, 'au sujet des opérations sérieuses à faire dans la Baltique but lequel j'ai insisté, je constate le fait suivant : M. le viee-amnal Iîuuet assembla un conseil composé du contre-amiral et des capitaines de \aisnau qui étaient placés son-; ses ordres pur décider quelles places nu
littoral de la Prusse on pourrait attaquer avec l'escadre. On d< ■ la ville de Colb • 'r, qtu pourrait être canoouée à 2,200 mètres,
viile de Dantzic, qui pourrait être canormée à 4,000 mètres. Dans ces conditions, on ne voit pas quels services auraient pu rendre des avisos en bois, mais on voit au prix de quels risques ils auraient pu se présenter devant l'artillerie prussienne. Tout le monde a entendu parler du canon Krupn, et nous savons que toutes les places prussiennes avaient reçu un certain nombre de pièces de cette artillerie formidable. Je crois avoir suffisamment répondu par les détails précédents au reproche de n'avoir pas envoyé dans la Baltique des canonnières et des avisos. J'avais même, à une certaine époque, bien entendu, après que la grande opération de la Baltique eût é!é abandonnée, offert à M. le commandant de l'escadre, de lui envoyer un certain nombre de ba'teries flottantes, s'il jugeait pouvoir les employer utiler;' mt. Ma dépêche télégraphique, que j'ai là sous la main, est du i 4 août. M. le vice-amiral Bouet n'a pas répondu à cette dépêche, ou, s'il a répondu, la réponse est arrivée après mon départ du minislère; mais je l'avais mis en mesure de réclamer ces forces s'il pouvait leur trouver un emploi utile. Ce n'est pas, du reste, comme je l'ai déjà dit à la Commission, que toutes ces opérations ne me parussent des opérations secondaires, et ne pouvant donner des résultats de guerre réellement efficaces.
Tel est l'exposé complet de ce qui a été fait ou préparé pour les opérations dans la Baltique, et exécuté pour la défense de Paris. Mais là ne se bornaient pas les obligations du département de la marine. L'une de ses obligations était de couvrir et de protéger le commerce français sur toutes les mers du globe et de poursuivre partout le commerce ennemi. Comment cette obligation a-t elle été remplie? J'ai eu l'honneur de dire à la Commission, en commençant cet exposé, que les stations navales avaient été fort réduites par suite des exigences budgétaires, peu avant l'époque des difficultés avec la Prusse. Aussi, dès l'origine du différend, je m'occupai d'envoyer des renforts sur tous les points du globe, et les ports, en dehors des armements d'escadres et de transports, expédièrent, d'abord des avisos, plus tard des frégates et corvettes en bois. Deux corvettes cuirassées partirent même, l'une pour les mers de la Chine, l'autre pour aller protéger notre établissement de la Nouvelle-Calédonie. Une frégate fut envoyée aux Antilles où, d'après certains avis, on n'était pas sans inquiétudes, à l'époque de la déclaration de guerre, sur l'esprit de la population noire ; une autre frégate fut dirigée sur le Pacifique ; toutes nos stations navales furent donc renforcées ; le commerce ennemi subit des pertes nombreuses, dans les mers lointaines comme dans les mers rapprochées, aux aliérages
sur les côtes ou dans la Manche, ou bien encore, ce qui fut le cas le plus général, il fut obligé de tenir ses bâtiments renfermés dans les ports neutres; c'est-à-dire que toutes ses opérations furent paralysées.
Cette obligation d'envoyer comme renforts des'navires de guerre sur tous les points du globe résultait de ce fait que les Prussiens avaient un certain nombre de grandes corvettes et d'avisos, aux Antilles, en Chine et en Australie. Dès lors, nous pouvions redouter, s'il se trouvait parmi les commandants de ces corvettes un homme ardent et habile, de voir se renouveler sur le commerce français les déprédations commises par YAlabama sur le commerce des États- Unis pendant la guerre de sécession. Si de pareils faits avaient eu lieu, pour moi qui ai pu apprécier les susceptibilités du commerce français, je sais à quels reproches aurait été exposé le ministre de la marine. Mais toutes les précautions avaient été prises, et la preuve, c'est que nos pêcheries de Terre Neuve et d'Islande ont continué absolument comme en temps de paix, que nos bâtiments de commerce n'ont été inquiétés nulle part et qu'ils ont pu réaliser toutes leurs opérations. Si nous examinons nos diverses croisières, nous verrons qu'une croisière avait été établie dans la mer du Nord; une autre croisière de navires en bois avait été installée, après le départ d Oran de M. le vice-amiral Fourichon, au détroit de Gibraltar; une division s'était portée dans le Levant ; une autre était partie pour le Gabon et allait relever sur les côtes d'Afrique la frégate et les avisos de la station, que j'avais appelés dans l'Atlantique sur les routes que suivent pour leur retour en Europe tous les bâtiments de commerce. Une croisière gardait les détroits des mers de Chine; et des croiseurs isolés, partis de Cherbourg et de Brest, parcouraient la Manche et ses atterrages. Sous ce rapport encore, tous les devoirs du département de la marine, ont été sérieusement ^inplis. En vue d'autres intérêts, lorsque, vers la fin du mois d'août, l'arrivée du personnel permit de faire de nouveaux armements, j'organisai dans la Méditarranée une division composée d'un vaisseau cuirassé, de deux frégates cuirassées et de deux avisos en bois, cette division, commandée par le contre-amiral Didelot, fut envoyée sur les côtes de l'Algérie pour maintenir les Arabes que le départ d'un très-grand nombre de troupes aurait pu, dès cette époque, encourager à la révolte; d'ailleurs, il aurait pu prendre fantaisie au Maroc ou à Tunis de fomenter quelques troubles et même d'y prendre part, et, dans ce cas, l'apparition de la division, soit à Tunis, soit sur les côtes du Maroc, aurait eu son elfet utile.
Je mentionne encore que, sur la "demande du ministre de la guerre le comte de Palikao, la marine ramena d'Algérie, dans le courant d'août, un certain nombre de troupes ; on y avait maintenu des régiments de spahis, et même quelques régiments européens, et on nous demanda de les faire transporter en France; nous pûmes encore satisfaire à cette nouvelle obligation et la remplir en temps opportun.1
Je crois, Messieurs, que j'ai épuisé à peu près tout ce qu'a fait le département de la marine pour le service du pays, soit directement, soit à titre de concours, du commencement du mois de juillet jusqu'au 4 septembre: Cependant je me permettrai de mentionner que le département de la marine reçut en dépôt, dans l'arsenal de Brest, sous la responsabilité du préfet et du ministre, une grande partie des valeurs monétaires de la Banque de France. J'ajouterai qu'après entente avec mon collègue, M. le ministre de la maison de l'empereur, on recueillit aussi à Brest tous les tableaux de valeur du Louvre, les toiles les plus précieuses ; enfin, sur ma proposition au comité de défense, on dirigea sur le même point, mais plus tard, les drapeaux des Invalides. Non-seulement ces dépôts furent faits, à Brest, dans des lieux sûrs, gardés par le préfet maritime, M. le viceamiral Reynaud, avec sa vigilance habituelle, mais je concertai avec le préfet d'autres dispositions en vue de leur conservation future. Brest pouvait être attaqué et pris, d'autant que ces fortifications, comme celles de tous nos ports, sont devenues aujourd'hui insuffisantes et ne sont plus à la hauteur des progrès de l'artillerie; il y aura sous ce rapport, soit dit en passant, de grands travaux à exécuter. Dans cette pensée que Brest pouvait être attaqué et pris, ce qui eût entraîné 1* perle de valeurs immenses, une frégate à vapeur fut tenue prête dans ce port; le commandement en éiail confié à un capitaine sûr, résolu et habile marin. Sur cette frégate on devait embarquer, à un moment donné, les fonds delà Banque, les tableaux et aussi les diamants de la couronne envoyés également à Brest. Ce navire aurait été au besoin, se remiser à Saigon : prenant les routes du large, il aurait échappé à tout ce qui pouvait se passer de dangereux sur nos côtes, et une fois arrivé à Saigon, il était parfaitement en sûreté. Delà, on l'aurait fait revenir en temps utile pour reprendre son précieux chargement. Ces prévisions ne se sont pas réalisées, mais tout était prêt pour leur réalisation.
En dehors des diverses opérations dont j'ai entretenu la Commission, et en examinant les dernières dépêches télégraphiques que j'ai là avec moi (malheureusement le dossier est incomplet, beau-
coup de dépêches étant restées au ministère), on verra qu'avant de quittée le dépailerneiHi j/'avais donné des ordres dans tous les ports pour l'armement do leurs fortiiications Si tout n'a pas été exécuté, du moins l'attention des préfets maritimes avait été éveillée partout sur ce sujet, et mieux que cela dy avait eu-des ouvertures deciï pour commencer de suite les travaux de défense. Voici la dépêche que j'envoyai à la date du Ie1' septembre (vous voyez que c'était bien près du moment ou j'allais quitter le ministère), à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Toulon :
« Réunissez immédiatement le conseil de défense, "et voyez avec « lui. quel est le chiffre des gardes mobiles qu'il vous faut pour une « bo: :se de U ville par terre. Répondez aussitôt décision
« pris use que vous armez de canons la place e ai. »
Je faisais cette question sur les mobiles, pareeque dansée mon là précisément je demandais à M. le ministre de la guerre d'en laisser dans les ports le nombre nécessaire pour leur défense. Le 2 septembre, je signalais ceci à Cherbourg :
a Le comité de défense (dont M. le comte Daru a fait partie avec « moi) a décidé hier que des fonds seraient accordés au génie milice taire de Cherbourg pour la mise en état des redoutes extérieures « et forts de Cherbourg. Je vous auiorise à faire des avances pour « commencer immédiaiernsni les travaux.. Donnez au commandant « du génie les ingénieurs et conducteurs des travaux bydrauiiques « nécessaires pour presser l'exécution de ces travaux. Pressez l'arec meineut de l'enceint?. L'état de siège vous donne le droit de « réquisition pour vous procurer les ouuiers civils nécessaires a « l'exécution des travaux. »
Les ports de guerre n'ont pas été seuls l'objet des préoccupationdu ministre de la marine, j'en v>yai, en effet, la dépêche suivante h M. le commissaire général du lï ivre, le 2 septembre :
« Le comité de néfe-use a vo.é lner des fonds pour la défense du « Havre; le génie militaire va s'en occuper. Quant aux autres niesu « res que vous demandez, je réglerai avec M. Guesnet ce qu'a sera « possible de faire. J'accorde immédiatement les ebaines destin « l'avant port, mais ce n'est pas du côté de la mer que vous serez « attaqué, l'escadre prussienne étant bloquée. »
Le 2 septembre, j'envoyai celte dépêche aux prétels inarbn « Votre qualité décommandant d' l'elai de aiégfl vous dû* Kl fe « droit de forcer les gardes BA&OSiaUX se dentaires à - « usez-en. »
Voilà ee qui se rapporte aux dernier actes dont j"a\ai«. àenluLour
la Commission Maintenant, je n'ai point à entrer dans le détail de tout ce que l'administration de la marine a fait lorsque sa direction ne m'appartenait plus; néanmoins la Commission voudra bien me permettre quelques mots à ce sujet.
Les efforts du département de la marine, après le 4 septembre, pour venir en aide au département de la guerre dans la lutte soutenue contre les armées d'invasion sur les différents points du territoire, ont été considérables Les arsenaux de la marine ont fourni une quantité énorme de matériel, et je ferai remarquer que ce matériel était, en grande partie, étranges à leurs travaux ordinaires, puisqu'on leur a fait fabriquer non-seulement des batteries de campagne, ce qui était une nouveauté dans leur production, mais qu'on leur a encore demandé des harnais pour les chevaux, des sacs pour les troupes, des bidons, des gamelles, etc., etc., etc., toutes choses, je le répète, en dehors de leur fabrication habituelle. Tout ce matériel, cependant, a été livré dans de bonnes conditions avec zèle et empressement. Que la Commission me permette de lui faire remarquer que si nos arsenaux étaient si bien pourvus, si bien organisés, et ont pu, à un moment donné, déployer tant de forces productives, il en revient bien quelque mérite à l'administration qui les avait gérés pendant plus ae trois ans. Ne revient-il pas aussi à cette administration quelque mérite dans l'admirable conduite qu'a tenue tout le personnel de la marine pendant la guerre? ' o arinps,
infanterie, artillerie, marins, qui ont été sous les ordres des généraux Cuanzy, FaidhcTbe, Baurbaki, ont toujours été cités avec éloges ; partout on a remarqué leur esprit de discipline, leur courage, leur dévouement. Eh bien, Messieurs, toutes ces armes venaient de sortir de mes mains, et si je n'avais pas maintenu vigoureusement l'esprit de discipline et louies les bonnes traditions militaires, je ne crois pas qu'elles eussent acquis dans la guerre la belle réputation qu'elles se sont conquise. C'est par ces réflexions que je terminerai ma déposition. Cependant, si la Commission veut me le permettre, je vais lui lire rapidement quelques dépêches qui viendront à l'appui de mes assertions.
m. le comte daru. — Si vous voulez nous les laisser, nous en prendrons connaissance.
m. l'amiral rigaut de genouilly. — Je vous en laisserai une copie, mais je voudrais appeler l'attention de la Commission sur quelques-unes de ces dépêches. Ainsi, tout à l'heure, je parlais de l'état d insuffisance dans lequel sont les défenses des ports. Je rencontra d ui dépêches qui se rapportent à cette défense par les tor-
pilles qui offrent un moyen de protection subsidiaire. Je signalais donc à Cherbourg, le 12 juillet : « Etudiez le placement des torpilles dans les deux passes. »
La seconde était adressée, le 13 juillet, aux directeurs des fonderies de la marine : « Envoyez des torpilles de 1000 k. prêtes; pressez la confection par tous les moyens, de 4500 et de 2000 k.
J'ai indiqué ces dépêches pour suivre l'ordre d'idées relatives à la défense des forts sur laquelle je me suis permis d'appeler l'attention la plus sérieuse des membres de la Commission.
Pour la nomination de M. Bouet-Willaumez, voici ce que je télégraphiai au contre-amiral Dieudonné, à Cherbourg, le 18 juillet :
» M. le vice-amiral Bouet-Willaumez met son pavillon sur la « Surveillante; faites passer le commandant Grivel sur cette frégate, a Faites travailler nuit et jour au changement des plaques de Y Océan, « et signalez-moi quand vous serez prêt à partir pour la Baltique « avec la Surveillante, la Flandre, Y Océan, la Jeanne d'Arc, la Thétis « et le Cassard. »
Vous voyez que la nomination de l'amiral Bouet-Willaumez date bien du 16 juillet, ainsi que je l'ai indiqué précédemment.
On a prétendu dans un journal, et il n'y a pas bien longtemps (à quelle calomnie n'est-on pas en butte quand on est homme politique 1), que les bâtiments de la Baltique étaient partis sans approvisionnements et on a même été jusqu'à dire sans approvisionnements de vivres. Jamais les bâtiments ne partent sans approvisionnements de vivres, et ceux qui sont partis pour la Baltique en avaient pour deux mois et demi. L'amiral Bouet-Willaumez est revenu en France, si je ne me trompe, vers le 20 septembre, et il était parti le 24 juillet. Il avait encore des vivres du départ à son retour. Toutes les précautions habituelles avaient donc été prises, mieux que cela, à la tin d'août, l'amiral me demanda des vivres, parce que certaines denrées ne lui paraissaient pas en assez grande abondance et qu'il craignait d'être forcé d'en acheter. Je donnai l'ordre d'envoyer un transport : d'ailleurs, il avait été passé à Copenhague, un marché pour fournitures de vivres avec un négociant danois, par M. de Champeaux représentant du ministre. Malgré ces précautions surabondantes, on n'en a pas moins avancé dans les journaux que l'amiral Bouet- Willaumez avait été sur le point de manquer de vivres, et j'ai appris avec non moins d'étonnement, il y a quelque temps, que si M. l'amiral iiouet avait été obligé de se rendre à petite vitesse à sa destination, c'est que l'approvisionnement de charbon était insuffisant à bord do ses bâtiments. Je réponds à celte dernière assertion par cette dépê< he
adressée au contre-amiral Dieudonné, commandant en sous-ordre dans l'escadre de la Baltique (dépêche du 18 juillet) :
» Complétez au maximum l'approvisionnement de charbon des » navires destinés à vous Accompagner dans la Baltique. »
Le contre- amiral Dieudonné est un officier qui, lorsqu'il reçoit un ordre l'exécute, et je ne pouvais avoir aucune inquiétude à cet égard . D'ailleurs, l'amiral Bouet-Willaumez lui-même ne serait pas parti de Cherbourg sans s'assurer que les bâtiments de son escadre étaient munis de tous les approvisionnements nécessaires.