CHAPITRE XXI
Mission de M. Tliiers et ses négociations après le 4 septembre, d'après son propre récit, et négociations du gouvernement du 4 septembre avec l'ennemi, jusqu'à
l'armistice.
M. Jules Favre auprès de M. Thiers. — M. Thiers quitte ses études chéries et sa pauvre maison. — Récit de sa mission. — Négociations de Ferrières. — Ouverture du général de Motlke après Champigny. — Elle sont repoussées par le général Troclu. — Opérations du général Ducrot à ce sujet.
Dans les jours qui suivirent le 4 septembre, et probablement lorsqu'il eut connu les dispositions témoignées par l'Empereur de Russie en faveur de la dynastie impériale et de l'intégrité du territoire français, le gouvernement nouveau songea à réclamer l'intervention et les bons offices des grandes puissances. M. J. Favre alla trouver M. Thiers qui, après le calme qu'il avait goûté dans la nuit du 3 au 4 septembre, et après avoir assisté à une révolution de plus, était rentré chez lui pour se livrer à ses études chéries. Il avait trouvé le moyen, du 4 au 14 septembre, de revenir à l'Observatoire, à YEcole normale, au Muséum d'histoire naturelle Un premier refus accueillit la demande de M. Favre, mais bientôt M. Thiers consentit à se charger de la mission qui lui était offerte. Il quitta sa pauvre maison qu'il ne devait plus revoir, et fit un voyage dont )1 noua raconte tous les détails, tous les incidents, où il fut mal logé à Londres comme dans li campa »nc de M. de Rothschild. Il nous dit même qu'il arriva à Tours sur une locomotive et assis sur un morceau de charbon.
Nous laissons la parole au narrateur, dont voici tex.tucHenient le récit :
Je restai donc chez moi, cherchant dans mes études chéries une distraction aux scènes auxquelles je venais d'assister. Je ne me doutais pas que j'en verrais bientôt de plus terribles. •
Depuis quelques jours je ne sortais pas de chez moi, et j'étais enfoncé dans mes livres, lorsqu'un jour je vis arriver M. Jules Favre que je n'avais pas vu depuis le 4 septembre.
Il me dit : « Je viens en ami vous demander de nous rendre un service important !» — « Lequel ?» — « Le voie' : Nous avons la plus grande peine à nous faire écouter, notamment à Londres; mais si vous consentiez à vous y rendre, vous pars viendriez peut être à nous faire ouvrir des voies aujourd'hu fermées. »
M. Jules Favre ajouta à cet énoncé de vives instances pour me décider à accepter une mission de cette nature, soit auprès de l'Angleterre, soit auprès des cabinets avec lesquels j'avai été jadis en relation.
Cette proposition me causa le plus grand embarras, et je n'hésite pas à le dire, une vive peine. J'étais sorti dix jours auparavant de la salle du Corps législatif, le cœur navré, me promettant de ne plus mettre la main aux affaires de notre pauvre France, vaincue, abaissée, et décidé à chercher dans le sein des études scientifiques auxquelles j'étais livré depuis plusieurs années, la consolation de nos malheurs.
L'étude d s vérités éternelles est, me disais je, une noble occupation, surtout pour une fin de vie, et j'étais décidé à lui consacrer le peu d'années qui me restaient à vivre. Depuis quelques années je fréquentais l'Observatoire, l'Ecole normale, le Muséum d'histoire naturelle, et j'étais résolu à y chercher encore le repos et l'oubli de tout ce que j'avais vu depuis quarante années.
J'opposai donc un refus à la proposition de M. Jules Favre. Je lui donnai mes raisons, raisons, il est vrai, tirées de mon intérêt personnel ; mais il insista fortement en me disant qu'il ne me de mandait qu'une chose, non pas d'accepter une ambassade, c'est-à-dire une chose durable (chose que je rejetais péremptoirement) , mais une course rapide, soit en Angleterre, soit ailleurs, partout enfin où je pourrais me faire écouter, et où j'irais dire que le pouvoir était tombé aux mains d'honnêtes gens souhaitant l'ordre et la paix, qu'il serait barbare et souverainement imprudent aux cabinets européens de refuser de tendre la main à la France, uniquement parce qu'elle avait changé de
•iOÔ HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
g-ouvernanis à la suite d'une révolution qui n'était malheureusement que trop expliquée, et trop justifiée par ce qui s'était passé à Metz et à Sedan.
Sentant qu'il y avait à rendre un service réel, quoique difficile, je demandai à réfléchir; mais le Gouvernement était si pressé de faire partir uu représentant auprès des cours étrangères, que M. Jules Favre me demanda à revenir dans la soirée même, pour avoir ma réponse. Je consentis à ce rendez-vous si prochain.
Dans la journée, je vis mes amis, et tous furent d'avis qu'il était impossible de refuser le service qu'on me demandait. Les divers membres du Gouvernement vinrent ajouter leurs instances à celles de M. Jules Favre, et je me décidai enfin à accepter une mi-sion temporaire auprès des diverses cours avec lesquelles j'ava;s conservé des relations personnelles, mission qui aurait pour but et pour résultat de réveiller les sympathies pour la France, et le sentiment du dat-g-er qu'il y aurait pour l'Europe à la laisser périr.
Il fut convenu que je ne m'occuperais pas de la paix, sujet auquel je ne voulais pas toucher, et sur lequel je n'aurais pas été, peut-être, de l'avis du Gouvernement, mais uniquement de rendre des amis à la France, si j'en pouvais trouver, et de faire naître, si possible était, l'occasion d'un armistice. J'avais, en fait, des pouvoirs très-étendus pour nouer des alliances, mais aucune autorisation, aucune indication même, quant à la paix future. Je n'en aurais pas accepté, quelque effort qu'on eût fait pour m'en offrir, ma conviction profonde étant qu'on n'avait pas le droit de m'imposer le sacrifice de signer la paix douloureuse qu'il était déjà facile de prévoir.
Je partis de Paris vers le milieu de septembre 1870, le cœur serré de laisser mes amis, Paris, ma chère patrie adoptive, dans un moment où personne ne savait ce qu'il deviendrait dans huit jours, et enfin ma pauvre maison que je ne deva's plus revoir*
Arrivé au pont de Creil, je trouvai l'officier du g'énie qui devait faire sauter le pont, et qui, averti de mon passage, attendait que je l'eusse franchi pour le faire sauter. J'entendis l'explosion à quelques centaines de mètres, et le matin, à six heures, j'étais à Londres. Tant de Français, fugitifs de l'Empire, avaient envahi les hôtels que je ne trouvai qu'à l'ambassade le moyen de me log-er. Elle était démeublée, et je fus ré duit à y camper.
Lord Granville quitta tout de suite son château de Douvres, qu'il possède viagèrement comme gouverneur des cinq ports, et se hâta de venir me voir à Londres. Je l'avais connu jeune, presque enfant, lorsque son illustre père était ambassadeur à Paris, et je le retrouvai tel qu'il est, doux, fin, intelligent, ami de la France où il a passé sa jeunesse, mais résolu, comme tous ses compatriotes, à ne rien compromettre pour elle. La satisfaction de voir la France abaissée n'avait été, en Angleterre, qu'une satisfaction d'un instant. Mais le danger de la voir affaiblie, écrasée, faisait place peu à peu à cette première joie d'une ancienne jalousie, et on aurait voulu venir à notre secours. Mais on n'était pas prêt pour la guerre, et l'eût-on été, on ne l'aurait pas faite pour nous. La preuve, c'est qu'on n'a pas voulu la faire pour soi, c'est-à-dire pour maintenir le traité de Paris. Lord Granville fut donc très affectueux, mais stérile comme la situation.
M. Gladstone, que j'avais connu aussi, mais moins intimement que lord Granville, ne se fit pas attendre, et vint immé tiatement à l'ambassade de France. Moins affectueux que lord Granville, mais attaché, comme tous les hommes éclairés, à l'ancien équilibre européen, il le voyait avec regret détruit, peut-être à jamais. Il aurait voulu le rétablir, fût-ce au profit de, la France, mais n'en trouvait pas plus le moyen que lord Granvii e, personne en Angleterre ne voulant faire la g-uerre, ne voulant pas même la risquer.
Pourtant il y avait une chose à essayer, c'était de ménag*er une entrevue entre M. Jules Favre et M. de Bismarck, car on me disait, à Londres, comme on me l'a dit partout : « Négociez ! négociez !» — Il fut convenu que l'Angleterre enverrait une demande d'entrevue au quartier-général prussien ; mais la question était de savoir de quelle recommandation on appuierait c-tte demande. Plusieurs jours furent employés à discuter le fond et la forme de cette recommandation. Le cabinet britannique voulait n'être qu'un simple intermédiaire pour ne pas s'exposer au désag7ément d'un refus, à quoi je répondais : «■ Mais l'Angleterre, enfin, n'en est pas réduite à être un bureau de petite poste. »
11 fut convenu qu'on recommanderait l'acceptation d'une entrevue dans F intérêt de la paix, et j'aurais voulu qu'on ajoutât : de l'équilibre européen. Je ne pus l'obtenir ; mais la recom-
manda lion dans l'intérêt de la paix fut accordée, et la dépêche partit pour le camp prussien.
Pendant ces quelques jours, je reçus de Saint Pétersbourg une invitaùon fort courtoise de la part du prince Gortschakotf pour me rendre en Russie, Je connaissais beaucoup et depuis nombre d'années l'illustre chancelier russe, et j'étais convaincu que je ne réussirais à quelque chose d'utile qu'en réunissant tous les neutres en un faisceau, et en les piquant d'honneur les uns par les autres.
Si la Russie faisait quelque chose, il était évident que l'Angleterre ne voudrait pas moins faire, surtout à cause de l'opinion publique qui commençait à se prononcer en notre faveur.
Lord Granville, toujours gracieux et amical pour la France, voulait me retenir à Londres, me faisant espérer de ma présence prolongée plus que je n'en espérais, et je me décidai à pariir pour la Russie, fort pressé, d'ailleurs, par M. Jules Favre, que les lettres reçues de Saint-Pétersbourg disposaient à désirer ardemment mon voyage vers le Nord.
Il s'agissait ds savoir quelle voie je prendrais pour arriver le plus tôt possible. On me conseillait de me rendre en Suède, de la traverser, et d'aller m'ernbarquer à Stockholm. Mais la question était de savoir si je trouverais là des moyens faciles de transport, surtout en état de g*uerre.
La flotte française était aux Dunes, et j'imaginai d'aller la rejoindre pour me faire transporter jusqu'au Sund. Mais arrivé là, on craignait les brumes de la saison et de grands hasards de mer. Néanmoins, je me décidai à partir sur le Desaix, autrefois Prince-Jérôme, et je quittai Londres, accompagné de ma famille, que je voulais laisser en Angleterre, où j'avais des amis nombreux, mais qui voulut me suivre, convaincue que je tomberais malade dans quelque village de Pologne ou de Russie, et qu'il valait mieux m'accompagner, que de faire après coup, et toute seule ,un long- voyage pour venir me chercher malade. Je descendis la Tamise, et, arrivé aux Dunes, après une croisière en tout sens, afin de trouver la flotte que je ne trouvai pas, je me décidai à l'aller chercher à Cherbourg.
J'y arrivai en effet, et en entrant à Cherbourg, je trouvai au milieu de la rade, notre flotte cuirassée qui était sous vapeur, prête à me conduire où je voudrais. Un contre- ordre, résultat d'un malentendu, l'avait ramenée à Cherbourg. Mou excellent ami, l'amiral de Cueydon, la commandait. 11 était prêt j\ la eon-
duire au Sund, mais ne répondait p- s de le franchir avec ses gros bâtiment?, desquels il ne pouvait se séparer sans péril.
Je pris alors et brusquement le paiti de traverser le continent tout entier, certain que si la fatigue devait être grande, les imprévus, les pertes de temps ne seraient pas à craindre, et que j'arriverais sûrement à mon but, sans cesser de recevoir en route des nouvelles de France.
Je montai en chemin de fer, après avoir pris à peine le temps de faire un léger repas. Eu rentrant dans notre malheureux pays, je retrouvai la confusion que j'y avais laissée. Les convois de mobiles, de matériel de guerre, se succédaient, se heurtaient, et j'eus la plus grande peine à arriver à Tours, devançant d'une demi-heure une rencontre meurtrière de deux convois brisés l'un contre l'autre.
Je trouvai à Tours la délégation, tombée de Paris en Touraine, toute ébahie du chaos au milieu duquel elle se trouvait, et n'ayant guère la force de le débrouiller. Après un repos d'une heure, je me remis en route. J'arrivai le lendemain au Mont-Cenis; je le traversai, je trouvai les Italiens ivres de leur entrée à Rome; mais je dois leur rendre justice, très-touchés des malheurs de la France, sans toutefois avouer que c'était pour eux qu'elle était si malheureuse.
Je ne m'arrêtai point; je traversai Turin, Milan, Venise, la Styrie tout entière, et après deux jour.-*, j'étais à Vienne.
M. de JBeust était chancelier de l'Empire, et M. Andrassy principal ministre de Hongrie. Je trouvai auprès de ces Messieurs, le plus vif intérêt pour la France, beaucoup plus que je n'en avais obtenu en Angleterre, mais avec la même impuissance de nous aider. Ils me dirent que fci quelqu'un voulait agir, ils ne seraient pas les derniars ; mais qu'en Russie seulement il pouvait se produire une initiative puissante et efficace, et là encore se devaient rencontrer les obstacles de la parenté. Avant de me quitter, MM. de Beust et Andrassy m'apprirent ce qu'ils avaient fait pour ôttr à M. de Gramont toute illusion sur la possibilité d'une alliance entre la France et l'Autriche, et mirent ainsi le plus grand soin à repousser toute la respontabilité de cette affreuse guerre.
Devant revenir à Vienne, je ne m'y arrêtai cette fois que deux jours, et je partis pour Saint-Pétersbourg, en traversant la Pologne. Le télégraphe avait annoncé ma venue à Varsovie. Je trouvai au débarcadère une foule immense, calme, silen-
cieuse, le chapeau à la main, et ayant le tact de se taire, pour ne pas ma créer des obstacles.
Je ne m'arrêtai point, et, sans prendre de repos, je me rendis à Saint-Pétersbourg-.
La cour écait à Tsarkoselo. Je m'y rendis auprès du prince de Gort-chakoff, que je n'avais pas vu depuis bien des années, et qui avait acquis par ses grands services, et une rare supériorité d'esprit politique, une position dominante dans la politique du grand empire du Nord.
Il me parla avec beaucoup d'amitié et de franchise. — * Vous trouverez, ici, me dit-il, de vives sympathies pour la France, des sympathies qui tienne t au goût de notre nation pour la vôtre, et à d'anciennes conformités d'intérêts, longtemps oubliées. Ces sympathies, on vous les témoignera, mais ne vous y trompez point. En Russie, l'empereur seul est le maître^; seul, il gouverne. Or, l'Empereur veut la paix, et ce n'est pas le neveu qui résistera à vos instances, mais le souverain, qui se doit à son peuple et à son peuple seul. Du reste, voustrouverez auprès de lui des secours pour négocier et pas pour autre chose. On vous aidera à traiter, sans perte de temps ; et croyez-moi, il n'y a pas autre chose à faire. »
Le chancelier avait raison, et j^ m'en aperçus bientôt. L'Empereur me fit l'honneur de me recevoir. Ce prince est un honnête homme, s'il en tut, appliqué aux affaires, les entendant, et respirant la franchise et la loyauté. 11 me confirma le langage de son ministre, en me disant qu'il ne ferait pas la guerre, mais qu'il serait notre appui dans les négociations, et ferait son possible pour que la France fît en territoire et en argent, les moindres pertes possibles. Il a tenu fidèlement p*role.
Je vis tous les princes de la famille, et je trouvai partout les mêmes sentiments affectueux, mais le même conseil de conclure une paix prompte, au prix de sacrifices qui seraient d'autant plus grands qu'ils seraient plus différés.
Je past-ai huit à dix jours à entendre les mêmes choses, sans rien de déc^if. Je savais qu'on avait écrit à Versailles, où était la cour de Prusse, qu'on avait pas de réponse, et qu'on était même un peu étonné de ce silence.
J'allais partir lorsque tout à coup le prince de GortschakofT me dit, avec une satisfaction visible : — « Nous avons des nouvelles. La paix est possible; mais il faut beaucoup prt mire suivons; il faut aller à Versailles, traiter eourageuseiiient et vous
aurez des conditions acceptables, surtout si Paris s'est un neu défendu. Ayez le courag-e de la paix, et je vous le répète, vous donnerez la paix à votre pays et à l'Europe, surtout si la fortune seconde un peu les armes françaises sous lr s murs de Paris. »
Je fis remarquer au prince que y. n'avais aucun pouvoir pour conclure une paix quelle qu'elle fût, que je n'en avais p*s pris et n'en aurais pas voulu.* S >yez grand citoyen, me dit le prince, et prenez sur vous. On vous attend à Versailles, vous y serez bien reçu, et vous obtiendrez t.mt ce qu'on peut obtenir en ce moment. * Je fis de nouveau remarquer au prince que je ne pouvais aller à Versailles sans avoir passé par Paris et obtenu des pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale car autrement je signerais en vain un traité, ma signa ure ne serait pas reconnue, et j'aurais commis un excès de pouvoir, sans résultat utile.
Le prince convint que j'avais raison, et en parla sur le champ à l'Empereur qui comprit cette nécessité. Il fut donc convenu quel Empereur demanderait pour moi à Versailles, la faculté d'entrer à Paris, pour m'y procurer le pouvoir de signer un armistice, et que j'irais ensuite négocier cet armistice à Versailles même.
Tout étant ainsi convenu, je traversai de nouveau le continent, je repassai par Vienne, je vis Florence où le roi Victor- Emmanuel m'avait invité à me rendre, et où une faible espérance de secours bientôt dissipée, m'avait attiré. Je rentrai en France et je revins à Tours après avoir parcouru toute l'Europe en quarante jours.
L'Angleterre était préoccupée de ce que j'avais fait à Saint- Pétersbourg-. Je n'y avais certes pas noué une alliance, mais elle devina que j'y avais obtenu de l'appui pour négocier unarmistice; et, ne voulait pas faire moins que la Russie, elle imag-ina à peu près de son côté, ce qui avait été imaginé à Saint-Pétersbourg*, c'est-à-dire de demander pour moi la faculté d'entrer à Paris pour y recevoir les pouvoirs d'aller négocier un armistice à Versa lies. L'Autriche, l'Italie, la Russie, c'està-dire les neutres s'empressèrent d'adhérer; la Russie r parce q-ie c'était sa propre pensée, l'Autriche et l'Italie, parce que la paix commencée par un armi>tice étaient ce qu'elles désiraient. Je fus donc ainsi, tout à la fois, le représentant de la France. et des puissances neutres dans une prochaine négociation d ar-
mistice. Je me tronvais ainsi peu à peu amené à me mêler de la pai\, ce que je n'avais jamais voulu, et ce que la situation me condamnait à faire.
Arrivé à Tour?, j'y fus reçu avec empressement et joie par ceux qui désiraent la paix; avec moins de satisfaction par ceux qui, par Feotraîaement des circonstances, étaient engagés dans la guerre à outrance.
Alors commencèrent de nouvelles négociations de toutes les puissances neutres avec la cour de Prusse, pour obtenir que je fusse admis à Versailles, après avoir traversé Paris pour y recevoir les pouvoirs nécessai' es. Ce point lut longuement débattu. La Russie ne s'y épargna pas, et enfin il fut ent nduque je me rendrais à Orléans, qu'à Orléans des officiers allemands m'accompagneraient à Versailles, et que de Versailes je serais conduit aux avant postes français, pour pénétrer dans Paris. Ce qui avait constitué la difficulté principale, c'était la crainte que je ne pusse obtenir à Paris des instructions qni rendissent un armistice possible. Mais le cabinet prussien céda, parce qu'il falla t bien, ou renoncer à iraiter même d'un armùtise, ou que j'obtinse du gouvernement de la Défense nationale qui tenait les clefs de Paris, le pouvoir de disposerde ces clef-, aux conditions, bien entendu, que le Gouvernement français y mettrait, et que mon honneur me perme trait d'y mettre moimême.
Et ce n'était pas là encore toute la difficulté. Il fallait le consentement de la délégation de Tours elle-même, car le Gouvernement était partagé en deux, et sans aucune communication de la moitié résidant à Paris avec celle qui de Tours essayait de gouverner le reste de la France.
Toutefois, je dois le dire, je ne rencontrai pas de difficultés bien grandes de la part des membres du Gouvernement qui siégeaient à Tours. Ils ne mirent à mon départ d'autre condition (et ils avaient raison) , que mon passage à Paris pour y recevoir les pouvoirs nécessaires.
Je partis donc de Tours, ma famille et mes amis fort inquiets de ce qui arriverait de moi, à travers toutes ces aventures, et je parvins sans difficulté à Orléans où commandait le général bavarois de Thann, homme sage, et quoique très-brave militaire, fort ami de la paix, que du resie les Allemands désiraient tous.
Je reçus l'hospitalité de Monseigneur l'Kvèque d'Orléans, qui
était la providence de ses diocésains au milieu des horreurs de cette guerre, et qui eut pour moi toutes les bontés que je pouvais attendre de sa vieille amitié. En quittant Orléans, je rencontrai sur la route toutes les traces sanglantes de cette guerre déso'ante, des villages incendiés et brûlant encore, des malheureux paysans en fuite, les soldats ennemis occupant leurs chaumières et y vivant de la richesse dont ils dépouillaient le pays. Des officiers bavarois m'accompagaaient et pour chevaux de poste on me donnait des chevaux d'artillerie qui me conduisaient aussi vite que possible sur des routes occupées ou détruites.
Le dimanche matin, 30 octobre, à Versailles, je fus reçu par M. de Bismarck que je n'avais pas vu depuis bien des années, qui m'accueillit de la façon la plus amciale, et qui m'expliqua pourquoi il avait voulu me taire entrer daDS Paris par Versailles. — « Sur tous les autres points, me dit-il, il est presqu'impossible de franchir les avant-postes. Par Versailles et Sèvres même, la chose n'est pss facile. Chaque lettre me coûte un homme, et c'est trop cher ; je n'écris plus. Mais voici de braves jeunes gens qui ne craignent pas les fusillades d'avant-postes, et qui feront tout pour vous épargner les dangers du passage. Reveuez le plus tôt possible, mais je n'espère pas que ce soit avant plusieurs jours. M^s jeunes gens vous attendront sur la rive de la Seine, et au premier signal ils iront vous recevoir et vous ramener ici. ■» — M. de Bismark nous donna en même temps la triste nouvelle de U reddition de Metz que nous soupçonnions sans la connaître.
Je vis aussi M. de Moltke, et je partis accompagné par de jeunes officiers appartenant aux plus grandes familles de Prusse, tous fort distingués, et qui faisaient partie de cet étatmajor si renommé de M. de Moltke, composé par lui et pour lui.
Arrivé à Sèvres, je vis un spectacle lamentable. Les obus avaient percé les maisons, atteint en divers points la manufacture de porcelaine. Les maisons étaient ouvertes, abandonnées, et comme celles de Pompei, surprises par une catastrophe soudaine. On trouvait tout ouverts des cabarets où des bouteilles, des verres, des plats étaient restés sur les tables, les habitants n'ayant abandonné leurs demeures que lorsque les projectiles des dtux rives avaient fondu sur eux. Des traverses armées de canons barraient les rues ; les soldats étrangers étaient à leurs
il 1 HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
pièces, et le canon du Mont-Valérien dominait tout celadu bruit incessant de ses batteries.
Après trois heures d'attente pour faire reconnaître et accueillir les officiers parlementaires, une légère barque se détacha de l'autre rive de la Seine (le poDt de Sèvres était coupé et armé de canon!») et vint me chercher. Je fus heureux plus que je ne puis dire de voir enfin l'uniforme français ; ceux qui le portaient ignorant comme tout Paris ce qui se passait en France et en Europe, furent confondus d'étonnement en entendant mon nom, et en me. voyant aux portas de la capitale. On me croyait à Vienne ou à Sa'nt-Pétersbourg-, et personne ne me supposait aussi près. Je mettais un véritable intérêt à revenir le plus tôt possible a Versailles, pour prouver à M. de Bismarck que je n'aurais pas autant de peine qu'il le croyait à obtenir des pouvoirs raisonnables, et je priai les officiers prussiens, qui m'avaient accompagné, de se trouver tous les jours à quatre heures, au point où je m'embarquais, afin de m'y recevoir, et de me ramener à Versailles.
Je traversai la Seine et je fus conduit à la belle maieon de M. de Ro'hschild de Boulogne, que j'avais vue si splendide autrefois et qui démeublée aujourd'hui, couverte de paille, était remDlie de soldats et offrait toutes les images de la guerre.
Partout ma présence cauja un étonnement extraordinaire, et fit naîtr- des e.-pérances de paix accueillies avec la plus graude joie. Mais malheureusement j'apportais à Paris la plus cruelle des nouvelles, ce'le de la reidit on de Metz.
Un journal anarchique avait, par l'ordinaire méchanceté des partis, annoncé la reddition plusieurs jours avant qu'elle ne fut vraie ■ le gouvernement l'avait démeutie avec raison, et on en était rev- nu à la croyance que Metz nous appartenait encore, aussi la nouvelle de la reddition fut-elle reçue avec la plus violente émotion.
Par un hasard fort inattendu, M. Picard était aux portes de Paris quand j arrivais, et j'eus à le revoir autant de plai-ir qu'il en eut lui-même. Il me fit une peinture lamentable de la situation de Pans, et m'exp'imale désir de la paix en homme d'esprit et de seus qu'il était, mait sans se di simuler la difficulté de la faire accepter par les furieux, qui déjà commençaient à dominer la capitale, et que nous avons rencontrés depuis sous la forme de la Commune.
Je me rendis sur-le-champ chez M. Jules Favre, aux affaires étrangères, où je pris gîte, et je demandai la convocation immédiate du gouvernement. M. Jules Favre, que je n'avais pas vu depuis le milieu de septembre, et au quel je m'étais attaché en le trouvant si bon, si généreux, si prompt à accueillir les idées de bon sens, fut fort heureux d'apprendre la possibilité de traiter, mais bien malheureux d'apprendre la reddition de Metz. Il ne se dissimulait pas, et je ne me dissimulais pas plus qne lui, combien ma présence dans Paris a'iait causer de surprise, exciter d'émotions par ce mé'ange de nouvelles heureuses et tristes, la possibilité de la paix et le désastre de Metz.
L'impression produite en effet, fut extraordinaire, et si la nouvelle d'un armistice négocié avec l'appui des puissances neutres, causait un sensible plaisir, la reddition de Metz navrait les cœurs patriotes, surexcitait les anarchistes, et devenait dans leurs mains un nouveau brandon de discorde. Il était visible qu'on aurait bientôt une crise, par suite de ce conflit, entre ceux qui sentaient la nécessité de finir cette guerre sans ressource, et ceux pour qui tout était occasion de désordres et de violences.
Le gouvernement se réunit sur le champ, et nous passâmes la nuit à délibérer. Tout le monde fut d'avis de l'armist'ce, car on sentait que la résistance de Paris n'était qu'une affaire d'approvisionnements ; qu'aucun * curs n'était à espérer d'armées qui avaient péri à Sedan et à Metz, et qu'on cherchait en vain à reformer sur la Loire, sans cadres, sans matériel de guerre; qu'il fallait donc terminer cette série de malheurs, et qu'un armistice serait un premier pas, pas trè— considérable dans la voie de la paix. Mais la condition naturelle que tout le monde voulait et devait y mettre, c'était une introduction de vivres proportionnée à la durée de l'amistice. C'était la règle en pareille circonstance, et cette fois plus nécessaire que jamais.
Il y eut unanimité dans le Conseil du gouvernement. Je trouvai parfaitement raisonnables et courageux, comme je devais m'y attendre, le général Trochu, noble caractère si injustement calomnié, MM. Jules Favre, Simon, Picard, Magnin, et ce quf étonnera tout le monde, M. de Rochefort, tant il est vrai qu'aux affaires, en présence des faits eux-mêmes, les caractères les plus emportés dans l'opposition se tempèrent, et se rendent à ia nécessité des choses.
Après avoir passé la nuit à délibérer, je passai la matinée à
rédiger avec M. Jule* Favre les instructions que jj, devais emporter avec moi, et à discuter avec M. Magnin les quantités de vivres que je devais exiger pour la subsistance de Paris pendant la durée de l'armistice.
Durant cette matinée, les nouvelles les plus sinistres ne cescèrent d'arriver. Nous étions au 31 octobre, jour funeste, qui a été l'origine de nouveaux et plus graves malheurs. Les fous méchants qui sont devenus la Commune trouvaient dans la reddition de Metz un prétexte à grande agitation, et dans la nouvelle d'une négociation d'armistice, une occasion de dire que Y infâme parti de la paix allait livrer à l'étranger l'honneur de la France. Malheureusement beaucoup d'honnêtes gens, inquiets, troublés, sans se livrer aux exagérations des anarchistes, éprouvaient cependant les susceptibilités d'un patriotisme égaré par les circonstances, et, sans le vouloir, servaient d'appui à ceux qui ne demandaient que le désordre et le mal. C'est tout cet ensemble de choses que je devais avoir bientôt sur les bras, et qu'il faudrait vaincre six mois après, avec une armée décent trente mille hommes.
Le général Trochu devait venir me chercher à midi, et me conduire aux avant-postes. Il me fit dire que la journée devenait orageuse et qu'il ne fallait pas m'attarder à Paris, et je compris qu'en effet, il n'y avait pas de temps à perdre. Je ne croyais pas le péril aussi grand qu'il l'était en effet ; mais ce que je redoutais, c'était que le gouvernement violenté, ou seulement influencé par l'état de Paris, ne modifiât mes instructions et me rendit toute négociation impossible.
Je quittai Paris à deux heures, par un temps épouvantable, physiquement et moralement, et je vins prendre à la porte Maillot une escorte que me donna le général Ducrot, que je ne connaissais point alors, et avec qui j'échangeai quelques paroles bien tristes sur le malheur des circonstances.
Nous franchîmes le bois de Boulogne au galop, et tout était si difficile alors, au milieu d^s embarras de la g'uerre, que, parti des Affaires Étrangères à deux heures, je n'étais arrivé au pont de Sèvres qu'à quatre heures. Les trompettes sonnèrent sur les deux rives, et cette fois, je franchis les avant-postes très rapidement. Les officiers prussiens m'attendaient et forent étonnés de me revoir sitôt. Je revins à Versailles où M. de Bismarck, surpris et satisfait de la promptitude de mon retour, nie fit complimenter de mon heureuse et rapide traversée de Paris,
et me demanda de fixer l'heure de notre prochaine entrevue le endemain. Onze heures fat l'heure choisie pour nos négociations qui pendant plusieurs jours, commencées le matin, ne finissaient que le soir.
Le lendemain, en effet, je vis M. de B;smarck, et nos négociations commencèrent. Je les ai exposées dans une note qui fut peu connue de Paris, mais qui a été connue de la France et de l'Europe, lorsque, l'armistice ayant été repoussé, je dus rendre compte de ma mission, non-seulement à la France, mais a^x puissances neutres sous les auspices desquelles ces négociations avaient été entreprises et conduites.
Je ne répéterai donc pas ce que j'ai déjà écrit, mais je dirai le fond seulement. La Prusse alors voulait la paix, et toute l'Allemagne avec elle. La résistance inattendue de Paris, résistance bien honorable et bien utile, et dont il était temps de tirer pour nous tous les avantages qu'elle pouvait contenir, la crainte d'être arrêté sous les murs de notre capitale pendant deux mois encore, la fatigue des troupes allemandes, la formidable apparence des ouvrages à attaquer, la pression de l'Europe, les instances de la Russie en particulier, tout avait disposé la cour de Prusse à consentir à un armistice. ' « Il faut faire, avions-no as dit, M. de Bismarck et moi, la paix en deux volumes. Occupons-nous du premier, le second viendra ensuite. » — Pour moi, si disposé à ne pas me mêler du second volume, je n'hésitais pas à mettre la main au premier. Il est certain qu'il était possible de se mettre d'accord sur ce qu'il conviendrait de faire. La seule difficulté consistait dans la quantité des vivres à introduire dans Paris, car il s'agissait de la durée de résistance qu'on voudrait accorder aux Parisiens, si en définitive on ne se mettait pas d'accord sur les conditions de la paix.
Quatre jours entiers s'écoulèrent entre M. de Bismarck et moi, à traiter les diverses questions que la situation faisait naître. Le jour nous passions le temps à vaincre les difficultés de forme et de fond; le soir, quelquefois même une partie de la nuit, nous nous entretenions des événements de cette guerre, et sans commettre d'indiscrétion, je puis dire que je fus convaincu, à Versailles, des sentiments que la dynastie déchue inspirait à la cour de Prusse, ainsi que j'avais pu m'en convaincre à Vienne et surtout à Saint-Pétersbourg.
Après quatre jours tout était prêt, la rédaction était arrêtée ; il ne restait plus qu'un point à régler, point difficile, il est vrai,
celui des approvisionnements à concéder à Paris. Ce n'était pas le principe qui était contestable ni contesté, mais la quantité. Toutefois je m'étais réservé assez de marge pour céder, et aboutir à uu accord acceptable.
Nous en étions là, lorsque le jeudi ou le vendredi, autant que je m'en souviens (j'étais parti de Paris le lundi), je trouvai M de Bismarck (lequel dissimule fort peu, quoiqu'on en dise) agité, sombre, vivement impressionné. — * Avez-vous des nouvelles de Paris, me dit il ? — « Aucune. » — « Eh bien ! une révolution a eu lieu, et elle y a tout changé! » — Je fus, non pas tout-à-fait surpris, sachant l'état dans lequel j'avais laissé la capitale, quatre jours auparavant, mais incrédule cependant. — « Une tentative aura eu lieu, dis-je à M. de Bismarck, mais elle aura été étouffée, car la garde nationale ne souffrirait pas que l'anarchie triomphât. » — a Je n'en sais rien, » me dit M. de Bismarck, et il me donna lecture d'une foule de rapports d'avantpostes, plus confus, plus empreints de trouble les uns que les autres. Ce qui me frappa, c'est que M. de Bismarck lui-même était affecté et triste de ce qui était survenu. Il désirait en ce moment la paix, et il ne me cacha pas que tous ces événements diminuaient de beaucoup les chances de la conclure. Ce qui me frappa, entre autres choses, c'était cette situation d'être aux portes de Paris, et de ne pas savoir ce qui s'y était passé quatre jours auparavant. M. de Bismarck me demanda alors si j'avais un moyen de savoir exactement ce qui était survenu dans Paris. J'avais deux secrétaires de légation, dévoués, courageux tous les deux, MM. Paul de Rémusat et Cochery, et j'offris d'envoyer l'un des deux à Paris, pour aller chercher des nouvelles. M. de Bismarck me donna des officiers pour accompagner M. Cochery, (celui de mes deux secrétaires que j'avais trouvé le premier pour l'expédier sur le champ), et nous attendîmes eon retour, afin de pouvoir juger de notre nouvelle situation.
Je vis plusieurs fois M. de Bismarck dans cette journée. Un nouvel incident était survenu qui empira beaucoup les choses, c'était la proclamation publiée à Tours à l'occasion de la reddition de Metz. La violence avec laquelle étaient qualifiés les auteurs vrais ou supposés de la capitulation, avait exaspéré tout le monde à Versailles. — « Le roi voulait la paix, me dit M. de Bismarck, et il était disposé à l'armistice dans l'espérance de calmer les passions du parti de la guerre en France ; il résistait
au parti de la guerre en Prusse ; car il ne faut pas vous le dissimuler, nos militaires sont opposés à l'armistice. Ils disent que l'armistice prolongera votre résistance, et qu'il faut, ou conclure la paix tout de suite, ou attaquer Paris à outrance. Eh bien ! ajouta M. de Bismarck, cette nouvelle révolution à Paris, ce langage tenu à Tours découragent ceux qui espéraient calmer les passions ; ce nouvel éclat de vos passions réveille les nôtres, et plein de confiance hier, j'en ai beaucoup moins aujourd'hui.
M. de Bismarck disait vrai. Je connaissais plusieurs diplomates et princes allemands réunis à Versailles, et tous les renseignements que je pus recueillir me confirmèrent que beaucoup de choses avaient changé en vingt-quatre heures.
Dans la nuit, M. Cochery revint, après avoir traversé courageusement de grands dangers. 11 m'apprit que le 31, jour où j'avais quitté Paris, une révolution avait été tentée, avait été comprimée, mais tout juste, et que les anarchistes à demi vaincus, secondés involontairement par les honnêtes gens dont le patriotisme égaré avait été surexcité par les événements de Metz, dominaient complètement Paris. Je revis M. de Bismarck. Je ne lui dis pas tout ce que je savais ; mais il était tout aussi renseigné que moi, et il était convaincu que, avec toute la bonne volonté du monde, si je faisais accepter ce qu'il appelait le premier volume de la paix, c'est-à-dire l'armi&tice, je ne ferais pas accepter le second. — « oh! me dit-il, si je croyais que l'éditeur voulût mettre au jour le second volume, je vous aiderais bien à publier le premier. » — Alors il me fit connaître la condition qu'on mettait à l'armistice, c'est-à-dire, ou point d'introduction de vivres, ou l'abandon d'un fort. — Je n'étais pas autorisé à accepter une telle condition, et je dus rompre la négociation.
J'étais désolé, je dois le dire, car, convaincu par ce que j'avais vu, soit à Paris, soit à Versailles, qu'on ne parviendrait qu'à prolonger les ravages de la guerre, et à empirer les conditions de la paix, j'avais l'âme brisée, et j'entrevoyais des malheurs encore plus grands que eaux qui nous accablaient. Et moi qui n'avais jamais songé qu'à me mêler d'un armistice tout au plus, sans me mêler des conditions définives de la paix, je sentis en moi un mouvement involontaire, et je me demaudai si le moment n'était pas venu de s'armer de courage, et de conclure tout de suite cette paix si cruelle, mais bien plus cruelle si on
la retardait, et je songeai à me dévouer sur le champ à celte œuvre si douloureuse et si patriotique.
Je regardai M. de Bismarck ; il me regardait lui aussi, et presque en même temps, nous nous demandâmes si la paix ne serait pas immédiatement possible. Nous passâmes la nuit ensemble, et sans raconter ici des choses que l'histoire seule saura et devra dire, j'acquis la certitude que la paix, une paix douloureuse, mais moins que celle qu'il fallait accepter plus tard, était dès lors possible. Sur le champ, je résolus de me dévouer et d'aller à Paris même, m'efforcer de la faire accepter.
M. de Bismarck me dit de bien me garder d'aller moi-même à Paris; car je ne sortirais pas des mains des furieux qui dominaient la capitale. Je croyais ces dangers exagérés quoique réels; mais je lui dis que si je n'allais pas moi-même, je ne réussirais à rien, et je pris le parti de donner rendez-vous aux membres du Gouvernement d*ns le lieu qu'il leur contiendrait de choisir, et de m'y entendre sur une question qui était le salut même de la patrie.
Je renvoyai M. Cochery qui avait déjà réussi à pénétrer dans Paris, et je lui donnai rendez-vous au pont de Sèvres. Le lendemain je m'y trouvai. Il fallut bien du temps encore pour franchir les avant-postes. J'y parvins toutefois, et je fus conduit dans une maison abandonnée du bois de Boulogne et ravagée par les projectiles. Je ne trouvai au rendez-vous que M. Jules Favre accompagné du général Ducrot. La situation était telle que M. Jules Favre seul avait pu se détacher pour venir traiter avec moi. L'entretien commencé avec mes deux interlocuteurs se concentra bientôt entre M. Jules Favre et moi, et je lui exposai la situation à Versailles. M. Jules Favre me fit connaître la situation à Paris. Cet homme courageux qui devait avoir le courage de mettre fin à nos malheurs en signant la capitulation de Paris, me fit sentir l'impossibilité en ce moment d'amener la population de Paris à une résolution raisonnable. Il appréciait ce que je lui proposais, il le trouvait sage, acceptable, nos malheurs donné ; mais, évidemment, la Commune de Paris dominait déjà la situation quoiqu'elle n'eût pas encore le gouvernement matériel de la capitale. D'ailleurs, il faut bien le dire, les honnêtes gens eux-mêmes, trompés sur nos moyens de résistance, partagaient les trreurs des anarchistes sans partager la perversité de leurs sentiments. Je quittai M. Jules Favre le cœur brisé ; il me quitta aussi
affecté que moi, et nous nous séparâmes au bord de la Seine, sans savoir si nous nous reverrions jamais, et même si Paris serait debout, lorsque nous parviendrions à nous rejoindre.
Je retournai à Versailles où j'attendis une dépêche définitive du gouvernement de la Défense nationale pour clore toute cette négociation devenue inutile. Je quittai M. de Bismarck, fort affligé de voir la lutte se continuer, et je partis, toujours accompagné d'officiers d'état-major prussien fort distingués et fort courtois.
Arrivés entre Orléans et Tours, nous trouvâmes les hostilités recommencées, et les armées aux prises. Les avant-postes franchis, je pris passage sur une locomotive, et j'arrivai à Tours assis sur un monceau de charbon.
Je rendis sur-le-champ compte de ma mission, et je remis à la délégation de Tours les dépêches du gouvernement de Paris. Dans ces dépêches, j'étais remercié de mes efforts pour la paix, et prié de rester à Tours pour donner mes conseils à la partie du Gouvernement qui était sortie de Paris. Je trouvai beaucoup de courtoisie auprès des membres qui composaient la délégation, et beaucoup d'attention à mes paroles quand j'essayais de donner un avis. Mais voyant que ces avis, écoutés avec politesse, n'avaient pas grande efficacité, je résolus de me taire, et ne quittant le gouverne ment nia Tours nia Bordeaux, j'attendis, silencieux et profondément triste, la fin de nos perplexités.
Tel est le récit fidèle et sincère de ce que j'ai vu, pensé et fait, avant, pendant et après la révolution du 4 septembre, révolution inévitable et très-calomniée par ceux surtout qui l'avaient rendu néeessaire.
m. le président. — Nous vous remercions profondément, Monsieur le Président, d'avoir bien voulu donner ces renseignements à la Commission.
{Séance du 17 septembre 1871).
Nous n'insisterons pas sur les détails que l'on vient de lire, nous bornant à renvoyer nos lecteurs au chapitre relatif aux alliances de la France, quand la guerre éclata. Les témoignages et les documents qui y sont reproduits, prouvent que l'abandon où nous sommes restés tient à la révolution de septembre et ils réduisent à leurs juste valeur les informations de M. ïhiers et ses allégations déjà contredites avec pièces à l'appui.
Dans l'intervalle qu'embrasse le récit de M. Thiers , se place la trop fameuse négociation de Février. D'après M. Picard, c'est
l'amour de M. Trochu pour la phrase, c'est sa condescendance pour la fraction radicale du gouvernement qui ont fait adopter l'expression dont M. Jules Favre est si fier : Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre Je nos forteresses.
Bien qu'il ne fût pas lui-même un politique très-prévoyant, M. Picard proposa d'être plus modeste et plus pratique, M. Favre cédait mais M. Trochu l'emporta.
Personne n'a plus de respect que moi pour le général Trochu; c'est un caractère antique, c'est un homme qui allait au feu avec une bravoure incomparable; il est d'une très-grande intelligence, vous avez pu vous en convaincre vous-mêmes en l'écoutant à la Chambre. Néanmoins, je vous dois cet aveu qui expliquera bien des choses; dès le second ou le troisième jour de notre réunion dacs le Conseil du Gouvernement, \q me sentis pris d'une anxiété profonde et de ce sentiment invincible que je repoussais, mais qui s'imposait à moi malgré moi, que le général Trochu ne nous mènerait pas à une victoire. Il le disait lui-même ; je ne dirai pas qu'il affichait le découragement, car il était courageux et n'agissait pas en homme découragé, mais il menait le deuil du siège. Il nous déclarait que la défense, telle que nous la comprenions, était une héroïque folie; qu'il n'y avait rien à attendre ni du dedans, ni du dehors; il ne croyait pas aux armées de l'extérieur, il disait que nous avions en face de nous des forces organisées et qu'il n'y avait que des forces organisées et exercées commes elles qui pussent lutter contre elles. Il ne nous laissait aucun espoir.
En même temps, le général Trochu, il a oublié de le dire et je suis obligé de le suppléer, parce que cela explique certaines choses, était très-contraire — car il aurait pu déterminer la majorité en notre faveur — à la convocation de l'Assemblée. Il était sous le charme des conseils que lui donnait la partie du Conseil de Gouvernement qui représentait une autre politique que la mienne, qui approuvait complètement cette politique caractérisée par ces mots : ni une pierre de nos forteresses, ni un pouce de notre territoire. Je rappelle ce fait, qui ne tera pas contesté par le général Trochu, si sa mémoire est fidèle. On nous a lu cette fameuse circulaire, j'ai arrêté à la phrase et j'ai demandé qu'on la supprimât; je dis : — a Comment! vous wncz d'éprouver le désastre de Sedan, et vous écrive/ cette phi.. Je ne dirai pas que c'est de la forfanterie, je ne nu- parmi ttrais pas un mot pareil contre les hominrs éminents qui avaient rcnt
la phrase ou l'approuvaient; mais c'était de l'imprudence. t Dites que nous sauvegarderons jusqu'à la dernière heure l'intégrité du territoire, personne ne nous en voudra; mais une pnrre de nos forteresses ! J'en donnerais beaucoup pour que nous fussions délivrés dans ce moment-ci. »
Je crois que M. Jules Favre allait abandonner ]a phrase, mais M. le général Trochu déclara qu'elle était indispensable et que, eu égard à ce qui précédait et à ce qui suivait, il fallait que cette empreinte très-forte de la résistance décidée, fût mise dans la proclamation. Ceci vous indique dans quel esprit il était : Il ne croyait pas au succès, et il était pour une résistance, je ne dirai pas à outrance, mais je dirai aveugle. C'était là l'objet de nos contestations pendant les longues soirées où. nous avions l'habitude de nous réunir quotidiennement à l'Hôtel-de-Ville, discutant souvent depuis huit heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Je disais au général Trochu : «Quelle sera la fin de tout ceci? Nous nous ferons tuer. C'est une solution, mais cela ne sauvera pas le pays. Vous général en chef, il ne faut pas que vous soyez tué ; personne ne doute de votre courage. »
M. Ernest Picard, p. 478.
Nous ajoutons ici une déclaration fort intéressante du général Ducrot, les dires du général Trochu et ceux de MM. Jules Favre et Picard, au sujet des ouvertures que fit M. de Moltke après ChampigDy, Le gouverneur de Paris les déclina, alors qu'autour de lui on y voyait la possibilité d'engager des pourparlers.
Ce refus est d'autant moins justifiable que M. Trochu ne croyait pas à la possibilité du succès, et que, suivant l'expression de M. Picard, il menait le Atuxl du siège.
M. Thiers avait fait demander si le gouvernement de la Défense nationale était toujours en mesure de traiter ; M. Jules Favre fut désigné pour a 1er s'entendre avec lui. Afin d'éviter une nouvelle émotion dans Paris, il fut convenu que l'entrevue aurait lieu au pont de Sèvres, et aussi discrètement qoe possible. On chercha à le cacher, afin d'éviter les mouvements populaires.
M. Jules Favre, désigné pour cette entrevue, désira être accompagné du général Trochu ; ce dernier ne voulut pas. Comme M. Jules Favre insistait, disant qu'au point de vue militaire il n'était pas compétent, je fus désigné pour l'accompagner.
Je me rendis donc avec lui au pont de Sèvres, j'assistai à l'entrevue.
M. Thiers commença p^r nous exposer, comme il l'avait fait connaître au gouvernement allemand, l'ultimatum, les conditions demandées par le gouvernement de la Défense nationale, ultimatum qui avait été assez bien accueilli, même quand on avait traité la question de la représentation des départements occupés par l'ennemi. M. de Bismarck avait dit seulement quelques mots de l'armistice avec ravitaillement, mais ces quelques mots pouvaient faire croire, d'une manière à peu près certaine, qu'on était disposé à l'accorder. D'après l'avis du roi Guillaume, M. de Bismarck aurait dit : « Réservons ce point de la discussion pour la seconde conférence, traitons d'abord la question des représentants. »
Après les premiers pourparlers, le point avait été concédé : l'Alsace et la Lorraine auraient leurs représentants. On avait remis au lendemain la question du ravitaillement.
Dans la nuit, M. de Bismarck avait fait demander M. Thiers et lui avait dit :
« — Monsieur, je suis désolé, mais notre situation est complètement changée, attendu que le gouvernement qui vous avait donné vos pouvoirs n'existe plus. Voici les nouvelles que je reçois de Paris. Un gouvernement insurrectionnel s'est installé à l'Hôtel -de- Ville. Le gouverneur de Paris est emprisonné ; par conséquent, vous n'avez plus aucun caractère officiel; le-= négociations sont naturellement rompues. »
— « Monsieur, répondit M. Thiers, cela m'étonne beaucoup. Je ne peux pas le croire ; l'esprit de la garde nationale de Paris est excellent en réalité ; elle a pu un moment être surprise, mais elle ne peut tarder à reprendre fe dessus. Je vous prie d'envoyer quelqu'un afin de savoir exactement ce qui se passe à Paris. »
C'était alors que M. de Bismarck avait autorisé le voyage du personnage qui avait rapporté les journaux, et, sur la présentation des documents officiels fournis par M. Thiers, M. de Bismarck avait renoué les négociations.
— « Mais, nous dit M. Thiers, les dispositions étaient singulièrement changées ; ce n'étaient plus du tout les mêmes hommes. Jusque-là j'étais convaincu que nous aurions obtenu l'armistice avec ravitaillement. A partir de ce moment, il fut évident que le roi et M. de Bismarck y étaient contraires ; Us
CONTEMPORAINE 42o
n'ont plus eu confiance dans la solidité du gouvernement de la Défense ; ils ont eu l'espoir de voir se produire dans Paris un état d'anarchie qui favoriserait singulièrement leurs desseins. Toujours est-il que leurs dispositions furent complètement modifiées ; de bienveillantes, elles étaient devenues hostiles. Aujourd'hui, après beaucoup de pourparlers, beaucoup de discassions pénibles, voici, nous dit M. Thiers, ce que j'ai pu obtenir :
« Comme dans la première conférence, on a accordé la représentation pour les départements envahis, on a maintenu cette concession ; le roi veut bien accorder l'armistice strictement nécessaire pour procéder aux élections, mais sans ravitaillement.
* Je sens très bien que cette condition est pénible ; elle place le Gouvernement dans une situation critique, parce qu'il sera très difficile de la faire accepter par la population de Paris. Cependant, si j'ai un conseil à vous donner, si vous voulez m'en croire, acceptez, parce qu'il est très probable que l'armistice vous donnera la facilité de nommer des représentants, et que ces représentants arriveront à conclure la paix. Or, quant à moi, je ne crois pis, — ce sont m^s appréciations, je viens de parcourir la province, — je ne crois pas que la situation du pays et des armées soit telle que la continuation de la lutte puisse amener un résultat heureux. Je ne le crois pas. Donc, continuer la lutte, c'est augmenter nos ruines, c'est amener infailliblement l'invasion de la Normandie et des provinces du Nord, et la ruine de la France.
« Déplus, ajouta M. Thiers
(Je crois, messieurs, pouvoir le répéter, quoique cela n'ait pas été dit d'une manière officielle, mais officieuse, et parce que cela a de l'importance ; j'ai le droit de le répéter, puisque j'ai été appelé comme témoin, et je ne pense pas trouver une meilleure occasion de témoigner sur ce qui a été dit dans cette circonstance) .
m. lefèvre-pontalis. — A Tours, M. Thiers répétait cette conversation-là.
m. le général ducrot. — Eh bien! je continue. M. Thiers ajouta :
« Les Prussiens, si nous continuons la lutte, envahiront de nouvelles provinces, la Normandie, le Nord. Aujourd'hui, je crois que nous obtiendrions la paix aux conditions suivantes :
l'Alsace et deux milliards. Plus tard, nous aurons à subir des ruines couvelles et plus considérables ; les Allemands nous demanderont certainement l'Alsace, la Lorraine et cinq milliards. Eli bien ! dans ces conditiors, je crois qu'il est préférable d'accepter la paix maintenant. »
Je répondis : — * Mon Dieu, monsieur, je crois a^sez connaître l'esprit et les intentions du g-ouverneu^de Paris, pour être certain qu'il n'acceptera jamais de pareilles conditions, et je partage son avis. L'armistice sans ravitaillement est contraire au droit des g-ens ; cela nous conduirait fatalement, non pas comme vous l'avez dit, à la paix, mais à une sorte de capitulation. Oi', nous avons des armes, nous avons des munitions, nous avons un matériel qui commence à devenir respectable ; nous avons des vivres, nous ne pouvons pas capituler. Notre devoir est de résister tact que nous pourrons, pour donner à la France la possibilité et les moyens de se lever. Permettez-moi de vous dire que si les ruines matérielles du pays en sont augmentées, ses ruines morales diminueront dans la proportion inverse. Nous sommes aujourd'hui sous le coup des honteux désastres de Sedan et de Metz. Eh bien, la défense de Paris peut nous relever de ces hontes. »
M. Thiers me dit alors :
— « Général, vous parlez comme un soldat, c'est très bien, mais vous ne parlez pas comme un homme politique. »
— « Monsieur, lui répondis-je, je crois parler aussi en homme politique, parce qu'une nation comme la nôtre se relève toujours de ses ruines matérielles ; elle ne se relève jamais de ses ruines morales. Notre g-énération souffrira peut être plus de cette ruine, mais nos enfants bénéficieront de rhonneur que nous aurons sauvé. »
11 me dit : — « Mais enfin, voyons, que croyez-vous? Qu'espérez-vous ? Est- ce que vous comptez sur les auniées extérieures pour délivrer Paris? » — « Non, répondis-je, je n'y compte pas le moins du monde. » — « Eh bien! est-ce que vous vous croyez assez forts pour débloquer Paris ? » Je lui dis : « Pas davantage. Je crois que nous pourrons peut-être faire passer un corps de 50 à 60 mille hommes qui, à un moment donné, ira prêter un puissant appui aux armées de l'extérieur et améliorera la situation ; mais, quant à débloquer l'aris, cela me semble impossible. Ce que je puis vous uftiriner, c'est que nous combattrons honorablement et que nous ferons beaucoup de
mal à l'eûnemi. Il arrivera peut-être un moment où, épuisé lui-même, fatigué, il nous offrira des conditions plus acceptables que celles qu'il nous offre aujourd'hui. Dans tous les cas, nous aurons fait notre devoir. *
M. Thiers ne me répondit plus rien ; ce fat, je crois, la fin de l'entretien.
Cependant, il y a un détail que je dois vous faire connaître.
M. de Bismarck autorisa M. Thiers à dire ceci : « La Prusse veut bien vous faciliter les moyens de faire les élect'ons, sans armistice, c'est-à-dire qu'elle donnera au gouvernement de la Défense nationale la possibilité de se mettre en relation avec l'extérieur et d'envoyer des agents en province. La guerre, le siège continueront, toutes les opérations militaires continueront ; mais enfin vous pouvez, si vous le voulez, faire des élections, réunir une assemblée dans un endroit que vous désignerez, soit dans le Midi, soit ailleurs. Telle est la proposition que nous vous faisons. »
Je ne sais si vous connaissiez ce fait-là.
Un membre. — Oui, certainement.
m. le général ducrot. — Quant à moi, je n'ai pas caractère pour me prononcer, mais la guerre continuant, la formation d'une Assemblée me semblait presque impossible. Enfin, je vous le répète, cela a été dit.
Eh bien! messieurs, permettez-moi de vous le dire, pour ma justification un peu à moi, car j'ai été souvent attaqué, et j'ai bien le droit de me défendre, ce programme que j'avais tracé à M. Thiers, nous l'avons rempli complètement, et rempli très honorablement.
Il y a eu un moment où l'ennemi épuisé, fatigué, voulait entrer en pourparlers et nous aurait fait des conditions relativement avantageuses. Ce moment, c'est après les combats de la Marne. Nous avions fait subir à l'ennemi des pertes énormes. Nous l'avions vu, aux applaudisse ments des braves marins qui étaient sur le plateau d'Avron, fuir en désordre. Le 2, à quatre heures du soir, nous étions maîtres du champ de bataille et l'on n'entendait plus ni un coup de fusil ni un coup de canon. Nous avions combattu pendant trois jours, le 30, le 1er et le 2. Mais nous ne pouvions pas aller plus loin, parce que nous avioas toujours devant nous le parc de Villers, le parc de Cœuilly, po-
sitions où l'ennemi était fortement retranché et qui, malheureusement, n'ont pas été tournées en temps opportun par le 3e corps, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre. D'un autre côté, nous n'avions pas les moyens de conduire la sape assez vite pour pouvoir continuer notre mouvement, sans voir arriver des forces immenses contre nous.
Nous avions, il faut le dire, perdu 8,000 hommes. Des corps se trouvaient presque complètement privés d'officiers. Ainsi, par exemple, dans le régiment des mobiles d'Ille-et-Vilaine, il ne restait en officiers supérieurs, que notre honorable collègue le colonel Carron ; tous les autres étaient tués ou blessés. Nous avions eu C00 chevaux d'artillerie tués, de telle sorte que nos attelages ne pouvaient plus marcher. Nous avions tiré 32,000 coups de caaon, nos caissons étaient vides ; mais enfin nous avions vu l'ennemi fuir en désordre et nous restions maîtres du champ de bataille. C'était, sinon une victoire, du moins un combat glorieux dont l'armée et la population parisienne avaient bien le droit d'être fiers.
Cependant le lendemain matin, je prenais le parti, de ma propre initiative, résolument, sans consulter personne, de repasser la Marne. Le 3, de grand matin, en visitant les avantpostes, j'avais trouvé mes malheureux soldats épuisés, grelottant ; comme nous étions partis avec six jours de vivres et 108 cartouches, j'avais dû, pour ne pas trop charger les hommes, laisser les couvertures. Nous n'avions que des vivres et des munitions, pas de bagages pour les officiers, pas plus pour le général en chef que pour les autres. Les nuits avaient été très rigoureuses ; depuis le 30, la température s'était très abaissée, comme vous devez vous le rappeler. Ces hommes qui n'avaient pas mangé la soupe, qui s'étaient battus pendant trois jours, je les trouvai pâles, fatigués. L'affaiblissementmoral, conséquence des souffrances physiques, commençait à les gagner.
Je constatai que, dans beaucoup d'endroits, nos batteries se trouvaient exposées au feu de la mousqueterie ennemie. Dans ces conditions, avec une rivière à dos, nous étions exposés à subir un véritable désastre ; immédiatement je pris le parti de repasser la Marne. Je le fis avec le plus grand ordre, et telle était la situation morale acquise par les combats dos jours précédents, que nous avons effectué cette opération délicate d'un passage de rivière, avec 80,000 hommes et 300 bouches à feu, devant l'ennemi, sans recevoir un coup de canon ni un coup de
fusil. Nous avons fait ce passage, je puis le dire, avec un calme et un ordre parfait, comme à la manœuvre.
M. le Général Ducrot, p. 12.
M. Thiers, venant de faire ce tour de l'Europe dont on a parlé,, est arrivé la veille du 31 octobre au ministère des affaires étrangères, et là, entouré de tous les membres du Gouvernement, dans une conférence officielle où chacun avait sa responsabilité, il nous a exposé qu'il n'avait encore qu'enlrevu, en passant à Versailles, M. de Bismarck, avec lequel il devait conférer le lendemain, qu'il n'était pas encore fixé, par conséquent, sur le fond de la situation, mais que, parce qu'il avait vu, pendant son voyage à l'étranger, par ce qu'il avait vu des armées de la Loire, il n'augurait pas bien de l'état des affaires. Il ne nous a pas du tout engagés à accepter telles ou telles conditions; il ne nous a point dit que des conditions eussent été posées. Il a envisagé avec beaucoup de réserve celles qui le seraient certainement, y compris celle de l'armistice avec ravitaillement, sur laquelle il n'avait pas perdu tout espoir de réussir, mais qui lui semblait pourtant très incertaine; il nous a dit qu'il convenait d'examiner si, malgré la dureté insolite d'un tel armistice, il ne faudrait pas se résoudre à accepter cette condition, et il ajouta : « Au surplus, je ne sais que vous conseiller, dans la douloureuse et terrible situation où vous êtes, mais il est bien certain que les choses s'aggravant, que la situation militaire devenant plus difficile, le pays se désorganisera encore davantage, et les conditions pourront être plus dures. » C'était bien un conseil, si vous le voulez, mais un conseil infiniment réserré dont nous ne pouvions tirer aucun parti pratique, dont nous n'avions, en tous les cas, aucun parti quelconque à tirer, puisque M. Thiers ne pouvait nous faire connaître les intentions finales de M. de Bismarck que dans une conférence ultérieure.
Tel est le résultat de l'unique entrevue que M. Thiers ait eu avec le gouvernement de la Défense, au ministère des affaires étrangères, la veille du 31 octobre.
Le 31 octobre, la sédition se produisit. M. Thiers devait revenir de Versailles à Paris pour une seconde entrevue. Nous avions jugé que l'état des esprits, violemment excités contre M. Thiers, ne permettait pas, au point de vue de sa sécurité,
qu'il vîut dans Paris même, et c'est pour ce^a que M. Jules Favre dut seul aller conférer avec lui au pont de Sèvres, où se t"Ouva le général Ducrot, qui commandait sur les lieux.
m. le comte daru. — Ce n'est pas le 31 octobre qu'eut lieu l'entrevue du pont de Sèvres, mais le 2 novembre Le Gouverneur de Paris, dites -vous, ne connaissait pas les conditions faites par M. de Bismarck; il es leût connues qu'il ne les eût pas acceptées. Il les a connues officiellement dans un conseil tenu le 3 novembre, dans lequel M. Jules Favre et M le général Ducrot en ont rendu compte. J'aime à croire que, quels que soient les entraînements popu^ires, le général Trocliu n'e^tpas homme, quand ua grand intérêt le commande, à se laisser mener par i'opioioa désor ionaée de la multitude et à agir contre les intérêts de son pays. Si, à cette époque, dans le conseil du gouvernemeut, il a refusé les conditions offertes, c'est qu'il a cru apparemment ces conditions mauvaises en elles-mêmes ; je n'en veux pas douter un seul instant.
m. le général trochu. — Grand merci ! D'abord, je ne crois pas du tout qu'elles nous aient été posées comme vous le dites. M. J. Favre et le général Ducrot nous ont dit le résultat de leur conversation avec M. Thiers, qui leur avait dit lui même le résultat de sa conversation avec M. de Bismarck Nous savons à présent, non pas officiellement et diplomatiquement, mais de manière à n'en pouvoir plus douter, le fond des intentions prussiennes, celles qui se sont réalisées depuis. Nous les trouvâmes unanimeot abominables.
n. le comte daru. — C'était un point à débattre; il dépendait dans tous les Cas de vous de réunir une assemblée pour résoudre cette question.
m. le général TROciitr. — Sans ravitaillement ? Mais alors j'aurais déserté mon rôle qui était de défendre Paris ! Nous ne pouvions almettre d'autres négociations avec l'ennemi. Au point de vue de nos devoirs militaires, nous devions exiger le ravitaillement, ou alors c'était la reddition de Paris avancée d'autant.
m. le comte daru. — G'estle sentiment militaire qui vous fait parler ainsi. Mais vous aviez un double caractère, vous étiez chef d'une armée et chef d'un gouvernement politique. Remarquez que, pendant tous le mois de novembre, vous ne vous êtes pas battu et que vous n'en avez pas moins mangé dos rations. Vous auriez donc pu employer ce temps à réunir une assemblée.
sans que la défense de Paris en eût souffert le moins du monde. Vous et le général Ducrot, vous avez obéi à un sentiment d'honneur militaire, plutôt qu'à un sentiment politique ?
m. le général trochu. — Oui, absolument, et nous nous en honorons.
m. le président. — La réponse est nette.
m. le général trochu. — Oui. Et comment, dans ce procès que vous faites à la Défense, choisissez-vous le chef militaire pour montrer votre étonnement de ce qu'il ait eu des sentiments plutôt militaires que politiques ? Quant à moi, j'estime, en dehors de toute politique, que si la France tombée sous d'immenses désastres, et tombée sans déshonneur devant l'Europe, c'est parce que quelques hommes, luttant contre toutespoir, ont tenu le drapeau haut jusqa'à la dernière heure, après les désastres accomplis ! Vous dites que, puisque nous n'avons pas comba'tu en novembre, nous aurions pu mieux employer, le temps. Quoi ! vous parlez ainsi de ce mois de novembre marqué par les efforts inouïs qui ont préparé les combats du' 29 (l'Haï, Montai es1 y, Epinay) et cette glorieuse bataille du 30 (Brie-sur- Marne et Villiers) où périt l'élite de mes officiers !
Oui, nous attendions alors peu des puissances étrangères, peu des armées du dehors, malgré leurs efforts; mais nous combattions pour le devoir et pour l'honneur, et si la France d'aujourd'hui ne s'en inquiète guère, les étrangers, nous le voyons tous les jours, le savent et le disent !
Dans ce temps-là, quand un nuage se montrait à l'horizon, il se trouvait toujours quelqu'un autour de moi pour dire : «Voilà un nuage qui vous apporte la paix. *
Jugez en : Voici un document que l'on a regardé comme un document de paix :
Versailles, le 5 décembre 1872.
« A S. Exc. le général Trochu, à Paris.
» Il pourrait être utile d'informer Votre Excellence, que l'ar 3 méedelaLo'rea étédéfaite auprès l'Orléans, et qu'ensuite cette » ville a été réoccupée par les troupes allemandes ; si toutefois » Votre Excellence juge à propos de s'en convaincre par un de » ses officiers, je ne manquerai pas de lui communiquer un » sauf-conduit pour aller et venir, etc. »
432 HISTOBBE RÉVOLUTIONNAIRE
Eh bien , cela a été regardé comme une offre de paix !
H. le comte daru. — Et cela y ressemblait !
M. le général TROCBu. — Une ouverture de paix ! Mais c'est signé de Molike ! c'est un général qui écrit à un général. Ce n'est pas M. de Bismark qui a écrit ; ah ! si c'eût été M. de Bismarck, j'aurais compris jusqu'à un certain point l'interprétation (qui aujourd'hui amuse beaucoup les Prussien^) qu'on a voulu donnera cette note; mais ici c'est un général qui écrit à son adversaire : « Toute espérance de secours est perdue pour vous, vous pouvez honorablement vous rendre. » Et c'est là une ouverture de paix ! Mais comment et à qui ? A moi, une ouverture de paix ! Est-ce que je suis un gouvernement ? est-ce que M. de Moltke a qualité pour faire des ouvertures de paix ? En vérité, c'est incroyable.
M le général Trochu, p. 302.
Vous, vous étiez enfermés dans Paris, ne sachant rien de ce qui se passait au dehors ; vous sentiez la nécessité de traiter ; M. Thiers arrive et vous dit : « Traitez, acceptez l'armistice sans ravitaillement ; c'est mon avi?, si toutefois j'ai le droit de vous en exprimer un. » Nous n'avons pas encore entendu M. Thieis, je répète les paroles qui nous ont été rapportées et qu'on lui prête.
« Acceptez, disait-il, l'armistice sans ravitaillement; cela est contraire, il est vrai, aux lois de la guerre, mais je vous engage à accepter cette proposition ; traitez aujourd'hui, vous le pouvez, vous ne le pourrez peut-être pas demain. » Vous avez refusé !
m. le général trochu. — Vous parlez ici fort à Taise, mon cher collègue, d'une situation dont vous ne vous faites pas l'idée. A cette époque, nous avions des vivres pour plus de deux mois. Nos cent mille mobiles, armés et équipés, étaient en état de combattre. L'organisation de la garde nationale mobilisée était avancée. Nous étions dans notre maximum de force. L'esprit public, dans Paris, était au comble de l'exaltation. J'aurais défié qui que ce fût de traiter, comme on dit que c'était possible, pour deux milliards et la cession d'une partie de l'Alsace. Paris et la France n'étaient alors à aucun degré préparés à ces humiliations, et croyez qu'il nous a fallu faire beaucoup de chemin dans la défaite et dans la souffrance pour arriver à nous sou-
mettre à ces effroyables exigences de l'ennemi, quelles qu'en fussent les proportions. Il a d'ailleurs pris la peine de répondre officiellement, depuis, à ceux qui croient qu'on pouvait traiter avec lui, à des conditions relativement plus favorables. Il a déclaré que, dès le désastre de Sedan, l'exigence des trois milliards et de l' Alsace-Lorraine, avait été irrévocablement décidée dans les conseils du roi. Je puis, d'ailleurs, dire comment, la veille de la sédition d'octobre, M. Thiers, arrivé ce jour-là à Paris, s'exprima devant le Gouvernement.
M. le général Trochu, p. 301.
M. le général trochu. — J'ai su de source certaine, comme je vous l'ai dit, que le roi et M. de Bismarck étaient disposés à accorder l'armistice avec ravitaillement, pendant lequel on convoquerait une Assemblée, quand la sédition du 31 octobrs est venue modifier leurs vues. Quant à M. Thiers, il ne conseillait rien avec précision. Mais il croyait que ni nos efforts ni ceux de la province n'aboutiraient au succès, et qu'alors il faudrait plus tard faire la paix, coûte que coûte, à des conditions de plus en plus lourdes. C'téait un conseil, implicite si l'on veut, théorique dans tous les cas, car le Gouvernement ne pouvait pas traiter de la paix.
Une Assemblée seule le pouvait.
Quant à M. de Bismarck, il n'a jamais directement négocié avec nous, si ce n'est pour l'armistice de la capitulation, et il a tout fait pour rendre ces négociations difficiles ou impossibles.
M. le général Trochu, p. 301.
Vous savez que nous avons eu un incident qui nous a beaucoup agités. Après la reprise d'Orléans, le général de Moltke envoya au général Trochu une lettre dans laquelle il lui disait que s'il avait le moindre doute sur le résultat de la bataille, il lui permettrait d'envoyer un officier pour constater le fait. J'aurais voulu qu'on envoyât un officier, et cependant je ne pus l'obtenir. Je croyais que c'était une main qu'on nous tendait pour nous engager à entrer en négociations. Depuis, j'en ai acquis la certitude, M. Trochu, et en cela il était d'accord avec la presse, ne pensa pas que ce fût possible, et ceci vous prouve qu'il y avait une fièvre de résistance et d'exaltation. On pensait
que la Prusse ne pourrait pas tenir! C'était l'idée fixe de M. Trochu. IL disait : «La Prusse finira par abandonner !e siège, l'essentiel, c'est de durer. » Nous avions calculé que, si au 1er janvier nous pouvions avoir encore du pain, ce ne serait pas pour longtemps, et vous savez que nous avons eu quelque chose qui ressemblait à du pain jusqu'à la fin du mois de janvier.
M. Jules Favre, p. 355.
C'est à ce moment que, vous vous le rappelez peut-être, les 'Prussiens essayèrent contre nous d'une ruse de guerre, en nous envoyant un pigeon portant une dépêche qui nous recommandai!, de faire la paix. Cette première ruse de guerre fut bientôt suivie de la fameuse lettre du général de Moltke, dans laquelle il disait que l'armée de la Loire avait été battue et proposait au général Trochu d'envoyer un officier qui pût s'assurer de la réalité de la nouvelle. C'était là encore une ouverture de paix, et faite, il faut le reconnaître, avec une discrétion courtoise. En réalité, nous étions assiégée, nous étions évidemment les vaincus, il fallait voir ce que commandait l'intérêt dn pays. Il n'y eut que M. Jules Favre et moi, qui fûmes d'avis d'accepter l'offre de l'envoi d'un officier. Cette offre était d'autant plus acceptable, que cela n'arrêtait pas les opérations autour de Paris. Nous n'avions qu'à envoyer cet officier pour savoir exactement ce qui s'était passé sur la Loire, sans même le faire savoir publiquement, et à tout événement, cet officier pouvait être choisi de façon à être en même temps un militaire et un diplomate.
Mais ce ne fut pas le sentiment général. M. Thiers a dit qu'en cela on avait cédé aux inspirations d'un patriotisme désolé, et il a eu raison. Sans doute, il ne faut avoir aucune espèce de sévérité pour ceux qui ont jugé ainsi, mais il faut aussi rendre justice à ceux qui pensaient qu'il valait mieux agir autrement, et les relever un peu de toutes les injures qu'ils ont été obligés de ubir quand ils ont voulu faire entendre à Paris le langage de la raison. Là aussi était le patriotisme, qui à ce moment, — et vous comprendrez que j'imite sur ce point, — consistait à tâcher de faire voir les choses telles qu'elles étaient. Je crois encoi 40 si l'on avait envoyé un officier, connue le proposait le général de Moltke, à ce moment-là, on aurait pu arriver à obtenir la réunion d'une assemblée, et traiter.
CONTEMfORAL\E 435
Un membre. — Était-ce le sentiment général que la lettre de M. de Moltke nvait ce caractère d'ouverture ?
31. ernest picard. — C'est tinsi que moi je l'ai compris. C:la pouvait être controversé; mais alors, je ne pouvais avoir un autre sentiment.
M. Picard, p. 486.