‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 26 sur 92 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Los opérations militaires du marécnal JUac-Malion du X? août à la journée de Sedan, d'après sa propre déclaration.

Avec la loyauté qui le caractérise, M. le maréchal Mac-Mahon a constaté lui-même les faits résultant des témoignages que cous avons reproduits. Il a reconnu l'initiative qu'il avait eue, l'indépendance absolue que lui avait laissée l'Empereur; il a établi que, contrairement aux calomnies si perfidement répandues, ni la présence ni les bagages de l'Empereur n'avaient causé ces embarras que l'on s'est plu à imaginer.

Tout commentaire est d'ailleur inutile en présence d'un récit si simple, si vrai et si complet ; nous laissons donc la parole à l'illustre maréchal.

M. LE VICE-PRÉSIDENT COMTE DARU. — NOUS SOIÏimeS Obligés,

Monsieur le Maréchal, de revenir sur un passé pénible pour tout le monde : mais vous comprenez que les malheurs de Sedan se lient à la Révolution du 4 septembre, et qu'il est impossible de ne pas faire porter notre enquête sur cette terrible journée.

Je vous prie de remonter dans votre déposition jusqu'au moment où un conseil de guerre a été tenu au camp de Châlons, peu aprèa votre arrivée. A ce conseil assistaient l'Empereur, le prince Napoléon, vous, le général Trochu, le général Scbmitz et le colonel Bertliaut.

Je vous demande de nous dire quelles résolutions y ont arrêtées?

m. le maréchal mac-maiion. — Je suis arrivé au camp de Châlons le malin même du jour où a eu lieu la réunion dont vous parlez, le 17 août. En arrivant au quartier général (il était cinq heures environ), je rencontrai le prince Napoléon qui causait avec le général Lebrun. 11 me fit connaître les événements qui s'étaient passés aux environs de Metz, notamment la bataille de Borny. Le Prince avait l'air préoccupé,

j'entie dans des détails qui ne vous paraîtront peut-être pas opportuns...

m. le vice-président. — Dites à la Commission tout ce que vous savez, avec votre loyauté ordinaire ; nous vous écoutons avec le plus grand intérêt.

m. le maréchal mac-mahon. Le prince Napoléon paraissait inquiet: il disait qu'il serait possible que l'Empereur fût obligé d'abdiquer.

Après quelques minutes d'entretien, j'entrai au quartier général, afin de donner des ordres pour l'établissement des troupes qui allaient arriver.

Vers 8 heures, je fus appelé par l'Empereur. Je le trouvai devant le pavillon impérial. Dans ce moment, il causait avec le prince Napoléon et le général Trochu. Près d'eux se trouvaient le général Schmitz et le colonel Berthaut.

Le prince Napoléon exprimait à l'Empereur ses inquiétudes sur un mouvement révolutionnaire qu'il croyait près d'éclater à Paris. Il dit à l'Empereur que, selon lui, il n'y avait que le général Trochu qui, par ses antécédents, fût en mesure d'arrêter ce mouvement, et qu'il devrait être nommé gouverneur de Paris.

Le général Trochu paraissait partager l'opinion du prince. Il exposa à l'Empereur qu'il avait eu tort de ne pas avoir en lui confiance entière. Il l'assura de son dévouement, lui promettant que s'il était envoyé à Paris comme gouverneur, il agirait de manière à lui en donner des preuves certaines.

L'Empereur, qui parut étonné de cette proposition, ne répondit pas d'abord. Sous un prétexte que je ne me rappelle pas, il rentra dans son cabinet en me faisant signe de l'y suivre. Là, il me demanda si je connaissais le général Trochu, s'il pouvait avoir en lui confiance entière. Je lui répondis que je connaissais le général depuis de longues années, que c'était un homme d'honneur, un ; homme de cœur et qu'il pouvait compter entièrement sur l'engagement qu'il prenait. C'était ma conviction intime.

Les officiers que j'ai cités plus haut entrèrent bientôt après. Il fu^

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décidé alors que je prendrais le commandement de l'armée de Ciblons et qu'atin de mettre de l'unité dans les opérations militaires, il n'y aurait, pour les différentes armées, qu'un seul commandant en chef, le maréchal Bazaine. 11 fut décidé en outre que le général Trochu serait nommé gouverneur de Paris, ayant le commandement des troupes de la place. Le général Trochu accepta cette mission, mettant toutefois pour condition que les 18 bataillons de garde mobile, alors au camp de Châlons, seraient immédiatement dirigés sur Paris.

L'empereur fit d'abord quelques objections. Il voyait de l'inconvénient à renvoyer dans la capitale ces troupes peu disciplinées. Parle fait, quelques jours avant, ces bataillons avaient fait, m'a-t on dit, une manifestation fâcheuse en présence du maréchal Canrohert. Quelques-uns même auraient crié : « Vive la République! »

Sur les observations du général Trochu, l'empereur admit l'envoi de ces troupes à Paris, sauf trois bataillons, ceux de Belleville, de Montmartre et je crois de Ménilmontani, qu'il aurait désiré voir diriger sur les places fortes de Lille, Maubeuge et Verdun.

Le général Trochu persista dans sa demande et invita le colonel Berdiaud, qui commandait ce corps de mobiles, a donner son opinion sur l'esprit qui l'animait. Le colonel assura qu'on pouvait, sans inconvénient, l'envoyer à Paris. Il croyait pouvoir répondre de tout. L'empereur voyant que le général Trochu paraissait faire de cet envoi une condition sine qua non, consentit à cette mesure.

Le général Trochu partit le même juur sur les onze heures.

Les bataillons se mirent en route le lendemain dans la journée.

Dans cette conversation, l'empereur ou le prince Napoléon, je ne me rappelle pas précisément lequel des deux, exposa la situation équivoque dans laquelle se trouvait l'empereur. Il ne commandait plus l'armée, et d'un autre côté, éloigné de Paris et de ses ministres, il ne pouvait diriger les affaires de l'État. Ce fut probablement alors que l'empereur se décida à revenir à Paris de sa personne.

Le lendemain, 18, il me prévint qu'il partirait le 19 pour rentrer dans la capitale. Mais sur les observations de l'impératrice et peutêtre du ministre de la guerre, il modifia ce projet, et, on définitive, resta à l'armée.

M. LE vi<:i:-!'ui<:siiu-:NT. — Il fut question dans ce moment d'un plan général à adopter?

M. LE MAI'.KCIIAL MAOMAHON. — Je no pense pfiS <pi 'il 6Q ait

été question en ce moment. Je crois me rappeler que, dam son cours ii l'Assemblée nationale, le général Trochu fait remonter

Conseil la décision prise de diriger sur Paris l'armée de Châlons. Je pense que les souvenirs du général sont inexacts. En effet, au moment où le général Trochu a quitté Châlons, on ne connaissait pas la bataille de Gravelotte et l'on supposait que le maréchal Bazaine était en marche sur Verdun.

Ce ne fut que sur les huit heures du soir que l'empereur reçut une dépêche télégraphique du maréchal, datée du 16 au soir, lui faisantconnaître qu'une grande bataille avait été livrée à Gravelotte, qu'il était resté maître de la position, mais qu'il était obligé ds se ravitailler à Metz avant de continuer son mouvement vers l'ouest.

Après le départ du général Trochu, vers les deux heures environ* et après avoir reçu la lettre de service qui me donnait le comman dément des troupes de Châlons, sous les ordres du maréchal Bazaine, je me rendis chez l'empereur pour l'entretenir des relations de service qui devaient exister entre l'empereur et le chef de l'armée. L'empereur me répéta ce qu'il m'avait déjà dit le matin, qu'il ne s'occuperait nullement de la direction des opérations et que je n'aurais qu'à correspondre avec le général en chef, le maréchal Bazaine, et avec le ministre de la guerre. Je dois dire ici, car il faut rendre justice à tous, que dans tous le cours des opérations, jamais l'empereur ne s'est opposé aux mouvements par moi ordonnés, et que ces opérations ont toujours été commandées par moi et non par lui.

A Reims et au Chêne-Populeux, l'empereur était d'avis de reporter l'armée sur Paris : c'est moi seul qui ai prescrit le mouvement dans la direction de Metz.

m. le président. — Je vous demande pardon si j'insiste. Dans une déposition que nous avons entendue, et qui n'est pas celle du général Trochu, nous avons recueilli ceci : les conseils et le langage du général Trochu auraient fini par convaincre l'empereur de la nécessité de replier l'armée de Châlons sur Paris et de ne pas l'envoyer au secours du maréchal Bazaine.

m. le maréchal MAC-MAiioN. — Je reste convaincu, ainsi que je l'ai dit précédemment, qu'avant le départ du général Trochu, il n'avait pas été question du mouvement de l'armée de Châlons sur Paris. Je me rappelle très bien que, dans la soirée, j'envoyai un de mes aides-de-camp, le lieutenant-colonel Broyé, au maréchal Bazaine, pour lui faire connaître la force et la position de l'armée de Châlons, et lui demander ses instructions. Le lieutenant-colonel Broyé partit par le chemin de fer, à quatre heures de l'après midi, pour Verdun. Ce ne fut que dans la nuit, qu'ayant eu connaissance

de la dépêche télégraphique citée plus hauf j'envoyai à mon uidede-camp l'ordre de me rejoindre.

Ce même jour, 17 août, en sortant de chez l'empereur, vers les trois heures, j'envoyai au maréchal Bazaiue une dépêche télégraphique pour l'informer que l'empereur m'avait donné le commandement de l'armée de Châlons, en me mettant sous ses ordres directs. Je lui demandais, en même temps, ses instructions sur les opérations à exécuter.

Le 19, au matin, je n'avais pas reçu de réponse. Je savais que l'avant-garde du prince royal de Prusse était près de Yitry-le-Françt je pensais, par suite, qu'il y avait lieu de prendre une décision. Je ne pouvais rester au camp de Chàlons, établi dan? une plaine immense, peu favorable à la défense contre des forces supérieures. Je résolus alors de prendre une autre position. Celle qui me parut le plus favorable fut celle de Reims, d'où j'étais à même de me porter soit sur Paris, soit vers Test. J'en rendis compte au ministre de la guerre, qui approuva cette disposition dont j'informai également le maréchal Bazaine.

Le 19, dans la soirée, je reçus du maréchal la réponse à la dépèche que je lui avais adressée. Elle était conçue dans ce sens :

« Je suis trop éloigné du centre de vos opérations pour vous a indiquer les mouvements à exécuter. Je vous laisse libre d'agir « comme vous l'entendrez. »

Par suite, je me considérai comme libre de mes mouvements, mais le ministre de la guerre, dans une dépêche du même jour, m'indiquait comme objectif de rejoindre le maréchal.

J'étais, je l'avoue, assez indécis. Abandonner le maréchal Bazaine, que je croyais voir arriver d'un moment à l'autre sur la Meuse, me causait un véritable déchirement ; mais, d'un autre côté, il me semblait urgent de couvrir Paris et de conserver à la France la seule armée qu'elle eût encore disponible. J'envoyai alors au maréchal Bazaine la dépêche suivante :

« Camp de Chalons, 19 août 1870. Si, comme je le crois, vous « êtes forcé de battre en retraite très-prochainement, je ne sais à la q distance où je suis de vous, comment vous venir en aide san « découvrir Paris. Si vous en jugez autrement, faites le moi savoir. »

Le lendemain, 20, j'adressai au ministre de la guerre le télégramme ci-après :

« Les renseignements parvenus semblent indiquer (pie les armées « ennemies sont placées de manière à intercepter à Ha/aine les a roules de Briey, de Verdun et de Sainl-Mihiel. Ne sachant pas la

<r direction qu'il peut prendre, bien que je sois dès demain prêt à « marcher, je pense que je resterai en position jusqu'à connaissance « de la direction prise par Bazaine, soit au nord, soit au sud. »

Le 21, toute l'armée vint prendre position près de Reims, couverte par le canal de la Marne à l'Aisne.

Cette marche fut pénible : beaucoup d'hommes appartenant aux régiments de marche et à la marine restaient en arrière : je crus devoir visiter les camps, et je ne rentrai à mon quartier-général, établi auprès de celui de l'empereur, à Courcelles, que sur les sept heures environ.

En arrivant, on m'apprit que l'empereur m'avait fait demander depuis plusieurs heures. Je me rendis aussitôt au quartier impérial où je rencontrai M. de Saint-Paul, ancien directeur au ministère de l'intérieur, très-lié avec M. Rouher. Il me prévint que M. Rouher était chez l'empereur et qu'il insistait beaucoup pour que l'armée se portât au secours du maréchal Bazaine. J'entrai, mais j'étais alors bien décidé à marcher sur Paris.

En présence de l'empereur, M. Rouher m'exposa que rien n'exigeait que l'armée se portât sur Paris, que cet abandon de Bazaine serait des plus fâcheux, aurait à Paris les plus graves inconvénients, et, qu'en définitive, le conseil des ministres et l'impératrice étaient d'avis que je me portasse au secours de Bazaine.

J'exposai à mon tour, à M. Rouher, que je ne me croyais pas en état de risquer de me trouver au milieu des armées prussiennes; que d'ap-ès les renseignements qui m'étaient parvenus la veille au'soir je devais supposer le maréchal Bazaine entouré à Metz par une armée de 200,000 hommes; qu'en avant de Metz, dans la direction de Verdun, se trouvait l'armée du prince de Saxe, estimée à 80 000 hommes; enfin, que le prince royal de Prusse arrivait près de Vitryle-Français à latéte de 150,000 hommes : qu'en me portant vers l'est, je pouvais me trouver dans la position la plus difficile et éprouver un desastre que je voulais éviter. J'ajoutai que l'armée de Bazaine pouvant être battue, il était de la plus haute importance de conserver à la France l'armée de Ghâlons qui, bien que composée en partie de régiments de marche, avait néanmoins assez d'anciens cadres pour servir à reorganiser une armée de 250,000 à 300,000 hommes.

Je concluais en disant que je me dirigerais positivement le surlendemain, 20, sur Paris, à moins de recevoir, dans l'intervalle, les instructions que j'avais demandées au maréchal Bazaine.

L'Empereur ne fit aucune objection ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, il me laissait libre d'agir comme je le jugeais convenable.

M. Roulier, voyant mes idées'.de marcher sur Paris bien arrêtées, ajouta alors :

« Puisqu'il en est ainsi, je vais repartir pour Paris. Il serait utile « que Votre Majesté fit un manifeste, expliquant ce mouvement. »

Il écrivit alors lui-même une proclamation qui se trouve insérée dans les papiers de la correspondance de la Famille impériale.

M. Rouher m'engagea également à répondre publiquement à cette proclamation de l'Empereur qui me remettait le commandement de l'armée de Châlons. Je lui indiquai mes idées à ce sujet, et il rédigea lui-même une note en conséquence.

Dans la nuit, M. Rouher partit pour Paris avec l'intention de faire publier ces deux proclamations, dès qu'il saurait que je serais en route pour la capitale.

Le lendemain, 22, je donnai des instructions pour faire diriger l'armée sur Paris par différentes routes, ce qui devait permettre d'y arriver d'une manière facile.

Les ordres de mouvement pour cette direction allaient être lancés, lorsque, vers les h heures, je reçus du maréchal Bazaine, par l'entremise de l'Empereur, la dépêche suivante qui avait passé par Paris.

« Ban Saint-Martin, 19 août 1870. Le maréchal Bazaine à S. M. l'Empereur, au camp de Châlons.

« L'armée s'est battue hier toute la journée sur les positions de a Saint-Privat et de Bozérieulles et les a conservées. Les 4e et 6e corps « seulement ont fait, vers 9 heures du soir, un changement de front « l'aile dr oite en arrière, pour parer un mouvement tournant par la « droite que les masses ennemies tentaient d'opérer à l'aide del'obs « curité. Ce matin, j'ai fait descendre de leurs positions les 2e et 3" « corps, et l'armée est de nouveau groupée sur la rive gauche de la a Moselle, de Longeville au Sansonnet, formant une ligne courbe « passant par le haut du banc Saint-Martin, derrière les forts de « Saint- Quentin et de Plappeville. Les troupes sont tatiguées de ces « combats incessants qui ne leur permettent pas les soins matériels, c et il est indispensable de les laisser reposer deux ou trois jours. Le a roi de Prusse était ce matin avec M. de Moltkeà Rezonville, et tout a indique que l'armée prussienne va tûter la place de Metz. Je « compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre enc suite par Montmédy sur la oute de Sainte-Ménéhould et CM- « Ions, si elle n'est pas fortement occupée. Dans ce cas, je continuent rai sur Sedan et même Mézières pour gagner Châlons... »

C'est cette dépêche qui me tit penser que le maréchal Bazaine allait se mettre en route et que je le trouverais aux environs do

Montmédy. Par suite, je donnai les ordres nécessaires pour partir le lendemain dans la direction de l'Est.

C'est cette dépêche du maréchal Bazaine, je le répète, qui seule modifia mes projets et me détermina à me diriger sur Metz, non pas en prenant la route de Verdun, que je savais interceptée par les troupes du prince royal de Saxe, mais plus au nord par Stenay.

J'envoyai alors au maréchal Bazaine la dépêche suivante :

« Reçu votre dépêche du 19. Je suis à Reims, je marche dans la « direction de Montmédy. Je serai après-demain sur l'Aisne, d'où « j'opérerai, suivant les circonstances, pour venir à votre secours. »

Plus tard, l'Empereur reçut du ministre de la Guerre la dépêche suivante :

a Paris, 22 août, 1 heure soir.

« Le sentiment unanime du Conseil, en l'absence de nouvelles du « maréchal Bazaine est plus énergique que jamais. Ni décret, nilet- « tre, ni proclamation ne doit être publié. Un aide-de-camp du mi- « nistre de la Guerre part pour Reims avec toutes les instructions « nécessaires. Ne pas secourir Bazaine aurait à Paris les plus graves « conséquences. En présence de ce désastre, il faudrait craindre que « la capitale ne se défendît pas. Votre dépêche à l'Impératrice nous ot donne la conviction que notre opinion est partagée. Paris serai «t même de se défendre contre l'armée du Prince Royal de Prusse « les travaux sont poussés très-promptement : une armée nouvelle « se forme à Paris. Nous attendons une réponse par le télégraphe. »

L'Empereur ne me communiqua pas cette dépêche. Il m'en indiqua le sens à titre de renseignement.

Je me mis en route, le 23, dans la direction de l'Est.

On a reproché au commandant de l'armée de Ghàlons de n'être pas allé assez vite, de n'avoir pas gagné Metz assez promptement, et d'avoir été en partie cause des événements malheureux qui sont survenus.

Voici ce qui s'est passé en réalité.

L'armée se mit en route le 23 août au matin. Les ordres furent donnés de façon à faire exécuter les mouvements aussi rapidement que le permettait la composition des troupes de cette armée.

Ordre précis avait été donné pour qu'en partant de Reims les hommes emportassent avec eux h jours de vivres. J'avais vérifié moimême l'exécution de cet ordre dans deux corps d'armée et je pensais qu'il en était de même dans les autres. Mais, dès la première journée,

c'est-à-dire le 23 au soir, deux généraux commandants de corps d'ar mée, les généraux Ducrot et Lebrun, vinrent me prévenir d'un fait auquel j'étais loin de m'attendre ; c'est que leur soldats manquaient déjà de vivres pour la journée du lendemain.

Cette non-exécution de l'ordre précis que j'avais donné tenait à 'a mauvaise organisation de l'administration, Elle ne peut s'excuser que par ce motif que la plupart des intendants de corps d'armée et de division n'avaient rejoint les troupes à Reims que le 22 au soir.

Je sentais très-bien le grave inconvénient de perdre un jour de marche dans les circonstances où nous nous trouvions placés, mais comme, en définitive, le pays que j'avais à traverser ne présentait pas les ressources suffisantes pour faire vivre une armée et que j'étais très-près du chemin de fer, je crus préférable de me rejeter à l'Ouest pour me ravitailler.

Je reportai une partie de l'armée sur Réthel. Je repris alors la marche vers Stenay, et j'arrivai le 22 au Chêne- Populeux.

Là, je fus informé que les corps de ma droite, commandés par les généraux Douai et de Failly, avaient été attaqués par des troupes de cavalerie du Prince Royal de Prusse et que le prince de Saxe avait quitté les environs de Verdun pour marcher sur Ruzancy.

D'un autre côté, j'appris par M. de Montaignac, de Sedan, lequel a montré dans cette campagne le plus grand dévouement à nous tenir au courant de ce qui se passait, que deux jours auparavant, le maréchal Bazaine n'avait pas quitté Metz et que, par suite, il ne pouvait pas encore être à Montmédy.

Dans cet état de choses, je donnai l'ordre à l'armée de se replier sur Mézières. Les bagages et la réserve d'artillerie de quelques corps commencèrent leur mouvement dans la nuit et arrivèrent à Mézières le lendemain, dans la journée.

J'informai le ministre de cette marche vers l'Ouest par ladépôcht suivante :

« Les lre et 2e armées allemandes, plus de 200,000 hommes, blo- « quent Metz, principalement sur la rive gauche ; une force évaluée « à 50,000 hommes, serait établie sur la rive droite de la Meuse pour « gêner ma marche vers Metz. Des renseignements annoncent quo a l'armée du Prince Royal de Prusse se dirige aujourd'hui sur les « Ardennes avec 150,001) hommes ; elle serait déjà à Ardeuil. Je suis a au Chêne avec un peu plus de 1 1)0,000 hommes. Depuis le 19, je « n'ai aucune nouvelle de Ha/aine ; si je nie porte à sa remontre, je a serai attaqué de front par une partie des l" et 2* armées qui, i la

« faveur des bois, peuvent dérober une force supérieure à lamienne; « en même temps, je serai attaqué par l'armée du Prince Royal de « Prusse, me coupant toute ligne de retraite. Je me rapproche demain « de Mézières d'où je continuerai ma retraite, selon les événements, « vers l'Ouest. »

Je dois vous expliquer maintenant les motifs qui me firent donner contrordre et continuer le mouvement sur Montmédy.

Vers les 1 heure du matin, je reçus du ministre de la Guerre une réponse ainsi coDçue :

«Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans Paris, et « vous serez attaqué vous-même par toutes les forces de l'ennemi. « Contre le dehors Paris se gardera. Les fortifications sont terminées. « Il me parait urgent que vous puissiez parvenir rapidement jusqu'à « Bazaine. Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui est à Chùlons, « mais un des princes, frère du roi de Prusse, avec une avant-garde « et des forces considérables de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce « matin deux renseignements qui indiquent que le prince royal de et Prusse, sentant le danger auquel votre marche tournante expose « son armée et l'armée qui bloque Bazaine, aurait changé de direc- « tion et marcherait vers le nord. Vous avez au moins trente-six « heures d'avance sur lui, peut-être quarante-huit. Vous n'avez « devant vous qu'une partie des forces qui bloquent Metz, et qui, « vous voyant vous retirer de Cliâlons sur Reims, s'étaient étendues a vers l'Argonne. Votre mouvement sur Reims les avait trompées, « comme le prince royal de Prusse. Ici tout le monde a senti la « nécessité de dégager Bazaine et l'anxiété avec laquelle on vous « suit est extrême. »

Croyant devoir céder aux observations si nettement exprimées par le ministre de la guerre, et espérant que le gros de l'armée du prince royal de Prusse n'était pas encore assez rapproché de moi pour m'empêcher de rejoindre le maréchal Bazaine, qui pouvait, en définitive, être en marche pour me rejoindre, je pris la résolution de marcher sur Montmédy.

Avant le départ, l'empereur m'envoya un de ses aides-de-camp, le prince de laMoskowa, pour me faire observer que le mouvement sur Montmédy était bien dangereux, qu'il vaudrait peut-être mieux reprendre le projet de la veille, la marche sur Mézières. Je lui répondis que j'avais pesé les motifs pour et contre et que je persistais dans la résolution que j'avais prise.

J'envoyai trois agents dévoués au maréchal Bazaine pour le prévenir que je marchais à sa rencontre.

Je cédai donc ainsi aux instances du ministre de la guerre qui, d'ailleurs, me dit dans une autre dépêche :

« Au nom du Conseil des ministres et du conseil privé, je vous « demande de porter secours à Bazaine en profitant de trente heures « d'avance que vous avez surle prince royal de Prusse. Je fais porter « le corps de Vinoy sur Reims. »

L'ordre de se reporter sur Montmédy fut donné alors que certains corps d'armée avaient déjà mis, comme nous l'avons dit précédemment, leurs bagages en route pour Mézières. Ce fut une nouvelle cause de retard. Le lendemain matin, lorsque l'armée reprit la direction de Stenay, les routes se trouvèrent encombrées de bagages et le mouvement de la marche se trouva fort ralenti. Il en résultat que trois corps d'armée n'atteignirent pas dans la journée les points qui leur avaient été assignés.

Le 28, dans la soirée, je fus informé que Stenay était occupé par un corps Saxon de 15,000 hommes qui avait coupé le pont sur la ]Meuse.

Gomme je n'avais pas d'équipage de pont à ma disposition, je dus rabattre toute l'armée à gauche sur Mouzon et Rémilly pour y passer la rivière. Ce mouvement, qui forcément encombra les routes, produisit un nouveau retard.

En réalité, les contrordres qui furent donnés à Béthiniville et au Chêne-Populeux nous firent perdre deux jours, et ces deux journées perdues permirent a l'armée prussienne de nous atteindre.

M. le vice président. — Est-il vrai que les étapes faites par vos troupes pendant cette marche n'aient été, en moyenne, -que de quatre heues ?

m. le maréchal MAC-MAiioN. — Il est possible, sans que je m'en rende bien exactement compte actuellement, que la moyenne des étapes n'ait été que de quatre lieues. Dans tous les cas, si le fait est exact, il proviendrait de l'encombrement des routes, résultat de* contre-ordres donnés les deux jours où le quartier-général fut établi au Clièue-Populeux et à Stonne.

M, lk vick-i'késident. — A quoi attribuez- vous 088 retards? Est- 1 1 a l'encombrement des routes par les bagages ou a la nature des troupes que vous commandiez et qui se composaient de jeunes soldats, peu habitués à la fatigue?

M, LE MARÉCHAL MAC-MAH09T. — L'encombrement des routes [Kir les bagages à été, en effet, une cause de retard. Mais on peufl remarquer également que le corps d'armée commandé par le général Lebrun, était composé <'n grande partie de régiments do marche

dans lesquels presque tous les hommes étaient des jeunes gens et n'avaient jamais été exercés à la vie militaire, et des marins très braves, très énergiques, mais peu habitués à la marche. Aussi dans ce corps d'armée il restait beaucoup d'hommes en arrière.

De plus, je pourrais faire observer qu'habituellement lorsqu'une armée se porte en avant, elle a sa base assurée et peut, par conséquent, laisser ses bagages en arrière. Or, il n'en était pas ainsi pour l'armée de Chàlons qui, dès son second jour de marche, était memenacée sur son flanc droit et pouvait être tournée en arrière par la nombreuse cavalerie ennemie qui débouchait dans les plaines de la Champagne. Les bagages étaient donc obligés de suivre les troupes et d'en recevoir une protection suffisante.

Ces conditions peu ordinaires pour les bagages, d'un côté, et le peu d'habitude de la marche pour une partie de nos soldats, de l'autre, ont retardé notre mouvement.

Quelques personnes ont prétendu que c'étaient les bagages des officiers, et surtout ceux de l'état-major qui avaient retardé la marche de l'armée. Je déclare que le fait est inexact, que les bagages des officiers de toutes armes étaient, dans cette partie de la campagne, bien au-dessous de ce que les règlements attribuaient. J'avais le droit d'exiger qu'il en fût ainsi, puisque je n'avais pour mes aides-de-camp et pour moi que deux petites voitures à un cheval.

Les bagages des officiers prussiens étaient bien plus considérables que les nôtres.

En réalité, ce qui encombrait les routes, c'étaient surtout les nombreuses voitures dites du train auxiliaire, qui portaient les vivres pour les hommes et pour les chevaux. Ces voitures étaient plus nombreuses que celles des corps d'armée prussiens, et cela s'explique facilement par la double raison que les troupes ennemies vivaient sur les villages où elles étaient cantonnées, et que leurs voitures de bagages ou de vivres pouvaient rester en arrière sans inconvénient.

m. le vice-président. — N'avez-vous pas aussi eu beaucoup de pluies?

m. le maréchal mac-maiion. — Les pluies ont pu ralentir la marche, surtout pendant les deux jours qui ont précédé la bataille de Beaumont.

M. le vice- président. — Les troupes avaient donné à Reims des marques d'indiscipline ; des fourgons d'officiers avaient été pillés;

l'armée qu'on avait mise entre vos mains n'était pas toute entière composée de bons éléments.

m. le maréchal MAc-MAiiON. — Dans la retraite sur ChaUons, il y eut àkvvérité quelques actes d'indiscipline de la part des soldats venant d'anciens corps de punition, mais ces actes n'eurent pas le degré de gravité que vous paraissez leur attribuer. Par contre, ce qui est incontestable, c'est que nos troupes ont montré toujours en présence de l'ennemi, une bravoure remarquable.

Pour vous en donner un exemple, permettez moi de vous citer l'affaire de Wissembourg où la division du général Douai (Abel) à déployé une vigueur au-dessus de tout éloge.

En quittant llaguenau, le général Douai devait porter sa division sur les hauteurs qui dominent Wissembourg, sa droite occupant le col du Pigeonnier, sa gauche se ralliant avec la division Ducrot, dont le quartier général était établi près de la crête des Vosges, à Lembach. Faute de moyens de transport, cette division qui n'avait reçu son artillerie, son ambulance et ses voitures de campagne que le 2 au soir, arriva assez tard dans la soirée du 3, à Wissembourg, et, au lieu de se porter sur les hauteurs indiquées, resta dans la ville et dans les environs.

Cette division n'avait pas encore rallié à elle deux bataillons détachés précédemment à Seltz : elle avait envoyé à gauche, au col de Pfaffenschlick, un régiment pour la relier au général Ducrot. En réalité, le général Douai ne disposait, le 4 aoùl, que de 8 bataillons, 6 escadrons de cavalerie légère et 2 batteries d'artillerie. 11 établit un bataillon daDs la ville, un autre dans la gare, et plaça en arrière, sur les hauteurs du Geisberg, les 6 bataillons qui lui restaient, ainsi que son artillerie et sa cavalerie.

Le 3, à la nuit, le général Douai m'avait informé des dispositions qu'il avait prises, me demandant de laisser le lendemain une partie de ses troupes à Wissembourg; il pensait pouvoir tirer facilement de cette ville les vivres qui lui manqueraient bientôt dans les villages peu importants près desquels ses régiments seraient établis, sur la chaîne des Vosges. Le général m'avait, en outre, l'ait connaître en môme temps que les reconnaissances envoyées par lui au-delà de la frontière n'avaient pas aperçu L'ennemi.

Je lui répondis que, le lendemain matin i août, je me rendrais à Wissembourg et déciderais alors si celte ville resterait occupée. Le 'i au matin, les reconnaissances de cavalerie étaient revenues

sans avoir renconté l'ennemi, lorsque, vers les huit heures, uu corps

bavarois débouché sur les hauteurs qui dominent la ville au nord el

y établit immédiatement ses batteries. Après un premier feu, les Bavarois cherchèrent à entrer dans Wissembourg de vive force : ils furent repoussés tout d'abord, mais la porte nord de la ville, qui n'est pas fortifiée, ayant été enfoncée par les projectiles, les Bavarois se précipitèrent dans la place. Il s'engagea un combat des plus violents dans les rues, que défendait un bataillon du 74e.

Pendant ce temps, un corps d'armée prussien attaqua par l'est la gare et le Geisberg, et put faire pénétrer un détachement dans la ville par la porte sud. Le bataillon du 74e, après une vive résistance fut fait prisonnier. Les sept autres bataillons, luttant à la gare et sur le Geisberg, ne cessèrent pas de se défendre, et quoiqu'ils fussent entourés de trois côtés, combattirent avec la plus grande vigueur. Bien que l'ennemi eût déployé plus de 60,000 homme contre nous, nos 8,500 combattants lui tinrent tête pendant plusieurs heures. Ce ne fut que lorsqu'elle se vit tout à fait menacée sur ses derrières que cette division battit en retraite et rejoignit le général Ducrot par le col de Pfaffenschlick.

Ces troupes ne laissèrent entre les mains des Allemands qu'une seule pièce de canon, et encore était-elle renversée et n'avait-elle pas pu être traînée, faute de chevaux.

L'ennemi essuya des pertes considérables. Si les rapports sont exacts, elles s'élèveraient à un nombre plus fort que celui des combattants français.

La division Douai, qui se signala si énergiquement, se composait de 3 bataillons du 74e, trois du Ie' tirailleurs algériens, et deux du 50e de ligne.

Avec la cavalerie et l'artillerie, elle atteignait un effectif de 8,500 hommes qui tinrent tête pendant plusieurs heures à plus de 60,000 hommes.

Je ne pense pas qu'à aucune époque une troupe d'infanterie ait combattu avec plus de vaillance.

Une compagnie de tirailleurs algériens resta sans cartouches et n'en continua pas moins sa retraite en bon ordre.

Plusieurs lois, pendant la lutte, les Allemands, repliant leurs tirailleurs, firent avancer des masses nombreuses contre nos soldats dans la pensée qu'ils allaient se rendre, tant ils étaient peu nombreux! Loin de répondre à leur attente, nos soldats firent contre eux un feu violent qui explique les pertes que ce combat leur fit éprouver.

m. le vice -président. — Vous devez être bien fier de raconter un tel fait d'armes, et la Commission éprouve à l'entendre une joie patriotique.

m. le MJJLÉCHAL MAC-MAiiON. — Les troupes montrèrent à Fnrschwiller la même énergie. La bataille commença vers 7 heures du matin par la droite des Prussiens, qui fut repoussée. L'ennemi attaqua ensuite notre centre du côté de Wœrth, mais il ne fit d'abord aucun progrès. Il établit alors en batterie, sur les hauteurs de Gunstett, un nombre de pièces si considérable qu'il nous fit éprouver des pertes sensibles, ce qui nous obligea à rester sur la défensive.

La lutte se soutint avec des chances diverses jusque vers trois heures de l'après-midi, mais l'ennemi ne faisait aucun progrès. C'est alors qu'un corps d'armée considérable parvint à tourner notre droite, malgré les efforts de la division Lartigueetde la brigade de cuirassiers de la division Duhesme. Cette brigade chargea, mais en vain, avec la plus grande vigueur, les lignes ennemies.

Vers 5 heures, je fus obligé de donner l'ordre de battre en retraite, dans la crainte d'être coupé de nos communications avec le reste de l'armée. Dans cette journée, les 35,000 hommes que j'avais sous mes ordres eurent à combattre 140,000 Allemands, et l'on doit dire que jusqu'à la fin ils ont soutenu la réputation de leurs devanciers.

L'armée se dirigea sur Saverne; les premières troupes y arrivèrent le lendemain matin, 7 août, sur les 8 heures, les autres vers midi.

Par suite de la longueur de la marche (deux étapes) faites après une bataille qui avait duré toute la journée et sans que les hommes eussent pu manger la soupe, il resta un certain nombre de soldats en arrière.

Presque tous cependant furent ralliés par l'arrière-garde.

A partir de Saverne, nous eûmes toujours du mauvais temps. Beaucoup d'hommes, ayant perdu leurs sacs, n'avaient plus ce qu'il fallait pour faire la soupe. Ils mangeaient mal et, par suite, un certain nombre restait en arrière. Ce fait, en réalité, avait peu d'inconvénients, puisque ils trouvaient les gares de la ligne du chemin de fer, que nous suivions à peu de distance, et, de là, étaient dirigés sur le camp de Chalons où je les retrouvai plus tard.

Arrivé à Lunéville, j'appris que l'avant garde du prince de Prusse était près de Nancy. Cette ville ne présentant que des positions défectueuses pour la défense, je crus devoir appuyer vers Bayon pour gagner Neufehàleau, puis Chalons par le cliemin de fer.

En arrivant au camp de Chalons, j'y trouvai le 1> corps d'armée, composé en grande partie de régiments de marche et d'uni' division de marins, amsi que je l'ai déjà dit. Les premiers étaient formés de jeunes gens non habitués à marcher et n'ayant pas encore fait usage

du fusil Ghassepot : la division de marins était composée d'hommes très-vigoureux, très énergiques, mais, comme les autres, sans aucune habitude de la marche.

Je fus bientôt rejoint au camp par les 5e et 7e corps d'armée.

Depuis son départ de Bitche, le 5e corps avait fait de longues étapes, sans pouvoir se reposer. Il était fatigué.

Le 7e corps avait eu une de ses divisions engagées à Frœschwiller et cette division avait éprouvé des pertes sensibles.

On pourrait peut-être conclure de tout ce que je viens de vous dire que l'armée de Ghâlons, au moment où elle se mit en route pour se porter vers l'Est, était dans de moins bonnes conditions que si elle avait pu être réunie avant les opérations que nous venons de rapporter.

Je vais reprendre, si vous mêle permettez, le récit des actions de l'armée de Châlons au point où je les ai laissées, c'est-à-dire au moment où le quartier-général était à Raucourt, le 29 août, et où les troupes devaient se tenir prêtes à marcher le lendemain sur Remilly et Mouzon pour y passer la Meuse.

L'officier que j'avais envoyé au général de Failly pour luidire de quitter la route de Slenay et de se porter sur Mouzon, fut pris parles Prussiens. Ne le voyant pas revenir et ne recevant pas de nouvelles du général de Failly, je tis partir un second officier. Ce contre-temps fit perdre deux ou trois heures à ce corps d'armée.

Le 30 au matin, à k heures environ, inquiet de ce qui se passait du côté des généraux Douai et de Failly, je quittai Raucourt pour aller m'entendre avec eux:

Je rejoignis le général de Failly à Beaumont vers les 5 heures. Bien qu'il eût été attaqué la veille, il n'avait aucune préoccupation. La veille, sur l'ordre que je lui avais envoyé, il avait fait charger sa cavalerie dans le but de faire quelques prisonniers et d'avoir des renseignements. Ceux qu'on put se procurer ainsi furent peu précis.

Les Prussiens se faisaient couvrir par un rideau très-épais de cavalerie. Les troupes destinées à soutenir ce rideau avaient toujours soin de se placer derrière des obstacles de terrain, de sorte qu'on ne pouvait les apercevoir. Si on poursuivait leurs tirailleurs, on voyait bientôt venir à leur appui des forces nombreuses qui se dérobaient de nouveau, dès que le combat était terminé. On ne distinguait alors ni infanterie ni artillerie.

Les vedettes ennemies laissaient passer tous les paysans qui se dirigeaient vers elles, mais, sous aucun prétexte, ne les laissaient dépas-

ser leurs lignes pour venir à nous. Les quelques individus qui parvenaient à franchir ces lignes donnaient en réalité des rensignements si contradictoires qu'il était difficile de juger ce qui se passait. Le général de Failly me déclara qu'il lui était impossible de dire s'il avait devant lui une division ou plusieurs corps d'armée.

J'expliquai à cet officier-général que, dans la position où nous étions, il ne s'agissait plus de combattre, mais de passer la Meuse le plus tôt possible. Son arrière-garde allait le rejoindre, il se trouvait dans une bonne position. Il était à deux lieues de Mouzon, avait la Meuse sur la droite, le corps Douai sur la gauche, et, en avant de lui, des hauteurs dont il était maître.

Sur les 5 l^eures 1/2, je quittai le général de Failly et j'allai rejoindre le général Douai qui, pai suite de l'encombrement des routes, par des bagages, était plus en arrière. Il n'avait 4eu la veille qu'un engagement peu important avec la cavalerie ennemie et pensait pouvoir arriver de bonne heure à Villers, devant Mouzon, point de passage qui lui était assigné.

Malheureusement, le général de Failly, au lieu de quitter Beaumont sur les 7 ou les 8 heures, comme je le pensais, crut pouvoir fixer son départ pour midi, en raison des observations que lui soumirent quelquesThefs de corps, tendant à démontrer la nécessité de donner aux troupes quelques heures pour se reposer et pour faire la soupe.

Vers 11 henres, le général de Failly était surpris dans son bivouac par les troupes du prinee royal de Saxe. — Troublés par cette attaque inopinée, décimés par un feu violent d'artillerie, nos soldats coururent précipitamment aux armes. Mais les hommes et les chevaux n'étaient pas prêts à combattre et il en résulta nécessairement un grand désordre.

Au premier coup de canon, le général de Failly monta achevai et fit son possible ponr rétablir l'ordre. Il fit prendre à ses troupes une position en arrière de Beaumont entre les routes de Mouzon et de Yoncq ; puis il battit en retraite sur Mouzon ; il ;;agna en assez bon ordre les hauteurs qui dominent Mouzon à une demi-lieue environ: mais là, ses troupes, fortement {tressées, et, voyant sur un niamelon qui dominaitla plaine, à peu pins à moitié chemin entre la position qu'elles occupaient et Mouzon, des forces disposées aies soutenir, battirent en retraite plus vite qu'elles n'auraient dû le faire : il en résulta une déroule dans laquelle les tro.upes de soutient furent entraînées, malgré les charges du Ur corps, et spécialement du a* cuirassiers.

Une division du corps d'armée du général Douai fut attaquée au moment où elle arrivait à la hauteur du général de Failly et fut aussi mise en déroute.

Ce combat, qui se termina au moment où la nuit allait arriver, jeta un grand désordre dans les troupes de ces quatre divisions. Les pertes éprouvées étaient par le fait peu considérables, mais un grand nombre d'hommes s'étaient débandés et ne se rallièrent que le lendemain à Sedan. — Beaucoup d'autres furent pris isolément par l'ennemi ie 31 août, et le 1er septembre.

A la nuit, je donnai l'ordre aux différents corps de se replier soit pendant la nuit même, soit le lendemain matin sur Sedan. En effet, les troupes arrivèrent sur les positions qui dominent cette place, les unes dans la matinée, les autres dans la soirée du lendemain.

Je n'avais pas l'intention de livrer bataille sur ce point, mais je voulais y rallier l'armée et l'approvisionner de nouveau en vivres et en muni lions.

Dans la journée, je cherchai à me rendre compte du mouvement le plus convenable à exécuter le lendemain. De la citadelle où je m'étais transporté, on pouvait voir assez bien ce }ui se passait. Sur la rive gauche de la Meuse, l'artillerie ennemie commençait à tirer sur nos troupes qui suivaient ia grande route tracée sur la rive droite, pour venir occuper près de Sedan les positions qui leur avaient été assignées. Un peu plus tard d'autres batteries ennemies vinrent se placer sur les hauteurs qui dominent la ville au sud-ouest. En arrière de ces différentes batteries, on apercevait une forte poussière qui indiquait que des troupes considérables marchaient à hauteur de cette artillerie. J'envoyai l'ordre de faire sauter le pont de Donchery par lequel une partie de ces troupes pouvait couper notre ligne de communication avec Mézières.

Nos <.iffv:renis corps d'armée furent établis sur la rive droite de la Meuse, dans des positions qui dominaient la place et qui leur permettaient de résister à une attaque imprévue. Je fis commencer les distributions de vivres au fur et à mesure que les corps arrivaient. Sachant qu'il y avait à Sedan 1,000,000 de rations de vivres de toute espècf , je prescrivis de faire donner à tous quatre jours de vivres ; 200,000 rations étaient déjà distribuées, quand on vint me prévenir que les vivres allaient manquer. C'était vrai. 800,000 rations étaient en- gare, chargées sur des wagons, mais cette gare ayant reçu quelques boulets de canon, le chef de gare, sans me prévenir d'aucune manière, avait fait hier ce convoi sur Mézières. Ce môme convoi

emportait la compagnie du génie qui devait faire sauter le pont de Donchery.

Arrivée à hauteur de ce pont, la compagnie descendit; mais, par la même fatalité que celle qui semblait nous poursuivre depuis quelque temps, le convoi partit dès que les hommes furent descendus, emmenant le wagon où se trouvaient la poudre et les outils destinés à l'accomplissement de leur mission. Ce ne fut que sur les dix heures du soir que je fus informé de cet incident. Je renvoyai aussitôt des troupes du génie, munies des instruments nécessaires, mais lorsqu'elles arrivèrent au pont, elles le trouvèrent occupé par l'ennemi qui les repoussa.

Le corps d'armée du général Lebrun était établi dans le village de Bazeilles et sur les hauteurs qui dominent la rive droite de la rivière de Givonne. Il faisait face à l'est, à Carignan.

Le corps d'armée du général Douai, qui avait traversé la Meuse sur le pont même de la place, était venu s'installer sur les hauteurs qui dominent la rivière de Fioing. Il faisait face à l'ouest, à Mézières.

Le général Ducrot avait fait prendre à ses troupes position entre ces deux corps d'armée, appuyant sa droite au générai Lebrun et sa gauche au bois de la Garenne, par lequel il devait se relier au général Douai.

L'ancien corps d'armée du général de Failly, dont le général de Wimpfen venait de prendre le commandement, se rassemblait dans le Vieux Camp.

Dans le courant de la soirée, le général Douai qui venait de parcourir en détail les emplacements qu'il devait occuper, me rendit compte que ses positions étaient très-fortes, mais qu'il y avait un grand espace libre entre le général Ducrot et lui.

Dans ce moment même, le général de Wimpfen, qui venait de visiter les troupes de son corps d'armée, me dit qu'elles étaient plus nombreuses qu'il ne l'avait d'abord supposé, et qu'il pouvait disposer d'une force d'environ 32,000 hommes. Je lui prescrivis alors de porter la moitié de ses forces à la droite du général Douai de manière à relier les corps Douai et Ducrot.

Un peu plus tard le général Ducrot m'envoya son chef d'étatmajor, le colonel Robert, pour médire qu'il croyait devoir porter une partie de ses troupes un peu plus à gauche, près du Calvaire d'illy, position située à quelques centaines de mètres en avant du bois de la Garenne et dominant cette partie du terrain.

Comme je savais que le général de Wimpfen devait aller occuper

avec la moitié de son corps d'armée, le bois de la Garenne je prescrivis au général Ducrot de rester dans la position où il était bien relié avec le corps du général Lebrun.

La vérité est que je ne comptais pas livrer bataille sur le terrain où nous étions. Je savais déjà que nous n'avions plus de vivres et que la place était à peine approvisionnée en munitions, mais je ne savais encore de quel côté je devrais effectuer le lendemain la retraite.

Le 1er septembre, avant le jour, j'envoyai deux officiers dans l'ouest avec ordre d'examiner ce qui se passait de ce côté et de m'en rendre compte le plus tôt possible. Le mouvement des troupes de l'ennemi dans la direction de Donchery et la prise de possession du pont sur ce point, me faisaient craindre que les Allemands ne se fussent portés en force de ce côté pendant la nuit.

J'attendais le retour de ces officiers, lorsque, sur les cinq heures à peu près, je reçus une dépêche du général Lebrun, m'annonçant qu'ii était violemment attaqué, et qu'il craignait que sa gauche ne fût coupée du général Ducrot.

Au même moment, un officier du général Margueritte venait m'avertir que vers minuit, près de Pourru-aux-Bois, une colonne ennemie avait passé, mais qu'à trois heures du matin, la tête de cette colonne n'avait pas encore dépassé Francheval.

Mes chevaux étaient bridés : Je montai immédiatement à cheval et me portai au galop vers le corps d'armée du général Lebrun. Arrivé près de Bazeilles, je vis la division de marins du général Vassoigne dans un excellent ordre, la première ligne engagée avec l'ennemi. Je me portai alors plus à gauche pour rejoindre le général Lebrun qu'on me disait de ce côté, et ensuite le général Ducrot.

Arrivé sur les hauteurs qui dominent la Moncelle, je m'arrêtai pour chercher à me rendre compte exactement de la position de l'ennemi. On voyait alors des troupes en face de Bazeilles et de la Moncelle, mais on ne pouvait rien distinguer sur les hauteurs situées à leur droite, en avant du bois Chevalier.

Ce fut dans ce moment que je fus blessé d'un éclat d'obus .

Je crus d'abord que ce n'était qu'une contusion, mais le cheval que je montais ayant eu la jambe cassée, je fus obligé de descendre. Ce mouvement me lit perdre un instant connaissance. Je sentis ensuite qu'il m'était impossible de continuer à commander. Réfléchissant que le générai Ducrot était, de tous les commandants de corps d'armée, celui qui avait été le plus à même de connaître les mouvements de l'ennemi, j'envoyai un de mes aides-de-camp dire à mon chef d'état-major, le général Faure, que je croyais près delà, de

prévenir le général Ducrot que j'étais blessé et qu'il eût à prendre le commandement en chef de l'armée.

Il était en ce moment 6 heures moins un quart à peu près ; je suis certain de cette heure ; car, après être rentré à Sedan, le docteur Cuignet, qui me pansa, constata qu'il était 0 heures 30 minutes.

Le commandant de Bastard que j'avais envoyé au général Faure, ne l'ayant pas trouvé, partit pour rejoindre le général Ducrot. En route il reçut une blessure qui le mit hors de combat et ce fut le commandant Riff, qui l'accompagnait, qui porta au général Ducrot l'ordre par moi donné.

Permettez-moi de vous dire que la blessure qui mettait le général en chef dans l'obligation de céder le commandement, était un événement fâcheux.

Je ne prétends, en aucune manière, que, dans les circonstances où se sont trouvés les deux généraux qui ont commandé après lui, il aurait mieux fait que l'un ou l'autre, mais j'affirme que, sachant qu'il était forcé de s'éloigner de Sedan où il n'avait ni vivres, ni munitions, il aurait pris, sur les six heures environ, une décision qui aurait amené l'armée à combattre tout entière pour marcher dans l'est ou dans l'ouest, sur Carignan ou sur Mézières.

Par suite de la blessure du commandant de Bastard, qui, du reste, ne savait pas au juste où était le général Ducrot, il arriva que cet officier-général ne fut prévenu que vers six heures et demie qu'il devait prendre le commandement.

Il y a lieu de supposer qu'avant de prendre une décision sur le mouvement à exécuter, le général Ducrot dut constater ce qui se passait du côté du général Lebrun .

Le général Ducrot n'était arrivé à son bivouac que la veille au soir assez tard. Je n'avais pas pu le voir. Peut-être n'était-il pas informé que des troupes ennemies nombreuses avaient traversé la Meuse à Donchery pour chercher à nous barrer la route de Mézières. Quoi qu'il en soit, il jugea que la retraite devait avoir lieu dans la direction de cette place, et donna des ordres en conséquence au général Lebrun. Ce dernier se replia d'abord sur les hauteurs qui dominent à l'ouest le fond de Givonne, abandonnant ainsi Ua/.oilles et la Moncelle, positions importantes à conserver, si on avait dû se porter du côté de Carignan.

Ce mouvement de retraite était exécuté quand le général de Wimpfen prit le commandement. Il était porteur d'une lettrt« du ministre de la guerre qui le lui donnait, dans le cas où je serais blessé.

Si je suis bien informé, le général de Wimpfen, au moment où il apprit que j'étais blessé et que j'avais remis le commandement au général Ducrot, aurait hésité p>ur savoir s'il ferait usage de la lettre de service dont il disposait.

Sur les instances du général Besson, son chef d'état-major, il se serait décidé dans ce sens.

Legénéral de Wimpfen, qui avait connaissance des mouvements de l'ennemi sur notre ligne de retraite par Mézières, voyant que les troupes du général Lebrun combattaient vaillamment, jugea, paraîtil, que le mouvement de l'armée devait s'exécuter par l'est du côté de Carignan. Il arrêta donc le mouvement de retraite commencé par le général Lebrun . Celui-ci se maintint à Balan, mais ne put reprendre Bazeilles que les Bavarois avaient déjà occupé.

Les Saxons, arrivés sur la droite des Bavarois, avaient profité du mouvement de retraite du général Lebrun, pour s'emparer de la petite Moncelle de Daigny et des positions en avant.

Plus tard les troupes sous les ordres du Prince Royal de Prusse, qui avaient passé la Meuse au dessous de Sedan, entrèrent en ligne contre le corps d'armée du général Douai, lequel résista pendant de longues heures.

Enfin, vers les deux ou trois heures, malgré notre artillerie qui établit bravement ses batteries en face de celles de l'ennemi, les prenant de trois côtés à la fois, malgré plusieurs retours offensifs de l'infanterie, dirigés par le général Ducrot, malgré des charges de cavalerie commandées par le général Marguerite, qui fut tué et par le général de Gallifet, les troupes du Prince Royal de Prusse opérèrent leur jonction avec les troupes de la garde royale qui avaient marché à droite des Saxons.

Par suite de cette jonction, qui eut lieu sur le plateau d'Illy, nos soldats furent culbutés dans le camp retranché de Sedan, puis sur les glacis des fortifications et enfin dans la place elle-même.

Si le général en chef n'avait pas été blessé, peut-être les choses ne se seraient elles pas passées ainsi. — Sur les six heures du matin il aurait pris un parti pour marcher avec toutes ses forces, soit sur Mézières, soit sur Carignan.

A 6 heures moins 1/4 environ, en examinant les positions vers ce dernier côté, il n'apercevait que les Bavarois sur le plateau du bois Chevalier. Si dans ce moment tout le corps du général Ducrot, appuyé par le corps entier du général Douai, avait reçu ordre de traverser le ravin de Givonne pour se porter sur ce plateau, il est plus que probable que ces sept divisions, bien commandées, auraient cul-

buté les deux divisions saxonnes et arrêté, avant qu'elles ne fussent arrivées sur le plateau du bois Chevalier, les deux divisions de la Garde Royale, dont l'une n'arriva que vers 8 heures 1/2 en face de Yillers-Cernay, tandis que l'autre se portait sur la Chapelle.

Les bavarois, qui avaient été un moment sur le point de battre on retraite devant les seuls efforts du corps Lebrun, ainsi qu'à bien voulu dire le Prince de Saxe, pris en flanc par les divisions du général Ducrot, auraient pu être jetés dans la Meuse et la Ghiers. Les soixante escadrons de cavalerie, dont aurait pu disposer le général en chef, auraient alors pu agir dans la vallée de la Chiers et rendre difficile la retraite de l'ennemi.

Je persiste donc à dire que si le général en chef avait porté sur les G heures 1/2 toute son armée à l'est, les Bavarois, les Saxons et la garde royale n'auraient pu l'arrêter. Il suffisait, pour assurer ses derrières, de laisser, dans le bois de la Garenne, une partie ou la totalité du corps du général de Wimpfen qui, à la rigueur, se serait rejeté plus tard dans Sedan.

Qui peut dire le résultat qu'aurait eu cette attaque contre des troupes ayant à dos la Meuse et la Chiers?

Mon opinion personnelle est que le mouvement sur Mézières, prescrit par le général Ducrot, vers 8 heures du matin, avait quelque chance de réussite. En admettant l'insuccès, une partie de nos troupes aurait pu s'échapper par les bois qui couvrent la plus grande parlie de l'espace compris entre la Meuse et la frontière.

Enfin à la dernière extrémité, celte armée aurait pu se jeter en Belgique.

Mais, je le répète, ce qui était possible à 6 heures du matin, difficile à 9 heures, était devenu impossible à midi ou une heure, alors que les troupes ennemies avaient fait leur jonction sur le plateau d'Illy. Je terminerai en disant hautement et de toutes mes forces, que l'on ne peut pas appeler honteuse la capitulation de Sedan. On peut l'appeler désastreuse, mais non honteuse. Par le fait, ce n'est pas une capitulation préméditée ; c'est une armée qui a livré bataille dans de mauvaises conditions, qui a été acculée par des forces supérieures à une rivière, à une place d'où il lui était impossible de déboucher.

L'armée française a combattu vaillamment depuis 5 heures du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi.

Les 85,000 hommes dont elle se composait ont été alors culbutés par les 142,000 hommes qui leur étaient opposés, appuyés par une formidable arlillerie qui avait plus de justesse et de portée que la nôtre.

Au moment où le feu a cessé, il était impossible de continuer le combat. Les troupes étaient entassées pêle-mêle dans la ville, dans les fossés, dans des ouvrages dominés de toutes parts, foudroyées par 500 bouches à feu.

La continuation de la lutte ne pouvait donner aucune chance de succès : ce qui le prouve d'ailleurs d'une manière évidente, c'est le dernier effort du général Ducrot avec la cavalerie.

Plus tard, lorsque le général de Wimpfen, désespéré d'être obligé de capituler, a fait une dernière tentative avec 3,000 hommes commandés parle général Lebrun, il avait à peine fait quelques centaines de pas dans la direction de Balan qu'il fut culbuté et mis dans une déroute complète.

Non, non, on peut dire que l'armée a été battue d'une manière désastreuse, mais non d'une manière honteuse. Elle avait vaillamment combattu.

m. le vice-président. — Je vous remercie, Monsieur le Maréchal, de ce triste récit; vous n'avez pas pu le faire et nous n'avons pas pu l'entendre sans une profonde émotion.

(Séance du 9 septembre 1871.)

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