CHAPITRE XVI
La jGiirnéc du 4. septembre.
La police. — Agitation de la veille. — Attitude et langage du général Trochu. — r>elleville et la Vi lette en rapport avec les députés de la gauche. — Réunie ns de la rue de la Sourdière. — Mot d'ordre donné à la garde natiorale. — La séance de nuit du Corps législatif. — M. i. Simcn en rapports familiers a*ec Régère de U Commune. — Forces nilitaires et de police autour du Corps lèglsl-ttf. — Leur éloignement ordonné par le géi éral Caussade. — Invasion du corps législatif. — Connivence des députés delà gauche — Attitude da Corps législatif. — L'impératrice aux Tuileries. Son départ. — Sa fermeté courageuse. — Le général Trochu. — Sa rencontre avec M. Jules Favre. — Occupaiion de l'Hôtel-de-ville. — Constitution du Gouvernemect. — Les nouveaux miniares — M. Thiers. — Jugement du général Ducrot — Avœu de M. Et. Arago. —M. Crémieux. — Sa joie. —Son opinion sur la révolution.— Aspect de Paris.
Dès que se répandit, à Paris, les nouvelles du désastre de Sedan, l'agitation et la joie des radicaux permirent de juger que la journée du lendemain serait décisive.
Voici d'abord le récit d'un témoin qui a vu ce qui se passait et qui a entendu ce qui se rapportait à la préfecture de police.
Nous f-ommes res'éa en permanence autour du préfet; c'est là que nous avons reçu un rapport qui rendait comptede ce qui se passait eurleboulevard, où l'on poussait des cris de déchéance. Une colonLequi|s'étHit formée à la hauteur du poste Bonne-Nouvelle, et à laquelle se trouvaient mêlé* des mobiles parisiens venus du camp de Saint-Maur, avait été refoulée par les sergents de ville, qui maintenaient la circulation. Il y eut des ooups échangé!. Des coups de feu furent tirés, non pas comme on l'a prétendu, par les serments de ville, mais contre eux, Us n'avaient
pas de revolvers comme aujourd'hui, et franchement, ce n'est pas dans un moment comme celui-là, quand on sentait le terrain manquer sous ses pieds que la police aurait pu être provocatrice, si jamais elle avait pensé à l'être. Ce qu'on pouvait craindre alors, c'était bien plutôt une défaillance qu'un excès de zèle. Mais ces hommes se sont conduits noblement jusqu'à la dernière heure ; ils «e sont montrés dévoués et fidèles à leur devoir, qui est non pas de faire de la politique, mais de maintenir l'ordre. On a pu les apprécier quand est venu le 18 mars.
Ils refoulèrent donc cette masse avec énergie, mais sans violence ; ils ont reçu beaucoup de coups et en ont rendu quelquesuns, mais ils n'avaient p. s, que je sache, de casse-tête, comme on l'a dit ; ils ne devaient jamais sa servir d'une autre arme que de leur épée, en cas d'absolue nécessité. Ils ne l'ont pas tirée ce jour là.
Cette résistance irrita la foule qui se rendit chez le gouverneur de Pari?, pour se plaindre des procédés de la police. Le général Trochu leur répondit : « Soyez tranquilles, justice vous sera faite. » Au lieu de les blâmer, il les soutenait. Nous apprîmes bientôt que la Chambre se réunissait, quoiqu'il eût été été convenu en Conseil de gouvernement qu'il n'y aurait pas de séance de nuit. Je me souviens avo:r entendu lire cette nuit même un rapport signalant le fait suivant : M. Jules Simon fut entouré, au sortir du Corps législatif, par une foule qui l'escorta ju?qu'à la rue Royale. Là, s'arrêtant à l'entrée de la place de la Concorde, il se retourna et leur dit : <* A demain! à midi, nous nous retrouverons tous ici ! »
M. Mouton, p. 231.
M. Lagrange ajoute ces particularités
m. le président. — Pouvez-vous nous dire ce qu'ont fait les sociétés secrètes au moment du 4 septembre, quelle part elles y ont prise? Celle de Blanqui, celle de Jaclard et la Société internationale sont-elles restées en dehors de ce mouvement? Quelques personnes, qui ont déposé devant nous, ont dit que la révolution du 4 septembre avait été un fait fortuit, une explosion subite qui n'avait pas été préparée.
m. lagrangk. — Mon Dieu, Monsieur, si ma mémoire me sert bien, peu de jours avant le 4 septembre, une réunion assez nom breuse a eu lieu chez M. Crémieux, où l'on a discuté la révolu-
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tion. On a rapporté que NL Crémieux lui-même disait que, suivant que les événements se produiraient, on aurait à donner des ordres.
Ce qui s'est passé dans l'intérieur de la réunion, je ne puis le donner qu'à titre de renseignements, cela m' ayant été raconté par un individu qui est venu me trouver ; mais quant à la réunion elle-même, je suis sur certain, qu'elle a eu lieu, parce que je l'ai fait surveiller par des agents.
Un membre. Quel jour?
3i . lagrange. — A peuprès huit ou dix jours avant la révolution. 11 y avait même à cette réunion un individu en garde national. Cela m'avait frappé.
Quant aux sociétés, il est certain, que des individus appartenant à l'Internationale, étaient depuis trois ou quatre jours aux alentours du Corps législatif, que des estafettes étaient envoyées chaque instant à Belleville et à la Villette, que ces individus étaient en relation avec M. Gambetta. Je ne pourrais vous citer leurs noms, car je n'étais pas moi-même sur les lieux, mais cependant il y avait là M. Miot, il y avait dans la cour Etienne Àrago, qui donnait des ordres à chaque instant, M. Floquet, qui en faisait autant. Il y avait encore M. Laurier, qui était sur l'escalier donnant sur le quai en face de la rivière.
Un membre. Vous ne savez pas quels ordres ont été donnés ?
m. lagrange. — Il y a eu des mots d'ordre donnés pour faire descendre les ouvriers, je vous l'assure.
L'Internationale était là comme toutes les autres sociétés. Ainsi il y avait là Malon, qui demeurait à Courbevoie, et il n'était pas seul.
m. le président. Y a-t-il eu des décisions prises ce jour-là dans les sociétés secrètes ?
m. lagrange. — Je dois vous dire que ce jour-là toute mon attention était fixée sur le Corps législatif. Toutes mes forces étaient là. Je ne puis pas dire ce qui s'est passé au sein des sociétés.
Enfin M. Piétri donne ces détails :
Avez-vous été informé, dans les rapports qui vous sont arrivés, d'une réunion qui aurait eu lieu rue de la Sourdière? m. HÉTRi.— Oui, Monsieur le Président, j'eu ai été iui'ormé dans
la nuit même. Cette réunion était en quelque sorte en permanence ; elle avait des rapports avec tous les groupes révolutionnaires dont les chefs reçurent le mot d'ordre pour le lendemain. Des rapports, arrivés à la préfecture de police, attestent le fait de la manière la plus positive.
m. le comte daru. — Est-il exact que M. Delescluze fut au nombre des personnes qui se réunissaient rue de la Sourdière?
m. piétri. — Parfaitement; Delescluze, Blanqui, tous les hommes les plus compromis.
M. LE COMTE DARU. — Et M. Pyat?
m. piétri. — M. Pyat n'était pas arrivé à Paris. Mais il y avait des hommes de l'Internationale, des représentants des divers groupes révolutionnaires.
m. le président. — Oserais-je vous demander de quelle manière se faisaient les rapports qui vous arrivaient? Il y avait des personnes de la police qui assistaient aux réunions de la rue de la Sourdière ?
tu. piétri. — Nous avions une surveillance au dehors, des correspondants à l'intérieur; la police ne se fait pas autrement.
La même déposition constate la connivence du général Trochu avec les émeutiers.
M. Piétri p. 255.
Après le Conseil, je rentrai à la préfecture pour prescrire les mesures de sûreté que comporl aient les circonstances. Dans la soirée, des tentatives insurrectionnelles se produisirent sur le boulevard. Une première eut lieu sur le boulevard Bonne-Nouvelle ; le poste de police, composé de cinq hommes, fut attaqué par une bande de trois à quatre cents émeutiers. Nos hommes sortirent, dispersèrent avec la plus grande énergie le groupe et arrêtèrent deux des chefs. Plus bas, sur le boulevard Montmartre, une heure après, un groupe bien plus considérable se forma. L'officier de paix du quartier, très-énergique et trèsrésolu, je cite £on nom parce qu'il a rendu de grands services, M. Fouqueteau, se présenta, mit en bataille sur la chaussée vingt-cinq sergents de ville, dispersa le groupe; et se saisit d'un drapeau rouge, qui servait de bannière et de point de ralliement aux insurgée. Les sergents de ville ne firent pas usage de leurs armes ; on tira plusieurs coups de revolver sur eux: ils ne répondirent pas. Il paraît que, dans la mêlée, un garde
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mobile da camp de Saint Maur le prétendit blessé ; il avait une égratignure à l'oreille.
Le rassemblement dispersé se reforma dans la rue Montmartre. Pour exciter les colères de la foule, on plaça le prétendu blessé sur un brancard et on le porta au palais du gouverneur de Paris.
Arrivés dans la cour, les insurgés demanlèrent à lui parler- Ils se plaignirent avec violence de ce qu'ils appellaient les brutalités de la police, et ils voulurent qu'on leur rendit justice. M. le gouverneur les harangua, il promit que la brutalité des agents cesserait, et il ajouta : <t Allez, le peuple sera bientôt armé, et il fera sa police lui-même. » M. le général Trocliu a contesté ces paroles d vant la cour d'assises. Il a prétendu qu'elles ne m'étaient parvenues que par des rapports da police. Je ne pouvais, en effet, les connaître autrement. Mais quel intérêt pouvaient avoir les agents à prêt-r à M. le général Trocliu des paroles qu'il n'aurait pas prononcées? M. le secrétaire général de la préfecture, que j'ai consulté avant d'aller déposer devant la cour d'assises, les a pleinement confirmées par une lettre que je pourrais communiquer à la commission.
M. Piétri, p. 254.
Au sujet du mot d'ordre donné, et de l'impulsion imprimée au mouvement, nous avons les dires de M. Glais-Bizoin et de M. de Kératry,
m. le comte dard. — Le mot d'ordre donné n'était pas connu de vous. Cependant le matin, de bonne heure, des émissaires ont parcouru les faubourgs; il paraît que le mot d'ordre a été transmis à tous les chefs de section, et que rendez-vous a été donné à la Chambre pour deux heures. Des bataillons armés sont en effet arrivés ; je ne parle pas de ceux qui avaient été commandés de service pour défendre la Chambre, mais d'autres qui venaient, sans avoir reçu d'ordres, tambour en tète et avec leurs armes.
m glais-bizoin. — Je ne sais pas qui avait donné ces ordres aux gardes nationaux. Quand ils se trouvèrent eur le pont, ils étaient quatre compagnies environ. Le pont n'étant pas large, cela pouvait faire quatre compagnies, qui avaient l'air d'être parfaitement commandées. J'ignore complètement qui a pu leur donner des ordres ; mais ce que je puis affirmer, c'est 4110, dans la Chambre, nous ignorions ce qui s'était paseé. Quant aux sec«
tions dont M. le comte Daru vient de parl-r, nous n'avons jamais eu des rapports avec elles. Nous savions bien qu'il y avait des sections, qu'elles avaient été organisées, mais nous étions restés absolument étrangers à leur organisation.
M. Glais-Bizoin p. 610.
M. le comte daru. — Il n'y avait pas, dans l'opposition, beaucoup d'entrain, cela est certain ; mais, à côté de vous, il y en avait davantage. Avez-vous eu, comme préfet de police, des détails sur certaines réunions qui auraient eu lieu le 3 au matin, réunions où l'on aurait décidé le mouvement, et où l'on aurait désigné les bataillons de garde nationale qui devaient se rendre en armes sur tel ou tel point, notamment au Palais-Bourbon.
m, le comte de kératry. — Je n'ai rien connu que par ouïdire. Il n'y avait pas de députés dans les réunions dont vous parlez. On ne m'a pas cité des noms de députés. Quant à moi, je n'y étais pas.
m. le comte daru. — Qu'en savez-vous?
m. le comte de kératry. — Je sais seulement que le mot d'ordre était de venir sans armes, et ce ne fut que lorsqu'on pressentit une certaine résistance, que certains groupes de gardes nationaux rentrèrent cbez eux pour y chercher leurs armes.
m. le comte daru. — Le mot d'ordre, quel était-il? Qui l'avait douné?
m. le comte de kératry. — Il n'y avait pas précisément de mot d'ordre ; c'était une entente entre les princ;paux journalistes de l'opposition. Je crois que M. Chaudey s'y trouvait. C'est par lui que j'ai appris ce que j'en sais ; je n'ai pas eu d'autres détails.
m. le comte daru. — Il y a un fait qui paraît constaté par des dépositions ; dans cette réunion, on aurait décidé que le moment d'agir était venu.
m. le comte de kératry. — Vous faites sans doute allusion au parti des blanquistes, dont j'ai déjà parlé. Mon projet d'action n'avait rien de commun avec le leur.
M. de Kératry. p. 655.
Nous n'insisterons pas sur la séance de nuit qui eut Lieu, sans que le Gouvernement en fût prévenu, et à la suite de laquelle M. Thiers, accompagné de M. J. Favre encouragea si efficacement les émeutier.s qui demandaient son assistance et l'entouraient sur la place de la Concorde. Après cet incident, fort rassuré au sujet des bruits qui couraient sur une mesure préventive contre les meneurs de la conspiration, M. Thiers jouit d'un profond sommeil. Il a soin de le dire luimême à la Commission d'enquête, au risque de sembler avoir été indifférent à la défaite de nos armées et à l'écrasement du pays.
Nous donnons textuellement, d'après M. Thiers et d'après M. J. Favre, le récit de la fatale journée du 4 septembre.
ai. le président de la république — Le lendemaiu dimanche, 4 septembre, après avoir pris un peu de repos, je me rendis à l'Assemblée où l'agitation était extrême. Des membres du centre, autrefois très réservés avec moi, m'abordèrent et me dirent : « Il est évident qu'il faut en finir, nous sommes décidés à rendre le trône vacant. On nous demande le mot de déchéance, nous ne pouvons pas le prononcer, c'est impossible. Nous avons soutenu cette dynastie pour éviter une révolution ; nous nous sommes trompés en la soutenant, mais il nous est impossible d'en prononcer nous même la déchéance. Soit, pour la chose, mais qu'on nous épargne le mot. » — Ils me prièrent donc de trouver une rédaction qui conciliât leur dignité avec la nécessité devenue évidente de faire vaquer le trône. Je leur répondis que j'allais m'en occuper, et je me rendis dans un bureau où on disait que la gauche était assemblée. Je dis à ces messieurs : « Les députés du centre désirent autant que vous la déchéance, je le tiens de leur propre bouche. Mais ils ne veulent pas en prononcer le mot eux-mêmes. Les membres de la gauche me répondirent qu'ils tenaient à la chose et point au mot lui-même, et nous convînmes d'une rédaction qui fut bientôt couverte de signatures, et qui devint ce qu'on appela dans le moment la proposition de M. Thiers. Si elle avait été votée, et elle allait l'être, le Corps législatif, devenu tout à coup populaire, pouvait retenir la révolution dans ses mains, gérer les affaires quelques jours, faire à l'ennemi une proposition d'armistice qui eût été probablement acceptée (j'en ai acquis la certitiuie depuis), convoquer ensuite une assemblée qui aurait conclu la paix. et mis à nos malheurs une intolérable. Mais dans Le moment survint un incident fâcheux. Quelques députés revinrent des Tuileries, d'accord, disait-on, avec le comte de Pallkao pour
proposer un arrangement au profit de l'impératrice régente et de son enfant.
Une discussion fort vive s'engagea dans les couloirs et prit plusieurs heures, heures précieuse?, dout la perte devait devenir fatale. Le comte de Palikao fit, dans ce sens, une proposition à l'Assemblée qui îat écartée avec une répulsion bruyante et presque générale. Le général, surpris comme un homme qui s'était attendu à un tout autre accueil, parut décontenancé. Un dernier incident acheva de tout perdre. On avait réuni des troupes pour garder l'Assemblée, que des groupes nomb reux commençaient à entourer, et il arriva en ce moment ce qui est bien souvent arrivé en pareille circonstance. L'opposition, émue des bruits de coup d'Etat qui avaient couru, demanda compte du rassemblement de troupes, très explicable d'ailleurs, qui s'était fait autour de l'Assemblée. Le comte de Palikao, assailli de cris, promit de faire retirer les troupes pour les remplacer par la garde nationale. Le sort de la Chambre était décidé dès ce moment. Il aurait fallu qu'un concert se fût établi entre le chef du ministère et les autorités de Paris pour qu'une force succédât immédiatement à une autre ; mais la confusion était déjà au comble, et tout concert avait cessé entre les pouvoirs.
La proposition Palikao écartée, la mienne fut renvoyée dans les bureaux pour y être examinée et adoptée. La majorité fut considérable.
Nous nous retirâmes dans les bureaux dont les fenêtres donnant dans la cour étaient ouvertes. Je regardai par ces fenêtres ce qui se passait, et je vis avec un sinistre pressentiment les troupes qui partaient, sans voir arriver celles qui auraient dû les remplacer.
La discussion commença, et fut terminée dans mon bureau presque à l'unanimité par l'adoption de ma proposition. On voulut alors me nommer commissaire, ce qui me conduisait à être rapporteur de la commission, et bien autre chose après. Je refusai péremptoirement. On insista, je résistai, et on me demanda alors qui pouvait être choisi à ma place. J'indiquai M. Dupuy de Lôme qui était présent, qui refusa d'abord, et qui ne céda que sur mes vives instances.
Nous en étions là, lorsque tout à coup nous entendîmes des cris furieux dans le cor/idor qui conduisait aux bureaux. La porte de notre bureau fut forcée, et une foule ardente nous envahit.
Parmi les envahisseurs se trouvaient beaucoup d'hommes point mal vêtus. Ce n'était pas, comme je l'ai vu à d'autres époques, une émeute faite par la populace : loin de là. Je remarquai dans cette foule un individu, grand, assez maigre, ayant une redingote brune, tout couvert de sueur, et d'une véhémence extrême.
M. le vice-président comte DAMJ. — C'était, je crois, Régère, le membre de la Commune.
m. le président de la républioue. — Je ne puis pas le dire, car je ne l'ai jamais connu. Il monta sur la table, et de là commença un discours prononcé avec une grande volubilité. Il n'y avait cependant ni dans sa figure ni dans ses gestes, ri -n qui annonçât un homme prêt à se livrer à des violences.
Le Corps législatif avait, depuis quelques jours, conçu pour moi une sorte d'intérêt. Tous mes collègues m'entourèrent, de peur qu'il ne in'arrivàt malheur. C'était une crainte vaine, du moins pour ce jour-là. L'orateur véhément qui nous haranguait du haut de la table où il était mon é, bondit à ma vue, sauta à terre, et me saisissant par la m un, s'écria plusieurs lois: « M. Thiers, sauvez nous, sauvez-nous! » — Que voulez-vous, lui dis-je, que nous fassions pour vou sauver? — Il faut prononcer la déchéance. — C'est à quoi nous travaillons, lui répondis-je ; mais sortez d' abord, car nous ne pouvons pas prendre une résolution tan? que vous resterez ici. —En ce moment, M. Tachard, qui était dans un bureau voisin, craignant que je ne fusse en péril, était accouru. Il parla à nos envahisseurs, les engagea à se retirer, et, comme on entendait des cris violents d'un autre côté, l'attention de la foule qui nous entourait étant attirée ailleurs, nous fûmes laissés seuls, et nous pûmes achever notre délibération, devenue du reste à peu près inutile, et n'ayant plus rien à faire, nous revînmes à la salle des séances.
Déjà la multitude l'avait envahie, ainsi que toutes les parties du palais. Nous restâmes noyés au milieu de cette foule pendant plusieurs heures. Personne ne venait à notre secours, et u'y songeait, car jamais je n'ai vu une révolution accomplie plusaiûément, et à moins de frais. L'empire avait tellement ré- \ o\té U-s esprits par les malheurs qu'il avait attirés sur le pays, que personne n'avait pitié de sa chiite, et que personne n'avait La n nséedy résister. Ses partisans iu\-inèmes as istaiont a M
singulier Bpectade sans essuyer d'v porter remède Les partide L'empire, accablé ce jour-là, réveillés aujourd'hui, n
plaignent qu'on les ait renversés à cette époque, prétendant qu'<°n lts frappant on a frappé la France. Mais pourquoi ne se défendaient-i's pas alors? Pourquoi pas un seul effort de leur part pour résister à cet te révolution opérée sans aucune difficulté par une bonne raison : c'est qu'ils n'auraient pas trouvé quelqu'an, eux compris, qui songeât à les sauver. De violence, il n'y en avait aucune. On se promenait, mêlé à la foule pas trop mal vêtue, qui nous appelait par nos noms, et me répétait : « M. Thiers, tirez-nous de là! » A quoi je répondais que le moyen le plus bûr pour nous y aider, c'était de s'en aller, et de nous laisser pourvoir paisiblement au gouvernement du pays. Plusiem s heures s'écoulèrent ainsi sans que personne se présentât, ni pour nous secourir, ni pour nous violenter.
Vers la fin du jour, la salle se trouva presque évacuée. Nous nous disions les uns aux autres qu'il fallait pourtant prendre un parti, et nous imaginâmes de nous transporter dans la vaste salle à manger de la Présidence. Là, je fus entouré et chargé, ce qui dura une demi heure, de présider ce Corps législatif, où j'avais essuyé tant d'outrages quelques semaines auparavant, et je pris une sorte de fauteuil sur lequel je tombai accablé de fatigue et d'anxiétés de toute sorte.
En ce moment, on nous avait appris que la gauche, qui depuis quelques jours ne faisait plus rien que souhaiter et attendre la révolution, en voyant la représentation nationale dispersée, s'était iendue à l'Hôtel- de-Ville pour y recueillir le pouvoir e't le tirer des mains d'une populace que rien ne contenait. Quoi qu'en disent les partisans de l'empire déchu, si la gauche qui, depuis quelques jours, n'agi?sait qu'à la tribune, ne s'était pas portée à l'Hôtel de Ville, le pouvoir, dès ce jour même eût passé aux mains de la Commune, et Dieu sait ce qui serait arrivé ! Sans doute ce qui est arrivé a été bien triste, mais si la Commune s'en était mêlée, dès le premier jour, les résultats auraient été plus affreux encore, car l'ennemi victorieux, provoqué par des violences inouïes, se serait porté peut-être aux dernières extrémités de la guerre.
Une fois réun's, on se demanda ce qu'il fallait faire. C'est le matin, hélas ! qu'il aurait fallu s'adresser cette question, c'est le matin qu'il aurait fallu tâcher de conserver le pouvoir, d'improviser une loi électorale, de prononcer la dissolution et de faire arriver tout do suite une assemblée qui aurait décidé du sort du pays. Maintenant tout était perdu, ou à peu près. Tout
ce qu'on pouvait faire, c'était de se mettre en rapport avec l'opposition, maintenant maîtresse de l'Hôtel-de- Ville, pour savoir s'il serait possible de faire en commun quelque chose de sage et de patriotique. On songea donc à envoyer une députation à l'HOtel-de- Ville ; cette députation partit, et nous attendîmes la réponse qui se fit attendre assez long-temps. La réponse arriva enfin ; c'est M. Jules Favre et M. Jules Simon qui nous l'apportèrent, a On a pris le pouvoir, dirent ces messieurs, parce qu'on a trouvé la place du gouvernement abandonnée; du reste, nous n'avons que les intentions que vous pourriez avoir vousmêmes ; celui de vos collègues qui vous préside le sait bien, car il serait à notre tète s'il l'avait voulu. »
Quelques membré*s de l'Assemblée, ceux surtout qui, le matin, avaient résisté à la résolution qui, prise à temps, aurait prévenu de grands malheurs, étaient fort irrités contre la gauche. Je vis que les choses allaient se gâter et qu'on allait échanger des paroles très aigres. J'arrêtai ce conflit sur le champs. « Messieurs, dis-je, au milieu des désastres du pavs, il est inutile d'ajouter de nouvel es divisions à celles qui existent déjà. Ce serait une grande faute de notre part. Soyez prudents, dis-je à ceux qui venaient de prendre le pouvoir, tachez de gouverner pour le bien ; quant à nous, nous n'avons plus rien à faire. » Dans une partie de l'Assemblée, on eut de la peine à se soumettre, mais on était dans l'impuissance absolue de résister, et mont er de l'humeur était tout ce qu'on pouvait. La majorité, du reste, trouva bons les conseils d'union, de paix et de résignation que je venais de donner. On se sépara sans rien dire. Je rendrai chez moi, résolu à me séparer de tout, hommes et choses, en souhaitant bien sincèrement qu'une conduite sage et prude ate du pouvoir abrégeât et diminuât, en les abrégeaut, les malheurs du pays.
Telle fut cette révolution que les partisans de l'empire attribuent à la trahison, et qui ne fut que le résultat du délaissement général qu'ils n'avaient que, trop mérité, et contre lequel ils ne song-èrent pas un moment à réagir, tant ils se sentaient abandonnés. Un incident purement involontaire, comme il en arrive si souvent en ces circonstances, c'est-à-dire L'éloigné* ment des troupes, sans accord entre les autorités pour les remplacer immédiatement, fut le coup mortel, qui du reste, ne frappa que des gens déjà mourants et presque morte. Oe dernier incident n'aurait même exercé aucune Influence, bJ Le matin, ita
dernier effort tenté pour assurer la régence à l'impératrice, n'avait fait perdre deux ou trois heures précieuses. La résolution de la déchéance, adoptée sur-le-champ, tout en évitant d'en prononcer le mot, aurait prévenu l'invasion de l'Assemblée, et l'éloignement momentané des troupes serait resté un incident
sans aucune conséquence.
M. Thiers, p. 17.
Aussitôt que le Corps législatif fut réuni, aussitôt que le ministère eut été changé, je n'ai jamais eu d'autre attitude ni d'autre pensée que celle-ci : empêcher l'empereur de conserver son commandement, empêcher une révolution d'éclater. Je savais qu'une révolution était toute prête et qu'il suffirait de braver le sentiment populaire pour qu'on renversât un prince absolument indigne de conserver le pouvoir.
J'avais la conviction qu'il fallait anuuler l'empereur, empêcher son action malfaisante. C'est pour cela que j'ai constamment demandé à la Chambre de nommer une commission de gouvernement, commission dont la gauche devait être exclue.
A ce moment, il était question de nous mettre en jugement et de nous déporter. Chaque nuit on nous avertissait que nous devions être arrêtés. Voilà la situation dans laquelle je suppliais ceux qui étaient mes adversaires politiques de prendre le pouvoir. Je n'ai pas eu une autre attitude jusqu'au 4 septembre, parce que je redoutais pour mon pays une révolution dans de pareilles circonstances. Je m'attendais à ce qu'elle produisît des maux plus grands que ceux qu'elle a produits.
Si mes amis et moi, nous demandions que le pouvoir passât entre les mains de la majorité du Corps législatif, ce n'était pas que nous eussions pour le Corps législatif un très g-rand respect politique ; mais nous le considérions comme le produit du suffrage universel, si altéré qu'il fût par la pression administrative. Nous avons lutté jusqu'au dernier moment. Dans la nuit du 3 au 4, nous avons demandé la déchéance de l'empereur, et lorsque, réunis avec M. Thiers, dans un petit bureau, nous voulions former un Gouvernement provisoire, il devait être composé, ce qui paraît bizarre aujourd'hui, de M. Schneider, du comte de Palikao et d'une autre personne qu'il est inutile de nommer, puisqu'elle est dans cette Assemblée ; aucun de nous n'en devait faire partie.
Je ne sais pas quelles ont été vos investigations, à quoi elles ont abouti, mais j'affirme qu il n'y a pas eu dessein prémédité de dùsoudre le Corps législatif. Je sais seulement qu'il y avait ime extrême agitation dans Paris. Dans la nuit du 3 au 4, sortant de la séance à 2 heures du matin, je suis rentré dans la voiture de M. Thiers Nous avons été arrêtés sur la place de la Concorde par une foule extrêmement compacte, qui voulut nous faire descendre pour nous acclamer. Quel devait être le résultat de cette agitation? Je l'ignorais. Je savais que l'empereur s'était rendu par lâcheté, pour éviter la responsabilité politique de ses fautes, — ceux qui l'ont reçu prisonnier me l'ont dit et le tenaient à peu près de sa bouche, — il lui aurait été facile de s'en aller en Belgique ; les Prussiens lui auraient ouvert le chemin. Devinant tout cela, je désirais que la déchéance fût prononcée, qu'un gouvernement provisoire fut proclamé, sans avoir aucua désir d'en faire pariie. La Chambre était très ébranlée par les événements extérieurs, par l'appréciation inexacte de la situation. Les corps politiques ne savent jamais tout, surtout les mouvements dirigés contre eux. La Chambre cependant n'ignorait pas qu'elle était en face d'un très grand péril, qui pouvait être suprême, et livrer Paris à l'ennemi. Elle était donc bi-n moins résolue, le 4 septembre, à résister à nos propositions, que pendant la nuit. Nous nous réunîmes dans différentes commissions : on discutait sur des pointes d'aiguilles pour arriver à une rédaction ; il s'agissait de savoir si on dirait « vu la vacance du pouvoir. » On n'osait pas dire : « vu la vacance du trône. » J'avais consenti à toute espèce de modifications de la proposition pour favoriser la combinaison qui devait réaliser la prise du pouvoir par la majorité du Corps législatif.
Nous étions très bien gardés, mais je n'en étais pas moins fort inquiet, parce qu'il y avait des fusils autour de nous et que l'idée de voir un massacre me remplissait de douleur. Nous étions dans les bureaux quand on vint dire que la Chambre était envahie. Je ne pouvais comprendre comment elle avait pu l'être, étant resté étranger aux événements accomplis au dehors. J'allai une première fois dans la salle des séances, je vis dans les couloirs beaucoup d'hommes du peuple. Ils n'étaient pas très animés. Je les suppliai de se retirer : je leur dis qu'il fallait laisser délibérer le Corps législatif que la déQhé&nOfl allait être prononcée, qu'il fallait la Laisser prononcer i" r la Chambre. Je rentrai dans mon bureau. On vint me dire que la
foife s'éloignait, ce qui n'était pas vrai. Il y a eu un moment cependant où elle sembla quitter le pa^is ; c'était pour revenir plus compacte. On vint me chercher, me disant qu'elle était dans la salle, qu'il fallait absolument venir.
J'y allai, je montai à la Iribime, et c'est alors que j'entraînai lt foule à l'Hôttl-de- Ville. Je ne puis rendre compte aujourd'hui du sentiment sous l'empire duquel j'agissais ; il y a des moments dans la vie où on ne réfléchit pas, 'où on agi t. Je crois que Gambetta était monté à la tribune avant moi, il n'y était plus quand j'y arrivai. Je ne dis pas que j'aie été le dernier à la tribune, mais lorsque j'en suis descendu il y a eu un mouvement d'évacuation. Je rencontrai une très vive résistance ; on criait : —Vive la République! J* dis : — Non! la République ne sera pas proclamée ici ; la déchénace 18 £e~a, mais pas par vous, elle doit l'être par le Corps législatif.
Comme ces paroles n'étaient suivies d'aucun succès, je me retournai et je vis au bureau du pré.-ident deux têtes échevelées. Je reconnus une de ces figures, comme j'en avais vues au 15 mai.
Ce qui m'avait surtout frappé au 15 ma1', c'éf ait la profanation de l'Assemblée, c'éait le vote fait par la multitude qui, sous l'inspiration de Barbes, votait différentes lois, notamment un impôt d'un milliard sur les riches. J'avais la crainte de voir recommencer les mêmes scènes. E-pérer qus la foule se retirât, c'était une chimère. En conséquence, je dis à cetfe foule : — « Vous ne proclamerez pas la République ici, c'est à l'Hôtelde-Ville qu'il faut aller si vous voulez la proclamer ; allons-y ensemble. » Je ne pensais qu'à une chose, dégager le Corps législatif, empêcher un égorgement, car je craignais qu'à la suite de la proclamation de la République dans l'Assemblée, le Président, qui écrivait derrière moi, ne fît voter des décrets. Je craignais une lutte violente, il peut toujours y avoir des scélérats prêts à un crime ; j'avais peur qu'ils n'assas.-inassent quelques uns de mes collègues. Je trouvais dans l'évacuation que je m'efforçais de provoquer, une certaine protection pour le Corps législatif, qui pourrait prononcer ensuite la déchéance.
Je suis descendu de la tribune et, me mettant à la tête de cette foule, je l'ai conduite à l'Hôtel-de- Ville.
Ces événements étaient dans l'esprit de tout le monde ; chacun, dans tout le cours de ce mois d'août, se demandait s'il n'y aurait pas une révolution.
Ennemi de la République de droit divin, je pense qu'il ne peut y avoir dans notre société d'autre règle que le suffrage universel ; je ne dis pas qu'il soit exempt d'erreurs, que le nombre représente la justice, mais il représente la force, et quand la force est accompagnée du consentement, elle me paraît la meilleure solution.
Dans nos réunions d'alors, nous nous étions demandé si, au cas où une révolution éclaterait, il faudrait proclamer la République, et nous avions reconnu que c'était une question vaiue. Quand une révolution éclate, ceux qui s'y trouvent mêlés subissent la loi du plus fort. Dans ces crises violentes, il faut au peuple un symbole; le peuple n'aime pas les idéalités; tout ce qui ne représente pas pour lui quelque cho^e de net et de postif ne saisit pas suffisamment son attention pour provoquer son obéissance. Nous uous disions donc : si par malheur nous ne pouvions pas éviter une révolution, il est certain que la République en sortira.
En effet, quand nous sommes arrivés à l'Hôtel-de- Ville à la tête de cette foule, dans la poussière, dans un état qui n'avait rien de brillant, sentant toute la gravité de mon rôle et en acceptant toute la responsabilité sans réserve, je trouvai l'Hôtelde- Ville envahi; on proclamait la République. Je la proclamai aussi parce que c'était le seul moyen de pouvoir obtenir un peu d'ordre.
On a dit qu'il y avait eu un calcul de la part de ceux qui avaient été à l'Hôtel-de-Ville. Je ne le crois pas ; il n'y en a eu certainement aucun de ma part; tout s'est fait avec une grande précipitation. Mais, pour empêcher ce qui s'étiit fait en 18 1S, c'est-à-dire l'intrusion dans le gouvernement da personnes qui n'appartenaient pas à la Chambre, nous eûmes l'idée de ne comprendre dans le gouvernement que ceux qui avaient été nommés députés dans le département de la Seine, même Picard et Jules Simon, qui avaient optépour d'autres départements. Cette idée nou=> valut, par la loi inflexible de la logique, l'adjonction de M. Rochefort. C'est ainsi qu'il fit partie du gouvernement de la Défrns« nationale, et non par mon goût. Quelques personnes comme Félix Pyat et autres, voulaient f-iire partie du gouvernement. Gambetta tes a repousses avec une fraude énergie et a déclaré à la foule que nous allions nous retirer et abandonner le gouvernement si une antre personne qu'un député taisait partie du gouvernement. On a fait connaître la composition di
gouvernement en écrivant les noms suc de petits papiers et en les jetaut par les croisées.
Nous avons fait évacuer très- difficilement l'Hôtel-de-Ville et nous avons reçu la députation du Corps législatif, parvenue à grand peine jusqu'à nous.
Nous avions à prendre les premières mesures indispensables pour le maintien de l'ordre et pour la défense, car nous ne songions qu'à défendre Pari3 et la France. Nous pensions tous entreprendre une œuvre impossible. Je ne pouvais croire que les Prussiens, nous ayant battus à Sedan et ne rencontrant aucun obstacle, n'allaient pas arriver presque immédiatement.
Permettez moi ici une digression. Dans l'état d'incertitude où nous étions avant le 4 septembre, j'allai un jour demander quelques explications à M. le ministre de la guerre. Il me montra sur la carte comment le maréchal Mac-Mïhon, ralliant toutes ses troupes à Châlons et les troupes qu'on avait enlevées à Paris et qui ont bien manqué à la défense et qui auraient manqué davantage sans la bravoure et l'admirable conduite du général Vinoy, allait s'éloigner de Châlons pour aller à Metz. Je n'avais pas le droit de faire d'objections, mais je fus trèsinquiet. En sortant, je dis à Picard et à Kératry, avec lesquels j'étais : <* Le ministre nous la donne belle, il veut nous faire croire à un plan chimérique; s'il faisait cela, il trahirait la France. » Malheureusement le plan était certain.
Nous savions au 4 septe cabre que nous n'avions rien dans les mains. Le peu de troupes qui se trouvaient à Paris avaient été envoyées pour couvrir l'Empereur, parce que le maréchal Bazaine lui avait pris sa garde. Bazaine a-t-il jamais commandé? Je ne le crois pas ; nous avons été le jouet de mensonges (1), et l'Empereur a toujours réellement conservé le commandement. Le 4 septembre, j'avais la conviction que, dans huit jours, nous verrions les Prussiens. Nous n'avions pas de cartouches ou tout au moias de gargousses; les remparts n'étaient pas en état; ils n'étaient pas armés. Nous étions dans une situation horrible. Il fallait néanmoins faire une bonne fig-ure pour tâcher de soulever la population contre l'ennemi.
C'est dans cette situation qu'une députation de la Chambre
(1) M. Jules Favre parle de mensonges, et conteste des fait» certifié* par M. le maréchal Mac Mahon. Ce rapprochement de deux témoignages d'une valeur si différente dtspeuae de tout commentaire.
268 HISTOIRE RÉVOLUTIONNAI BE
vint nous trouver. Notre hoaorable et cher président, M. Grévy était à sa tète. Je lui dis : <t Je serais très heureux de pouvoir nous adjoin ire la Chambre, ce serait pour nous une force, mais je ne crois pas que ce soit possible; ce sont des faits bons ou mauvai--, mais au-dessus de toutes les résolutions humaines, c'est une tempête qui nous entraîne. Si nous veoions changer la nature des choses après la proclamation du Gouvernement et surtout y adjoindre des hommes impopulaires, nous courrions le risque de tout compromettre.
M. Ju'es Favre, p. 33.
A son tour, M. Jules Simon répond à M. le comte Daru, qui l'interroge bur ses rapports familiers avec Régère, le futur membre de la Commune, sur le reudez-vous qu'il adonné pour le 4 septembre à la garde nationale et aux émeutiers par lesquels il était reconduit. Le lecteur pourra juger delà sincérité qui règne dans ces réponses évasives où l'on voit M. Jules Simon, nier et avouer à la fois, prétexter les défaillances de sa mémoire et prendre ses précautions pour pouvoir s'excuser auprès des uns et se prévaloir auprès des autres, du rôle qu'il a joué dans cette fatale journée.
m. le comte daru. — Voui rappelez -vous qu'au mom nt où nous sortions ensemble du bureau, vous avez été apostrophé par un monsieur que je ne connais pas, à cheveux rouges, et qui vous serrait la main? Vous lui disitz : * laissez-moi! »
m. jules simon. — Vous vous rappelez cela?...
m. le comte daru. — Vous ne vous doutiez pas alors que nous fussions envahis. Je ne le savais pas non p1 us; c'est dans les couloirs que nous avons rencontré cet homme et que nous l'avons appris.
m. jules simon. — Vous allez voir pourquoi ce que vous me dites est très curieux...
m. le comte daru. — Je poursuis: M. Thiers était également dans le couloir : <x Q l'e^t-ce que vous faites ici ? » disiez-vous à cet homme. « Comment y êtes -vous? » Et alors, s'adressait à M. Thier.-s cet homme lui dit : « Nous avons fait une révolution, vous savez comment on b'y prend, vous qui en avez fait deux; vous devez savoir que le peuple n'attend pas; nous vous avons donné jusqu'à deux heures. Vous n'êtes pas prêts ; nous prononçons la déchéance. »
m. jules simon. — C'est cet homme qui disait cola l
M. LE COMTE l>AHU. — Oui.
CÛISTEMPORAIXE 269
M. jules simon. — J'ai été appelé l'autre jour devant le Conseil de guerre par M. Courbet. J'ai fait ma déposition sur M. Courbet et quand j'ai eu fioi ma déposition, alors que la président me disait : « Nous vous remercions, vous pouvez vous retirer, » celui dont vous parlez s'e-t levé, — il s'appelle Régère, — et il m'a dit ce que vous me dites là.
m. le comte daru. — Ah I c'était Régêre !
m. julls simon. — Oui ; mais cela n'avait pas laissé de trace dans mon esprit. Quant à ma conversation avec M. Thiers, je me la rappelle parfaitement, dans tous s^s détails. Mais cette circonstance, sur laquelle Régère m'a posé une question au conseil de guerre, était complèteineDt sortie de mon esprit.
m. le comte daru. — Je n'ai pas lu les débats devan . le conseil de guérie, mai-: le; fait quj. je vous ai rappelé est réel: nous venions d'adopter le rapport de M. Martel. La discussion n'avait pas été longue, et à l'unanimité des voix, nous étioas convenus d'adopter la proposition de M. Thiers. Le rapport était prêt. Au moment où on achevait le vote, un homme ouvre la porte de notre bureau, vient droit à vous, vous vous levez : » Que faitesvous ici? Vous n'avez pas le droit d'y être! » Et vous le reconduisez jusqu'à la porte. Comme le rapport é'ait lu, je sortais du bureau ; la cour commençait à se remplir de monde; quelquesuns de nos collègues regardaient, étonnés, par la fenêtre pour voir ce qui se passait, comme s'ils ne s'y attendaient pas. Je sors et je rencontre dans le couloir, M. Thiers et ce même homme, causant ensemble et avec vous. Je me mets du groupe, R^gère disait : « La révolution est faite! la révolution est faite! il est deux heures! nous ne pouvons pas attendre, etc., etc. »
J'ai une autre question à vous adresser. C'est dans votre intérêt que je me permets de vous l'adresser. Il a été dit que vo^s aviez reçu une lettre du maire ou du secrétaire de la mairie de Neuil'y, si je ne me trompe, qui aurait été communiquée à un de nos collègues. Daus cette lettre, on vous écrivait : « Demaio, à d-ux heures, avec mes gardes nationaux, je serai sur la place de la Concorde. »
m. jules simon. — Je ne comprends guère que vous parliez ici de mon intérêt; je ne puis avoir d'autre intérêt que celui de la vérité. Quant au fait dont vous me parlez, je n'en ai aucun souvenir. Qui est-ce qui était maire de Neuilly ?
m. le comte daru. — Je ne le sais pas. M»is ce fait est allégué par plusieurs anciens députés.
270 HISTOIRE RÉVOLUTIONNA IKK
m. JULES SIMON". — Je ne crois pas avoir reçu cette lettre. En tous cas, je n'eu ai aucun souvenir.
m. le comte daru. — Un autre fait qui vous concerne et que j'extrais d'une déposition. Un homme vous aurait prévenu que l'ordre aurait été donné de se readre, à deux heures, place de la Concorde, pour faire une manifestation.
m. jules simox. — Il est bien clair que, puisque cette manifestation a eu lieu, un mot d'ordre avait été donné.
m. le comte daru. — Le maire de Neuilly, en vous écrivant, vous aurait dit que, lui et ses gardes nationaux, seraient eur cette place, non pas à deux heures, mais à midi, puisque l'heure d'ouverture de la Chambre était changée.
m. jules simon. — Il est possible que, comme député de Neuilly, le maire de Xeuily m'ait écrit, mais je n'en ai aucun souvenir. Le maire de Neuilly, sous l'empire devait être un des partisans de la candidature Lachaud, et, par conséquent, mon adversaire.
m. le comte daru. — Vous ne vous rappelez pas ce fait. Il a été allégué par plusieurs personnes, et qui ont eu cette lettre entre les mains.
m. jules simon. — Cela ne prouve pas que le fait ne soit pas vrai. Il est bien certain qu'il y avait là des gens qui s'y réunissaient, les uns pour un motif, les autres pour un autre; beaucoup venaient avec des g-ardes nationaux dans l'espoir que s'il y avait quelque mouvement dangereux pour la sécurité publique, les gardes nationaux contribueraient à maintenir l'ordre. Neuilly, à cette époque, — je ne sais pas ce qu'elle est devenue sous la Commune, — était une commune-très réservée, très-modérée, qui avait toujours donné une très-grande majorité aux candidats de l'empire, jusqu'au moment où j'ai été candidat. Car moi, j'ai eu à peu près l'unanimité. J'ai eu une majorité de 30,000 voix sur mon concurrent. Je puis presque dire que tous les partis étaient avec moi, à l'exception d'une poignée de communistes qui votaient pour M. Vallès et des huit mille adhérents de M. Lachaud.
m. le comte daru. — Encore un autre détail. lia été dit devant la Commission que, après la séance de nuit, à deux heures du matin, la foule a reconduit, en les applaudissant et avec des cris d'enthousiasme, un certain nombre de députés, ayant alors la faveur populaire. M. Fawe, M. Thiers, reconnus
sur la place de la Concorde, furent salués par les acclamations populaires. Vous aussi, vous avez été reconduit jusqu'à la porte de votre domicile, qui est, si je ne me trompe, rue de la Madeleine. Il a été dit par un de nos collègues que, arrivé chez vous, vous avez remercié la foule et que vous lui avez donné rendezvous à la Chambrp, pour le lendemain, à midi.
m. jules simon. — Il n'est pas impossible que la foule, cette nuit-là, m'ait reconduit jusque chez moi J'ai été plusieurs fois reconduit chez moi par la foule, et une fois par une foule de près de 10,000 personnes. Il m'est souvent arrivé d'être obligé de leur parler de ma porte, mais cette nuit-là, je ne le pense pas. Je suis rentré chez moi très-désolé, très-attristé et je ne crois pas avoir été reconnu par la foule. Quant à ces mots : « A demain, à midi, » je ne sais pas ce qu'il signifieraient. Estce que c'était l'heure de la séance, midi?
M. le comte daru. — Oui, c'était l'heure de la séance. Je regrette que le collègue qui vous a entendu ne soit pas aujourd'hui présent dans la Commission.
Un membre. — Je demanderai la permission de préciser un peu. lia été dit. d'une manière positive, devant la Commission, ceci : c'est qu'une personne, très-digne de foi, à deux reprises, vous a entendu donner rendez-vous à la garde nationale, une fois à deux heures, à la sortie de la séance de jour et une autre fois à la sortie de la séance de nuit, où vous aurez modifié l'heure du rendez-vous.
m. jules simon. — Je ne comprends même pas bien le but de cette question. Je comprends encore moins cette insistance; nous ne sommes pas ici devant un tribunal où l'on conteste les assertions d'un accusé. Je n'imagine pas que l'honorable membre qui me fait l'honneur de me parler, ait la pensée d'incriminer mes paroles ou ma conduite.
m. le comte daru. — Assurément non ; mais nous avons le devoir de constater les faits.
Le même membre. — Je demanderai à préciser le sens de ma question. Il semble démontré par l'ensemble des faits qu'il y a eu des rendez-vous donnés aux gardes nationaux autour de l'Assemblée pour le 4 septembre, rendez-vous donnés la veille, et que ce sont ces gardes nationaux qui ont envahi l'Assemblée. Par conséquent, pour connaître l'ordre des faits, il s'agirait de savoir qui a déterminé le mouvement des gardes nationaux, se
372 HISTOIBE RÉVOLUTIONNAIRE
donnant rendez-vous autour de l'Assemblée. Nous vous demandons si vous avez des renseignements sur ce point.
M. Jules Simon, p. 493.
Ajou'ons ici les quelques détails que nous fournit l'enquête:
La motion révolutionnaire déposée sur le bureau de l'As- emblée armait l'insurrection du mot d'ordre nécessaire pour attaquer le Corps législatif. Chacun !e comprit ainsi, et tous marchèrent au cri de : La déchéance ! A 7 heures du matin, je réunis dans mon cabinet les chefs de service, — je fis appel à leur patriotisme et à leur dévouement. — Je savais que j'avais devant moi des hommes d'honneur. Aucun d'eux n'a failli, et jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute, ils sont restés les représentants énergiques de la loi et de l'ordre.
M. Piétri, p. 255.
m. piétri. — J'arrive à la journée du 4 septembre. J'ai eu l'honneur de dire à la Commission les ordres que j'avais donnés aux chefs de service.
Après l'assurance que j'avais reçue d'eux, je me rendis au palais des Tuileiies. J'exposai au conseil des ministres l'état de nos forces et les dispositions arrêtées pour le maintien de l'ordre.
m. le président. — C'était le 4 au matin?
m. piétri. — Oui. Le gros de nos services fut placé autour du Corpsb'gislatif et particulièrement sur le pont de laConcorde dont la d^fen-e avait été spécialement recommandée. J'y avais envoyé des/gerg-ents de ville, tous hommes d'élite, ainsi que quatre commissaires de police, les mt illeurs de nos fonctionnaire?, des inspecteurs divisionnaires, et enfin des gardes de Paris, à pitd et à cheval.
m. antonin lefèvbe poxtalis. — Quel en était l'effectif ?
m. piétri. — 800 hommes, sans compter les officiers et les chefs des services civ'ls, et < aviron 200 inspecteurs.
Ils prirent position à dix heures du matin. L'autorité militaire y avait placé des troupes de ligne et de la g-endarmerie départementale ; celle-ci occupait la place de Bourgogne.
Les meneurs de Belleville, de La Villelte, de Méuilmontant, etc., et leurs complices ne tardèrent pas ;i arriver sur la place de la Concorde. De bonne heure, ils avaient quitté leurs
quartiers resp ictift et marchaient par petit-* groupes, ou voyait
dans les groupe des képis, des vareuses, des tuniques, des sabres et des fusils de garde national.
La place finit par ^/encombrer ; -.-lie devint tumultueuse, et lorsque l'agitation fut montée au degré attendu par les chefs, la foule s'ébranla dans la direction du Corps législatif. Les gardes de Paris et les sergents de ville qui occupaient le pont la continrent vigoureusement et la refoulèrent promptement en arrière.
De midi à deux heures, les tentatives de la foule, excitée vivement par les appels qui lui étaient adressés du péristyle du palais, se renouvelèrent plusieurs fois. Repoussés chaque foist les émeutiers comprirent que, tant que la police garderait le pont de la Concorde, aucun effort ne triompherait de son énergie.
m. le président. — Vous parlez du péristyle du Corps législatif?
m. piétri. — Oui, le péristyle était encombré de députés de la gauche, d'amis et de journalistes de leur opinion.
Convaincus, eux aussi, de l'impuissance de la foule à franchir la barrière qui la tenait éloignée du Corps législatif, on résolut de lourner la difûcu'té, puisqu'on ne pouvait pas la vaincre.
Un député monta à la tribune; il se plaignit en termes trèsvifs de la présence des forces de la police aux abords du palais ; il demanda leur renvoi, et il proposa de confier la garde de l'Assemblée à des bataillons de gardes nationaux.
La motion ayant eu le sort qu'elle méritait, on adressa la menue demande aux questeurs Ceux-ci mandèrent les commissaires de police et les invitèrent à se retirer avec les sergents de ville et les gardes de Paris. Les magi trats municipaux maintinrent avec fermeté leur droit et leur devoir de défendre la loi et l'ordre fcur la troie publique.
Le temps pressait, cepend-nt, pour les promoteurs du mouvement; mais pour réussir il f allait à tout prix obtenir l'éloignement delà police. L'autorité militaire avait tous les pouvoirs, en vertu de la loi sur l'état de si<*ge ; elle seale pouvait requérir légalement la police : le général qui commandait les forces envoyées pour protéger l'Assemblée fut prié d'intervenir afin de faire cesser le conflit. Cet officier général déféra aux instan. ces qui lui étaient faites, et par son ordre, la police dut abandonner les postes qu'elle occupait.
M. Piétri, p. 256.
«27 i HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
Le lendemain, M. Piétri appelle les commissaires de police qu'il avait choisis pour les postes les plus importants. C'était dans mes attributions de les introduire auprès de lui. 11 leur recommanda beaucoup d'énergie et de modération ; il leur parla uniquement de leurs devoirs envers la patrie, des malheurs de la France et de la nécessité plus grande que jamais de maintenir l'ordre et de sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée. Il ne fut fait aucune allusion à un intérêt dynastique. Les commissaires se sont courageusement acquittés de leur mission, et certes, ce n'est pas leur faute si la Chambre a été envahie.
A midi, je me rendis au Corps législatif par ordre de M. Piétri, que je n'ai plus revu depuis, sinon beaucoup plus tard. Je ne vous raconterai pas les détails de l'envahissement auquel j'ai assifcté, mais que vous connaissez mieux que moi. Seulement je puis vous citer un fait dont je n'ai pas été témoin, mais que je tiens de M. Piétri lui-même. Il reçut, à deux heures, à la Préfecture, M. Jacob, commissaire de police, qui était hors de lui ; celui-ci déchira son écharpe en entrant et dit : « On vient de nous renvoyer I » En effet, au début de la séance, M. de Kératry s'était plaint de ce qu'on avait fait v« nir la police ; on alla représenter aux questeurs que la foule était nombreuse, mais qu'elle était sans armes et parfaitement inoffensive. * Ce qui l'irrite, disait-on, ce qui peut amener une collision, c'est la piésence des sergents de ville. Donnez-leur l'ordre de se retirer ! »
Les questeurs s'en entretinrent avec les commissaires de police. Ceux-ci répondirent qu'ils n'étaient pas dans l'enceinte du palais, mais sur la voie publique, et que là, ils relevaient du préfet. Alors, on s'adressa au général commandant les troupes, qui avait une autorité supérieure. Le général leur enjoignit de se retirer sans vouloir écouter leurs observations. Ils se retirèrent avec leurs hommes, et à ce moment, la foule se précipita pour envahir l'As; emblée. Jusque-là elle n'avait pas pu dépasser le pont.
m. le président. — Est-ce le général Caussade qui avait donné cet ordre ?
m. mouton. — Je crois que oui. Mais si vous voulez être renseigné sur ce point d'une manière plus précise, vous n'avez qu'à interroger M. Jacob lui-même.
M. Mouton, p. Ml<
Cet éloignement des forces de police qui entraîna aussitôt l'invasion du Corps législatif, est ainsi raconté par M. Piétri lui-même.
m. piétri. — Je reprends mon récit. Nous en étions restés aux événements qui se sont accomplis entre midi et deux heures.
Le général commandant les forces militaires du Corps législatif donna l'ordre aux commissaires de police de se retirer.
Aux respectueuses observations des commissaires de police sur les conséquences immédiates d'une mesure qui ouvrait à la révolution les portes du Corps législatif, le général répondit qu'il n'y avait pas à répliquer, mais à obéir.
Aussitôt, la foule se précipita sur le Corps législatif dont des affidés lui ouvrirent les portes.
Vers deux heures et demie, un des commissaires de police qui avaient été délégués par moi pour veiller à la sécurité du Corps législatif, se présenta dans mon cabinet. Il était très-ému, trèsindigné ; il avait déchiré son écharpe et, en entrant dans mon cabinet, il dit ces mots : * C'est une trahison ! Si on ne nous avait pas renvoyés, le Corps législatif n'aurait pas subi la violation dont il vient d'être l'objet. » Un autre commissaire de police nous annonça qu'on venait de former un gouvernement révolutionnaire. Un des chefs de service demanda ce qu'il y avait à faire à la préfecture de police : « Notre devoir, » répondisse immédiatement.
Le secrétaire-général fut aussitôt requis par moi de descendre dans la cour de l'hôtel et de placer à chacune des portes vingtcinq hommes et un commissaire de police.
M. Piétri, p. 258.
m. lefèvre-pontalis. — Lorsque l'ordre a été donné aux sergents de ville de quitter le Corps législatif, restait-il avec les forces militaires des forces dépendant de la préfecture de police, notamment des gardes de Paris ?
m. piétri. — L'ordre a été donné de relever également les gardes de Paris, ainsi que la gendarmerie départementale qui était sur la place de Bourgogne.
m. le président. — Ainsi l'ordre avait été donné pour toutes les forces municipales et même pour la gendarmerie départementale !
M. Piétri, p. 261,
M. Chevreau expose, de la même faeon. les faits dont il fut témoin :
Comme je faisais partie du Sénat, et que je rie pouvais pas prendre part à la délibération des bureaux, je profitai de la suspension de la séance pour me rendre compte de ce qui se passait à l'extérieur et je sortis par la rue de Bourgogne, accompagné du directeur général du ministère de l'intérieur. Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu'en arrivant sur le quai, je ne vis plus les troupes de police qui faisaient, à mon arrivée, une haie compacte autour du Palais et dont j'avais remarqué l'excellente tenue !
Je cherchai le général qui commandait, je m'adressai à deux officiers de la garde nationale et je leur dis : * Il y avait tout à l'heure des forces de police autour de l'Assemblée, où sont-elles? » — * On les a fait partir; vous pouvez les voir d'ici. » Et, en effet, on me les montra à peu près à la hauteur du quai d'Orsay et du Pont-Royal; elles s'en allaient. C^s Messieurs me dirent : <* C'est sur l'ordre d'un général que ces troupes viennent de se retir-r. »
Je n'essaierai pas de dire à la Commission, mai* elle doit le comprendre, quelles furent ma surprise et ma douleur. La garde nationale n'était plus à ma disposition; elle était sous les ordres du général Trochu. Je constatai l'impuissance absolue où j'étais de concourir, pour ma modeste part, à la défense du Co ps législatif, puisque les seules forces sur lesquelles mon titre de ministre de l'intérieur me donnât quelque autorité, étaient parties d'après les ordres d'un général. A quels ordres, ou à quelle influence ce général avait-il obéi? je n'en sais rien; je me borne à constater ce que j'ai vu.
J'allai au ministère de l'intérieur, afin de demander des explications au préfet de police, et, s'il en était temps encore, pour lui dire de faire replier ses forces vers le Corps législatif. Il était trop tard. A peine étais-je arrivé, qu'un agent que javais laissé près de la Chambre, accourait me dire que les rangs de la garde nationale s'étaient ouverts, que les grill- s avaient été forcées et qu'un flot de peuple avait pénétré dans le Palais ; c'était le commencement de l'envahissement du Corps législatif.
Je me rappelle très-bien qu'au coin de la rue de Bourgogne, les troupes de police s'étant retirées, la garde nationale les avait remplacées, et que les gardes nationaux échangeaient îles poignées de main avec des personnes qui se tiouvaient à 1 intérieur. 11 y avait aussi, sur les piles du pont, des hommes
debout qui faisaient avec des mouchoirs des signaux à d'autres hommes qui étaient sur les marches du péristyle.
Quand je suis revenu, j'ai été entraîné par un flot de peuple; c'est alors que je me rendis aux Tuileries pour annoncer à l'imp-ratice l'envahissement du Corps législatif et me mettre à sa disposition jusqu'au dernier moment ; mon autorité de ministre ne pouvait plus rieu pour elle ; je voulais du moins lui offrir l'appui de mon dévouement personnel.
M. Chevreau, p. 2G8.
De l'intérieur du Palais, l'envahissement fut facilité et provoqué par des députés et par des révolutionnaires de profession. Voici les déclarations qui le constatent.
J'entrai en séance ; M. Jules Favre réclamait la priorité pour son pr -jet de déchéance; le président de la Chambre me donna la parole d'abord, comme ministre, et je lus le décret modifié. M. Jules Favre lut le sien, et il fut convenu qu'on allait se réunir dans les bureaux pour discuter ces deux questions.
A ce moment, je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'affirme et je l'atteste, M. Gambetta fît un signe aux hommes qui avaient envahi les tribunes. Ils se mirent alors à descendre le long- des colonnes et envahirent la salle.
D'un autre côté, toute la foule s'était précipitée dans la salle des Pas-Perdus. Je m'opposais autant que je le pouvais à l'invasion; je me plaçai devant la porte du Corps législatif pour m'opposer à l'entrée des geus qui voulaient y pénétrer.
Comte de Palikao, p. 1G7.
m. le comte de. rességuier. — J'étais> le 4 septembre, dans la tribune de» anciens députés, assez près du général. Ses souvenirs sont-ils conformes aux miens sur un point relatif à l'envahissement de la salle? Nous avions à côté de nous les anciens représentants Miot, Beslay et d'autres qui ont figuré dans la Commune. Comme la discussion dans les bureaux se prolongeait, l'agitation devenait très -vive dans notre tribune.
M. Miot fiuit par se lever en disant: « Si on ne se décide pas, il faut en finir; je vais vous montrer comment cela se fait. » Il sortit de la tribune et rentra un quart d'heure après, en di-rant: « L'affaire tst faite, les voilà qui entrent. * En effet,
la tribune fat aussitôt envahie, et la salle aussi, quelques instants après.
m. le général le flo. — J'étais sur le premier banc, à côté de M. de Tréveneuc. Je ne me rappelle pas ce fdit.
Général Le Flo, p. 621.
Nous avons fait savoir au général Le Breton qu'on ne devrait pas laisser les journalistes sur les marches du péristyle, pérorant et agitant leurs mouchoirs ; il m'a donné l'ordre de faire évacuer le péristyle ; je lui demandai un ordre écrit, disant que je ne pouvais pas entrer à la Chambre sans un ordre écrit; il refusa, et je ne fis rien. A ce moment, il y avait un général qui alla parlementer sur le pont de la Concorde avec M. Glais- Bizoin, pour empêcher la garde nationale d'avancer; en même temps, la garde nationale de la Chaus&ée-d'Antin arrivait pour prêter son concours. Elle fut débordée ; on criait : A bas la garde municipale ! La garde municipale recula. Je vis des députés faire le tour de l'Assemblée, en demandant le retrait des sergents de ville et de la garde municipale, et leur remplacement par la garde nationale. On demandait la même chose sur les marcher.
Ceci se passait de onze heures à deux heures moins cinq minutes. A deux heures, l'envahissement était complet. A ce moment-là il y eut une altercation ; la garde nationale voulait entrer en armes, et quelques députés s'y opposaient. Enfin, on fit entrer les gardes nationaux sans armes, et les marches furent envahies. On y proclama la République.
if. Mucé, p. 118.
m Lorsque, vers midi, nous arrivâmes à l'Assemblée, il y avait une agglomération considérable sur la place de la Concorde et sur le quai des Tuileries. Ce qui y dominait, c'étaient les gardes nationaux sans armes : car ce qui a tenu la tète de ce mouvement tout à fait spontané du 4 septembre, c'est l'ancienne garde nationale de Paris, les soixante bons bai aillons, choisis, triés ; ce sont ces bataillons qui, les uns sans armes, les autre* avec leurs armes, s'approchèrent du Corps législatif, l'entourèrent et peu à peu y pénétrèrent. L'Asiemblée était gardée, du côté du quai, par la garde de Paris ; il y avait là quelques pelotons qui
se retirèrent, à un moment donné, sur l'ordre du président. Un bataillon de la garde nationale, dont je ne me rappelle plus le numéro d'ordre, traversa, tambour en tète, le pont de la Concorde, et prit la place des gardes municipaux. Ne croyez pas qu'à l'intérieur du palais, les dispositions militaires eussent été négligées. Il y avait dans la cour d'honneur, et dans celle de la place de Bourgogne, des régiments de marche. Un des traits caractéristiques de ce moment de la journée, c'est que, lorsque la foule, ceux qui étaient devant étant poussés par ceux qui étaient derrière, voulut pénétrer par la grille du quai, les soldats, qui étaient là en grand nombre, répondirent aussitôt aux cris de la foule, et mirent la crosse en l'air.
Voilà comment le Corps législatif fut envahi. Il était gardé, mais sa garde, en proie aux mêmes sentiments d'agitation, à la même fièvre patriotique que la foule elle-même, n'eut pas un seul instant la pensée de tirer sur le peuple, sur la garde nationale surtout.
Le Corps législatif resta longtemps envahi dans les couloirs, sans l'être dans la salle mène des séances. On vint prévenir les députés dans les bureaux et on leur dit : Il faut rentrer. Ils ne le voulurent pas, ou ils ne rencrèrent qu'en petit nombre. Le président Schneider reprit le fauteuil. C'est alors qu'un certain nombre de membres de la gauche, Gambetta en tête, adjurèrent le peuple de laisser les choses se faire régulièrement, et de ne pa^ envahir la sal e. Ces adjurations eurent quelque effet pendant quelques minutes ; mais, comme par derrière il y avait une grande foule qui n'entendait rien, la salle fat envahie. M. Schneider se retira, et nous fûmes portés, on peut le dire, Bf. Jules Favre et moi d'an côté, M. Gambetta et quelques autres députés parmi lesquels était M. de Kératry, de l'autre, jusqu'à l'Hôtel-de- Ville.
.1/. Ferry, p. 381.
De son côté, le général Le Flô s'exprime ainsi :
m. le général le flo. — J'étais un simple spectateur. Le hasard a fait que je me trouvais à Paris et que j'ai été témoin de l'invasion de la Chambre par cette horde de scélérats que nous avons retrouvés dans la Commune, que nous avons attaqués et heureusement vaincus à Paris. Le soir du 4 septembre, on me fit offrir le portefeuille de la guerre, que j'ai refusé. Déjà, la veille, on m'avait fait pressentir qu'une espèce de révolution
280 HISTOIRE HBYOL1 ISIONNAIRE
pourrait éclater, qu'il y aurait probablement lieu de former un cabinet nouveau et on me demanda s'il ne me conviendrait pas d'entrer dans ce cabinet. Je répondis que je ne savais qu'elle en serait la couleur, quel serait le principe du gouvernement nouveau, que je ne me souciais pas de m'associera un gouvernement anonyme. ^
Général Le Flo, p. 620.
Quant à l'attitude du Corps législatif, voici la déclaration de M. Dréolle.
On a dit, et je tiens que ma réponse s it bien établie, on a dit que le Corps législatif s'était sauvé devant l'émeute. Cela n'est pas vrai. Nous étions dans nos commi?sions, et les hommes qui sont entrés dans la salle des séances, escortés par certains députés, sont entrés dans une salle absolument vide.
Quand, vers quatre heures, une certaine partie des envahisseurs quitta le palais, par une. coïncidence tout à fait inattendue, je rencontrai M. Thiers. Je songeais à ce moment à tenir une séance n'importe où. Je lui parlais pour la première fois de ma vie, je lui dis : « M. Thiers, si vous êtes d'avis de tenir une séance, je vais de mon côté me mettre en quête d'un coiu dans ce palais, où nous puissions immédiatement nous réunir. »
En effet, nous tîumes cette séance dans la salle à manger de la présidence. Là, la proposition de M. Thiers fut discutée; vous savez qu'il en avait modifié lui-même un peu les ttrmes afin d'en assurer l'adoption par la Chambre. Mais ou revint aux termes de la première réfaction. Pourquoi? Parce que, à cette séance, dont le compte- rendu a été fait par moi, aussi exact que s'il y avait eu des sténographes, nous apprîmes successivement que les Tuileries étaient envahies, que l'Hôtel-de-Ville était envahi, que l'impératrice n'était p^s là. Alors nous adoptâmes cette formule qui consistait à dire : * Vu la vacance du pouvoir, le Conseil du Gouvernement. » C'était encore uae forme de résistance du Corps législatif, car il a résisté, messieurs. Il y a eu, chez les députés qui se sont réunis alors, je ne dirai pas du courage, mais l'accomplissement d'un devoir. Ils ont montré véritablement du courage le lendemain. 11 s'est tenu à l'hôtel de .M. Johnston une séance que l'histoire certaiuement connaîtra. Là, nous avons délibéré, »ntouiés d'une canaille armée, lf s volontaires d'Arroohso*, Lea grard n du corps de M. Gambett»,
qui s'étaient installas place Bauveau. Nous avons décidé la rédaction d'une protestation adressée au pays tout entier, et afin d'en fortifier le caractère, cent cinquante députés nous ont donné leur signature sur une feuille de papier blanc. C'était moi qui étais chargé de rédiger cette protestation, et le lendemain matin je devais me trouver chez l'un des membres de la commission, rue de Lille. Le soir, en me rendant chez moi, j'appris que ma maison était envahie, qu'on me poursuivait depuis deux heures de l'après-midi, que des bandes armées me cherchaient d'un bout de la ville à l'autre, en criant: * A mort! » J'ai été obligé de passer la nuit dans une maison amie, et je ne pus remplir mon devoir, mais j'affirme que tout au moins il y a eu alors tentative de résistance.
m. le comte daru. — Je puis compléter votre récit. Ce devoir, vous avez été empêché de le remplir ; mais trois membres de la commission, qui n'étaient pas dans la même situation que vous, ont pu rédiger cette protestation et l'envoyer au journal la Province. De tous les journaux de Paris, il n'y en a eu qu'un seul qui ait osé la reproduire, c'est le journal le Français. MM. de Talhouët, Buffet, Johnston, Lefébure, Josseau et moi, formions avec vous la commission chargée de rédiger cette protestation.
M. Dr colle, p. 233.
Lors de la séance tenue dans la salle à manger de M. Schneider, où l'on a adopté la proposition de M. Thiers, il n'était plus question de * déchéance », mais de « vacdiice du Gouvernement » ?
M. dréolle. — Oui, Monsieur.
m. le président. — Par conséquent, il n'était question ni de déchéance ni de régence.
m. dréolle. — Vous vous souvenez que M. Thiers avait apporté sa proposition contenant le mot ■ vacance » ; celte proposition avait été signée avant la séance de midi, par un certain nombre de députés, d'abord de la gauche, puis du centre gauche, et même de la droite, car parmi les signataires figurait le nom de M. Matthieu.
M. le comte daru. —Croyez- vous qu'il ait signé ?
m. dréolle,. — Je ne crois pas me tromper. 11 avait signé à
condition que M. Thiers n'indiquât pas précisément cette « vacunre du. pouvoir » puisque c'était un fait matériel qui n'existait pas. On substitua alors : « Vu les circonstances » à a vu la vacance. »
La gauche qui, après avoir signé » vu la vacance, » apprend, par la lecture en publie, l'introduction des mots «. vu les circonstances » avait déjà tourné contre la proposition de M. Thiers ; mais dans les bureaux, ce fut cette formule « vu les circonstances, » qui l'emporta.
Quand plus tard, dans la séance de la salie à manger, on arriva à la discussion de ces deux terme?, M. Thiers reprit sa formule * vu la vacance » . Uoe partie de l'Assemblée approuva ces mots « vu Ja vacance » ; l'autre partie, que j'appellerai la droite, si vous voulez, combattit au contraire ces mots t vu la vacance » . La discussion s'engagea; nous allions perdre du temps, quand tout à coup nous fûmes informés que le mot était devenu une vérité. C'est alors que pour hâter une solution, non pas quelconque, mais heureuse, c'est-à-dire une solution qui maintînt le pouvoir dans la main d'honnêtes gens, j'ai dit : Eh bien ! votons a vu la vacance! » Or, comme j'étais connu pour être impérialiste, du moment que je me ralliais à ce mot, la proposition fut votée par tout le monde.
m. le président. — C'était là un point important à constater dans la déposition actuelle, parce que ces explications font suivre pas à pas les changements fort naturels qui ont eu lieu selon les circonstances.
M\ Dréolle, p. 236.
Cependant l'Impératrice était aux Tuileries dévorant ses douleurs d'épouse et de mère, pour ne songer qu'à la patrie envahie et à la nécessité de défendre Paris. Elle tenait avant tout à ce qu'il ne coulât pour elle pas une goutte de sang.
On a recueilli, dans un autre chapitre, les déclarations qui rendent hommage aux résolutions viriles et patriotiques de la Souveraine. Eu voici une autre tout aussi explicite d'un des serviteurs des plus tidèles de la dynastie, qui ressentait au fond du cœur toutes los angoisses;, toutes les sollicitudes de la Régente.
Maintenant pourriez-vous nous dire si, dans les dernières conversations, surtout au moment du départ de l'Impératrice, l'idée, non pas d'une fuite précipitée, mais d'une retraite dans uu lieu quelconque du territoire, où on appellerait Lan membres
du Sénat et du Corps législatif, n'est pas passée dans l'esprit delà Souveraine?
m. piétri. — Je ne puis rien dire à ce sujet.
m. le comte de RESSÉGuiER. — J'allais adresser cette même question à M. Piétri, j'aurais voulu auparavant le prier de répondre à celle-ci : M. Piétri n'a-t-il pas constaté, avant le 4 septembre, que nos premiers désastres avaient fait pénétrer dans l'opinion publique, en dehors même des passions politiques et révolutionnaires, ce sentiment que l'Empire pourrait difficilement survivre à ces désastres ?
m. piétri. — Les groupes révolutionnaires le désiraient trèsardemment. Quant au pays, il n'était animé que contre la Prusse.
m. le comte de rességuier. — S'il en était ainsi dans le pays, si, dans les Conseils de l'Empire même, on n'avait pas le sentiment que ces désastres avaient déjà consommé la chute du gouvernement de l'Empereur, il est étonnant que l'impératrice n'ait pas songé à se retirer sur un point quelconque du territoire pour maintenir ce Gouvernement.
m. pbétri. — Sans répondre d'une manière directe à la question qui m'est posée, qu'il me soit permis de dire qu'une des grandes préoccupations de l'impératrice, j'oserai même dire sa plus vive préoccupation dans ces douloureux moments, était d'éviter, à tout prix, une collision sanglante à l'intérieur. Pendant que nos armées versaient le sang français, la guerre civile était un sujet d'horreur pour Sa Majesté.
M. Piétri, p. 261.
Quant au départ de Sa Majesté, pour lequel, par son ordre exprès, il n'avait été pris aucune mesure, le soin de sa sûreté ne la préoccupant en aucune façon, il s'effectua ainsi que le disent les déclarations suivantes.
m. piétri. — J'étais monté dans la voiture qu'avait amenée le chambellan, parce que j'espérais arriver plus promptement auprès de Sa Majesté. Dans ces moments d'ailleurs, on ne s'arrête pas à calculer les chances d'une marche à pied ou en voiture.
Sa Majesté était vivement sollicitée de quitter les Tuile rie3 par M. le prince de Metternich, par M. Nigra, par le ministre de l'intérieur que vous entendrez tout à l'heure. L'Impératrice
résistait très énergiquement. Elle me demanda ce que je pensais de la situation. Je ne pus que lui rendre compte de ce que je venais de voir en franchissant les grilles des Tuileries. Le palais était entouré d'une foule considérable et menaçante. Les grilles étaient vigoureusement poussées; j'ajoutai qu'avant dix ou quiûze minutes le palais serait envahi par les émeutiers, et qu'à mon avis il n'y avait pasà hésiter; qu'une foule ameutée ne sait pas toujours ce qu'elle fait et qu'elle peut être excitée jusqu'au crime.
Après de nouvelles objections de l'Impératrice, Sa Majesté consentit à suivre MM. de Mttternich et Nigra. Je descendis avec M. Chevreau dans la cour, et là, j'entendis raconter qu'on était maître de l' Hôtel- de-Ville et qu'on envahissait la Préfecture de police. J'avisai dans un groupe un inspecteur de police; je l'appelai et le priai de se rendre en toute hâte à la Préfecture, afin de savoir si je pourrais y rentrer. 11 y alla et revint quelques instants après me disant que c'était de toute impossibilité, que lui-même avait été reconnu par la foule, et qu'on avait failli le prendre et le jeter à l'eau.
m. le comte de boisboissel. — Lorsque vous êtes parti en voiture de la Préfecture de police, avez- vous été reconnu par la foule, insulté et maltrai é?
m. piétri. — Non.
m. le président. — Ces Messieurs sont arrivés avec peine par suite de l'encombrement formé par la foule.
m. callet. — C'est pendant votre absence qu'on a enlevé la Préfecture de police?
m piétri. — Après mon départ.
il. Piétri, p. 260
A partir du moment où je suis allé me mettre à la disposition de l'Impératrice, je n'ai vu qu'un ministre, le comte de Palikao qui revenait du ministère de l'intérieur pendant que je le cherchais au ministère de la guerre; eu le quittant, je pris mes mesures pour rejoindre l'Impératrice, qui avait daigné m'autoriser à la suivre, et à la disposition de laquelle j'ai cru devoir rester jusqu'à la conclusion de la paix.
m LE comte i»k res&kouier, - A qu lie heure l'Impératrice a-telle quitté les Tuileries?
m. henri chevreau. — Je ne pourrais le préciser à un quart d'heure près, mais ce doit être, dar;s ma pensée, pas avant trois heures et demie et un peu avant quatre heures. En me rappelant les instants de cette journée, je crois être sûr que l'Impératrice n'a pas quitté les Tuileries avant trois heures et demie et qu'elle les avait quittées à quatre heures. J'étais à côté d'elle. Sa Majesté refusait obstinément de partir ; il a Mlu les plus grands efforts pour vaincre sa résistance. Mais, à un certain moment, la foule avait forcé les grilles; on criait : « La déchéance! Arive la République! » On fit remarquer à l'Impératrice qu'un plus long1 séjour dans le palais l'exposait aux plus grands dangers ; qu'elle compromettrait, de plus, l'existence des personnes qui l'entouraient, et qu^, d'ailleurs, toute résistance était devenue impossible. C'est alors seulement qu'elle se décida à quitter les Tuileries.
m. lefèvre-pontalis. — A quatre heures vous étiez rassuré sur son sort?
M. henri chevreau. — Au moins, je croyais l'être ; le danger de l'envahissement des Tuileries en sa présence, n'était plus à redouter.
M. H. Chevreau, p. 270.
Le général qui avait juré de se faire tuer sur les marches du trôae et qui avait sollicité et obtenu de la confiance de l'Empereur le poste de gouverneur de Paris, n'avait rien tenté pour défendre sa Souveraine," et M. Chevreau nous fait connaître la dernière entrevue de M. Trochu avec Sa Majesté.
J'entrai chez l'impératrice et lui appris la fatale nouvelle. Après les premiers moments d'une douleur patriotique que tout le monde doit comprendre, et que je n'ai pas à dépeindre, je ne dissimulai pas à Sa Majesté que la dynastie courait les plus sérieux dangers; c'est ici qu'eut lieu l'incident relatif au général Trochu. Dans ma pensée, le concours absolu, sans réserve, du général Trochu, nous était plus que jamais nécessaire. Je demandai donc à Sa Majesté la permission d'aller moi-même chez le général lui faire part de l'affreux malheur qui frappait la France. Je craignais que !e général Trochu, dont les rapports avec le ministre de la guerre étaient très-tendus, ne se blessât, s'il apprenait la nouvelle par une autre voie. Pour bien rendre toute ma pensée, je voulais que le Gouvernement se déplaçât
dans ma personne et lît directement appel au dévouement du général Trochu.
L'impératrice partagea complètement mon opinion et je partis pour le Louvre après le Conseil. Je trouvai le général en tenue militaire ; il arrivait du camp de Saint-Maur ou des fortifications. Il ne parut pas étonné de ma douloureuse communication ; je dois dire que dans des conversations précédentes, il m'avait plusieurs fois manifesté les plus grandes craintes au sujet de l'armée.
Je le priai, dans les termes les plus émus et qu'il me paraît inuitle de rappeler, d'aller voir Sa Majesté. Il descendait de cheval ; il n'avait pas dîné. Je le priai au moins de se rendre aux Tuileries après son dîner et je le quittai. Du Louvre, je me rendis au minit-tère, et de là chez l'imprimeur porter moi-même la proclamation qui venait d'être rédigée en Conseil et qui annonçait à la population de Paris et à la France, le désastre de Sedan; puis, très-préoccupé de i'entrevue du général Trochu avec l'impératrice, je retournai vers dix heures aux Tuileries; ma première parole fut celle-ci : — « Que vous a dit le général?» — « Je ne l'ai pas vu, » me répondit Sa Majesté.
Profondément inquiet, je me fis conduire sur les boulevards pour me rendre compte, par moi-même, de l'état des esprits. L'animation y était extrême ; des agents avaient été l'objet de violences, mais ils faisaient bonne contenance efforce restait à la loi. C'est en rentrant au ministère, vers onze heures, que j'appris la convocation de la Chambre pour la séance de nuit. Cette convocation me surprit beaucoup ; il avait été convenu que la séance aurait lieu le dimanche matin et nous nous étions ajournés à huit heures pour prendre nos dernières résolutions. Je ne crois pas avoir à donner les détails de cette séance de nuit; tout le monde les connaît.
Le lendemain matin, j'étais à peine aux Tuileries, quand je vis arriver le général Trochu. Obéissant toujours à la même pensée, je montai précipitamment chez l'impératrice qui n'était pas encore descendue au Conseil, et je la priai de ne pas se préoccuper des ministres, de nous faire attendre, et de recevoir sur le champ le général, parce que je considérais cette entrevue avec lui comme étant de la plus haute importance.
Dans cette phase suprême des événements, daus une ville dégarnie de troupes, la popularité dont jouissait le général
Trochu nous devenait presque indispensable. L'impératrice nous répétait chaque jour qu'il ne coulait déjà que trop de sangfrançais sur les champs de bataille, qu'elle ne voulait pas qu'on en ve rsàt une seule goutte dans Paris pour sa défense personnelle ; c'était le cas ou jamais pour le général Trochu d'employer cette force morale dont il parlait si souvent; il était de la dernière importance qu'il la mît complètement à notre service. Pour moi, je suis convaincu que si, le 4 septembre, le général Trochu s'était mis, en uniforme, à la tète des troupes et de la garde nationale, entre l'émeute et le Corps législatif, la représentation nationale eût été sauvegardée.
Sa Majesté fit introduire le général.
L'entretien a duré environ un quart d'heure. Je n'y assistai pas ; je n'ai donc pas à eu parler. Quand l' Impératrice descendit au Conseil, je m'approchai de son fauteuil et je lui dis ces simples mots : « Eh bien! Madame? » Elle ne me répondit rien, tourna la tête tt leva les yeux au ciel. J'interprétai ce geste par cette pensée qu'elle n'avait pas reçu du général les assurances qu'elle espérait, ou qu'elle n'y avait pas foi ; mais ce n'est qu'une appréciation; encore une fois, Sa Majesté ne m'a pas dit un mot.
M. Chevreau, p. 267.
M. Trochu avait, en effet, d'autres projets et d'autres vues; les meneurs delà révolution étaient assurés de son concours.
J'engageai M. Jules Favre à marcher, sans retard, sur l'Hôtel-de-Yille, certain que j'étais que nous rencontrerions en route le général Trochu, dont le concours était nécessaire à l'issue pacifique de la révolution. Nous nous mîmes en marche par le pont de la Concorde, M. J. Favre et moi en tête. M. Jules Ferry marchait derrière nous : une population immense nous escortait et nous étouffait presque, tel était l'enthousiasme. Nous rencontrâmes sur le quai des Tuileries, en face le Com-eil d'Etat, le général Trochu à cheval, entouré de son état-major; il était évident qu'il attendait là que les événements s'accentuassent pour prendre des résolutions conformes, avant tout, aux nécessités de la Défense nationale.
Nous avions le droit de penser ainsi. En effet, une d< légation de la gauche, composée de MM. Jules Simon, Ernest Picard et moi s'était rendue quelques jours auparavant à sa résidence
du ministère d'Etat, et il était résulté clairement des explications échangées dans un très -long- entretien, que le général voulait rester étranger à toute action politique et ne s'occuper uniquement que de ses attributions militaires. Mais à ce moment si critique, son rôle devait forcément se modifier : il fallait qu'il se prononçât à l'instant pour ou contre les événements qui s'accomplissaient, événements qui, dans l'esprit de l'opposition comme dans le sien, je le déclare, n'ont eu qu'un but bien sincère : la Défense nationale avec trêve politique.
M. de Kèralry, p. 650.
On se dirigeait, en effet', sur lHôtel-dc-Vdle. M. Etienue Arago y était arrivé un des premiers.
m. le président. — Millière, Félix Pyat, Delescluze ne vous avaient-ils pas devancé à 1 Hôtel-de V.dle? M. Picard a dit à la tribune que ses amis et lui avaient pris le gouvernement parce que, à côté d'eux, se trouvaient Félix Pyat, Millière, et d'autres, qui allaient le prendre.
m. etienne arago. — Je ne les ai pis vus; du reste, je n'aurais pas voulu me trouver avec eux, et agir avec eux. A coup sûr, ils ne m'auraient pas nommé maire de Paris. Je suis arrivé à l'Hôtel-de-Ville avec M. Dréo, que je rencontrai à moitié chemin dans uoe voiture, et j'y suis monté avec lui.
Bientôt on y vit accourir M. Gambetta et ses acolytes habituels, M. Garnier-Pagès, que son gendre avait précédé, MM. Glais Bizoin , Pelletan, Créai eux, Picirl, J. Pavre, J. Ferry et Jules Simon, M. Rochefort, sorti de sa prison, et les autres députés de la gauche, MM. Magnin, Dorian, de Ivératry, etc.
Par dévouement à la cause de l'ordre, disent-ils, et pour que le pouvoir qu'ils avaient tant convoité n« tombât pas en (.les mains plus mauvaises encore, ces élus de Paris s'arrogèrent le gouvernement.
Nous nous dîmes : voilà toutes sortes de gens qui feront du Gouvernemeat qui succède au gouvernement impérial, quelque chose d'odieux ou de grotesque, et qui achèveront de perdre l'bonneur du pays ; il ne faut pas qu'ils touchent au pouvoir. Mais il y a des députés de Paris ; Paria sent que l'étranger s'approche. Paris est en que'que sorte fondé à se donner à luimême, un SoiiAerneinrut, ne l'iït-e i qu'un gouvernement muni-
qu'il a ses mandataires élu?, le gouvernement nouveau doit être exclusivement composé d?s mandataires élus de Paris.
Comme cette idée était juste et simple, elle réussit; elle fut immédiatement acceptée, et c'est pour cela que vous n'avez pas vu figurer dans le gouvernement provisoire des noms plus ou moins ehers à la démagogie parisienne, et que vous y avez vu le nom d'un de nos collègues qui manque à la députation actuelle, celui de M. Rochefort. Nous étions en effet dans le petit cabinet de l'Hôtel-de- Ville que M. le général Trochu vous a décrit (en commettant, il me permettra de lui faire amicalement cette observation, une légère erreur : le cabinet n'était pas éclairé par une lampe, puisqu'il était trois ou quatre heures de l'après-midi). Nous étions dans ce petit cabinet lorsqu'un grand bruit nous arriva de la place de l'Hôtel-de-Ville. Un remous populaire considérable se produisit, c'était M. Rochefort qu'on venait de chercher dans sa prison. Nous avions posé la règle, et bien que nous eussions eu avec M. Rochefort beaucoup de difficultés, car il nous avait'attaqués les uns et les autres dans son journal, nous n'hésitâmes pas un instant, et, plus tard, M. le général Trochu n'hésita pas non plus à comprendre que, comme le dit dans la soirée même M. Jules Favre à ses collègues réunis au Corps législatif, il valait mieux qu'il fût dedans que dehors. Ainsi la règle salutaire qui constituait une barrière , un gouvernement composé des élus de Paris, s 3 trouva observée et acceptée par tout le monde.
M. Jules Ferry, p. 383.
Rochefort était encore en prison; nous avons immédiatement donné l'ordre de le faire mettre en liberté ; mais je cro's qu'on avait ouvert sa prison avant de recevoir notre ordre. Quand il arriva, on dit que, comme les autres députés de Paris, il était membre du Gouvernement. D'abord, il répondit qu'il ne se sentait pas à la hauteur de cette grande mission, mais nous tous nous pensions que, dans la situation du moment, exclure Rochefort, c'était peut-être exciter un mouvement dangereux au milieu de cette foule qui l'avait accueilli par des vivats. Rochefort, vu notre insistance, se décida, et le Gouvernement fut ainsi constitué.
M. Crémicux, p. 580.
290 HISTOIUE BÉV.OLUTiONNAIEE
M. ïliiers refusa de prendre la place qui lui revenait naturellement.
J'avais refusé de participer à la Révolution du 4 septembre, tt je n'avais consenti à prendre aux événements une part d'ailleurs fort restreinte, que pour dénouer la situation d'mie façon légale.
La majorité du Corps législatif, comprenant que c'en était fait de 1 Empire, nous disait : Il faut éviter une révolution nouvelle ; notre lions en r ne nous permet pas de voter la déchéance, mais nous ne demandons pas mieux qu'on nous fournisse le moyen de la prononcer effectivement sans employer le mot. C'est alors que je rédigeai la proposition que vous corr.aissez, et qui allait être accueillie, lorsque l'insurrection nous surprit, trouva J'Ass^ mblée à pu près abandonnée, et en profh
On voulut me mettre à la tête de cette révoution; je m'y refusai obstinément. Je fus près d'un quart d'heure pré -i lent du Corps législatif; et j'en ai vu, pour ma part, l'envahissement avec beaucoup de chagrin et de regret.
Je rentrai chez moi, et je résolus de n'en plus sortir.
.'-/. Tkiers, p. 3.
M. Fouriclion, mandé pour recevoir de son digne ami, M. U général Trochu le ministère de la marine, et remplir le rôle utile et actif qui lui était réservé, s'empressa de quitter sa flotte. « Il avait des hésitations, dit-il, que ses amis n'eurent pas grand'peine à vaincre. > Naua le croyons aisément. Il donne pour raison de sa prompte adhésion que le gouvernement était servi au dehors par M. Thiers. Il aurait pu ajouter qu'il avait été également servi au dedans par le même person-
Rappelé en France pour y prendre le ministère de la marine, je rentrai à Cherbourg, le 15, hésitant encore à accepter les fonctions qui m'étaient offertes. Non que j'éprouvassf aucun scrupule à entrer dans un gouvernement où je rencontra/s mes amis, les généraux Trochu ttLe Flô, et qui était servi au dehors par M. Thiers, mais uniquement parce qu'il m'en coûtait de quitter le commandement de l'escadre.
J'allai à Paris, et là, mes amis s'étonnèrent de mes hésitations et n'eurent pas grand'peine à les vaincre.
Amiral t'ouricUo/i, p,
Quant à M. Thiers, il parle ainsi de la démarche faite par le Corps législatif auprès des hommes de l'Hôtel-de- Ville.
Une fois réunis, on se demanda ce qu'il fallait faire. C'est le matin, hélas ! qu'il aurait fallu s'adresser cette question, c'est le matin qu'il aurait fallu tâcher de conserver le pouvoir, d'improviser uae loi électorale, de prononcer la dissolution et de faire arriver tout de suite une assemblée qui aurait décidé du sort du pays. Maintenant tout était perdu, ou à peu près. Tout ce qu'on pouvait faire, c'était de se mettre en rapport avec l'opposition, maintenant maîtresse de l'Hôtel-de- Ville, pour savoir s'D serait possible de faire en commun quelque chose de sage et de patriotique. On song-ea donc à envoyer une députation à l'Hôtel-de- Ville; cette députation partit et nous attendîmes la réponse qui se fit attendre assez long-temps. La réponse arriva enfin ; c'est M. Jules Favre et M. Jules Simon qui nous l'apportèrent. « On a pris le pouvoir, dirent ces messieurs, parce qu'on a trouvé la place du Gouvernement abandonnée ; du reste, nous n'avons que les intentions que vous pourriez avoir vous-mêmes; celui de vos collègues qui vous préside le sait bien, car il serait à notre tête s'il l'avait voulu. »
M. Thiers, p. 18.
Retenu par M. Thiers, qui l'adjure de ne pas soulever de difficultés, le Corps législatif subit la loi qui lui était imposée et une violence qui devait consommer notre malheur,
On s'occupe alors de se partager le pouvoir.
Je me suis bientôt après dirig-é vers l'Hôtel-de-Ville, et je ne peux pas dire que j'y étais l'un des premiers ; il y avait déjà beaucoup de monde, mais je suis arrivé avant qu'on n'y nommât le Gouvernement de la Défense. Je ne savais plus ce qui se passait pendant ce temps-là au Corps législatif.
Lorsque M. Gambetta est arrivé, on s'est occupé, dacs une pièce où je me trouvais, de nommer le maire de Paris, et j'ai eu l'honneur d'être acclamé maire de Paris.
Un membre. — Vous avez été nommé par la foule.
m. Etienne arago. —Je suis peut-être le seul homme de Paris qui ait assisté trois fois à la proclamation de la République à l'Hôtel-de- Ville (en 1830, en 1848, en 1870) ; quelques personnes me connaissant, ont crié : « Etienne Arago, maire de Paris. »
Ceux qui étaient là ont répété ce cri, et Gambetta a confirmé leur vœu eu disant, lui aussi : « Etienne Arago, maire de Paris, i
M. Llienne Arago,p. 532.
Au moment où j'entrai (dit M. Magnin, page 511) , les membres du gouvernement discutaient la nomination du ministre de l'intérieur. La discussion finissait et je n'en ai rien entendu; on votait ; M. Gambetta a été nommé. Je suis resté dans un coin et on a nommé les ministres. Ou a dit : « H faut mettre Magnin aux travaux publics et Djrian au commerce. » Je suis sorti, et j'ai dit à mes collègues de la salle d'attente quelles étaieut les nominations qui avaient été faites. Alors M. Dorian me dit : « Je ne veux rien être, mais si on veut absolument me mettre quelque part, ce sont les Travaux publics qui me conviennent; là, j'ai des connaissances spéciales, je ne connais rien h l'agriculture. » Je rentrai dans la salle des séances du gouvernement pour répéter ce que M. Dorian m'avait dit. On a fait le changement qu'il désirait.
M. Gambetta (dit M. Picard, p. 477) représentait particulièrement et avec une certaine énergie, l'école exclusive. Il s'était installé au ministère de l'intérieur. Je crus de mon devoir, dès ce premier jour, de poser nettement la question; et, comme le conseil répartissait les ministères, on voulut d'abord disposer du ministère de l'Intérieur. Je demandai la parole : je dis que je n'avais aucune prétention à être un ministre de l'Intérieur, ni quoi que ce fût: mais que je devas à quelques-uns de nos collègues, — il y avait là le général Le Flô, et le général Trochu, — des explications que je me reprocherais de ne pas leur donner en ce moment. Je leur expliquai qu'il y avait deux systèmes politiques à suivre : l'un, une politique de parti qui pouvait avoir sa raison d'être, et qui était prônée par des hommes d'un esprit très sérieux, très éminent; l'autre, qui était le mien, l'abandon de tout esprit de parti et d'idée d'exclusion; je dis que j'y tenais d'autant plus dans la circonsiance, que le mouvement étant national, nous pouvions utiliser toutes les forces du pays !>ans être obligés d'opérer la moindre pression sur les hommes qui n'étaient pas des nôtres; que M. Gambetta ne représentait pas pour moi cette politique, et que je demandais au Oonaeil de se
décider, après une délibération, sur ce qu'il entendait faire. Je demandai que l'on votât sur le ministère de l'Intérieur par bulletin . Ma proposition fut acceptée après quelque débat. On vota par bulletin. M. Gambetta eut cinq voix, c'est-à-dire une voix de plus qu'il ne fallait pour avoir la majorité; il fut désigné comme ministre de l'Intérieur. Je dis : « J'ai fait mon devoir ; la politique que je vous indiquais ne prévaut pas. En conséquence, je vous donnerai mon concours, mais qu'il ne soit plus question de moi. » On me demanda avec insistance de ne pas prendre une résolution qui amènerait une division dans le Conseil de Gouvernement, et l'on me demanda de prendre le ministère des finances, qui n'était pas précisément séduisant dans ce moment-là. Je dis au général Trochu et à ses collègaes : a Si c'est une consigne et si vous me considérez comme un soldat que vous envoyez à un poste, j'obéirai. »
Voilà comment, dès le premier jour, il y eut une scission politique entre moi seul, je dois le dire, et les autres membres du Conseil.
Cette révolution ainsi accomplie avec l'aide et au profit de l'ennemi a été justement qualifiée par M. le général Ducrot.
Je n'ai pas à rechercher comment au 4 septembre le pouvoir était tombé, par surprise ou par un plan conçu à l'avance, dans les mains d'hommes que j'appellerai révolutionnaires, dans l'acception que l'on est convenu de donner à ce mot. Il est évident que l'ancien secrétaire de Ledru-Rollin, l'auteur des circulaires de 1848 est un véritable révolutionnaire, et ses amis aussi.
Ces hommes comprirent immédiatement que, pour conserver le pouvoir, il fallait donner des gages au parti conservateur, et s'assurer l'armée, surtout en présence de l'ennemi qui s'avançait. Ils pensèrent au général Trochu qui était tout indiqué; ils firent appel à son patriotisme, à son dévouement, et, après beaucoup d'instances, le déterminèrent à entrer dans le Gouvernement. Mais après s'être assuré de ce côté le parti de l'ordre, ils craignirent que cela portât ombrage à la démagogie, et pour faire la contre-partie, ils s'adjoignirent un représentant de la démagogie. C'est ainsi, comme vous l'a expliqué M. le général Trochu, que, dans l'intervalle de sa première à sa seconde visite à l'Hôtel de Ville, le Gouvernement de la Défense nationale se
trouva augmenté d'un membre, lequel était M. Roche'ort, représentant parfaitement la démagogie.
L'élément révolutionnaire dominait dans le Conseil du Gouvernement. On avait fait une sorte d'équilibre entre le représentant du parti de l'ordre et le représentant de la démagogie, mais c'était un équi ibre instable; ii*ne pouvait se maintenir qu'à la condition de se servir d'un balancier qu'on appelle la faveur populaire, balancier fort difficile à manier, et qui fiait toujours par entraîner ceux qui ont l'imprudence de s'en servir.
M. le Général Ducrot, p. 2.
Depuis que notre Assemblée existe, dans deux circonstances je me suis posé en adversaire très-résolu et très-convaincu des hommes du Gouvernement de la Défense nationale.
La première fois, c'était à Bordeaux, le 4 mars, dans la réunion du 8e bureau. Je ne sais si quelques-uns de vous faisaient partie de ce bureau.
Un membre. J'ai eu l'honneur de vous y entendre.
m. le général ducrot. -A ce moment, le général Le Flo m'ayant offert le commandement de l'armée de Lyon, j'ai déclaré que je n'accepterais aucun commandement tant que je verrais dans les conseils du Gouvernement les hommes du 4 septembre.
La seconde fois, c'est ici, lorsque notre collègue M. de Valon fit son interpellation à M. Jules Favre. Ayant entendu la réponse de M. Jules Favre, ses protestations de parfaite loyauté, je ne pus maitriser un mouvemeut d'impatience, et je dis que je renvoyais, pour faire mes révélations, au moment où l'Enquête fonctionnerait.
Vous êtes bien convaincus qu'il n'y a de ma part aucun sentiment d'animosité personnelle contre des hommes que je n'avais jamais vus, que je ne connaissais pas ; si je suis leur adversair -, c'est parce que j'ai la conviction qu'ils ont exercé une infliien.ce fâcheuse t-ur les destiuëes de notre pays, ei qu'il* iV\nv. roui toutes les fois qu'ils seront au pouvoir.
.)/. le ihiu rai Duciol, }>. I .
Avant de lever la séance, permettez-moi de vous donner cou-
CONTT-TPORAINE
naissance d'un document que vous connaissez peut-être, mais je tiens à vous le rappeler.
A la séance du 28 février, lorsqu'il s'agissait de délibérer sur la paix ou la guerre, je disais ceci :
«Le véritable élément dî la défense est dans l'esprit des populations; les représentants doivent le connaître. Si ceux qui les ont élus sont disposés à se lever et à faire. 1-î serment de mourir en combattant, aux champs, derrière leurs hai-s, à la ville, dans leurs maisons, alors la résistance est possible.
« Mais s'il n'en est pas ainsi, j'atteste, en mon nom, comme général en chef, et j'apporte ici l'opinion du général Chaiizy, que nos armées, aujourd'hui, sont incapables de lut.er en rase campagne.
« J'ajouterai que nous avons une autre douleur et que nous ne pouvons nous dissimuler, que derrière le danger de l'ennemi, il y a le danger de la guerre civile.
« Je ne perdrai jamais le souvenir des diversions horribles qus les hommes de désordre sont venus apporter à la défense nati ;>nale, et je me sens bondir le cœur d'indignation à la pensée qu'au 31 octobre, il m'a fallu quitter les Prussiens pour venir à l'Hôtel- de-Ville. Et, chose misôrdble à noter, pas un des chefs de ce parti, si disposés à l'insulte et à l'étalage de patriotisme, ne s'est exposé devant l'ennemi.
« Oh ! j'ai tant souffert du mal qu'on fait ces homme?, que je leur ai voué une haine éternelle.
.)/. le Central Ducrot, p. 27.
Les seuls bénéficiaires de l'attentat ont osé l'exalter.
Le 4 septembre a été l'heure du patriotisme que les passions politiques des nouveaux gouvernants ont pu obscurcir, dès le lendemain, mais qui, ce jour-là, a été absolument sincère.
il. do Kétatrtf, p. 649.
La révolution du 4 Septembre n'a point é:é le résultat d'une conspiration quelconque, mais le produit fatal des événements accomplis. Ou ne fait pas les révolutions ; tout au plus peut-on ■'es diriger. Les révolutions se font elles-mêmes, et seulement à l'heure où le pays tout entier en est le complice.
M. <le Kératry, p. 64 '.
J'ai cherché dans la Chambre, et nous avons été sur le point de réussir, j'ai cherché à constituer un gouvernement collectif anoDj'me, qui héritât de cette situation au jour de la défaite, car j'ai annoncé la défaite quinze jours ou trois semaines avant qu'elle se déclarât. La Chambre, par vice d'origine, par défaut d'indépendance et d'énergie, a hési:é, tâtonné, et s'est laissé conduire au bord du fossé. Pendant vingt-quatre heures, j'ai fait des efforts énormes pour qu'elle proclamât devant le pays la déchéance de la dynastie et la constitution d'un gouvernement parlementaire prenant en main la direction de la bïi jation. Cette combinaison a avorté, parce qu'on avait affaire à des hommes timides et hésitants. Alors, spontanément, au sein de la population parisienne, se produisit un mouvement. Messieurs, je dis spontanément, parce qu'en définitive, il faut bien le dire, on ne fait pas des révolutions par ordre, — on fait ainsi des tentatives, des échauffourées, des émeutes, mais cela n'aboutit pas ; j'ai vu sous l'Empire de prétendues tentatives faites pour aboutir à un changement, je les ai toutes vues échouer, elles manquaient parce que le sentiment général n'y était pas. — Le 4 Septembre, au contraire, j'ai vu une explosion spontanée à Paris, et en dehors de Paris. On peut dire que tel était bien le sentiment général du pays, car nous étions encore à la Chambre, n'ayant pas pris de dispositions sur le résultat de la journée, quand nous avons reçu des départements des dépèches annonçant la proclamation de la République. Cette journée du 4 septembre ne fut donc pas due le moins du monde à un concert, à une préparation antérieure. Jamais peut-être un grand mouvement révolutionnaire ne se fit avec autant d'unanimité et, pour tout dire, avec autant d'autorité. Tout le monde se résigna ; je vis ce jour-là les principaux familiers et serviteurs de l'Empire ; ils avaient certainement en mains de quoi tenter une résistance ; ils n'ont pensé tous qu'à se retirer et à mettre leurs personnes à l'abri. C'était un courant irrésistible, et toutes les parties de la population parisienne s'y sont associées.
il. Gambetla, p.
Mais malgré ces hyperboles louangeuses, tous les auteurs du l Septembre «e sont défendus de l'avoir préparé, d'y avoir travaillé. Tout au plus reconnaissent-ils avoir pris le pouvoir pour qu'il ne descendît plus lia*. Seul, M. Etieone Arago se vante de ce qu'il a fait.
M. le président. — Vous étiez le 4 septembre dans la tribune des anciens représentants, et vous dites que vous excitiez vousmême au mouvement ?
m. Etienne arago. — J*ai agi commeje faisais les autres jours, soit dans la cour, soit devant le pont, soit dans la tribune ; je cherchais, autant que possible, à amener le mouvement.
M. Etienne Arago p. 532.
Le 4 septembre, j'étais au Corps législatif dans la tribune des anciens représentants, et, je Tavoue, soit à l'intérieur, soit par mes rapports avec l'extérieur, j'ai poussé autant que possible à l'insurrection contre le gouvernement de décembre.
J'ai dit même, dans la tribune des anciens députés, comme il était question à la Chambre de la régence de l'Impératrice : « Aon : le Code est là, qui dit que la femme doit suivre son mari. » Cela produisit un certain effet, ainsi que sur les gardes nationaux à qui je le répétai et qui se trouvaient derrière la grille : alors on me demanda ce qui se passait dans l'intérieur de la Chambre ; je dis l'animation qui y régnait et je criai : « Vive la République! » Ce cri eut de l'écho.
M. Etienne Arago, p. 533.
M. Glais Bizoin avoue une parole imprudente.
La Chambre avait suspendu sa séance pour se retirer dans les bureaux. Je faisais partie, si je ne me trompe, du même bureau que M. Daru; nous étions présidés par le général Lebreton. Je crois que, dans ce moment, nul ne pensait que la Chambre serait envahie. Cependant je prononçai à ce sujet quelques paroles qui furent relevées par le Président. « C'est une menace que vous nous faites! » me dit-il.
Vous comprendrez facilement que ce n'était pas une menace de ma part. Seulement j'étais dominé par un souvenir. A pareille heure, en 1848, j'étais dans les bureaux de la Chambre et je disais à mes collègues: « Qu'attendez-vous? Prenez une délibération. » Vous vous le rappelez.
m. le comte daru. — Vous êtes dans l'erreur. Je ne faisais pas partie de votre bureau.
M. GlaUBizoin p. 109.
298 HIST01UK 'RÉVOLUTIONNAI Kl'
M. Crémieux, s'eiprime ainsi:
il. crémieux — Pour moi, je déclare que c'est avec bonheur que j'ai vu la révolution du 4 septembre; je me suis chargé du ministère de la justice avec le dévouement que réclame cet important ministère qui est le pivot du pays, quels que soient les désastres qui peuvent l'éprouver. Le jour où la justice manquera, vous ne vivrez plus, vous ne serez plus un peuple. J'ai pris ce ministère avec la même ardeur qu'en 1848. Vous Verrez si la façon dont j'ai exercé mes fonctions mérite votre blâme ou vos éloges; mais je dois le dire, le 4 septembre a été pour moi et pour toute la ville de Paris une joie pleine ; s'il fallait le recommencBr dans les mêmes circonstances, je le referais avec la même passion. Je ne voulais plus, la France ne voulait plus, — elle l'a bien prouvé en vous envoyant ici, — du Gouvernement fondé le 2 décembre.
M. Crémeux, p. 581.
Le dimanche matin , je ne vous cache pas que mes impressions étaient telles, que j'ai dit à tous ceux qui m'entouraient: « Nous sommes au 21 février. « La Chambre est finie. «
Voilà ma part dans la Révolution et dans le gouvernement du 4 septembre. Je l'ai voulue, cette révolution, je l'avais prévue; le matiu j'ai dit à mes amis : « Nous sommes au 24 février; nous aurons ce soir un nouveau gouvernement. » Je l'ai dit à plusieurs personnes, on a pu vous le répéter : j'ai accepté de faire partie du Gouvernement avec une grande joie, parce qu'à ce moment je croyais que c'était pour la F.aiice le seul moyen de salut.
Un membre pose alors cette question à M. Crémieux :
Si M. Crémieux a cru que la garde nationale soulevée n'avait pas le droit de faire violence à la Chambre dais la personne de ses membres, je prends acte de cette déclaration et je ne dis plus rien ; mais si M. Crémieux a cru qu'il p mva;t alun humer son siège à la Chambre pour se rendre à lTHUel-de-Tille, qu'il pouvait déserter la résidence nationale qui est le palais où si l'Assemblée, pouraller s'enfermer dans la citadelle Insuri tionnelle de l 'aris, dans LrHôtel-de-'\ ille, alors je pri
le point sur lequel je voudrais connaître les sentiments de M. Crémieux. Si sa réponse avait été plus simple, j'aurais passé à une seconde question pour tâcher de savoir jusqu'à quel point la responsabilité de chacun des membres du Gouvernement de la Défense nationale a été engagée.
M. Crémieux. p. 5S7. , Et, M. Crémieux répond:
L'envahissement de l'Assemblée par le peuple n'a pas été une simple violation de la salle où le Corps législatif tenait sa séance, elle a été le premier acte d'une révolution que j 'avais prédite, que j'ai approuvée, que j'ai proclamée et dont j'ai été pendant cimqmois, Vun des chefs les plus énergiques. Mes intentions ne sont donc pas incertaines;. En refasant la déchéance, la Chambre a amené la révolution; en acceptant la révolution, j'ai fait acte de bon citoyen.
M. Crémieux. p. 589.
Enfin, la discussion suivante s'engage encore au sein de la Commission :
m. le baron de vinols. — Je voudrais poser à M. Crémieux, qui certainement est une autorité en matière de droit, une question de droit constitutionnel.
Le 4 septembre l'Assemblée a été violée, comme l'annonçait M Crémieux à ses collègues, avec une autorité et une assurance qui ne laissaient aucun doute sur son sort.
m. crémieux. — Je n'en ai jamais douté une minute, du momeut qu'elle a agi comme elle l'a fait.
m. le baron DE vinols. — M. Crémieux savait quelle vigueur on y mettrait. Je reprends ma question: L'Assemblée est violée; est-ce seulement la personne des représentants qui est violée, ou bien, est-ce la France entière? Je crois, quant à moi, que c'est ]a France entière qui ett atteinte dans ses représentants.
m. crémieux. — Si vous repoussiez cette question sur l'Assemblée d'aujourd'hui, je dirais que l'Assemblée est constituée en vertu de pouvoirs légaux; si je ne reconnaissais pas vos pouvoirs, je ne serais pas venu ici. Vous avez été nommés par le peuple lui-même et quels que soient le-s motifs qui aient déterminé les choix du peuple, tout doit s'incliner. Violer \otre
souveraineté serait un crime. Mais vous venez me demander, ce qui, dans un jour de révolution, a été violé, si c'est la France, si c'est la Chambre, si ce sont seulement les députés»" vous êtes j eune, monsieur, et je suis bien vieux.
M. le baron de vinols. — J'aipap^é cinquante ans!
m. crémieux. — Cinquante ans, cela commencée être quelque
chose; mais j'en ai soixante-quinze et j'ai traversé toutes les
révolutions. Il y a un moment où toutes les révolutions
s'annoncent d'un e raauière évidente. Ce moment jel'ai prévu ;
— ne dites pas que je savais que la Chambre serait envahie; si
vous me connaissiez, vous sauriez que je ne me suis jamais mêlé
à aucune de ces ag*ressions, à quelque époque que ce soit; — ce
moment je l'ai prévu et je l'ai dit à la Chambre. Trois ou quatre
jours auparavant, j'ai dit: « Nous serons envahis » et peu avant
le moment où la Chambre a été envahie, je l'ai dit encore
autour de moi; on se riait de ma prévision; on disait qu'on
avait beaucoup de troupes. Je répondais :1a troupe fera cause
commune avec le peuple ; il en sera comme en 1848. On ne m'a
pas cru ; on a été violé !
.17. Crémieux p. 589.
La conscience publique s'est déjà prononcée. Elle a frappé le 4 septembre et ses auteurs de la réprobation que témoignent les paroles des membres de la Commission d'enquête.
Qui hésiterait en effet à flétrir cette journée dont nul, après en avoir été le témoin, ne pourra oublier la honte ?
Au lendemain d'un désastre écrasant, après la perte d'une armée et l'effusion d'un sang généreux, à la veille d'un siège, pendant que l'ennemi s'approchait, foulant la population de nos départements de l'Est ; tout ce que Paris renferme d'impur se livra à une véritable orgie. On vit les viveurs, les oisifs des boulevards, les créatures qui occupent les trottoirs, les habitués du Rat-mort, du Crapaud volant et du café de Madrid, étaler leur joie impie et célébrer à la fois la chute d'une Dynastie qui les contenait et l'arrivée des Prussiens auxquels ils devaient d'atteindre ainsi le but de leurs eflbrts et de leurs espérances.