‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 33 sur 92 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'Association internationale des travailleurs. — Son origine. — Ses doctrines. — Comment elle devient politique. — Ses ressources. — L'appui et les adhésions qu'elle a trouvés parmi les hommes du 4 septembre.

L'association internationale des travailleurs a passé d'abord inaperçue et le gouvernement impérial a été seul à en pressentir les progrès et à en redouter l'action. La gauche parlementaire et la presse favorisèrent les débuts de cette association ; la magistrature ellemême subit l'influence de l'opinion dominante et ne frappa que de peines très-légères les chefs qui étaient déférés à sa justice.

M. Mettetal et M. Nusse exposent ainsi les origines de l'Internationale.

Lor. que l'exposition de Londres fut annoncé?, le prince Napoléon demanda qu'on y envoyât des ouvriers. Mais ils ne pouvaient pas y aller tous. On y envoya des délégués. Il fut décidé que ces délégués seraient défrayés, qu'ils ne seraient pas nommés par les électeurs ordinaires appelés à nommer les prudhommes, mais bien à l'aide de listes générales formées par les ouvriers eux-mêmes. Ils eurent ainsi l'occasion de se compter, de grouper toute la masse ouvrière de Paris. Les délégués, choisis parmi les candidats connus pour leurs sentiments socialistes, se mirent en rapport avec les ouvriers anglais pour former une vaste association destinée à protéger les travailleurs. Ce fut là l'origine de l'Internationale. Elle s'annonça d'ailleurs dans le principe, sous des apparences tellement inoffensives et séduisantes que l'Empereur, trompé par ces appa-

rences, et sans autre pensée que celle de donner une preuve d'intérêt à une société qu'il croyait utile à la classe populaire, l'encouru gea lui-même par une souscription, dont on a uu peu exagéré la portée, en la jugeant après des événements que nul ne prévoyait alors.

A l'exposition de Paris, on a recommencé. Seulement on a dit aux ouvriers : Vos délégués n'auront d'autre mission que celle de suivre les travaux de l'industrie et de l'organisation de l'exposition.

M. Metlelal, p. 164

m. nusse. — A ses débuts, l'Internationale était une association mutnelliste, c'était une société de secours mutuels pour les ouvriers ; je ne crois pas qu'elle ait été au début politique ; mais c'était toujours, selon moi, une société dangereuse, en ce sens qu'el'e avait son siège à l'éiranger, et qu'elle pouvait subir des influences lio-tilesau pays. Pendant plusieurs années, elle n'avait pas grande importance ; le nombre de ses membres était assez restreint; mais peu à peu elle a pris un caractère politique, et dès lors, ses adhérents on*, augmenté. -Ce qui a surtout contribué à en grossir le nombre très-rapidement, c'est que des sociétés politiques existant depuis longtemps, et, pour ainsi dire de tout temps, se sont affiliées à l'Internationale ; c'est surtout cette alliance qui a contribué à changer complètement le caractère et le but de cette association.

Aiusi, nous avions à Londres, depuis 1852, la Commune Sociale, à la tète de laquelle était Félix Pyat. Presque tous les membres delà Commune Sociale qui se trouvaient à Paris so ut entrés dans l'Intt rnationale; des blanquistes y sont entrés en même temps ; iL y a eu, en dernier lieu, des affiliations d'individus qui n'avaient jamais été ouvriers : des avocats, des journalistes, etc. On peut dire que c'est maintenant une société essentiellement politique.

m. le président. — A quelle époque faites-vous remonter ce changement de caractère et de but qui s/est manifesté dans l'Internationale ?

m. nusse. — A trois ou quatre aDS. Les sociétés politiques, la Commune Sociale, les blanquistes, voyant qu'ils manquaient de bras pour agir isolément, par eux mêmes, Ont voulu avoir dans ili teruationale ce qui leur manquait, ils avaient l'< sprit, la tète, ils trouvaient là des bras. 11 faut dire aussi que, des te

principe, il y avait dans l'Internationale des chefs levant une nouvelle organisation du travail et la suppression du capital, ce qui ne peut s'obtenir que par un renversement de la société.

On avait cherché à encourager les sociétés de production ; quelques-unes ont réussi, il y en a même un certain nombre qui sont encore en plein exercice et qui gagnent de l'argent. Mais, comme îa plupart n'avaient pas de fonds pour commencer, elles avaient formé pendant un certain temps des sociétés d'épargne, en attendant le moment où elles pourraient s'ériger en société de production.

Il y a eu des abus à cet égard ; par exemple, on a réuni dans des sociétés d'épargne tous les ouvriers d'une même industrie et cela avant le vote de la loi sur le8 coalitions. Ainsi, les ouvriers en bronze versaient une cotisation hebdomadaire ou mensuelle, sousprétexte qu'ils formaientune société d'épargne. C'étaient de véritables sociétés de résistance destinées à encourager et à soutenir les coalition-, les grèves.

Dès que la loi sur les coalitions a été rendue, des Fociétés semblables se sont formées dans toutes les industries; on a choisi des présidents, des délégués, qui se sont réunis en fédération et ont formé de véritables sociétés secrètes. Ce sont ces fédérations qui ont adhéré à l'Internationale.

M: Nusse, p. 223

M. Mettetal est dans l'erreur quand il attribue la fondation de l'Internationale à l'envoi à Londres de délégués français pour y étudier l'exposition. Voici les explications données à ce sujet par deux des principaux chefs du mouvement, M. HéUgon et M. Tolain. Leur exposé est très-exact.

M. le président. — Monsieur, voudriez-vous nous dire ce que vous f-avez sur l'Internationale?

M. héligon. — L'Internationale est née à la suite des délégations de Londres en 1862. Un certain nombre d'ouvriers remarquèrent que ces rapports entre ouvriers des divers pays pouvaient avoir de bons résultats et nous avons voulu faire, dans cette voie, ce qui se passait dans le monde industriel où il y a les chambres syndicales de patrons constituées en unions syndicales. Ces diverses chambres s'entendaient pour leurs intérêts. Nous nous sommes dit que, sous l'empire des principes de 1789, l'égalité devant la loi devait régner; que les ouvriers pouvaient

356 EŒST01HE RÉVOLUTIONNAIRE

se servir des lois qui étaient bonnes pour les patrons et que nous pourrions nous constituer en chambres syndicales entre nous, pour défendre nos intérêts.

Cela a demandé un long- temps. Tolain est allé à Londres s'entendre avec les ouvriers anglais et les ouvriers de divers pays ; il jeta les bases de l'Internationale, une société ayant pour but l'amélioration des ouvriers, la coopération au crédit et à l'épargne. Pour entrer dans la société, il fallait pratiquer la morale et la justice.

Dans ce groupe parisien, nous étions avertis par les événements passés que chaque fois que les ouvriers s'étaient mêlés avec les autres clauses de la société, ils avaient servi de marche pied aux autres personnes ; nous étions las de jouer ce jeu et nous ne voulions plus nous occuper de politique active ; les autres questions pourraient venir en discussion, nous ne nous en occupions qu'au point de vue théorique.

Cela nous attira une foule de dénonciations. On nous traitait d'agents de police, de bonapartistes ; les journaux nous attaquaient, mais plus nous étions conspués par certains journaux, plus les adhérents nous arrivaient.

En 1865, nous déléguâmes quatre de nos amis à Londres : Tolain, Varlin, Limousin, Eribcurg, pour assister à une conférence qui devait se tenir à l'anniversaire de la fondation de l'Internationale qui s'était créé le 28 septembre 1864.

Il y eut une conférence dans laquelle nos délégués exqliquèrent ce que nous avions l'intention de faire : une société économique. La loi des coalitions nous permettant de nous coaliser, puisque les patrons étaient réunis en chambres syndicales, nous, à notre tour, ne descendant pas dans la rue, nons pourrions aider les ouvriers des autres corporations et nous étions disposés, quand même, à passer outre si l'administration ou la loi s'y opposaient. Nous passerions outre autant de fois qu'il le faudrait même si nous étions condamnés, de manière à faire abolir la loi sur les associations, afin que les ouvriers pussent se réunir sans tomber sous l'application des lois. Nous disions : on laisse les patrons, les commerçants, les industriels se réunir; pourquoi ne nous laisserait-on pas nous réunir quand nous tâchons d'éviter les émeutes ? »

Dans notre esprit, l'Empire était condamné. Nous savions qu'il était destiné à tomber ; nous étions à même de le juger, nous le jugions par ses actes ; pour nous, il était condamné.

En 1848, on avait promis aux ouvriers une foule de choses qu'il était impossible de leur donner, et il ne faut pas promettre aux ouvriers ce qu'on ne peut pas leur donner, car alors ils le prennent comme l'enfant prend un jouet. Les communistes nous ont toujours perdus; il fallait combattre l'élément communiste.

Les ouvriers deviennent facilement communistes. Les gens du. 18 mars disaient : <t Nous sommes communistes, parce que c'est plus simple, plus facile à expliquer. » Nous, nous combattions l'élément communiste.

En 1867, la première faute du groupe parisien, a été de descendre dans la rue pour manifester contre la deuxième expédition de Rome. Nous étions dénoncés comme bonapartistes ; nous étions en état de suspicion vis-à-vis de nos camarades d'atelier; nous n'étions pas amateurs du cabaret, et on disait que c'était la police qui payait nos paletots; nous cherchions à éviter les émeutes et on disait que nous étions soudoyés par le Gouvernement, que nous voulions faire du socialisme césarien. Pour faire voir qu'il n'en était rien, nous acceptâmes la proposition qui nous était faite de descendre sur le boulevard et de protester contre l'expédition de Rome. C'était le 4 novembre 1867, au moment de l'affaire de Mentana.

Trois jours à l'avance, nous convoquâmes les ouvriers, nous étions 1200. Trois prirent la parole. En entendant voter cette résolution nous nous sommes dit : « On tue l'Internationale, en nous faisant descendre dans la rue. »

Nous sommes descendus sur le boulevard Bonne-Nouvelle^ cela s'est passé en promenade. Il y avait beaucoup de sergents de ville, ce quia fait croire qu'il y avait une émeute et on a dit : a C'est l'Internationale. » Nous nous en sommes défendus. Dans les ateliers cela s'est su, il est arrivé des adhérents ; et, au bout de deux mois, on commença des poursuites contre nou^ ; nous fumes condamnés à cent francs d'amende.

A partir de ce moment, nous n'étions plus les premiers venus. On disait : a Qu'est-ce que c'est donc que l'Interna tionale? Nous croyions que c'étaient des marchands, ce sont les ennemis de l'Empire * ; nous étions 1200, nous arrivâmes à 3000.

J'étais le caissier de l'Internationale depuis 1865, je l'ai été jusqu'à la fin de 1868 ; je n'ai jamais eu 50 francs en caisse; le plus que j'aie eu, en 1865, c'était 200 francs prêtés par B.., père, pour envoyer des délégués à Londres. Je les ai eus à midi, le lendemain je ne les avais plus. Aussi, chaque fois que nous en-

tendions parler des millions de l'Internationale, cela nous faisait rire.

Les affaires de Roubaix sont arrivées ; les ouvriers se sont livrés à quelque pillage. Nous prîmes l'initiative à Paris en disant : « Si dns revendication* sont justes, ce n'est pas ainsi que vous ferez prévaloir la justice de votre cause, parce qu'en définitive chaque fois que vous détruisez un atelier, vous détruisez votre instrument de travail. Évitez les actes de violence, parce que ces actes vous attirent les gendarmes et la prison et quand vous avez passé trois ans en prison, c'est la misère pour vous et vous reculez la solution de la question. »

En 1866, nous avons pris fait et cause dans une grève, c'est la première : la grève des ouvriers bronziers. Onnous a accusés de l'avoir provoquée, c'est une erreur. Les ouvriers bronziers, voulant profiter de la tolérance que le Gouvernement leur accordait, se sont constitués en une société de crédit mutuel. Ces sociétés étaient un moyen détourné pour s'assurer contre le chômage.

M. Barbedienne prit l'initiative. Il convoqua les patrons et leur dit: « N js ouvriers veulent se constituer en société de crédit mutuel ; nous allons prendre l'engagement de congédier tous les ouvriers qui peuvent appartenir à cette société. *

Un certain nombre de fabricants de bronze adhérèrent à ce que demandait M. Barbedienne et, quelques jours après, on publia dans les ateliers qu'à partir de tel jour tous les ouvriers qui n'auraieiit pas signé un engageaient déclarant qu'ils n'appartenaient pas à la société seraient chassés des ateliers.

La société de crédit mutuel n'avait pas beaucoup d'adhérents, tous les ouvriers bronziers refusèrent d'adhérer. Les ouvriers en bronze, entre autre Theisz vinrent me trouver et dire : * Nos patrons se mettent en grève, nous avons le droit de nous mettre dans une société puisqu'ils veulent pénétrer dans notre vie; nous ne voulons pas accepter leurs conditions; voulez-vous nous soutenir? »

Nous étions bien embarrassés, car nous n'avions pas d'argent ; on s'est cotisé pour faire les frais d'un délégué à Londres, ce fut Tolain. Les bronziers envoyèrent un de leurs camarades pour s'entendre avec le conseil général de l'Internationale à Londres et demander son appui pour les ouvriers bronziers de Paris.

Le comité général de Londres n'avait pas d'argent non plus.

puisqu'il ne pouvait pas arriver à payer ses imprimeurs. Il nous mettait en relation avec le conseil général des Trades-unions, qui nous mettait en rapport avec nos sociétés ouvrières et, en huit jours de temps les délégués avaient fait le tour des sociétés de Londres, de Birmingham, de Manchester, et l'engagement était pris dj, soutenir les bronziers dans leur grève.

Au bout de six semaines, les patrons furent obligés de céder ; plus la grève durait, plus l'argent arrivait.

Ici, à Paris, nous avions fait des cotisations pour soutenir les ouvriers bronziers; ils n'ont presque pas eu besoin de se servir de l'argent anglais; cela se comptait par centaines de mille francs. La grève a fini de cette façon.

Tout cela s'est passé ostensiblement ; il y avait des réunions à la barrière de Ménilmontant, nous avions trois ou quatre mille adhérents sous l'œil de la police.

Pour les ouvriers teinturiers, imprimeurs sur étoffe, les patrons voulaient leur imposer une condition. — C'est ce qui nous fit faire connaissance de Malon, qui fut délégué pour venir auprès de nous, et en pea de jours on est arrivé à supprimer les causes de cette grève.

Les tailleurs se sont mis en grève eux aussi ; il sont venus demander appui, mais nous leur avons déclaré, à la réunion de l'Elysée-Montmartre, que nous ne les soutiendrions pas. Nous leur avons dit : «Vous vous mettez en grève, ce n'est plus comme si les patrons s'y mettaient. Pour les bronziers, ce sont les patrons qui les ont mis en grève. Vous ne vous occupez que des ouvriers travaillant sur mesure, vous ne vous occupez pas de ceux qui travaillent pour le confectionneur. »

Yoici les seules grèves qu'il y ait eu à Paris et même en France.

A la suite des poursuites qui ont commencé le 30 décembre 1867, et qui ont duré jusqu'au 6 mars 186S, nous avons été condamnés. Cela nous a donné l'occasion de déployer notre drapeau et de dire ce que nous voulions. —Nous avons déclaré qu«, par l'étude, nous voulions arriver pacifiquement à améliorer notre situation. C'était notre seul espoir; nous étions convaincus que chaque fois que les ouvriers prendraient les armes pour résoudre la qnestion sociale, ils seraient battus.

Nous avons été condamnés à cent francs d'amende. Nous étions disposés à nous faire condamner autant de fois que le tribunal l'aurait voulu; nous avons été en appel et en cassation.

La deuxième commission a été condamnée à cent francs d'amende et à trois mois de prison.

La deuxième était dominée par l'élément communiste : Varlin, Malon.

A partir de ce moment, la démarcation fat faite entre le premier bureau et le deuxième; j'étais dans le premier, ainsi que Tolain. — Dans le deuxième, il y avait Varlin, Oombault, Malon, l'élément communiste.

On les condamna à lapri-on; et là, ils firent connaissance avec des Manquâtes, Tridon, Clément, les condamnés de l'affaire du café de la Renaissance. A partir de ce moment, nous ne pouvions plus nous entendre.

En sortant de prison, Varlin fonda le cercle des études sociales, je n'ai pas voulu y entrer, j'ai dit : « Vous êtes communistes, il y a une question de principe qui nous sépare, je ne veux plus m'occuper de vous. »

En 1869, eut lieu l'affaire du boulevard Montmartre, à laquelle nous ne voulions pas prendre part; nous ne voulions pas même nous trouver sur le boulevard ; nous supposions que c'était une manœuvre de la police ; nous prenions nos mesures pour ne pas être pris, ce qui n'empêcha pas le Gouvernement de constituer un complot, et, le 10 juin, on m'arrêta, je ne savais pas pourquoi.

Au bout de quelques jours, j'eus des renseignements, j'étais là avec l'élément blanquiste; on nous avait mêlés ensemble soixante à quatre-vingts, je n'en connaissais pas dix.

En sortant de là après l'amnistie, comme les journaux avaient publié nos noms, on m'a recherché, on a dit : « Tiens, il paraît que nous avons les mêmes idées, nous sommes tous les ennemis de l'Empire, il nous faut voir. » Et tous les accusés des complots se sont réunis entre eux.

A partir de ce moment, j'ai vu les blanquistes prendre le dessus ; et je me suis abstenu de prendre part à leurs délibérations, mais à partir de ee mo oient aussi, ils se sont vus. L'affaire Victor Noir les réunit autour de la maison mortuaire à la barrière de l'Etoile, et à l'issue de cette tentative, ils ne se sont plus quittés. Tous les événements ont favorisé le développement de cette société qui existait à l'état latent. Il y avait entente entre tous les éléments que l'Empire avait compris dans sou complot. En 1870, on créa un complot, ce furent les mêmes hommes. — Les complots ne suffisaient pas, on trouva les bombes. Le 30 avril, on vint ni'airèter.

CONTEMPORAINE 30î

Au bout de quarante-sept jours, j'ai appris que c'était à cause de l'Internationale ; je ne m'en étais pas occupé depuis 1868 ; en 1869, je n'avais pas pris part aux élections pour le congrès de Bâle. Comme je faisais la guerre à l'Empire, on a été heureux de me mettre dans ce procès, on m'a poursuivi comme chef de l'Internationale; il y avait dix-huit mois que je ne m'en occupais plus. On ne trouvait pas un fait, je fus cependant condamné à dix mois de prison.

C'est à partir du commencement de 1870, à l'enterrement de Victor Noir, que s'est constituée la fédération ouvrière. Varlin faisait des efforts pour fondre toutes les sociétés dans l'Internationale, pour pouvoir s'en servir à un moment donné ; on se réunissait à la salle de la Marseillaise; on fonda la fédération, et à partir de ce moment, l'élément ouvrier disparut de l'Internationale; il n'eut plus la direction, quifutpriseparlesblanquistes. Nous avions voulu éviter les éléments bourgeois, nous ne voulions que tous ces étudiants missent le nez daas cette association. En 1870, Varlin leur ouvre les portes et, alors, se forme le groupe des écoles, la section du Panthéon. — Tous les fruits secs du quartier Latin y arrivent et prennent la direction ; il est advenu ce que vous avez vu, ce qui arrive quand les ouvriers ee laissent conduire par ces gens-là.

Les poursuites ont lieu ; nous sommes condamnés. Nous interjetons appel, le procès venait en appel le 4 août; nous demandons la remise au 19. Le père de l'avocat de Pindy, vient à mourir et on renvoie au 4 septembre. Le 4 septembre est arrivé.

Les sections qui s'étaient fondées dans tous les quartiers de Paris, voulurent s'implanter dans les mairies sous prétexte de former des comités de vigilance. J'ai empêché de s'installer celui du premier arrondissement. M. Tenaille-Saligny me dit : « Qu'est-ce que c'est que l'Internationale qui vient s'implanter ici? » Je lui fi répondu : « Vous n'avez qu'à les renvoyer. »

A partir de ce moment, je ne sus plus ce qui se passait, j'étais traité en adversaire depuis 1870, je combattais les communistes, je disais : « Vous allez faire descendre les ouvriers dans la rue, ils ne sont pas prêts. »

Lors de l'exposition universelle de Londres, les ouvriers ont, dans chaque profession et par le suffrage universel, nommé des délégués. Je suis allé à ce titre à Londres avec un groupe d'ouvriers français, d'ouvriers parisiens et lyonnais. Les ouvriers

anglais, qui étaient constitués déjà depuis très-longtemps en sociétés ouvrières nous ont envoya des délégués pour nous demander si nous voulions accepter d'eu faire partie. C'est alors que l'idée d'établir entre les ouvriers des différentes cations des rapports constants à été émise et acceptée généralement.

A notre rrtour en France, les relations é aient très-peu solides et peut- être cette tentative d'association n'aurait-elle pas abouti, lorsque l'insurrection polonaise est arrivée. Des comités se sont formés à Paris, parmi les ouvriers, pour réaliser des souscriptions et les envoyer. Puis, comme un meeting se tenait à Londres, à Saint-James, on décide d'y envoyer des délégués. Nous sommes partis six pour assister à ce meeting ; et là, nous avons rencontré plusieurs ouvriers anglais, avec lesquels nous avions déjà fait connaissance au moment de l'Exposition universelle de Londres. Il a été convenu qu'une adresse, faite par les ouvriers anglais, serait envoyée, au moyen de la publicité des journaux, aux ouvriers français. Cela eut lieu. Puis, quelque temp saprès,un groupe de vingt à vingt-cinq ouvriers s'étant entendus à ce sujet, on décida un voyage à Londres de trois ouvriers Français. Les frais de voyage se trouvaient payés au moyen d'une cotisation de 25 centimes par semaine. Ces trois délégués avaient pour mission de se met-re en rapport avec des groupes d'ouvriers anglais et de fonder une société internationale. J'ai été désigné pour cette mission avec deux autres ouvriers, l'un, un ouvrier passementier, nommé Limousin et l'autre, un ouvrier monteur en bronze, nommé Perruchon.

Les ouvriers de toutes les nationalités avaient été convoqués. Il fut décidé qu'un conseil provisoire serait nommé. Il le fut en séance générale. Il se constitua immédiatement, et deux ou trois jours après, il y eut des conférences pour bien déterminer les bases sur lesquelles reposerait l'Association. Ce conseil provisoire, résidant à Londres, fut chargé de rédiger les statuts de l'Association Internationale. Quelque temps après, le texte en anglais de ces statuts nous fut adressé; on les fit traduire à Paris. Un exemplaire en fut adressé au préfet de police, un autre au ministre de l'iutérieur; ce texte parut même dans les journaux.

La lettre qui accompagnait l'envoi des statuts au préfet de police et au ministre de l'intérieur, annonçait qu'une association venait d'être fondée à Londres, prenant le nom d'Association Internationale des travailleurs ; que son but était détormiué inities statuts ; qu'un bureau de correspondance éUiit ouvrit a Tarie',

rue des Gravilliers, numéro 4, et le nom du correspondant était indiqué. Nous n'avons reçu aucune réponse à cette communication.

A partir de ce moment, l'Association fonctionna. A son origine, elle avait pour but d'être une société d'études. Cette tentative nous paraùsait très utile, à ce moment; nous ne savions pas encore le développement qu'elle prendrait, et nous voulions connaître si les ouvriers des autres pays voyaient les choses du même œil que les ouvriers français.

Il avait été convenu qu'il y aurait tous les ans un congrès dans une ville de l'Europe; que des délégués y seraient envoyés pour discuter des questions iotéressant l'association. Cette association se développa d'abord très-lentement. A l'époque du premier congrès de Genève, elle comptait à Paris 5 ou 600 membres en tout ; les cotisations étaient versées très-irrégulièrement, parce qu'il n'y avait pas de collecteurs organisés, et parce que le local de l'association ne pouvait contenir que quelques personnes. Pendant tout le temps qu'elle vécut d'une façon régulière, l'association ne réalisa jamais que des dettes; les membres de la commission ont toujours tenté de les éteindre de leur propre bourse, et non avec le versement des adhérents. Le Conseil général de Londres lui-même, était dans une situation identique à la nôtre. Les congrès se sont succédé à Genève, à Lausanne, à Bruxelle, à Bâle; ils donnent la preuve de ce que j'avance; toujours il y a eu des déficits dans les comptes; le Conseil demandait aux adhérents de payer leurs cotisations.

L'association, je l'ai dit, se développa d'abord peu rapidement; partout elle rencontra des obstacles. Dans le parti républicain, on avait cru voir une tendance des ouvriers à se constituer en une sorte de socialisme impérialiste. Les ouvriers qui avaient été envoyés à l'exposition de Londres, avaient reçu une indemnité de voyage de 20,000 fr. de la Ville de Paris et de 20,000 fr. du ministère du commerce ; c'est pourquoi on avait cru y voir une tendance impérialiste à enrégimenter les ouvriers. Le parti républicain avait donc des défiances. — D'autre part, il y avait le groupe politique désigné sous le nom à'hébertisle, et dont Blanqui était, soi-disant, la tète, qui voulait faire une œuvre révolutionnaire, plutôt que de se livrer à l'étude. L'Empire lui-même, nous regardait d'assez mauvais œil; il ne savait pas où nous allions. Le développement de l'association était lent à cause de tout cela ; suspects JxU parti républi-

■MM HISTOIRE RÉVOLUTIONNA UlE

cain, ennemis déclarés des révolutionnaires, parce que nous voulions faire de l'étude, suspects à l'Empire, nous avons ainsi rencontré mille difficultés.

La scission entre ceux qui voulaient faire la révolution et nous est déclarée nettement au congrès de Genève; on peut en trouver la preuve. Des groupes, les uns appartenant au quartier latin, les autres aux ouvriers des faubourgs, avaient envoyé au congrès de Genève certaines personnes pour prendre la parole. Comme ce n'étaient pas des délégués, on a refusé de les entendre ; les Anglais, surtout, on insisté vivement, en disant que les hommes qui demandaient à parl?r dans le congrès n'étaient que des personnalités; que les délégués réguliers de sociétés ouvrières nombreuses, puissantes, avaient seuls qualité pour parler; qu'il ne leur semblait ni juste, ni naturel de donner voix consultative à des gens dont le mandat n'était pas justifié.

On fut sur le point d'avoir des scènes de violence ; les ouvriers genevois, suisses, perdirent patience; on prenait déjà les envoyés de ces groupes parisiens, dont j'ai parlé, qui par les bras, qui par les jambes, pour les jeter dehors de la salle, quand les délégués français intervinrent pour empêcher les violences.

La preuve de ce dissentiment très-marqué de cette haine, pourrait-on dire, a été donnée publiquement dans le Procès de la Renaissance, où plusieurs des prévenus étaient accusés par le procureur général d'avoir organisé le congrès de Genève.

Un membre. — Savez-vous le nom de ces prétendus délégués au congrès de Genève, qui ont été mis à la porte?

m. tolaix. — Oui, il y avait entr'autres Protot, qui était un étudiant; il y avait avec lui un nommé Calavaz, aussi étudiant, mais étudiant comme il y en a beaucoup au quartier latin, c'està-dire qui travaillent ou ne travaillent pas : il y avait un nommé Lalourcet, ouvier menuisier, parent de Tridon, d'après la déposition de celui-ci.

J'ai retrouvé les pièces du Procès de la Renaissance. La déposition de Tridon est très-nette; elle prouve bien que le point de départ de l'association était une société d'études. Tridon dit dans sa déposition : <* Du moment où j'ai vu qu'il s'agissait du coopc- « ratif, j'ai compris que ce n'était qu'un trompe-l'œil »

Je pourrais, Messieurs, vous laisser ces documents on vous priant de me les rendre. Ils n'ont aucune valeur, mais ils me sont utiles, parce que j'y retrouve des notes que j'ai prises.

Je le répète, dans les dépositions des accusés, entr'autres dans

celle de Tridon, on voit parfaitement l'antagonisme existant entre le groupe des ouvriers et le groupe intitulé hèbertiste.

Un membre. — Quelle est la date de l'exposition de Londres?

m. tolain. — 1861.

Il a été produit au congrès de Genève un autre document que je puis vous laisser et qui est le résumé des idées du bureau de Paris au moment de ce congrès. Bien des questions y sont touchées, par exemple: Capital et travail; instruction; famille; grève; libre échange ; commerce, etc......

m. le président. — Nous vous rendrons ce mémoire.

m. tolain — Je vous en gérai obligé, car il serait matériellement impossible d'en retrouver un exemplaire, si ce n'est dans les mains du membre de l'association. C'est le mémoire dont j'ai parlé à la tribune de l'Assemblée. Il n'a pas pu être imprimé en France ; mais il serait entré si nous avions voulu y insérer une phrase relative à l'éloge de Napoléon III et de la loi sur les coalitions. — Nous avons refusé de nous laisser enrégimenter même par le parti républicain, vers lequel cependant toutes nos sympathies étaient.

Au début, — je puis dire cela, puisqu'il n'y a rien de compromettant, la personne dont je vais parler est fort honorable, c'est M. Ltfort (Henri), qui a été préfet de la Haute-Loire, je crois, — au début, dis-je, s'est présentée une difficulté qui a justifié les défiances du parti républicain. — - M. Lefort s'était mis à notre service pour les communications que nous pourrions avoir à faire à Londres, où il avait des amis, même dans le conseil général de l'Association internationale. Sur la demande de M. Luben, de Londres, membre du conseil général, ' ce cons-il avait nommé M. Lefort, agent de l'Internationale à Paris, pour tout ce qui concernait la presse.

Nous allâmes trouver M. Lefort ; nous protestâmes contre sa nomination, non pas à titre d'opinion politique; nous lui disions : — « Vous êtes républicain, et nous aussi ; mais nous sommes ouvriers, et nous voulons étudier les questions ouvrières. Si un homme comme vous, qui ne peut pas être pris pour un ouvrier, qui n'est connu du gouvernement de l'Empire que par deux condamnations pour société secrète, à tort ou à raison, nous n'avons pas à le rechercher, si un homme comme vous devient notre agent, immédiatement nous allons attirer sur nous la surveillance de l'Empire ; on ne nous laissera pas

continuer, et nous voulons -vivre. Nous vous prions de ne pas accepter la mission qui vous a été donnée. »

M. Lefort résista. Il nous dit qu'à raison des agissements de l'Empire qui voulait enrégimenter les ouvriers pour son compte, il fallait dans l'association quelqu'un ayant un passé républicain, afin que le parti puisse avoir confiance en lui.

Nous avons insisté, nous lui avions dit : « Si nous voulions faire une manifestation républicaine, quelque honorable que soit votre nom, nous ne le prendrions pas, il n'est pas assez connu pour faire un acte politi ^ue ; nous choisirions un grand nom du parti républ;cain. Nous vouIods faire une société d'études pour les ouvriers ; c'est là notre but. Nous vous prions de vous retirer. » — Il ne le voulut pas.

La querelle s'envenima ; le conseil général de Londres en fut saisi; il nomma deux commissaires enquêteurs, parmi lesquels se trouva M. Luben. L'enquête eut lieu à Paris ; elle semblait devoir tourner contre nous. Ne voulant en aucun cas laisser la politique s'introduire parmi nous, noas décidâmes, qu'avec les deux membres du conseil général, deux correspondants de Paris, M. Fribourg et moi — M. Fribourg est fondateur aussi — partiraient pour Londres. Le lendemain, nous arrivions devant le coQseil général, où étaient les commissaires enquêteurs. — La discussion s'engagea vivement. Nous avons réclamé ce que nous appelions notre autonomie. Du moment où nous n'avions commis aucune infraction aux statuts, nous voûtions notre liberté d'action. Nous trouvions mauvaise la nomination de M. Lefort. — La discussion fut longue, animé-' ; mais enfin le conseil revint sur sa décision. M. Lefort ne fut pas nommé agent général à Paris ; encore une fois, la scission fut très-nette.

A la suite du congrès de Genève, qui eut du retentissement, l'association se développa de plus en plus en Angleterre, en Allemagne tt en Suisse. — Ce n'est qu'au congrès de Lausanne que se manifesta la tendance communiste; là, elle s'accusa d'une façon assez sensible.

Nou^ avons pu remarquer qu'en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, partout où des groupes d'ouvriers se formèrent, la tendance était communiste; cela tient à des causes diverses. La France seule envoya dans le congrès des >1 U-ruéqui protestèrent contre les idées communistes. Cela est trèsrernarquable ; je signale ce fait. Il u'\ a en, dans tous les 0OH-

grès, que les ouvriers et délégués français qui aient affirmé la propriété individuelle, l'héritage et la famille. Sans doute, ils voulaient certaines modifications de la propriété, non pas quant à sa nature, mais quant à sa forme... Ici, messieurs, il me faudrait entrer dans de longues considérations pour vous indiquer ce dont il s'agissait.

Un membre. — Quelques mots seulement, je vous prie, pour indiquer ces considérations.

m. tolain. — Ces considérations sont, par exemple, ceci : La propriété est organisée en France; le travail ne l'est en aucune façon. La propriété doit être individuelle; seulement elle tend, par une foule de causes, à devenir la propriété de quelquesuns ; le sol tend à se reconstituer en grande propriété, et il y a aussi tendance à organiser, à développer la grande industrie, à diminuer le nombre des patrons et à augmenter le nombre des ouvriers c-alariés. Tandis qu'en affirmant la propriété individuelle, nous affirmons que tout le monde pourrait être propriétaire ou devrait l'être...

Un membre. — Mais si le sol arrivait à une telle subdivision, il ne serait plus cultivable !

m. le président. — Permettez, ne discutons pas, quelle que soit la doctrine exposée devant nous.

m. tolain. — J'indique seuL ment les opinions. Quant à leur valeur, ce serait l'objet d'une discussion.

Je signale ce fait remarquable, que les ouvriers français ont seuls affirmé ces choses, qui me paraissent avoir une grande importance: la proprié é individuelle, l'héritage et la famille.

Pour vous donner un exemple du trouble qui règne quelquefois sur ces questions parmi les ouvriers, je signalerai un lait curieux. Au congrès de Bâle, te dernier congrès régu ier de l'association, à une majorité qui n'était pas très-forte, mais à la majorité des voix exprimées, le congrès s'est prononcé pour la propriété collective. Quand il s'est agi de décider sur l'abolition dei'hér tage,la majorité a été contre cette abolition. C'était un non-sens, qui nous faisait dire à ceux qui nous étaient opposés: — i Vous êtes inconséquents et illogiques. Vous voyez que les ouvriers ne sont pas communistes comme vous le croyez. Ils déclarent bien la propriété co:lective parce qu'ils ne sont pas propriétaires ; mais quand il s'agit d'héritage, si peu qu'il y ait chez eux, ne fût-ce que de la garde-robe du grand père ou de la grand'mère, immédiatement ils ne sont plus communistes ;

368 HISTOIMI RÉVOLUTIONNAIRE

et le sentiment de l'appropriation individuelle reparaît. Vous croyez avoir fait une conquête; non, les ouvriers ne sont pas communistes ; c'est là une illusion dangereuse à tous les points de vue. »

Ce vote me paraît avoir eu son importance ; il prouve le manque de logique, en même temps que la bonne foi, puisqu'à ce congrès beaucoup ont pu croire qu'il était plus facile d'organiser la propriété que l'héritage.

Les ouvriers anglais sont tous communistes ; les ouvriers allemands le sont presque tous. Je n'ai remarqué d'ouvr'ers individuellisteSy pourrait-on dire, quoique ce terme ressemble à une injure, parce qu'il nie la solidarité, que parmi les ouvriers de l'Allemagne du Sud, parmi les ouvriers viennois, de l'Allemagne autrichienne. Toute l'Allemagne du Nord est communiste, la Suisse aussi, la Belgique également. Cela tient à l'organisation de la propriété, à l'agriculture, à l'industrie, à la dépopulation des campagnes, à une foule de causes semblables.

Jusqu'au congrès de Lausanne, l'Association internationale avait eu à Paris un bureau régulier, c'est-à- dire un siège social connu (\e tout le monde; là seulement, on pouvait se faire inscrire ; l'inscription une fois faite, il y avait une enquête qui durait trois mois pour chaque adhérent ; au bout de ces trois mois seulement, l'adhérent était définitivement admis.

Tout d'un coup, des visites domiciliaires eurent lieu chez quelques-uns des membres; un procès en société secrète fut intenté à l'Internationale. Ce procès se déroula devant la police correctionnelle d'abord, devant la cour d'appel ensuite ; cent francs d amende furent prononcée pour association illicite. Le chef de poursuites pour société secrète avait été abandonné.

A partir des poursuites contre l'Association internationale, la note politique, ce qui était inévitable, s'est accentuée. La seconde commission, qui s'est mise à fonctionner après la première, eu donna la preuve. Lorsqu'un nouveau procès eut lieu en police correctionnelle, la note politique était devenue plus haute et plus vive. En présence de cette impossibilité de se grouper, de s'associer, de se réunir, les esprits s'étaient montés; le côté politique prenait plus d'importance. Cette seconde commission fut condamnée à trois mois de prison pour association illicite encore, et non pour société secrète.

A partir de là, l'association n'a plus eu ce qu'on peut appeler une existence régulière; elle n'a plus eu de contrôle ; il n'y a

plus eu moyen de savoir quels étaient les membres et de faire d'enquête sur leur compte.

Pendant peut-être un an, quinze mois, il est difficile de préciser, il n'y eut plus de réunions ; puis, certains membres plus ardents essayèrent de reconstituer l'Association, mais de la façon la plus déplorable du monde. Nous aurions voulu, nous, grouper les ouvriers par professions sans tenir compte du domicile ; en groupant ainsi par professions, nous avions ce double avantage de réunir des hommes ayant tous des intérêts communs, des hommes de métiers, qui ne pouvaient pas aller trop vivement à la politique, parce que, quand on groupe des ouvriers d'une profession toute entière, on peut avoir, soit au point de vue politique, soit au point de vue social, des opinions différentes, mais on a ce qui réunit, l'intérêt de la profession du jour et du moment.

Les groupes formés ainsi, avaient en matière économique ou sociale des idées politiques diverses, mais les professions réuni8saienttout cela.

Au contraire, quand on a essayé de reconstituer l'Association, on l'a fait par sections de quartiers. Ces sections se composaient d'ouvriers de toutes les professions, qui se réunissaient beaucoup plutôt parce qu'ils avaieot des vues et des pensées politiques, comme des soldats, que comme des gens voulant étudier. L'admission était faite sur une simple déclaration; il n'y avait pas d'enquête, pas de contrôle. Il suffisait qu'une section écrivît à Londres qu'elle voulait former un bureau : — Tant mieux ! disait-on. Une section qui avait vécu quinze jours ou trois semaines se dissolvait; elle se reformait dans un autre quartier quinze jours après, avec d'autres hommes pour la conduire. C'était la confusion la plus complète. Presque jamais, à partir de ce moment, l'Association n'a fait d'acte collectif. Un membre. — A quelle date cela se passait-il? m. tolain. — C'est entre le congrès de Lausanne et le congrès de Bruxelles qu'a eu lieu la dissolution.

En 1869, congrès de Bâle ; en 1868, congrès de Bruxelles; c'est au commencement de 1868. Le congrès de Bruxelles et le congrès de Bâle, ont eu, pour représentants de la France, non plus des délégués de l'Association internationale réellement, mais des délégués des sociétés ouvrières, qui avaient désigné elles-mêmes ces délégués. L'Association n'avait plus pour ainsi dire d'existence légale; ce n'était, je le répète, que des délégués

de sociétés ouvrières, et non des délég-ués de l'Internationale.

A la suite décela, il s'était formé à Paris beaucoup de sociétés de résistance p»r profession, par exûmple, la société des bronziers. Cette société des bronziers envoyait des délég-ués aux congrès, quoique n'ayant pas adhéré à l'Internationale, parce que les discussions l'intéressaient.

Les ferblantiers, les opticiens avaient aussi constitué des sociétés de résistance ; il y en avait encore d'autres qui envoyaient leurs délégués.

Ceux qui, tout naturellement, rêvaient la révolution à bref délai, se sont occupés plus activement à reconstituer les sections ; ils voulaient plutôt des soldats que des hommes d'étude. Malgré tous leurs efforts, jusqu'au 4 septembre, l'Internationale n'a eu en réalité qu'une iafluence très-médiocre. Ce qu'on a appelé la fédératioa parisienne, c'est-à-dire la fédération des sociétés ouvriè-es, aurait voulu, si elle était entrée dans le mouvement, obtenir beaucoup plus d'influence. Les sociétés de résistance, dans quelques professions, avaient compris que, dans les questions de grèves ou de coalitions, elles auraient besoin, pour triompher, de la solidarité de leurs camarades.

L'idée de fédérer ensemble toutes les sociétés de Paris était née justement de ces mêmes intérêts qui se trouvaient en présence. Les agissements de la fédération étaient beaucoup plus frappants que les agissements des sections de l'Association internationale reconstituées au hasard. Quand une grève devait éclater, cha -une des professions qui était constituée envoyait des délégués à la fédération. On se demandait si la grève était opportune, si on devait la secourir.

Je sig-nalerai le caractère que l'intervent;on de ces sociétés de résistance donnait quelquefois aux grèves. Là où rien n'est constitué parmi *ux, quand les ouvriers n'ont pas de sociétés de résif-tance, lorsque les grèves éclatent au hasard, il arrive souvent des violences. Au contraire, là où il y a quelque chose d'organisé, je ne dis pas que les grèves n'éclatent pas, mais il n'y a pre>-que jamais de violences.

Deux faits sont assez curieux; la grève des bronziers, à Paris, et celle des mégissiers. Elles ont coûté beaucoup d'argent aux ouvriers. L'une a triomphé, l'autre a été vaiucua; toutei d 01 sans violences. Les bronziers ont dépensé dans leur grève environ 95,000 francs; elle a réussi; il tu est résulté une augmentation de ealaires qui a été acceptée par les patrons apivs

six semaines de grève, sans violence, je le répète. — Ma1" s la gTève des mégissiers a été complètement vaincue. Les ouvriers ont du subir, après, des conditions plus défavorables qu'au début, et ils ont dépensé environ 100,000 francs. Mais quoique vaincus, et justement parce qu'ils étaient organisés en société de résistance, es qui leur donnait l'espoir de pouvoir recommencer la lutte dans des conditions plus favorables, et, peutêtre, de triompher plus tard, il n'y pas eu de violences.

Parmi les professions parisiennes, il y en a uue dans laquelle des violences auraient pu se produire plus que dans toute autre c'eït celle des mégissiers. Les mégissiers ont un travail plus fatigant, ils ont des habitudes qui entraîaent un peu pius de rudesse; je ne dis pas qu'ils aient moins de moralité, mais enfin soit par tempérament, soit par habitude, il semble qu'ils seraient plutôt enclins à la violence. —Il y a eu une grève parmi les mégissiers, elle a causé beaucoup de souffrances, mais il n'y a pas eu de violences.

Jusqu'au 4 septembre, l'Association internationale n'a pas pu avoir une action sérieuse et réelle. On en trouve la preuve dans une lettre publiée dans un des procès; elle est signée par 7arZi«, aicien fondateur de l'Internationale, quis'étaitjetéleplus carrément du monde dans lemouve nent,qui en était un des membres les plus actifs et qui a fait différents voyages en France. Cette lettre de Varliu est relative à l' enterrement de Victor Noir. Il y déclare qu'on n'était pas organisé, que beaucoup de m-mbres de l'Internationale et des sociétés ouvrières se trouvaient k l'enterrement de Victor Noir avec la pensée de tenter une révolution, mais pas sur un mot d'ordre. C'était un mouvement volontaire de chacun des individus qui croyaient qu'il y avait là une chance de révolution; ce n'était pas le résultat d'une organisation sociale. Il aurait pu se faire qu'à l'enterrement de Victor Noir il y eût un commencement ou une tentative de révolution, cela n'a pas eu lieu.

Je su's absolumeat convaiacu qu'à partir du 4 septembre et pendant toute la période du siège, il a été impossible, pour ainsi dire, à l'Association internationale, le prendre une part réelle, active, en tant qu'association, à tous les mouvements qui se sont produits. Je vais dire pourquoi.

La fédération ouvrière n'a pas pu, non plus, prendre une part active à ces événements, en tant qu'association. Le groupement de la fédération ouvrière était formé par profession. Les ateliers

étaient fermés, il y a eu chômage partout; la garle nationale a em; lové tous les ouvriers par quartier, par compagnie, par rues ; et pendant tout le siège, il a été impossible, malgré les diverses tentatives qui ont été faites, de reconstituer, soit l'Internationale, soitlt-s groupes professionnels; par exemple, pour les bronziers, jamais on n'a pu y réussir; il n'y avait plus de de travail, les ateliers étaient vides, je le répète. La garde nationale absorbait tous les instants des ouvriers ; elle est devenue le groupement naturel, et je n'hésite pas à penser que c'est de ce groupement que sont sortis le Comité central et les éléments qui ont amené la révolution du 18 mars.

Un fait curieux ; parmi trente-cinq membres qui ont fait partie du Comité central, au 18 mars, il n'y en avait que deux qui appartenaient à l'association Internationale, Varlin et Avoine ; encore le dernier était-il membre tout nouveau de cette association ; il avait adhéré à la section de Montrouge ; il était mal noté, différents bruits défavorables circulaieut sur son compte. Les élections ont fait arriver un plus grand nombre de membres de l'Internationale d*ns la Commune ; mais je crois que c'est parce que les procès de l'Internationale les avaient mis en relif. Je le dis encore une fois, je ne pense pas que ce soit par l'association Internationale qu'est arrivé le 18 mars. Je crois que c'est dans les flancs même de la garde nationale que cette insurrection a pris naissance. Du reste, la façon dout la garde nationale a été organisée, maintenue et appliquée pendant le siégp, l'indiscipline, les mécontentement qui se t^ont maniiestésdans ses rangs, tout cela a dû coastitner les causes de l'insurrection.

L'introduction de l'élément politique dans l'Internationale est ainsi expliquée par M Fribourg.

No as voulions l'avènement du socialisme; nous ne voulions pas de révolution par les armen, mais par les idées ; nous disions : « Vous ne verserez pis une goutte de sang. » Mais on a fait des hommes politiques des membres de l'Internationale en les poursuivant, en les mettant en prison. L'Internationale a cherché alors son point d'appui dans lts violents. Quelques-unes des personnes qui sont actuellement au pouvoir ont repoussé, et M. Jules Favre notamment a repoussé formellement et d'uue façon très nette toute alliance avec la bourgeoisie. L'opposition

de gauche, qu'il représentait, et le groupe d'ouvriers;?socialistes républicains, par la voie pacifique, oat repoussé toute alliance, tout compromis ; et j'affirme la réponse de M. Jules Favre, c'est à moi qu'il l'a faite ; il nous a dit : œ Messieurs les ouvriers, vous seuls avez fait l'Empire ; à vous seuls de le défaire. » — C'est la réponse de M. Jules Favre. C'était le 4 novembre 1867, deux heures après l'occupation de Rome par les troupes françaises et le soir de la manifestation du boulevard Bonne-Nouvelle.

Devant ce parti pris, nous avons dû laisser faire et ceux qui n'étaient pas partisans des mesures violentes se sont retirés. Une société d'étude est devenue une société de guerre.

M. Fribourg, p. 568.

m. fribourg. — A la suite du congrès de Lausanne, pendant <iue l'Internationale tenait son congrès en 1867, la Ligue de la paix et de la liberté se fondait à Genève.

Pendant les préparatifs, la Ligue de la paix et de la liberté envoie une dépêche au congrès de Lausanne, demandant l'adhésion des délégués à la Ligue de la paix et de la liberté. Après réflexion, cette adhésion est accordée. A mon sens, c'est une faute de l'Internationale, mais le fait existait, l'Internationale avait cru devoir s'affrier à une société qui comptait parmi elle des exilés et des opposants de Paris, M. Jules Favre et autres. On se rend à Genève. M. Chaudey y assistait. Nous prenons parti personnellement. La Ligue de la paix et de la liberté à Genève s'adresse à nous et nous demande si nous sommes disposés à faire une déclaration formelle que nous considérons la question politique liée à la quest'on sociale. Nous savions dès la veille que si nous votions la résolution, nous serions jetés dans le lac. M. Fazy avait fait à ce moment l'éloge du régime impérial; c'est à la suite de cela qu'on voulait nous obliger à ^oter.

Nous avons convoqué tous les membres de l'Internationale de Genève et des environs, l'Internationale allemande et tous les délégués qui pouvaient venir à notre aide.

Le lendemain, quand on a passé au vote, nous avons vu 1 ,200 mains en l'air. C'étaient les mains des fazistes, qui ne voulaient pas nous laisser voter.

La contre- épreuve se fait, nous sommes plus nombreux. Le

fond de la salle était garni des sections genevoises, il y avait trois bataillons allemands amenés par M. Goy.

M. Fribourg, p. 568.

Quant aux doctrines! communistes qui ont faveur au sein de l'Association, M. Tolain les attribue à l'influence du comité de Londres et il déclare que ses amis et lui les repoussent et les combattent.

M. de riciiemont. — L' Internationale française a eu des rapports avec l'Internationale de Londres ; quel a été le caractère spécial du Comité de Londres et quelle est^sa tendance ?

m. tolain. — Sa tendance est communiste. L'élément anglais et l'élément allemand sont dominants dans l'Internationale ; l'élément français n'est pas en proportion. Le conseil général a été formé des membres qu'on a pu trouver à Londres.

Un membre. — Quand l'Internationale française était mutuelliste, elle dépendait donc d'un comité étranger qui était communiste?

m. tolain. — L'Internationale ne dépend pas d'un comité étranger ; l'autonomie est absolue dans la section ; la fédération même ne peut pas retrancher une section, sans en avoir appelé au corjgrès et sans s'appuyer sur une infraction au règlement. Le conseil général de Londres n'a aucune autorité, il ne peut pas donner d'ordres ; il n'a le droit de réclamer que la partie des fonds qui lui est allouée par les statuts pour couvrir ses frais ; il soulève des questions, mais il n'a jamais d'ordres à donner.

M. Tolain, p. 563.

Dans les dernières années de l'Empire, nous sommes allés combattre les idées communistes dans les réunions publiques. Le début a été très difficile, il a fallu lutter longtemps, on nous empêchait de parler ; à la fin, nous avions forcé les communistes à discuter nos doctrines, et il y avait beaucoup de personnes qui revenaient peu à peu à d'autres idées. J'ai lutté très longtemps à Belleville, dans la salle des Folies-Belleville, contre les communistes, et j'étais devenu l'un de ceux qu'on écoutait le plus facilement. J'ajouterai que si des hommes capables de parler, n'ayant pas les idées communistes avaient voulu discuter, nous n'aurions peut-être pas t*u les événements de mars; niais personne n'a eu le courage, ou du moins trop peu de

personnes ont eu le courage de faire ce qne nous avons fait et on a laissé les réunions publiques envahies par des gens qui n'avaient aucun savoir, qui n'avaient pas étudié les questions, et qui remplaçaient la science parla violence.

M. Tolain, p. 563,

M. vacherot. — Je demande si le mot communisme, qui avait un sens très net et très clair et qui l'a encore pour vous et pour moi, n'a pas un peu changé de signification depuis l'intervention de l'Internationale et de certaines circontauces, l'Empire par exemple ? CommunL-me signifie la propriété collective ou commune. Mais est-ce que, pour un certain nombre de gens, communisme ne signfie pas l'intervention de l'État? N'y a-t-il pas une première distraction à faire, affirmation de la propiété collective ou commune?

N'y avait- il pas une partie de l'Internationale qui aurait voulu que les ouvriers fissent leurs affaires eux-mêmes par leur initiative, sans l'iatervention de l'État \ et une autre partie de l'Internationale qui voulait que l'État intervînt pour donner satisfaction aux besoins de tous?

m. tolain. — Au point de vue de l'état des esprits, il peut y avoir du trouble ; la lutte s'est engagée entre ceux qui repoussaient l'intervention de l'État et ceux qui étaient communistes. De cette lutte s'est dégagée une idée sous le nom de collectivisme, nous appelons collectivistes des communistes honteux ; ils n'osent pas le dire.

Entre ces deux idées il y a eu transaction. Les communistes sont divisés en communistes autoritaires, conventionnels et collectivistes, c'est là la confusion.

Ce qu il y a de certain, c'est que le mot communisme tendait à disparaître, pour faire place à celui de collectivisme, et il y avait des gens qui ne voulaient reconnaître comme propriété collective que la terre et qui faisaient une distinction pour le travail industriel.

Il est assez difficile aujourd'hui de dire quel est l'état des esprits.

M. Tolain, p. 563.

M. héligon. — Je vous fais re marquer que, sons l'Empire, l'Internationale n'avait pas de journaux, quoi qu'en aient dit tes avocats impériaux ; elle n'a eu absolument que la Marseillaise,

376 HISTOIRE RÉVOLUTIONNAI KK

qui s'est mise à la discrétion de la partie communiste de l'Internationale ; et dans la Marseillaise, on n'aurait jamais permis aux ouvriers d'écrire une seule ligne quelconque contre les idées communistes. Il m'est arrivé, dans les réunions publiques, de m'af armer contre le communisme; à Belleville, on a voulu me renverser de la tribune. Même chose m'est arrivée à la barrière Clichy et vous pouvez trouver dans les Débats du 1G ou 17 octobre 1809, un article de M. Molinari sur cette séance, dans laquelle je protestais publiquement. Seulement, nous n'avions pas de journaux à nous.

M. Hélxgon, p. 550.

Nous plaçons ici des déclarations très-intéressantes de M. Héligon et de M. Tolain sur les fédérations ouvrières.

La première tentative de fédération n'a pas été faite par l'Internationale, mais par la fédération ouvrière.

A la suite des procès de l'Internationale, les ouvriers n'ont pas moins continué à s'associer pour former des sociétés de crédit ou de résistance dans chaque profession ; et quand les grèves éclataient, ils sont dans beaucoup de cas entrés en relations par leurs conseils d'administration. Il s'en est suivi une fédération de sociétés ouvrières. La fédération a commencé à vivre bien avant que l'Internationale n'eût songé à fédérer ses sections ; ce 'n'est que dans les deruières années de l'Empire que l'Internationale a fédéré ses sections à Paris; la fédération était faite à Rouen, à Lyon, à Marseille, mais il n'y avait pas en France ce qu'il y a à l'étranger, un conseil fédéral national, il n'y avait que des conseils par ville, que des fédérations urbaines.

Il était bien évident que les ouvriers de Paris, qui avaient vu longtemps fonctionner la fédération ouvrière, dont les statuts avaient été dans leurs mains, ont pu appliquer ce mécanisme qu'ils avaient vu fonctionner; cela n'a rien d'étonnant, l'organisation était d'autant plus facile. Par métier on nommait un conseil d'administration, chaque conseil envoyait un ou deux délégués au conseil fédéral de la fédération parisienne; je ne suis pas étonné que la fédération, composée par c mipagnies pendant le siège, ait suivi la même idée. Je ne crois pas que cela dénote la main de l'Internationale.

M. Tobin, p. 661.

m. tolain. — IL y a eu en effet, des visites domiciliaires, mais la fédération n'était pas formée, et quand les poursuites sont arrivées, les délégués se réunissaient pour discuter les statuts de la fédération parisienne. Mais la fédération ouvrière parisienne n'était pas constituée, elle n'a tenu séance qu'à la place de la Corderie ; c'est là que les statuts ont été faits et que la société s'est organisée ; auparavant, il n'y a eu que des réunions pour discuter ces statuts. Les délég-ués de la fédération Internationale sont venus demander à la fédération ouvrière parisienne, qui avait un grand local rue de la Corderie, de leur louer leur salle pour une somme déterminée, afin d'avoir un lieu de réunion. Puis quand la fédération a été formée, quand les sections sont devenues plus nombreuses, chaque fois qu'il y avait une grande réunion, elle avait lieu dans une autre salle, souvent dans la salle de la Marseillaise. Elles étaient au même domicile à des jours différents, elles se réunissaient dans un même loeal. Il y a eu des relations entre les délégués des deux fédérations.

M. Tolain, p. 502.

m. tolain. — La fédération ouvrière est de 1867, et la fédération de l'Internationale n'est arrivée qu'en 1869.

M. Tolain, p. 562.

m. héligon. — La fédération ouvrière était ce qu'il y avait de plus avantageux aux ouvriers.

Les ouvriers dans chaque profession formaient une chambre syndicale, une société de crédit contre le chômage à tous les ouvriers de la même profession, et ces ouvriers devaient nommer une commission qui administrât leurs intérêts.

Ces diverses sociétés ouvrières étaient réunies entre elles ; chaque conseil, chaque chambre syndicale déléguait un de ses membres au Comité central, à la fédération qui se tenait place de la Corderie.

Cette fédération d'ouvriers n'a jamais pris part à ce qui s'est passé; quelques-uns de ses membres se sont jetés dans le mouvement. Quand les ouvriers sont seuls, il ne s'agit entre eux que des affaires du métier. Les ouvriers pouvaient dire de grosses bêtises, mais ils n'ont jamais voté mal. La chambre syudicale des ouvriers, quand elle avait Varlin et Angevin pour secrétaires, n'a jamais pris part au mouvement.

A la suite de l'enterrement de Victor Noir, on leur a dit : « Tel corps de métier a tant de fonds en caisse, il faudrait constituer un atelier d'armes, il faut nous préparer. »

La chambre syndicale a dit : * Non, nous avons des fonds pour fonder des association dans les corps de métier, je ne veux pas les détourner. ■» Et, malgré l'influence de Varlin, les ouvriers n'ont pas voulu. Beaucoup d'entre eux étaient membres de diverses sections de l'Internationale et se trouvaient en présence des blanquistes.

Les groupes de l'Internationale se prenaient au hasard ; on n'était pas difficile sur le choix, il suffisait d'adhérer ou d'être présenté par deux camarades. Alors est venu cet élément blanquiste : tous les étudiants fruits secs du quartier Latin, tous les rédacteurs de petits journaux qui ne demandaient que cela pour arriver à quelque chose, sont accourus. Ces gens nous faisaient rire quand ils nous promettaient de nous faucher h collier. Depuis 1865, ils criaient tellement fort qu'on ne pouvait pas croire qu'ils arriveraient à quelque chose. On aurait pu les clouer au pilori de la nation ; c'était facile. M. Vacherot se rappelle si les termes étaient violents, il n'y avait qu'à prendre son fusil et aies chasser. Voilà le parti blanquiste qui se compose des ouvriers malhonnêtes et des étudiants fruits secs.

m. le président. — L'Internationale s'est donc fondue avec la fédération ouvrière depuis 1869 ?

M. héligon. — Il y avait des tendances, elles logeaient dans le même local, mais il y aune distinction. La chambre syndicale n'a jamais délibéré qu'une seule fois, le soir de l'enterrement de Victor Noir. Il y a eu une tentative faite par Varlin et Malonpour compromettre l'Internationale parce qu'ils disaient,: « Une fois qu'on va les poursuivre, ils vont devenir rageurs et nous en ferons ce que nous voudrons. »

m. le vicomte de meaux. — Est-ce que l'Internationale n'affiliait pas des sociétés tout entières ?

H. iiéligon. — Si, une société ouvrière y entrait directement. L'Internationale se trouve composée d'une multitude de sociétés, une société de eecours mutuels peut adhérer. 11 y avait un certain groupe de fédération qui avait adhéré, mais qui conservait son autonomie. Les groupes pouvaient faire partie de l'Internationale et de la fédération h la fois.

m. VAf.iiKROT. — Monsieur Iiéligon, vous êtes toujours mon collègue de la municipalité.

M. héligon. — Oui, monsieur.

m. vacherot. — J'aurais regretté que cela ne fût plus.

M. héligon. — Cela va cesser.

M. le président. — Vous avez insisté sur une distinction qui nous est familière, la dislinction entre les communistes de l'Internationale et les mutuellistes.

Les commuistes, nous gavons ce qu'ils voulaient. Les mutuellistes, vous voue êtes borné aies définir d'un mot : ils voulaient purement et simplement, par l'Internationale, s'entendre entre eux sur les questions économiques, et il^ ne poursuivaient que le but de l'amélioration de leur condition par la liberté, ceci est bien.

Voici sur quoi je provoque une explication. En ne nous occupant que de cette fraction des sociétés, la plus pensée et la plus honL ète, la seule f- ensée, la seule honnête, il nous semble cependant que les mutuellistes voulaient plus que vous ne dites. Il semble qu'il se dégageait ceci de ses préteutious : arriver à la suppression de la classe bourgeoise, à l'avènement de la classe ouvrière, à la suppression du capital et de l'héritage. J'entends bien que les mutuellistes n'étaient pas des communistes, mais ils s'en rapprochaient.

M. héligon. — Nous, mutuellistes, nous étions partisans de l'héritage et de la liberté en matière religieuse. La bberté de tester était un point qui ne nous divisait plus, car autrement nous serions lombes dans le communisme. Si je n'ai qu'une montre, je veux que mon fils en hérite.

Nous étions divisés avec les communistes parce qu'ils prétendent que ce n'est que par un coup de force qu'on pourra changer la société, ils disaient : * Nous allons démolir, nous reconstruirons ensuite. » Nous répondions : « Il faudrait savoir ce qu'on veut mettre à la place de ce qu'on veut démolir. »

Un membre. — Ces deux fractions ne voulaient-elles pas arriver au même but, l'une par les moyens violents, l'autre par le suffrage universel ?

m. héligon. — Les mutuellistes voulaient la liberté. Un moment, nous nous sommes trouvés une centaine, tous gens sérieux qui étudions, et nous disions: « Ah ! si nous étions tous comme cela ! •» Mais la société ne peut pas, du jour au lendemain, se composer d'hommes instruits, si la veille elle ne se compose que d'ignorants. Il faut d'abord arriver à fonder des écoles ; il faut que la génération présente puisse aller à l'école. Malheu-

380 HISTOIRE RÉVOLUTIONNA IUi:

reusement il n'en est pas ainsi; il y a une foule de métiers qui emploient les enfants ; ils sont élevés dans des principes atroces ; ils n'ont pas le temps d'aller à l'école, on les met à l'atelier à huit ans, ils sont élevés dans l'atelier. Moi, j'étais ouvrier tireur de châssis à dix ans; j'ai été dressé à entendre parler des émeutes de 1834, de 1835, de la barricade de la rue Saint Merry, et nous disions : a Nous n'allons donc pas faire de barricades ? s Février est arrivé, les journées de Juin sont arrivées. Les enfants sont élevés à entendre glorifier les révolutions ; je vous cite les ouvriers en papiers peints dont je fais partie ; il y a des enfants qui ne tont pas capables de faire leur compte à la paye, ils ne lisent pas des journaux, mais quand il y a quelque chose dans la rue, ils sortent. Si quelque jour, dans une réunion publique, on leur dit que leur situation va changer, ils le croient , ils n'ont aucune notion d'économie politique ; il faut leur apprendre la différence qu'il y a entre le tien et le mien. Nous disions : « Nous ferons une association d'épargnes, de crédit mutuel, avec cet avantage que si on est 500 à la fondation de la société, petit à petit tout ce qu'il y a de mauvais se retirera. Vous pouvez alors fonder les sociétés de crédit, et une société qui aura amassé un petit pécule trouvera immédiatement du crédit, on achètera un établissement que nous pourrons faire fonctionner à notre compte. »

Voilà ce que nous voulions d'abord. Nous aurions voulu qu'on fondât des écoles ; qu'on fit des conférences pour apprendre aux ouvrier à ne pas servir de marche-pied à tant de gens qui les font fusiller.

M. Héligon, p. 539 et suivantes.

L'élément blanquiste entra dans l'Internationale après les poursuites dirigées contre celle-ci ; mais il y avait eu auparavant alliance entre les ouvriers de l'Association et les membres du CoDgrès de la paix où dominait l'élément révolutionnaire bourgeois. Du, reste, Y Internationale n'a pas pris part au 4 septembre; a ce moment- là, ses chefs ne voulaient que la guerre à l'ennemi ; ce sont les députés de la gaucho et leurs amis de la bourgeoisie qui ont renversé l'Empire à l'aide des Prussiens.

m. le président. — Je crois qu'il résulte de votre déposition que l'éiémeut blanquiste ou révolutionnaire ne serait entré dans l'Internationale qu'après les procès.

m. fribourg. — Parfaitement, et je vous dirais la date exacte de la fusion, c'est le mois de jauvier 1869.

m. le président. — Vous nous avez dit tout à l'heure aussi que l'alliance s'était faite entre l'Internationale et les membres du congrès de la paix, dans lequel se trouvait l'élément révolutionnaire bourgeois, où figuraient des hommes comme M. Naquet et M. Accolas, je crois; d'un autre côté, vous noua avez dit que la scène finale du congrès de Genève avait eu lieu, parce que l'élément ouvrier avait voulu empêcher cette alliance des ouvriers et des bourgeois. Tout cela est antérieur au procès. Gomment accordez- vous vos deux déclarations ?

m. fribourg. — Je vais vous le dire très rapidement. On a conclu l'alliance en 1867, au congrès de, Genève, après le congrès de Lausanne. L'alliance coaclue, on vint à Paris, on prit part, à raison de cette alliance, à la manifestation en l'honneur de Baudin, au cimetière Montmartre, à celle du boulevard Montmartre; et en échange, le parti révolutionnaire bourgeois s'engagea à étudier les questions sociales. Le congrès de Bruxelles eut lieu. A Berne, la minorité de la Ligue de la paix et de la liberté, sentant qu'un nouvel élément avait pris le dessus de l'élément français, fit scission et se joignit, par un acte particulier, à l'association Internationale des travailleurs, telle qu'elle venait de se révéler à Bruxelles. Voilà où en éïait, en janvier 1869, l'élément bo irgeois violent; le parti blanquiste ne trouvait plus d'issue, ni dans les Internationaux de Paris, ni dans la Ligue de la paix dont le siège était à Berne.

M. Fribourg, p. 558.

L'Internationale est restée à la place de la Corderie dans ses sections. Ils on fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher les ouvriers de marcher, leur disant de se réserver pour les Prussiens de Paris. — « Quand vous irez vous faire tuer, disaient- ils, à quoi cela avancera-t-il? Il faut vous réserver pour les Prussiens de l'intérieur. »

M. Héligon, p . 542.

Les ouvriers étaient disposés à se battre, ils étaient disciplinés , mais après la reddition de Paris, il n'y eut pas moyen de les tenir; l'Internationale est tombée entre les mains de ce parti blanquiste, qui s'était donné à la Commune révolutionnaire depuis quinze ans. A Londres, quand nous parlions

d'améliorer la situation des ouvriers, ils nous répondaient qu'ils voudraient voir les ouvriers dix fois plus malheureux ; que Bonaparte e a faisait assez; ils nous disaient : «Quand vous aurez donné aux ouvriers tout ce qui leur sera nécessaire, ils ne voudront plus sortir de chez eux. »

M. Héligon, p. 542.

M. Fribourg assure également que l'Internationale est re3tée étrangère au mouvement du 31 octobre qui fut l'œuvre des blanquistes.

L'Internationale n'est pour rien dans le 31 octobre, c'est le parti blanquiste qui atout fait. Dans les mouvements populaires qui ont eu lieu, ce n'est pas l' Internation aie qui a pris l'initiative.

On voulait ajouter au gouvernement de la Défense nationale des éléments nouveaux. Le gouvernement a trouvé plus simple et moins grave d'accorder la nomination des municipalités, de promettre dans Paris la création de vingt pouvoirs locaux élus, quand lui ne l'était pas. De telle sorte qu'il y a eu vingt potentats escortés d'officiers à leurs ordres; il y a eu gâchis, gaspil'age, mécontentement. Dans certains arrondissements, les m tgistrats municipaux n'étaient pas étrangers à ces gaspillages. On donnait des ordres; il n'étaient pas exécutés. On a pris l'habitude de boire plus qu'il ne fallait.

M. Fribourg, p. 570.

On a beaucoup exagéré les ressources fiuancières de l'Internationale. En réalité, elles sont très limitées et suffisent a peine aux frais généraux de voyages, de coDgrès, de correspondances.

MM. Héligon et Fribourg nous donnent encore à cet égard des indications certaines :

Quant à avoir de l'argent, l'Internationale n'en a jamais eu. Aux derniers congrès de Bruxj.UVs et de Bàle, le Comité Central donnait 50 Tram-s par semaine au secrétaire dj L'Association; c'était le Comité c ntral de Londres qui payait ces 50 francs avec les cotisations de ses membres.

m. le président. — Il y avait cependant une cotisation imposée è chaque ouvrier?

m. HELISOïf, — Qu'ils payaient ou qu'ils ne payaient pas ! dix centimes par hemaine. Pour le bureau de Pans, j'étais Obligé

de leur demander leurs deux sous, je ne réunissais pas plus de douze ou quinze francs par semaine.

A la suite des poursuites de 1868, le bureau de Paris avait disparu, nous ne nous occupions plus de l'administration de l'Internationale. Nous avons été obligés de verser chacun onze francs pour payer l'amende de l'imprimeur Schiller.

M. Héligon, p. 542.

m. le président — Quelles sont les ressources de l'Internationale ?

m. fribourg. — L'Internationale n'a pas de ressources, en ce sens que les cotisations y sont excessivement faibles.

Voici comment son intervention, dans une grève qui s'est déclarée, peut amener des résultats considérables.

C'est la grève des bronziers qui a servi de modèle aux autres. Les bronziers avaient peu d'argent, et la grève allait échouer ; nous prenons un parti. La grève était dans notre Tôle, non comme organisateurs, mais comme auxiliaires disposés à venir en aide aux grévistes lorsque leur cause nous paraissait juste.

La grève des bronziers avait eu lieu parce que les patrons, Barbedienne et autres, ne voulaient pas accepter, dans leurs ateliers, des membres de la société de créiit mutuel du bronze, parce que ceux-ci, quand une question de salaire était soulevée, réclamaient un arbitrage; les salaires, dans l'industrie du bronze, varient selon le fini du travail et la matière de la pièce. Les patrons diraient : «xVous cesserez d'être de la société de cré lit, ou vous quitterez nos ateliers. » Les ouvriers répondaient : a Nous n'en étions pas tous, mais maintenant nous en sommes tous ». Et ils portaient à la chambre syndicale des patrons une déclaration d'adhésion collective à la société. La grève se déclara ; les grévistes étaient au nombre de quatre à cinq mille. Mais l'argent ne venait pas. Nous nous rendîmes à Londres avec les délégués du bronze. Nous allumes, avec l'appui du conseil central de Londres, trouver les sociétés ouvrières anglaises, et nous pûmes envoyer quelques billets de mille francs à Paris : cela produisit uu effet énorme, on en exagéra l'importance, et les fonis abondèrent.

Chaque fois qu'une grève a eu lieu, c'est ainsi que les choses se passèrent.

Pourtant, je vous ferai remarquer qu'à Genève, qu'à Bàle,

:;Si HÏSTOIBB RÉVOLUTIONNAIRE

qu'au Creuso.', les grèves ont échoué ; et cependant l'Internationale s'est mêlée à toutes ces grèves. Je n'examinerai pas la légitimité de celle du Creusot ; je la trouve légitime au point de vue de la solidarité, mais absolument mauvaise au point de vue économique. Si on avait eu de l'argent, on eût fondé au Creusot une société de production pour faire concurrence à l'usine du Creusot, mais on a été obligé d'y renoncer.

Nous n'avons jamais eu d'argent, et quand nous entendions parler des milions de l'Internationale, cela nous amusait beaucoup.

Sérailler faisait partie de l'Internationale de Londres ; il est venu à Paris après les affaires de mars, et il a été obligé d'y venir à ses frais ; il n'y avait pas d'argent pour payer son voyag-e.

Du reste, l'Internationale n'a pas besoin d'argent, elle ne* donne pas de subsides, elle n'a pas de frais de locaux. Chaque section s'organise comme elle l'entend, loue elle-même son local ; tous les frais sont localités, et il n'y a pas de journal général de l'Internationale, parce que l'argent a toujours manqué pour en fonder un.

M. Fribourg, p. 574.

Après avoir méconnu l'influence de l'Internationale, l'opinion publique l'exagère aujourd'hui. Elle y voit la seule cause du danger social. Or, ce danger tient en réalité aux doctrines mêmes et aux dispositions qui régnent dans l'Internationale, il est vrai, mais qui dominent ailleurs et s'étendent à des groupes tous différents où ne figurent pas les ouvriers.

m. friboubg. — Depuis la fondation de la République, le 4 septembre, dans les réunions publiques, il était perpétuellement question de l'Internationale ; il se trouvaii qu'à la fin des séances tout le monde en était ; on allierait en masse et publiquement. Aujourd'hui, on poursuit l'Internationale et on en fait, à tort ou à raison, je ne veux pas l'examiner, le bouc émissaire de tout ce qui s'est passé. Malmenant, tous ceux qui approuvent peu ou beaucoup les actes accomplis parle parti révolutionnaire depuis le 4 septembre («ont de l'Internationale, et elle n'a jamais été plus nomb^eu^e, elle n'a jamais eu autant d'adhérents, au moins moraux, qu'à l'heure actuelle. Toutes les fois qu'un ouvrier n'est pas content, sans savoir ce que c'est que l'Internationale, sans même prendre la peine d'en lire Les

statuts, il s'y affilie. Il y avait 200,000 adhérents à la société au commencement de 1870 : on me dirait qu'aujourd'hui ils sont 500,000, que je n'en serais pas surpris.

il. Fribourg, p. 574.

Actuellement, l'influence de l'Internationale est réelle, mais moindre qu'on ne le suppose généralement. Voici à cet égard l'opinion de M. Thiers, celle de M. Héligon et les informations de M, Lagrange, qui fut bien mal payé par M. Valentin, naguère son ami, du zèle qu'il apportait à prévenir le préfet de police de ce qu'il avait appris à Londres.

Je crois que l'action de l'Internationale est très réelle, qu'elle est continue, et cela depuis bien des années ; mais en même temps, cette action est très occulte. Bien que cette société ait la prétention de ne s'occuper que de ce qu'elle regarde comme étant de son domaine et de son intérêt, c'est-à-dire de violenter la liberté des transactions, d'altérer le prix de la maia d'œuvre, bien qu'elle affecte de dire qu'elle ne se mêle pas de politique, au fond, partout où se produit un trouble social, l'Internationale intervient pour l'aggraver. Partout elle se fait l'inévitable auxiliaire du désordre. Je sais bien que les branches étrangères de l'Internationale blâment la branche française de son immixtion dans les affaires politiques. Gela, disent-elles, ne regarde pas la Société. Elle n'a pour but que d'assurer le bien être du peuple. Mais ce que ces gens-là appellent assurer le bien-être du peuple, consiste à changer le prix naturel de la main-d'œuvre par des émeutes, par des coalitions de bras et d'argent; et ils ne s'aperçoivent pas qu'en agissant delà soite, ils ruinent les ouvriers en même temps que les entrepreneurs, et qu'ils créent la misère universelle. Le caractère vrai de cette société, c'est donc, tout en affectant de ne pas se mêler de politique, là où il y a un peu de désordre, de s'y jeter avec empressement. Nous l'avons vue figurer dans les événements de France et surtout dans ceux de Paris, sans qu'on puisse dire qu'elle en est la cause directe, qu'elle les a encouragés, qu'elle les a fait naître, sans qu'on puisse indiquer le jour précis où elle s'en est mêlée; mais, on n'en doit pas moins la regarder comme l'auxiliaire et souvent comme l'excitateur du désordre.

C'est saus ce rapport que la situation actuelle est grave. Il est incontestable, quoi qu'on en dise, que les esprits demandent à

se calmer. Le temps, Messieurs, est à mes yeux le plus g'rand auxiliaire des gouvernements modérés, des gouvernements sensés qui savent manier le pouvoir. Le temps calme les esprits. Mais l'Internationale est uu agent continu, universel, et, à ce double titre, infiniment redoutable ; elle rayonne tur route l'Europe, elie fait peur à l'Europe entière.

Nous avons pris l'initiative de l'action en proposant la loi que vous connaissez. C'e^t moi qui ai imaginé de coosidérer le seul fait de l'affiliation à l'Internationale comme un délit. C'est, suivant moi, le moyen le plus certain de combattre l'Internationale sur son terrain. Car, la prendre la main dans un délit bien précis, bien caractérisé, dans un délit de grève qu'elle fomente, qu'elle excite, qu'elle soudoie, c'est chose bien difficile.

Ce qui est moins difficile, ce qui peut souvent se rencontrer, c'est de saisir une partie de l'Association, c'est de pouvoir constater quels sont ses membres, et alors de les punir très sévèrement. Si l'on se bornait à l'ancienne législation qui les punistait, comme association non autorisée, de quelques jours de prison ou d'une amende, on ne ferait rien. Il faut considérer l'affiliation à l'Internationale comme un délit grave. Il faut considérer comme un délit nouveau à ajouter à tous ceux que la législation criminelle a pour but de réprimer, cette participation à une société dont l'existence même est un délit, puisqu'elle a pour but d'associer des malfaiteurs étrangers aux efforts des malfaiteurs français; puisque ses membres n'ont pas de patrie. Nous avons songé d'abord à leur ôter la qualité de Français ; mais cette mesure nous a paru excessive, tt nous nous sommes bornés à décider qu'ils seraient punis de la prieon, et qu'à l'expiration de leur peine, ils seraient placés sous la surveillance de la haute police pendant le reste de leur vie.

M. Thicrs p. -2.

m. le président. — Une question. Qu'est-ce qu'est devenue l'Internationale depuis ces événements ?

M. iiÉUGON. — L'Internationale, je crois, n'existe plus comme Internationale. Mais il existe maintenant une haine violente parmi la population des faubourg, une haine terrible., Qui, dans les quartier* dn Popiucourt, d« Lu Chapelle, de Helh ville, il y a des geus qui n'attendent que le moment de )a \ engeft&ce. — Je leur dis : « Comment, vous aviez Taris entre les matai,

les fusils, les canons, tout, et cependant vous avez été battus. Vous savez parfaitement que vous ne pouvez rien faire, * — Mais non, ils ne songent qu'à la revanche et n'attendent que cela. Et comme il faut un nom de ralliement, ils se disent tous de l'Internationale. Mais je ne crois pas, après la répression violente qui a eu lieu dans certains quartiers, qu'il soit resté à Paris beaucoup de membres de l'Internationale ; je parle des chefs qui peuvent avoir une certaine influence. Quand le travail aura repris, il n'y aura plus rien à craindre ; mais aujourd'hui, il ne faut pas laisser les faubourgs sans surveillance.

M. Héligon, p. 549.

Dans les derniers jours de mon séjour en Angleterre, je rencontrai un de mes anciens agents d« Paris.

Un membre. — A quelle époque ? "*f

m. lagrange. — Il y a deux mois environ. Il y a bientôt un mois que je suis incarcéré, par conséquent, c'était quinze jours ou trois semaines avant, car presque immédiatement je me préparai au retour. Cet individu arrivait de Genève, où il avait assisté, m'a-t-il dit, à une réunion des plus importantes de l'Internationale, qui avait pour but la reconstitution de la société, qui se trouvait un peu détraquée par suite des affaires du 18 mars. Il devait y avoir une autre réunion à Londres, dans le courant du mois qui vient de s'écouler. Je ne sais si elle a eu lieu. Enfin, comme je n'ai jamais été qu'un soldat de l'armée de l'ordre, je me résolus à venir ici, et à me présenter au général Valentin, que je considérais comme mon chef. Quand on a appartenu pendant vingt-huit ans à une administration, on finit par se considérer comme en faisant toujours partie.

Lorsque je me trouvai devant le général Valent! o, il me dit : « Vous voilà, je vais vous f... dedans. — Mais, général, pour f... quelqu'un dedans, il faut qu'il y ait des faits à sa charge. — Ah ! bah ! c'est bien difficile de trouver des faits en état de siège. Je dirai : « Menées bonapartistes. » — Et il alla trouver un de mes anciens collègues que j'avais autrefois occupé, et que j'occupais encore, puis il me mena à la maison de justice.

Mais laissons cela. J'avais donc rencontré un ancien agent à Londres. Je ne lui avais pas demandé de se procurer d'autres renseignements, parce que je n'étais pas seul. Je lui avais donné deux ou trois shellings, et je lui demandai son adresse*

388 HISTOIRE RÉVOLUtiONNAlEE

Je lui dis : « Je crois que nous allons arriver à voir clair dans l'organisation de l'Internationale. » Mais, comme en police, on n'a jamais trop de contrôle, je voulais avoir d'autres moyens d'information, et je revins en France pour en parler au général Yalentin. D\:u autre côté, je voulais lui soumettre quelques petites observations policières sur les derniers événements et sur quelques-uns des hommes qui y ont été compromis. Je m'étais trouvé en relations avec un ami intime de Félix Pyat. Et cet homme, bien qu'aimant beaucoup Félix Pyat, était tellement indigné qu'il me dit : « C'est uq misérable, et si jamais je le découvre, Lagrange, je vous le livrerai. »

Voila ce que j'avais à dire au Préfet de police.

H. le président. — Que vous a dit cet agent secret de la réunion de Genève à laquelle il a assisté ?

m. lagrant.e. — Qu'e^e, avait été très-importante, qu'elle avait eu pour but de renouer la filière, un peu brisée en France, mais il n'entra pas dans les détails. Il était misérable comme je vous l'ai dit, je lui donnai quelques shellings, et je n'osai pas lui demander davantage. Il ajouta seulement qu'une réunion devait avoir lieu à Londres et que probablement il y assisterait

il. Lagrange, p. 812.

On a accusé TErapereur d7avoir soudoyé l'Internationale et M.Trochu lui même s'est fait l'écho de cette indigne calomnie. Voici des témoignages qui réfutent de pareilles allégations.

m. ànsart. — L'Internationale est une société très-habile et très-prudente : elle a mené très-bien ses affaires, sans laisser lien paraître de compromettant. Son point de départ est un but parfaitement honorable : l'amélioration du sort de la classe ouvrière. — Mais malheureusement, quand une organisation de ce genre réussit à se constituer, elle ne reste pas fidèle à son point de départ. Forcément on dévie de la route qu'on avait d'abord semblé vouloir suivre, et on devient société politique, et on cherche à s'emparer du pouvoir quand on a acquis de l'autorité et de l'argent. Longtemps, sous l'Empire, nous avons demandé que cette société fut poursuivie, mais le parquet hésitait à reconnaître un délit dans son existence. Les magistrat* répondaient: « C'est une société qui pouisuit par les moyens légaux un but honorable. »

m. de la rochethulon. — L'Empereur lui-même n'a-t-il pas cherché à l'utiliser?

m. ansart. — L'Empereur avait des idées qui l'inclinaient à f tvoriser les associations ouvrières.

Un membre. — Il y a eu sous l'Empire la formation des sociétés coopératives.

m. vacher» >t. — C'est autre chose.

Un autre membre. — Mais est-il à votre connaissance que l'Empereur ait favorisé, par le don d'une somme d'arg-ent, la création de l'Internationale, quand M. Tolain en faisait partie? Est-il à la connaissance de M. Ansart que l'Internationale, dont M. Tolain est un des titulaires, ait reçu une somme de 50,000 francs de l'Empereur à ses débuts, lorsque lui et ses amis sont revenus de Londres, annonçant la formation de la société ?

m. ansart. — Non, monsieur.

Unmembre. — Le fait nous a été donné dans une commission, par M. Tolain lui-même, par M. Mettttal et par d'autres personnes.

m. ansart. — Il n'est pas venu jusqu'à moi.

M. Ansart. p. 185.

Un membre. — Avez-vous entendu dire que l'Empereur ait donné de l'argent sur sa cassette particulière pour la fondation dé l'Internale, à l'époque où M. Tolain et ses compagnons revinrent de Londres?

m. Marseille. — Je n'en ai pas eu connaissance; comme je vous l'ai dit, on leur avait fait don, pour le voyag-e de Londres, d'une somme de 40,000 francs. Mais alors on ne prévoyait pas que cette société dût acquérir une si forte organisation politique.

if. Marseille, p. 201.

m. le président. — La Commission désire savoir quelle a été la participation de l'Empire à la formation de l'Internationale.

m. tolain. — Aucune.

m. le président. — On vous a accusé d'avoir eu des relations avec le priuce Napoléon pour obtenir des fonds, à l'aide desquels vous deviez vous rendre à l'exposition de Londres. Quelle a été la part du Gouvernement impérial dans la subvention qui vous a été donnée?

m. tolain. — Aucune, absolument aucune, ni financièrement,

ni autrement. Le Gouvernement impérial n'a rien su, rien fait, n'a fourni aucun argent pour la formation de l'Internationale. Je donne la chose comme absolument certaine, personne ne pourra dire le contraire.

m. le président. — Vous avez dit qu'une somme de 50,000 francs vous avait été donnée, partie par la ville de Paris, partie par le ministère du Commerce.

m. tolain. — Oui, pour payer le voyage à Londrf s d'ouvriers élus par le suffrage universel dans toutes les professions pour aller étudier l'industrie.

m. le président. — Est-il vrai que vous ayez fait des démarches auprès du prince Napoléon ?

M. tolain. — Un groupe d'ouvriers a adressé au prince Napoléon une demande en lui disant : « A la dernière exposition de Londres, les ouvriers sont partis, nommés par les patrons pour étudier les progrès de l'industrie ; nous demandons à les désigner nous-mêmes par le suffrage universel. »

Le prince a appelé immédiatement les signataires de la demande, j'en étais un. Il a demandé comment nous comprenions que la chose pouvait se faire ; nous lui avons donné des explications et il nous a dit : « Constituez -vous pour faire des élections, je vais m'adresser au ministère de l'agriculture et à la ville de Paris pour savoir quelle est la somme qu'on pourra mettre à votre disposition. »

Quelque temps après, il nous a dit que le ministère de l'agriculture donnait 20,000 francs et la ville de Paris 20,000 francs. J'ai été toucher les 40,000 francs destinés à payer le voyage des délégués ; je les ai déposés au Comptoir d'escompte.

Nous avons appelé les ouvriers à constituer le comité électoral. Ce comité envoyait la liste des candidats; l'élection a été faite au scrutin comme quand on nomme les députés. Une souscription a eu lieu aussi dans les ateliers, elle s'est montée à 13,000 francs. On donnait aux élus un billets d'aller et retour. On payait leur séjour à Londres, leur entrée, et une indemnité au retour pour que la famille ne manquât de rien pendant leur absence. Ils devaient déposer un rapport ; il a été déposé et publié.

Au moment où les délégués étaient en route, une discussion sur une question d'administration s'est élevée entre les membres de la Commission ouvrière composée de onze personnes. Le pire-

sifient a été porter le débat devant la Commission impériale qui n'avait rien à y voir.

M. Tolœin, p. 56G.

A la suite de cela, il y a eu scission dans la Commission ; plusieurs membres ont donné leur démission ; j'étais secrétaire, et en présence de l'intervention de la Commission impériale, qui prétendait résoudre une question d'administration, j'ai donné ma démission.

Le président, et ceux qui sont restés, ont recueilli les rapports des ouvriers et les ont fait publier. La délégation est entrée dans cette voie ; et l'Empire a cherché à entraîner 'es ouvriers du côté de l'avenue Dauménil ; l'ancien président de la délégation ouvrière a été nommé président de la société, mais moi personnellement, pendant les délégations ouvrières, j'ai vu deux fois le prince Napoléon comme président du comité : une fois, quand on nous a dit de nous constituer, et une autre fois quand il a deman (é quel était le résultat. Je lui ai porté le tab'eau des élus. Voilà les deux seules fois où j'ai vu le prince Napoléon et jamais depuis,

M. Tolain, p. 567.

. * Les véritables promoteurs et affliliés de l'Internationale se trouvaient

parmi les gouvernants du 4 septembre. Il en est qui siègent encore

dans les conseils de M. Thiers. Un des prôneurs les plus ardens de

l'association est ministre à Athènes. M. Jules Favre, le généreux ami

de M. Thiers, reconnaît lui même avoir vu avec faveur la formation de

cette société.

L'Internationale, tout le monde l'a vue naître et, quand elle s'est formée, elle paraissait avoir un but utile.

Quand j'ai vu les ouvriers chercher à s'unir ponr comprendre leurs intérêts, régler ou empêcher les luttes violentes, j'ai trouvé qu'il y avait là une bonne pensée. Elle s'est surtout formée après les expositions de 1803 et de 1867.

C'est à l'exposition de Londres qu'elle s'est constituée: elle a pr s pour m&rque l'idée dont je viens de parler : cette idée ne me paraissait pas inquiétante ; puis sont arrivés les congrès, dans lesquels tout a changé de face. On y a prêché le communisme, l'athéisme; j'ai toujours considéré ces choses comme étant matière à déclamation, mais comme n'étant pas socialement dangereuses; je me trompais. Pendant le siège et après le siège, entre l'armistice et le 18 mars, l'Internationale a préparé

ce mouvement, c'est incontestable ; mais je croyais qu'elle n'avait pas une très grande action sur la population. Ce ne sont pas les membres de l'Internationale qui ont été les instigateurs du mouvement ; il est venu de Delescluze, de tout ce résidu de jacobins, d'hommes qui ont peut-être une certaine bonne foi, mais qui croient qu'il faut étouffer une classe par l'autre. Ils ont employé la g-arde nationale pour réaliser certaines idées politiques, l'élection à tous les degrés, l'obéissance passive, le mot d'ordre, tout ce qui constitue le jacobinisme; mais c'est la Révolution politique qui a commencé le 18 mars: ceux qui ont enlevé les canons les ont défendus et ont cherché à grouper les éléments de résistance devant lesquels le Gouvernement a cru prudent de se retirer à Versailles, c'étaient des homme politiques, sans instruction, qui ne paraissaient pas fort dangereux; mais je crois que l'Internationale n'est entrée en scène que plus tard, quand elle sut qu'il n'y avait plus rien devant elle que les maires de Paris qui ont lutté. Je crois qu'il faut être très-réservé, quand on blâme même ceux qui ont paru pactiser avec l'émeute.

J'ai été frappé de deux choses: d'abord des ressources de l'Internationale: cela mérite l'attention, parce que l'argent n'est pas seulement le nerf de la guerre; quand il est réuni, il prouve la discipline et un grand ascendant moral de la part de quelques chefs sur les affiliés. Les dél^goéfl de l'Internationale ont parcouru toute l'Europe, ils ont été frapper à toutes les portes, j'ai été averti de leurs menées pour avoir des adeptes ; ils ont échoué. Vous n'ignorez pas que c'est de l'Allemagne que viennent ces excitations communistes et athées. En Allemagne, en Espagne, en Italie, il y a eu des tentatives, elles ont échoué; c'est ce qui prouve que l'effervescence politique est indispensable pour que l'Internationale puisse avoir un rôle autre que celui de déclamateurs, qui ne me parait pas présenter un grand péril.

Je crois que l'Internationale a été pour beaucoup daus le 18 mars, qu'elle l'a discipliné et lui a donné une l'orme autoritaire, mais que ce n'est pas elle i^ui a organisé le 18 mars, qui a été la première sur la brèche; ellti u'aqu'organi-é La victoire.

M. Jules Fn're, />. 46.

En même temps, se constituaient les associations peorèteè,

dont la plus terrible était l'Internationale. Eile avait pour agent, autant que je me le rappelle, — car voua comprenez que dans un espace de temps de trois mois et dix jours, beaucoup d'événements se sont acco nplis ; mes souvenirs se sont obscurcis depuis, et ils ne me reviendraient avec précision et netteté que si j'avais les pièces et les dossiers sous les yeux, — elle avait, dis-je, pour agent Châtelain, qui demeurait rue Saint-Honoré. Il était signalé comme jouant un rôle à l'étranger; on allait jusqu'à dire qu'il était agent de police de l'Empire. Je le fis surveiller d'une façon particulière, et un des commissaires de police que j'avais rétablis — car j'ai rétabli tous ceux que j'ai pu rétablir, — M. Macé, fut chargé par moi de l'arrêter et de faire chez lui une perquisition à l'importance de laquelle je croyais, d'après les révélations des rapports secrets. M. Macé a saisi en effet chez lui un nombre très considérable de pièces chiffrées. Elles ne nous disaient pas grand chose, mais elles indiquaient les élections et une organisation. En outre, on trouva chez lui des lettre.", des armes et beaucoup de choses, notamment une carte que reçoivent les agents pour la circulation gratuite. Je fis la déclaration de ces faits au ministre de l'intérieur; j'avais déjà parlé de l'Internationale — mais, dès le mois de novembre, à mon grand ébahissement, un des membres du Gouvernement avait nié la puissance politique de l'Internationale, ses desseins et son but ; il avait déclaré qu'elle était composée de très braves gens, qu'il les connaissait, qu'il avait plaidé pour eux !

Un membre. — Quel est son nom ?

m. cresson. — Si vous me demandez son nom, je crois que je suis obligé de le dire. C'est M. Jules Ferry.

J'ajoute que ce jour-là, — c'était le 20 ou le 22 novembre, — en présence de cette déclaration et à propos de l'application de la loi de 1819 qunlifiée d'indigne, j'ai donné ma démission d'une manière très vive sans doute, car j'ai pris mon chapeau en disant : « Je vois que vous n'avez pas besoin de préfet de police, je me retire ?» On m'a fait l'honneur de courir après moi, M. Jules Favre m'a écrit pendant la nuit une lettre que j'ai gardée, et dans laquelle il me disait d'appliquer la loi an 1819 pour la répression des délits de la presse, notamment à propos des gravures et des dessins obscènes que l'on dissimulait sous la forme de dessins politique'.

M, Cr tison, p. 127.

Le 2G mai, un de mes amis est venu me dira que, dans un atelier de la rue de l'Êcole-de-médecine, on avait trouvé, à la suite d'une perquisition, une certaine quantité de registres de l'Internationale, déposés là par un ouvrier qui était présiient d'une section de celte association.

M. Chauzy, aide-major à l'ambulance du Luxembourg-, m'a d'abord entretenu de ce fait qui m'a été confirmé d'autre part. On avait été amené à rechercher ces pap'ers parce que l'ou savait que, parmi ces ouvriers, s'en trouvait un qui était président d'une section de l'Interna ion aie dans le 6e arrondissement. Cet individu aya A été tué à la barricade de la rue du Vieux Colombier, on a présumé qu'il n'avait pas gardé ces papiers chez lui et qu'il avait pu les cacher dans l'atelier où il travaillait. En effet, dans une caisse placée de façon à pouvoir y suspendre des cuirs secs destinés à la fabrication, on a trouvé des registres et des papiers ; on a passé une partie de la nuit à les compulser. Ces registres renfermaient les listes ou la liste des membres de Y Internationale.

On m'a certifié que les premiers noms inscrits étaient cîux de MM. Jules Favre, Ernest Picard, Jules Ferry et Jules Simon.

M. Vanct,p. 5?7.

Le 2e corps, qui était entré par l'Ecole militaire dans la nuit du lundi au mardi est venu dous délivrer au Luxembourg. Les officiers et même les soldats de ce corps avaient trouvé à l'Ecole militaire, — ils ne s'en cachaient pas, — double de ces registres et ils les avaient lus. Des individus, dont je sais les noms, ont vu et lu des demandes de service adressées à Eudes, à Bergeret ; cela a frappé les officiers d'Etat- major. On avait le double des registres de l'Internationale , et, sur les listes, c'étaient exactement les mêmes noms que je viens de citer : Jules Favre, Ernest Picard, Jules Ferry, Jules Simon, qui étaient placés en tête de ces listes. On lisait cela comme on lit les journaux dans les rues.

Ma mémoire ne me fournit pas d'autres détails sur es sujt t.

.i/. Danct, p. ni.

m. le nue de LA roc HfiFOUCAULD-Bis accia. — Plusieurs ouvrier! m'ont (lit : «Nous versons toutes les semaines une somme de à notre caisse

m fribourg. — Oui, aux caisses locales ! Mais vous savez ce que 'sont les ouvriers. Ils s'engagent volontiers à payer une cotisation. Cela leur semble tout simple. Le premier mois, ils la paient avec une exactitude merveilleuse ; le deuxième mois, cela va un peu moins bien ; mais le troisième, cela ne va plus du tout. A Paris, nous n'arrivions plus à toucher vingt-cinq sous par chaque adhérent, une fois que la société eut compté 1,200 membres. Nous avions un loyer de 1,200 francs, des frais d'impression, de délégation et nous ne pouvions joindre les deux bouts ; à tel point— M.Jules Simoa ne se rappellerait peut-être pointée fait — que nous avons dû faire un appel à tous nos adhérents, et qu'en qualité d'adhérent M. Jules Simon m'a donné vingt

francs.

m. le président. — M. Jules Simon est donc membre de l'Internationale.

m. fribourg. — M. Jules Simon, de même que M. Henri Martin, de même que M. Chaudey et qu'un certaiu nombre de notabilités politiques et militaires , nous avaient envoyé leurs adhésions. Seulemeut beaucoup m'avaient demandé à ne pas être portés sur les listes de l'Internationale, recommandation à laquelle j'ai toujours obéi, de telle sorte que lorsqu'en 1867, le gouvernement impérial s'est saisi de toutes les pièces relatives à l'Internationale, et entre autres du registre des inscriptions, il a vu des pages tout entières numérotées, les sommes versées en regard et pas de noms. M. Jules Simon, pas plus que M. Henri Martin, ne m'ayant demandé l'incognito, j'ai cru pouvoir citer leurs noms dans un travail que j'ai fait à ca sujet.

m. le président. — Ils étaient adhérents et non pas membres de l'Internationale.

m. fribourg. — Ils étaient membres de l'Internationale, et si je faisais appel à mes souvenirs, je me rappellerais parfaitement que c'est le n° 606 qui a été remis à M. Jules Simon par moimême.

Un membre. — Est-il radié ?

m. fribourg. — Je n'en puis rien savoir, puisque je ne fais plus partie de l'Internationale. Quand j'ai quitté la société, il n'y avait pas de raisons pour que M. Jules Simon fut radié.

Un membre. — Vous ne savez pas si les raisons qui vous ont obligé à quitter l'Internationale n'ont pas forcé M. Jules Simon

à en faire autant?

M. Fribourg, p.

m. le comte paru. — Vous parliez tout à l'heure de l'Iuternationale ; il faut que vous sachiez que M. Fribourg, trésorier, si je ne me trompe, de l'Internationale, déposant devant nous, sans que l'on fît une seule question et parlant des personnes qui composaient cette société, nous a dit spontanément: « Eh, mon Dieu ! il y avait bien d'autres que des ouvriers parmi nous : il y avait M. Jules Simon, inscrit sous le n° 606. » Cette déclaration a été, par une indiscrétion, connue des journaux ; je ne sais pas comment elle a pu s'ébruiter; veuillez -nous dire ce qu'il y a de vrai dans la déposition de M. Fribourg.

m. jules simon.' — Je vous dirai que si vous m'aviez fait cette demande le lendemain du jour de la déposition de M. Fribourg, je vous aurais répondu que je n'en savais rien du tout. Mais je suis mieux informé maintenant, par suite de deux communications que j'ai reçues à ce sujet. Il faut vous dire, messieurs, qu'il est venu chez moi en tout temps, beaucoup de [personnes me demander de l'argent et que j'en donnais beaucoup, en égard à la petite caisse dans laquelle je puisais. 11 était bien rare qu'on vînt me demander de l'argent sans que j'en donnasse, quoique très-peu à la fois, par la meilleure de toutes les raisons. Je vous rappellerai aussi qu'un certain membre d'entre nous -r il y a plusieurs de nos collègues que je pourrais citer, comme MM. Say, Wolowski, Passy et beaucoup d'autres, — nous avions fait une association internationale des sciences économiques, qui a tenu des congrès assez célèbres. Il y en a eu à Bruxelles plusieurs, en Suisse, en Italie à Glascow, etc. C'était une manière de causer, de se promener, d'assister à quelque fête, et pour quelques-uns d'augmenter la brochette de leurs décorations. Il est sorti de ces promenades économiques, des discussions brillantes et des travaux importants. Or, un jour, on est venu me dire : « Les ouvriers forment une association de même nature; ils veulent étudier comme vous les questions économiques, faire comme vous un congrès. Mais pour aller en Belgique, où le congrès doit ee tenir, nous avons besoin qu'on nous facilite le voyage. » C'était M. Fribourg qui me parlait ainsi. De l'association internationale qui est devenue l'agence universelle des grèves, il ne m'en parlait pas, et ne pouvait pas m'en parler, car si elle est sortie plus tard de ce congrès et de quelques autres, personne ne s'en doutait alors ; personne ne pouvait le prévoir, pas même lui. Il paraît que je donnai vingt francs ; et depuis cette époque, qui remonte à cinq

ou six ans, j'avais vu naître l'Internationale sans me rappeler ce détail et sans établir aucune corrélation, entre mes pauvres vingt francs et la redoutable société qui commençait à troubler les ateliers et le monde. Je vous répète que j'ai été moi-même renseigné sur cette histoire, à la suite des sottes invectives qui ont couru dans les journaux, par deux personnes, un médecin de Paris et un ancien ouvrier qui a rendu beaucoup de services au parti de l'ordre, M. Héligon.

Un membre. — C'est un ancien maire de Paris.

Un autre membre. — Il l'est encore.

m. le comte daru. — M. Héligon est un très honnête homme, qui a rompu complètement avec Y Internationale et qui a rempli parfaitement son devoir dans ces derniers temps.

m. jcles simon. — Eh bien, ls médecin dont je vous parlais, m'écrit: « Si vous avez quelque peine à savoir d'où vient ce bruit, c'est que vous avez donné 20 francs, en 1866, pour le voyage de certains ouvriers de Bruxelles et qu'on a inscrit ce don sur un registre. » Yoilà quelle est la source de ce bruit.

M.Juks Simon, p. ilb.

Page 1