CHAPITRE XXII
litat social et politique do "Paris après le 4 septembre.
Premiers symptômes d'agitation radicale. — Mise en liberté d'assassins et des délenus politiques. — Mauvaises élections dans la garde nationale. — Hésitations et faiblesses du général Trochu — Ses complaisances pour le radicalisme. —Conspiration permanente contre l'ordre public s'étalant au grand jour et impunément. — Aveux de M. J. Favre
— Ses opinions favorables a l'Internationale. — Influence funeste du i septembre sur les ouvriers. — Effet des clubs. — Licence de la presse — Comités révolutionnaires.
— Fabrication de bombes. — Préparatifs pour organiser la Commune.
Au lendemain du 4 septembre, et comme pour justifier ce que divers témoins ont dit des préoccupations exclusivement patriotiques du peuple de Paris, pendant que la gauche préparait, non la défense nationale, mais la révolution, l'esprit de Belleville et des quartiers populeux était bon.
L'esprit delà population était excellent, et je ne puis vous en donner de meilleure preuve que l'invitation qui me fut faite d'aller visiter les bataillons de Belleville. Flourens avait été arrêté, ou menacé d'arrestation, à la suite des incidents du cS octobre, pour avoir rassemblé ses bataillons sans ordre : bref, il avait disparu, et, lui ôté, le dispositions des hommes qu'il commandait, étaient des plus sympathiques. Je me rendis à Belleville, où les commandants me firent voir, l'un après l'autre, les cinq bataillons du quartier; ils eurent g-rand soin de me faire remarquer que les gardes nationaux ne poussaient qu'un cri : Vive la République] En effet, je n'entendis pas un seul cri de : Vive la Commune ! je me trompe, une seule lois ce cri fut
poussé mais il fut aussitôt réprimé avec une brutalité des plus rassurantes. La garde nationale, rangée sur le boulevard de Puebla se montra ce jour-là d'une absolue docilité. Assurément, comme vous le voyez, les choses ont bien changé depuis, mais je dois vous les montrer telles qu'elles étaient au commencement.
M. Jules Ferry, p. 392.
Jevous disais tout à l'heure que, par un singulier phénomène, à la fin de septembre, nous avions reçu des municipalités, des bataillons de la garde nationale, la prière de ne pas faire les élections municipales à Paris. Tel avait été le premier mouvement de bon sens. « II ne s'agit pas, nous disait-on, de faire des élections municipales et de se diviser sur la politique au moment où tout le monde doit apprendre l'exercice, rester unis et courir aux remparts. »
Mais, messieurs, le parti que nous avions empêché de s emparer de l'Hôtel-de-Ville le 4 septembre, et qui nous a, depuis, sous notre gouvernement comme pendant le second siège de Paris, tant de fois reproché de lui avoir volé sa place, ce parti s'aperçut bien vite que les élections municipales à Paris pouvaient devenir, contre le gouvernement de la Défense nationale, une machine de guerre formidable. Et le cri de : « Vive la Commune! * commença à retentir dans Paris. Il fut le signe de ralliement des premières manifestations.
Paris avait eu une très-belle tenue pendant tout le mois de septembre, la garde nationale s'était organisée dans un calme parfait. Malheureusement elle avait dû admettre dans son sein bien dej éléments étrangers, peu disciplinables. Dans cette grande effervescence d'une capitale, qui voit approcher l'ennemi et qui réclame des armes pour tous ses enfants, des armes avaient été données un peu à tort et à travers. L'esprit de la population parisienne, l'esprit de la garde nationale, s'étaient donc modifiés. De là, des éléments favorables à un changement de direction du gouvernement, sous forme d'élections municipales. Ces éléments se trouvaient dans la garde nationale de
Paris.
Des rassemblements armés, des descentes de bataillons armés, eurent lieu dans les derniers jours de septembre et dans les premiers jours d'octobre, sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Ce
438 niSTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
furent nos premières journées, journées extrêmement pacifiques, se terminant toutes à la gloire du gouvernement, parce qu'il y avait dans la garde uationnle un for.;d de ^résistance, de conservation et de docilité tout à fait remarquable.
Les bons bataillons étaient, il est vrai, en retard sur les mauvais; mais ils arrivaient toujours à temps pour faire la police de la place, et donner leur appui au gouvernement.
Nous eûmes de la sorte une ou deux manifestations prenant pour prétexte des critiques plus ou moins puériles sur l'organisation et la direction militaires. C'est ainsi que le gouvernement tout entier, présidé par le général Trochu, reçut le 4 ou le 5 octobre, à l'Hôtel-de- Ville, une députation des officiers de la garde nationale de Belleville, avec le commandant Flourens en tête.
M. Ferry, p. 301.
Un peu plus tard encore, c'était la défense et sa mauvaise direction qui soulevaient les plaintes et les mécontentements.
Du 4 septembre au 9 octobre, quand il y a eu une première attaque sur l'Hôtel- de- Ville, les choses se passèrent très-bien ; nous étions occupés de la défense et de tout ce qu'elle entraînait, mai^ je n'avais pas remarqué dans les ouvriers, dans les clubs, quoi que ce soit qui parût se rattacher à la question sociale. C'était surtout lapolitique qui excitait les esprits, ainsi que la question de défense ; on pensait que la défense était mal dirigé-', qu'elle se compromettait, et alors il y tut des explications très-vives dans les feuilles publiques. Le 8 octobre, il y eut une tentative d'invasion dans l'Hôtel-de- Ville, cela se passa assez bien, et les envahisseurs furent dans la nécessité de se retirer. La garde nationale nous donna des témoignages de sympathie.
Je n'ai rien remarqué jusqu'au 31 octobre.
Au 31 octobre, il n'y avait rien de formulé ; c'étaient des gens mécontents de ceux qui les gouvernaient ; il est certain qu'une insurrection dirigée contre eux était criminelle, mai-? elle pensalt avoir pour excuse leur défaut de qualité : ils étaient arrivés par une sédition, une sédUi n voulait les renverser, c'était 1 iv .-que la loi du talion. J'ai pass é 1 nuit à les écouter ; c'était très-curieux au point de vue pittoresque, mais au point de \ Hfl social et philosophique, je n'ui rien vu ; et il n'y en avait pas
un préoccupé d'un système ou d'une idée ; ils ont délibéré sous mes yeux et je les ai entendus.
SI. J. Favre, p. 41.
Mais bientôt, cette situation changea par l'exemple contagieux d'une révolution triomphante et par l'effet des mesures du gouvernement, de son inertie et de son impuissance.
On avait ouvert les prisons.
M. le marquis de mornay. — Est il à votre connaissance que les prisons aient été ouvertes et qu'il en soit sorti des repris de justice ?
m. le général trocuu. — Après la révolution, le gouvernement, dominé par les circonstances, fit libérer tous les détenus politiques, et parmi eux se trouvaient Eudes et Mégy (l'un avait tué un pompier à La Villette, l'autre un agent de police) . Leur libération fut l'objet d'une discussion en conseil, mais il demeura acquis que la foule attroupée devant leur prison allait les libérer elle-même. Là, comme toujours, la loi était sans la sanction de la force. Les autres repris de justice détenus n'ont pas été relaxés. Aucune prison n'a été ouverte, si ce n'est, comme je l'ai dit, la prison de Mazas qui a été, non pas ouverte, mais forcée de nuit par la garde nationale elle-même qui voulait libérer et a libéré, en effet, Flourens que nous y avions enfermé.
M. le général Trochu, p. 35.
Quoi qu'en dise M. Trochu, ce n'est pas la foule qui avait délivré Mégy, alors au bagne de Toulon, c'est le gouvernement qui, de luimême, a mis en liberté cet assassin, ce forçat, ce membre de la future Commune. Et M Trochu se plaint des complaisances de l'Empire pour la démocratie I
Le pouvoir nouveau repoussait les avis les plus sages et laissait se former les groupes les plus dangereux.
Il y a eu une autre cause : l'incapacité. Le gouvernement a été prévenu par tout le monde, par moi-même le 6 septembre, qu'il y avait dans Paris des gens qui n'avaient plus de moyens d'existence, qui se battraient comme des chiens. On lui demanda de mettre ces gens en avant, de les envoyer prendre une position. On répondit : « Nous n'avons pas de fusils. » Et on trouva moyen de les amener dans le centre de Paris!.
C'est aussi le fait du général Trochu, ramenant à Paris les gardes mobiles et les éléments nécessaires à l'insurrection.
Le 4 septembre, j'étais au camp de Saint-Maur. En arrivant, je trouvai le camp des mobiles en effervescence; ils criaient que cela ne ne pouvait pas aller comme cela, qu'ils étaient les maîtres de la situation.
On a laissé la garde nationale choisir ses chefs, c'est un principe mauvais au point de vue militaire. On a offert des grades à des hommes qui n'étaient pas militaires ; moi-même on m'a sollicité pour que j'acceptasse le grade de capitaine : je n'avais jamais manié un fusil.
Beaucoup d'officiers n'ont accepté d'être chefs que pour être
en possession d'un instrument politique. Quand on a voulu les
lancer sur l'ennemi, ils ont dit : « L'ennemi est à l'intérieur :
ceux qui vont au-dehors sont des lâches qui désertent la cause
de la République. » Cela m'a été dit à moi-même, quand on a
appris que je voulais aller à l'ennemi du dehors plutôt que de
surveiller au dedans.
M. Fribcurg,p. 569.
L'insurrection n'est pas née après lacepitulation, mais dès les premiers jours du siège; il y a eu avant le 31 octobre, des manifestations à l'Hôtel-de-Ville et une association entre certains chefs de bataillon pour constituer un pouvoir hostile à celui qui existait, et dans ce milieu, on ne cachait pas le dessein de résoudre, après la question prussienne, la question politique dans le sens le plus avancé.
Il y avait depuis longtemps à Paris des groupes qui s'étaient formés sous l'Empire, et qui, soit au point de vue politique, soit au point de vue religieux, professaient les opinions les plus extrêmes et les plus extravagantes.
L'un de ces groupes était celui qui était connu sous le nom de blanquiete.
M. E. Pkard, p. 52.
Voici une série de dépositions qui attestent la faiblesse ou la connivence des hommes du gouvernement.
m. de la ROCiiETiiuLON. — Je me rappelle avoir vu, le L5 .^optembre, sur les murs de Paris, une grande affiche rouge BUr laquelle on instituait des comités de défense par arrondi
ment. Presque tous les signataires de cette affiche ont figuré dans la Commune. Ces comités se sont réunis dans la saUe du Pré-aux-Clercs. J'ai demandé l'autorisation de les enlever avec mon bataillon; j'ai été trouver dans ce but le général Trochu. Il m'a dit que ce serait provoquer la guerre civile, et nous avons dû laisser les choses aller leur train. Mais il n'en résulte pas moins que le lendemain du 4 septembre, ces hommes commençaient à s'organiser, et qu'ils ont commencé à agir au grand jour vers le 15 ou le 16 septembre.
m. le président. — Ils étaient armés dès le 4 septembre. Les trois bataillons qui ont envahi l'Assemblée ce jour-là avaient des armes.
m. de quinsonas. — Je les ai vus, j'y étais. Gela s'est passé sous mes yeux.
M. Ansart, p. 187.
m. delpit. — M. de la Rochethulon nous a parlé d'une affiche rouge qu'il a vue le 6 septembre convoquant au Pré-aux-Clercs les frères et amis. Les noms étaient des noms de révolutionnaires. Il a été trouver le général Trochu et lui a dit : « Nous avons un bon bataillon; si vous voulez, nous allons enlever tous ces coquins-là et nous vous les amènerons » — Le général Trochu lui aurait répondu : « Non, je ne veux pas de ces arrestations. » N'avez-vous pas vu également cette affiche rouge ?
m. cresson — Après la saisie que j'ai faite chez Châtelain, j'ai su que tous les personnages importants, toutes les têtes devaient se réunir dans une salle voisine du Palais-Royal, à la salie de la Redoute. — Je suis allé trouver M. Jules Favre, avec le rapport des agents secrets que j'avais parmi eux.
J'ai été autorisé par M. Jules Favre à les faire arrêter, j'ai vu le général Clément Thomas, qui m'a dit : « cela ne me regarde pas, je veux un ordre écrit. » Je lui demandai si le mien suffirait. J'étais prêt à le lui donner, il me répondit : « Non, il faut le demander au général Trochu. » Je suis allé trouver le général et en présence de l'hésitation de la garde nationale et d'un conseil de guerre qui devait se tenir le lendemain, le général Trochu me dit : « Attendons. * Nous avons ainsi manqué la réunion.
M. cresson, p, 146.
m. cresson. — Il n'y a jamais eu d'ordre ; voilà la véritable ré" ponse à faire. L'ordre n'était qu'apparent ; il y a toujours eu dans les club?, dans la presse et dans le bas-fond social, des préparatifs pour la grande bataille, et les gens de Belleville, à qui on distribuait des drapeaux et que l'on faisait sortir de Paris, disaient en rentrant, et après avoir bu leur ration d'eau-devie : « Ce n'est pas à nous de sortir : c'est dans Paris que nous avons à faire et non pas avec les Prussiens. » Cela a été imprimé dans leurs journaux.
Un membre. — Croyez-vous qu'on aurait pu désarmer la garde nationale à un certain moment ?
m. cresson. — Le 23 janvier, il eût été possible de désarmer les mauvais bataillons de la garde nationale et je l'ai proposé.
M. Ciesson, p. 134.
Je ne veux pas rappeler les excès du siège, qui habituèrent la population à tout faire impunément. Un bataillon de Belleville, par exemple, était récalcitrant : il réclamait des chassepots, on lui en donnait immédiatement, alors que la garde nationale bien pensante était armée de fusils à piston, ou de qualité inférieure.
M. ilarseille, p. 197.
Flourens avait organisé les bataillons de la garde nationale de Belleville ; il était apparu aux habitants de ce quartier avec le souvenir de la part qu'il avait prise à la guerre de Crète et ce je ne sais quoi qui lui gagaait la foule.
Flourens avait demandé à l'état- major de la garde nationale le grade de colonel. Pour obtenir cette nomination, il vint trouver le général Trochu, l'accabla de caresses, — car il y avuit de tout dans ce cerveau mal équilibré : (douceur et furie) ! — il protesta de son attachement à l'ordre, de son dévouement au gouvernement, si bien que le général Trochu, voulant faire quelque chose pour cette tète folle, pour cette espèce d-< paladin d'aven'.urier révolutionnaire, dont on croyait pouvoir tirer parti quelque jour pour un coup de main, le fit nommer, non pas colonel, ce qui eût été illégal, mais major de franchit.
C'est avec ce titre qu'il venait à la tète de ses officier n expliquer, à l'IIôtel-de-Ville, qu'il avait un secret pour débloquer Paris, et qu'il connaissait beaucoup mieux la tactique que
le gouvernement. On discuta; la discussion démontra complètement aux officies venus avec Flourens que leur major n'avait pas le sens commun, et Flourens, se voyant battu, donna, sur l'heure sa démission.
M. J. Ferry, p. 391.
a D'abord, la faiblesse et les illusions de ceux qui s'intérescc saient à Félix Pyat et à Delescluze, ont produit l'impunité des <t attentats politiques.
a Ensuite, le désarmement d'une armée démoralisée, sans « discipline, au désespoir de ses revers, pour elle inexpliqués, « livrée à la rue au milieu d'un peuple en armes, malheureux « et fanatique de gloire, a complété l'impuissance de l'autorité.
a Enfin, et surtout l'Internationale, dont on a osé nier en « plein conseil la puissance, l'organisation menaçante et les * desseins, a fait triompher dans les élections la devise absurde « de la guerre sociale.
M. Cresson, p. 126.
M. Cresson. — J'ai été nommé préfet de po'ice le 4 novembre, j'ai donné ma démission quatre fois : trois fois j'ai consenti à la reprendre parce que satisfaction m'avait été donnée ; j'ai donné ma démission une dernière fois, le 10 février, au lendemain de de la mise en liberté de ceux que je poursuivais et qui sont devenus les membres de la Commune.
J'ai eu cette triste fortune de prédire pendant tout le temps de mon exercice le 18 mars, non pas seulement le 18 mars, mais la fin de l'insurrection, je veux dire le pillage et l'incendie ; je ne m'y Buia jamais trompé et la Commission peut avoir une excellente appréciation des fait dans les rapports que j'ai adressés chaque jour à partir du 22 novembre.
M. Cresson, p. 124.
Mais, mon cher collègue, pendant tout le siège, surtout vers la fin du siège, nous avons eu des centaines de personnes en communication individuelle permanente avec l'ennemi qui savait, aussi bien que moi, tout ce qui se passait dans Par. s. Mais tous les jours et toutes les nuits — c'était des femmes surtout — on portait aux Prussiens des nouvelles et des journaux. Tous les quartiers généraux prussiens, très-ardents
à favoriser cet odieux commerce, les recevaient régulièrement. Et parmi les compagnies de francs tireurs et autres irréguliers qui entouraient Paris, les uns excellents et dévoués, les autres détestables et pillards, combien avaient des intelligences avec l'ennemi ! Combien portés disparus, qui passaient tout simplement à l'ennemi! Et parmi ces journaux que recevaient quotidiennement les Prussiens, les uns par ignorance ou par légèreté, les autres systématiquement et pour nuire à la défense, faisaient connaître les travaux ! Les avertissements, comme les mesures les plus sévères, comme les appels au patriotisme étaient sans effet. Ainsi, nous avions construit aux Hautes- Bruyères un ouvrage très-important, dont les principales dispositions, et spécialement le flanquerneiit, étaient modernes. Les journaux ne manquèrent pas d'en publier minutieusement tous les détails.
Un membre. — Comment n'avez-vous pas fait fusiller les hommes qui les révélaient?
H. le générrl trochu. — Ah ! oui, je sais que c'est là le grand argument, mais il est sans valeur. Pour fusiller, il faut être le maître. Il faut que le droit ait une sanction qui n'est pas la force morale, la seule dont j'aie disposé pendant le siège, mais la force matérielle toujours présente et agissante. Celle-ci, je ne l'avais pas; jugez-en : M. Cresson, préfet de police, dont je ne puis trop louer l'énergie et le courage personnel, avait mis la main, après le 31 octobre, sur quelques-uns des chefs de la démagogie. Tous, livrés aux conseils de guerre, ont été acquittés, oui acquittés par ces conseils qui, dans d'autres conditions et d'ans d'autres circonstances, auraient été très-sévères !
J'ai organisé des cours martiales présidées par les officiers les plus énergiques, pour faire condamner les pillards de la banlieue. Elles ne m'en ont pas condamné un seul.
Général Tiochu, p. 32.
Tristes excuses, on en conviendra que celles données par le gouverneur de Paris et que nous venons de reproduire. M. Trochu avait e la prétention de sauver l'ordre et de repousser l'ennemi, et il n'a su que préparer la guerre civile et chicaner les Prussiens.
Ecoutons encore M. Cresson et sua collaborateur M. Choppin.
If. cresson. Je ne sais rien du tout de ce qui s'est passé avant mon entrée à la préfecture, qui a eu lieu le 3 norembre. Mais
à partir de ce jour là jusqu'à ma sortie, j'ai toujours été en face d'une conspiration qui s'étalait publiquement, dans les clubs, tout haut. Cette conspiration avait son programme. Les directeurs étaient aussi nombreux que les membres ; tous étaient chefs. Elle se subdivisait en plusieurs comités qui se réunissaient, prenaient des décisions et nommaient des chefs qui se concertaient entre eux. Tout ce groupe, tout cet ensemble me passait sous les yeux. Chaque fois qu'un fait particulier et grave se produisait, j'en informais le ministre de l'intérieur ou le général Trochu, ou je le constatais par écrit; c'est ainsi que j'ai signalé les projets d'assassinat, de meurtre, les demandes que l'on faisait dans les clubs d'établir des échafauds au coin des rues, les menaces quotidiennes et multipliées de pillag-e et d'incendie.
Je suis parvenu à arracher des mains de3 conspirateurs 24,000 bombes Orsini, je crois, dont 600 étaient chargées, et des cartouchières de fer blanc. J'ai fait éclater ces d^roières dans les puits de Vincennes. Je me suis emparé des autres, dans les derniers jour», par l'intermédisire de M. Macé, commissaire de police. J'avais fini par ne plus trop me préoccuper de la légalité qui, en ma qualité d'avocat, m'a cependant toujours trèsvivement intéressé. J'ai saisi leurs matières combustibles que j'ai livrées au ministre de la guerre. Mais il paraît que l'insurrection a pu en retrouver plus tard une partie, dans les dépôts qui les avaient reçues.
M. Cresson, p. 130.
Quand nous sommes arrivés à la Préfecture de police, nous avons trouvé la police intérieure, la police des rues volontairement désorganisée; il n'y avait plus ni police ostensible, ni police secrète ; j'ai essayé de reconstituer le service et de pénétrer dans l'Internationale. Nous avions des rapports avec ses chefs.
Au 4 novembre, en cherchant à classer les opinions, voici ce que nous avions devant nous : on peut prendre pour points de repère les journaux qui paraissaient. Il y avait trois partis trèstranchés : le parti blanquiste dont les idées étaient formulées par un affreux papier jaune, la Patrie en danger. Ce parti était opposé au gouvernement et voulait l'action par l'insurrection. C'était bien ce parti qui avait fait le 31 octobre.
Il y avait, à côté d'eux, le parti politique de Félix Pyat qui
n'a pas été un parti très tranché, il n'était aimé ni de Blanqui, ni de Delescluze. Son organe était le Combat, et plus tard le Vengeur. C'était un parti à prétentions littéraires.
Il y avait, à côté, le parti jacobin, ayant pour Chef Delesciuzo et pour organe le Réveil.
Voilà les trois partis actifs. Je ne parle pas d'un quatrième parti, celui qui avait pour personnification Victor Hngo et pour organe le Rappel.
Le parti de Blanqui était un parti essentiellement conspirateur; il a toujours conspiré. Blanqui, à la fin de l'Empire, conspirait activement.
Il y a ce fait singulier qui est de notoriété à la Préfecture. Avant le 4 septembre, on a mis la main sur un complot qui n'était peut être pas absolument vrai ; il y a toujours un complot quand on veut. Or, il s'est trouvé un moment où à côté de ce complot, qui n'était pas tout à fait spontané, il y en avait un autre d'une complète spontanéité. Mais le siège était fait, les pièces prêtes, on a laissé le véritable complot dans lequel était Blanqui, et on a suivi l'autre. Le complot de Blanqui rappelait les Charbonniers, c'était la Société des saisons, subdivisée en mois, en semaines, en jours. Cette Société avait ses bombes fabriquées pour son compte, elles étaient fabriquées par Fontaine, qui fut, depuis, directeur des domaines sous la Commune, et qui a toujorus été fabricant de bombes.
Les bombes, depuis l'attentat d'Orsici, paraissent avoir été une idée fixe des conspirateurs. On s'y est attaché avec une singulière ar Jeur ; après le 4 septembre, nous avons fait saisir en plusieurs fuis 13,500 bombes Orsiniennes.
A Montmartre, un commissaire de police très-zélé, M. Macé, a saisi des bombes qui n'étaient pas des bombes Orsiniennes. La bombe Orsinienne est sphérique avec capsules ; elle consiste dans une boîte en cuivre revêtue d'une couche de zinc i'ondu.
Les bombes saisies par M. Macé étaient en forme de roue ; la circonférence était creuse, cette circonférence renfermait de la poudre blanche et un cylindre en verre rempli d'acide sulfuriqne ; il y avait des clous à frottement.
Quand la bombe était lancée, les clous à frottement rentraient, dans l'intérieur, brisaient l'enveloppe de verre qui contenait l'acide sulfurique et enflammaient la poudre blanche. Je crois que la police devait se eaisir de ces bombes
Toujours conspirateur, Blanqui, après le 1 septembre, eaèaya
de former une société qui s'appelait la Société de la défense à outrance. A cette ligue se rattachait la légion garibaldienne ; elle était divisée en deux ou trois sections, dont une polonaise qui avait pour chef Dombrowski.
M. Choppin, p. 106.
Avec une confiance bien naïve, M. J. Favre avait cru que ses amis et lui étant au pouvoir, tout le monde serait d'accord comme aime à le dire M. J. Simon.
Après le 4 septembre,il m'a semblé que ce mal n'existait plus ; nous étions préoccupés de bien des choses. Il me semblait que la population de Paris était revenue à de bons sentiments, et quand on me parlait de ceux qui cherchaient à l'exciter, je n'en éprouvais pas une grande inquiétude.
M. J. Favre, p. 43.
Il nous d\t pourtant lui-même ce qu'il avait déjà observé et éprouvé.
Le lendemain, je vis venir chez moi, à peu près quinze à vingt ouvriers, des travailleurs de Lyon, des gens bien vêtus, qui, par leur attitude, avaient l'air d'honnêtes personnes. Chez l'ouvrier, le costume est beaucoup; un homme bien tenu est, en général, un homme réCommandable.La conversation s'engagea. Ces ouvriers me demandèrent quels étaient mes principes. J'étais très-surpris ; j'étais assez vieux pour n'avoir 'pas besoin de les faire connaître, mais ce qui les occupait le plus, c'était la question sociale. Je leur dis mes principes. Je n'eus pas de peine à réduire au silence mon interlocuteur et à lui démontrer que les théories qu'il développait, l'abolition du capital, étaient absolument inapplicables, qu'elles ne reposaient sur rien.
Je lui demandai de préciser sa pensée, et il fut dans l'impossibilité de trouver quelque chose de raisonnable.
Mais mon opposition les avait considérablement éloignés; je voyais des gens qui paraissaient malveillants : cela ne me disposait pas à la bienveillance; je n'aime pas qu'on me brave. Enfla, ils me posèrent la question desavoir si je ne souscrirais pas à une déclaration, si je ne m'enchaînerais pas par un mandat impératif. Je dis que je ne le voulais pas. Il y en eut alors un qui me dit :— « Au nom de la réunion, nous sommes venus ici
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pour vous dire que nous n'accepterons pour député que cela1 qui signera une déclaration d'athéisme.» Je demeurai confondu. Je sais que, dans les ouvriers, il y a des esprits pervertis au point de vue de l'intelligence, mais cette audace me parut extraordinaire, surtout s'adressant à moi, dont les opinions sont connues.
A ce moment, j'ai reçu des visites de personnes venant me supplier de ne pas me prononcer sur cette question, et me disant: « Dans votre intérêt ne parlez pas de cela. » Cela avait fait assez de bruit, et les ouvriers savaient qu'ils me taisaient injure ; je le leur dis en termes très-vifs, et la chose se gâta. Ils me dirent qu'ils ne voteraient pas pour moi ; je leur répondis que c'était le plus grand plaisir qu'ils pouvaient me faire. Ils furent impertinents, et je les mis tous les quinze à la porte.
Je n'attachai pas d'importance à cette scène, mais je la trouvai significative, et je me demandai comment des hommes laborieux et honnêtes pouvaient venir chez moi, dans mon hôtel, me poser de semblables questions et me faire me pareille intimation.
)1, J. Favrc, p. 40.
Sa sécurité restait complète, malgré de tels symptômes et les avertissements du préfet de police.
Comme ministre de l'intérieur, je recevais les rapports des préfets de police. Nous en avons eu trois: M. de Kératry,M.Adam, M. Cresson. M. Cresson a été plein de courage; il a accepté les fonctions après le 31 octobre, il s'y est consacré avec un dévouement admirable, il était uq peu porté à s'inquiéter, ce n'est pas un mal pour un préfet de police, il nous apportait des nouvelles désastreuses, et dans ces nouvelles, je ne voyais rien de bien inquiétant. Cependant, je dois dire que M. Cresson m'a parlé de l'Internationale, qu'il la croyait dangereuse, qu'elle conspirait ; je ne voyais rien qui ressemblât à l'action de l'Internationale ; je savais qu'il y avait des fous, des ambitieux, de mauvais esprits; je savais ce que valaient Delescluze, Pyat et les autres, mais je n'en avais pas grand'peur ; je croyais que cela se perdait dans le grand mouvement de la défense nationale et je ne les croyais pas dangereux.
Nous sommes arrivés ainsi au 22 janvier. Il y eut, ce jour-là, une insurrection qui m'a paru dirigée contre les hommes du
gouvernement de la Défense nationale et non contre la société. C'était surtout contre le g-énéral Trochuque l'émeute était dirigée; j'étais tout aussi impopulaire que lui, mais j'avais moins d'action que lui et j'attirais moins l'attention. Je n'ai rien vu là qui pût inquiéter un homme politique au point de vue de ce qui s'est réalisé plus tard. Je sentais bien, tout le monde le savait, que si nous parvenions à dominer la crise extérieure, nous aurions la crise intérieure : on ne met pas des armes dans les mains de tant de mauvais sujets sans qu'il faille un jour songer à les retirer. Mais c'était un souci qui était en surcroît, et, quand il s'agrit de vivre ou de mourir, on ne se demande pas comment en fera : on cherche à se tirer d'affaire.
M. Jules Favre, p. 44.
Enfin, il finit par ouvrir les yeux, et il dit :
Je le répète, ce que je considère comme ayant amené la véritable dissolution sociale, c'est cet antagonisme des classes, l'une faisant tout et l'autre faisant quelque chose, mais attendant tout de la classe supérieure, se corrompant par l'oisiveté, par l'idée qu'elle devait être nourrie, et perdant ainsi l'habitude du travail et de la dignité, et se plaçant dans les mains des intrigants. Cette population s'est abandonnée, elle a été la proie des agitateurs qui étaient dans l'ombre, la proie de l'Internationale ; je n'y ai peut-être pas assez cru.
M. J. Favre, p. 43.
Des chefs de service de la préfecture de police déclarent à leur tour :
m. ansart. — Je ne vois plus de bons ouvriers depuis le 4 septembre.
Le faubourg- Saint- Antoine, très-bon dans les dernières années de l'Empire, était devenu détestable depuis l'investissement de Paris. Chacun, au lieu de travailler, aimait mieux demander la satisfaction de ses besoins à l'assistance publique, que les nécessités de la situation avaient amené à organiser sur une échelle, on peut le dire, universelle.
M. Ansart, p. 183.
La population était merveilleusement disposée pour se livrer à l'émeut -, elle n'avait plus l'habitude du travail, elle s'était laissée entraîner à l'ivrognerie; les trente sous de la solde avaient fait de tous les gardes Dationaux des rentiers ; ils s'étaient accoutumés à être nourris sans rien faire. Ces gens-là étaient entre les mains du parti qui pouvait les payer, la forme du gouvernement leur importait peu ; ce qui leur importait, c'était le maintien de l'état des choses dont ils profitaient. On ne voulait plus travailler, on aimait mieux mendier. Le 18 mars, vous le connaissez mieux que moi. Depuis longtemps l'attitude de la troupe était fort mauvaise; on avait attiré les soldats dans les réunions publiques, dans des réunions où les éléments de démoralisation étaient énormes. Il n'y avait plus moyen de compter sur l'armée, et les rapports qui nous arrivaient nous donnaient à cet égard la mesure de ce qui allait arriver.
M. Ansart, p. 184.
A la suite t7e ces événement?, survint la république avec toutes ses libertés, je puis même dire, avec toutes ses licences. Puis le siège : tu moment du siège on se crut obligé de faire à la classe la plus nombreuse toutes les concessions. Ce ne fut plus un gouvernement, mais une sorte de communisme. On mit en commun tout ce qu'on avait; on pr^ '.igua aux pauvres toutes ies ressources disponibles, tandis que le bourgeois ne se procurait que très-difficilement ce qui lui était nécessaire; on prodigua anx ouvriers des secours en vivres et en argent ; on donna aux concubines, aux enfants, à tout le momie.
Cette, façon d'agir désintéressa l'ouvrier du travail. Les ateliers, déjà en partie abandonnés, le furent tout-à-fait; l'ouvrier ne voulut plus y aller. D'un autre côté, on désirait éviter avant tout la répression des désordres, et pour cela on laissait faire les choses les plus fâcheuses. Ainsi, sous prétexte de satisfaire sa haine contre les ca-se-tètes, on allait à domicile, rechercher les sergei t< de ville; on les arrachait de chez eux et on les Irai ait dans la rue. Quand on ne les trouvait pas, on prenait leurs femmes : on s'habituait ainsi à violer le domicile ; 1 ) vol et le pillage s'ensuivaient.
Un membre. — Par quels ordres ces visites eurent-elles lieu?
m. .maiismili.k — Sans aucun ordre. I.e premier garde national
v. un entrait dans une maison sous le prétexte de chercher des
sergents de ville et, le plus souvent, il mettait la maison au pillage. Quand à nos agent?, ils étaient obligés de se cacher.
Notre administration subit alors un changement d'organisation. Il arriva un préfet qui croyait bien faire, et qui, sentant qu'il y avait contre les sergents de ville des préjugés dsns la population, se dit : — « Je vais les organiser mi'itairement, et ain^i les réhabiliter» — Je dois dire en passant, pour leur rendre justice, qu'ils n'avaient pas besoin d'être réhabilités, puisqu'ils avaient toujours fait leur devoir. {Assentiment). Le préfet les organisa militairement et les envoya aux avant-postes.
M. Marseille, p. 196.
On tolérait les clubs, et on ne s'effrayait pas de leurs violences.
Je suis de cette école qui, peut-être, a reçu un assez cruel démenti ; je crois que la liberté a une très grande action et qu'elle permet aux hommes, en se mettant en contact, de faire prévaloir la vérité ; mais étant très-occupé et ayant une vie qui ne me permettait pas de me consacrer à quoi que ce soit qui ne fût pas nécessaire, je n'allais pas dans les réunions publiques ; j'avais lu des détails sur ce qui s'y passait , ce qui était très-affligeant, très honteux, mais je n'en avais pas une trèsgrande frayeur, parce que je n'y voyais rien de précis, rien qui pût se formuler d'une façon inquiétante ; ainsi l'athéisme, le communisme me paraissaient des erreurs vieilles comme le mûude, mais qui ne pouvaient pas avoir une action sérieuse sur la -ociété, et je pensais que le gouvernement de l'Empire en faisait grand bruit pour s'en faire un moyen de gouvernement.
M. J. Favre, p. 39.
m. le président. — Nous avons entendu un homme très au courant des affaires de Paris ; il nous a dit que les clubs avaient i ses yeux une des principales causes des troubles.
m. adam. — Ils n'ont pas été dangereux tant que l'esprit de la garde nationale a été bon ; quand les insuccès sont arrivés, la garde nationale est devenue indifférente, et les clubs ont alors exercé une influence mauvaise.
Un membre.— N' ont-ils pas exercé une fâcheuse influence sur la gïi'de nationale elle-même?
m. adam, — Je ne crois pas à leur grande influence pendant le siège. Il n'y avait qu'un petit nombre de clubs et, sauf à Belleville, ils étaient peu suivis. Dans d'autres quartiers, il y a eu des réunions très fréquentées, à la Porte-Saint Martin, par exemple, et à la salle Valentino, qui ont été beaucoup plus utiles que nuisibles. Les violences et les exagérations y étaient combattues avec un succès qui m'a été plusieurs fois signalé par M. de Presserisé, notamment, par MM. Desmarest et Ratisbonne.
M. Adam, p. 159.
La presse avait toute licence , et des bombes orsiniennes se préparaient même parles soins des municipalités et avec l'argent du Trésor.
Aussi, disais-je au général .Trochu : « On imprime tous les jours que vous trahissez le Gouvernement, et le matin de la bataille on distribue aux soldats que vous commandez des journaux où l'on dit que vous êtes un traître. Comment voulez-vous que l'armée obéisse à vos ordres? » Alors j'insistais de nouveau pour l'application des lois de l'état de siège ; il te s'agissait pas encore là d'une mesure extraordinaire. Le général Trochu vous a donné dans son discours la raison de sa manièred'agir, c'està-dire la croyanc qu'il avait dans la possibilité de voir s'établir des courants divers se neutralisant les un.s les autre?.
M. Cresson, p. 134.
m. choppin. — Je reviens au parti de Blanqui. Un nommé Martel avait demandé au général l'autorisation de former une légion pour la défense de Paris : M . le général Trochu la lui avait accordée et il avait formé cette légion garibaldienne qui avait une section commandée par Dombrowski,
Mais le principal moyen d'agitation de Blanqui était la ligne de la défense à outrauce ; elle était repré>entée par un comité qui se réunissait chez un nommé Châtelain aux environs des halles. Ce Châtelain a été arrêté vers e 22 janvier. Où s'occupait beaucoup, dans ce comité, de fabriquer des engins destructeurs et d'en inventer. C est ainsi que nous avons fait saisi- de> bombes de toutes sortes; il y avait celles dont j'ai parlé; un autre modèle cylin Irique. Il y avait un engin qui doit servira allumer les incendies, c'est un tube en ziuc destiné à recevoir du pétrole qui doit être
enflammé au moyen d'une mèche. Six mille récipients de cette nature, que nous avons fait requérir par le ministère de la guerre, ont été enlevés d'un coup. Le ministre de la guerre requérait en notre nom tout ce qui était supposé propre à la défense nationale. C'est ainsi qu'il a requis un grand nombre de bombes orsiniennes, fabriquées sous le patronage direct du maire du 18e arrondissement, M. Clemenceau ; elles étaient cachées, je crois, dans un caveau du c'metière Montmartre. Ces bombes sont distinctes de celles dont s'est emparé M. Macé. On les a jetées, non sans de grands risques, dans le pnits d'éclatement de Vincennes.
Un membre. — M. Clemenceau le savait-il ?
m. choppin. — Oui, les fonds de la Ville servaient à alimenter cette fabrication. C'était fait par le comité de vigilance qui était à côté des mairies. M. Clemenceau avait le sien qui fabriquait les bombes. On disait que ces bombes devaient servir quand l'ennemi entrerait dans Paris.
Le général Duval, du 13e arrondissement, était encore un fabricant de bombes; il en fondait avec des boutons d'uniforme de garde national ; Fontaine continuait sous la République ses fabrications de l'Empire.
Il y en avait encore d'autres.
Un membre. — Une fabrique de bombes n'a-t-elle pas fait explosion?
m. choppin. — Oui, il y a eu des explosions à Belleville, à Montmartre et à la Maison-Blanche.
Jf. Choppin, p. 107.
Or, je savais que ces bombes se fabriquaient à Paris et que le maire de Montmartre, M. Clemenceau, connaissait cette fabrication, qu'il s'en était occupé personnellement. Je savais cela par une note des agents secrets. Je le priai donc de venir causer avec moi. J'essayai de me faire connaître de lui, de lui inspirer la confiance, que je crois mériter: Il m'a donné cette confiance, et il m'a livré G00 bombes Orsini, que j'ai fait éclater dans les puits de Vincennes. Plus tard j'ai retrouvé dans ses mains un nombre très-considérable de bombes Orsini, mais elles n'étaient pas chargées. M. Clemenceau n'a pas voulu les livrer au Préfet de Police, mais à M. le minisire des travaux publics, M. Dorian, et au ministre de la guerre. J'ai introduit M. le
tr>l HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
le ministre de la guerre à côté du ministre des travaux publics, parce que je voulait une double garantie. Il a accepté et j'ai pu prendre possession des bombes Orsioi, quelques jours après mon entrée à la préfecture de police, dans les premiers jours de novembre.
M. de rainneville. Qui a fourni l'argent pour fabriquer toutes ces bombes?
m. cresson. — Je ne sais. Ils avaient peu d'argent, et ils étaient au désespoir de n'en avoir pas. C'est ainsi, je crois, qu'ils ont été retardés dans leurs projets. Raoul Rigault, que j'ai trouvé à la préfecture de police commissaire de police dans le fauteuil de Lagrange, d'où je l'ai chassé, se plaignait du manque d'argent ; on a dit qu'il avait donné sa démission; il ne l'a donnée que contraint pour éviter sa destitution signée et signifiée; eh bien! Raoul Rigault disait devant des agents secrets, qui étaient de ses amis : <c Mais il n'y a rien à faire avec ces gens-là ils regardent à un sou. » Ils n'avaient pas d'argent, sans quoi il est très-probable que les événements se seraient accomplis beaucoup plus rapidement.
M. Cresson, p. 131.
Je fis une perquisition chez Cr..., capitaine à Belleville, ami de Flourens et de Rochefort ; j'y saisis une correspondance importante où étaient indiquées les idées qu'on poursuivait, c'està-dire l'établissement de la Commune;, cette correspondance s'étendait du 21 janvier au 10 mars. J'ai saisi à Belleville, en face du club, un dépôt de bombes orsiniennes, chez Roussel qui fut blessé par une de ces bombes. Quant à Lapye, qui était à la tête de la fabrication, à Montmartre, voici comment il est mort. Les comptes avec Clemenceau n'étaient pas exacts ; Clemenceau avait reçu du Gouvernement une certaine somme qui devait servir à fabriquer des bombes pour la défense; mais tjutes celles que j'ai saisies n'étaient pas d'un usage facile ; elles devaient être jetées à une petite distance, 20 mètres au plus, et d'une fenêtre; j'en ai saisi de 10 à 12,000, et j'en ai fait jeter dans la Seine. Lapye était souvent en état d'ivresse, et il eu vendait pour vingt sous à tous les membres de l'Internationale, lu jour, ennuyé des réclamations qu'on lui faisait, il prit une bombe et la jeta sur un tas. Toute la maison sauta ; il y eut trois morts et un blessé. 11 fut inhumé le 5 ou G octobre; des discours fu-
rent prononcés, ou on disait: « Ces bombes serviront pour la guerre civile, pour détruire le Gouvernement de la Défense et implanter la Commune. »
M. Macè, p. 220.
Quant à l'affaire des bombes, je m'en suis occupé dès le 21 janvier, après avoir trouvé des fragments de bombes orsiniennes sur la place de l'Hôtel-de -Ville. Je saisis d'abord cbez Duval, qui fut plus tard délégué à la préfecture de police, deux caissons de cartouche?, deux épées de sergent de ville, et divers modèles de bomles. Chez Gérard, fondeur, à Belleville, je trouvai 500 tubes, 300 kilos de poudre explosible, 13 modèles de bombes, en cours derabrication.
J'en saisis à Grenelle, à Montmartre, à Batignolles, Belleville, et surtout à la Glacière, chez des membres de l'Internationale : c'étaient les bombiers, ils formoient une société organisée par Blanqui, et s'intitulaient les saisons, les mois, les semaines et les jours. Chacun avait sa bombe, et devait marcher en temps et heure voulus. Chaque membre avait chez lui, non-seulement sa bombe, mais le moyen de fabriquer la poudre, ce qui n'est pas difficile, au moyen du chlorate et du picrate de potasse.
M. Macé, p. 220.
A tous les déiails qui précèdent ajoutons les dépositions suivantes, émanées de conservateurs tels que le général Ducrot et M. Hervé, du préfet de police de cette période, de M. Bethmont et de M. Vacherot, qui ne peuvent être suspectes de tendances réactionnaires.
m. cresson. — L'attitude de la presse a été détestable. Mais il y avait deux presses ; la presse conservatrice et la presse révolutionnaire. A cet égard j'ai toujours demandé au gouvernement avec insistance, l'application des lois de l'état de siège dans Paris. Je lui ai toujours dit : a Vous ne pouvez pas exister à la foi- comme gouvernement de guerre et comme gouvernement politique; il faut choisir. » J'ai demandé avec la plus vive insistance au Ministre de l'Intérieur, au général Trochu, la fermeture, des clubs ; je la leur ai demandée publiquement et en particulier, ain>i que la suppression de la liberté de la presse, aux termes de la loi de l'état de siège.
Un membre. — Et jamais vous n'avez pu l'obtenir?
M. cresson. — Pardon, je l'ai obtenue le 22 janvier après la bataille que j'ai livrée, car ce sont les gardiens de la paix à la tête desquels j'étais qui ont enlevé Ja barricade de l'avenue Victoria, laquelle n'était pas, il faut le reconnaître, bien sérieuse; après quelques coups de fusils tirés sur l'Hôtel-de- Ville, les émeutiers n'ont plus songé qu'à se sauver et nous en avons arrêté soixante-dix.
Le soir du 22 janvier, je suis revenu sur mes idées àl'égard de la presse, et j'ai dit au gouvernement que je demandais la fermeture des clubs. On voulut bien me dire à ce moment que j'avais fait mon devoir, mais qu'on ne pouvait ordonner que ce qu'on pouvait faire exécuter. C était la réponse qui m'avait été faite trop souvent. J'ai répondu au général Trochu :« Vous pouvez être certain que si vous ordonnez la fermeture des clubs, ils seront fermés. » Effectivement, ils l'ont été le lendemain. Malheureusement, l'armistice est arrivé ; on a autorisé les réunions électorales et les clubs se sont rouverts sous cette forme.
M. Cresson, p. 135,
« Je vous demande la permission de placer à côté des causes » générales si vraies signalées par vous pour expliquer la » situation intérieure de Paris, celles que j'ai toujours procla- » mées comme dominantes. — D'abord, la faiblesse et les illii- » sions de ceux qui s'intéressaient à Félix Pyat et àDelescluze, » ont produit l'impunité des attentats politiques.
a Ensuite, le désarmement d'une armée démoralisée, sans » discipline, au désespoir de ses revers, pour elle inexpliqués, » livrée à la rue au milieu d'un peuple en armes, malheureux » et fanatique de gloire, a complété l'impuissance de l'au- » toTité.
« Enfin et surtout l'Internationale, dont on a osé nier en » plein conseil la puissance, l'organisation menaçante et les j> desseins, a fait triompher dans les élections la devise absurde » de la guerre sociale : « La terre aux paysans, l'outil aux ou- » vriers ; » comme si ce n'était pas le travail qui fonde la pro- » priété de l'outil et de la terre !
a Ce sont ces causes surtout qui ont déterminé le 10 février, » au moment du succès électoral des Miliière, des Pyat, &G
* Delescluze, des Malon, ma démission tant de fois réitérée et » dont les termes n'ont jamais été publiés. « Je vous les recommande. »
M. Cresson, p. 126.
Au lendemain du 4 septembre, les chefs du parti républicain, plus que jamais, se virent obligés de suivre le parti au lieu de le diriger.
C'est le spectacle auquel nous avons assisté pendant le premier siège de Paris : il y a eu des mesuras prises par les chefs du parti politique contrairement à leurs avis ; de ce nombre est l'armement universel de la garde nationale de Paris, une des causes de l'insurrection. Je crois que parmi les hommes qui étaient à la tête du pouvoir, plusieurs voyaient parfaitement le danger de cet armement universel : quelques-uns, cependant en étaient partisans et l'avaient réclamé. Mais la majorité n'aurait pas été de cet avis si, en présence des exigences du parti républicain, il n'y avait eu nécessité absolue de prendre cette mesure en armant tout le monde, au lieu de se borner à armer peu à peu les bataillons qu'on voulait envoyer au feu.
M. Hervé, p. 169.
Le Gouvernement a laissé prendre une série de mesures révolutionnaires qui ont eu la plus funei-te influence. C'est ains1 qu'il a d'abord laissé décréter la levée en masse, cela ne peut pas s'appeler autrement de la population de Paris.
Gânéral Duerot, p. 3.
Messieurs, la plus grande faute commise au dtbut, c'est d'avoir toujours cru à l'efficacité des moyens révolutionnaires, d'avoir conservé la liberté de la presse et le droit de réunion. Il est évident que c'étaient ces messieurs qui le voulaient, comme ils avaient voulu les élections de la garde nationale mobile. Le général Trochu avait lutté, et enfin, ne pouvant pas les persuader, il s'était rendu, puisqu'il s'était fait une loi et un devoir de n'agir vis-à-vis d'eux que par la persuasion. Les nécessités de la situation, les exigences de la guerre, d'une place assiégée, donnaient parfaitement le droit de supprimer la liberté de la presse, le droit de réunion, et d'empêcher l'armement des
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masses populaires. Ceci est incontestable pour moi, et il est clair que, laissant la liberté de la presse et le droit de réuuion intacts, on restait à la merci de la populace armée. Étant donnée cette situation, il fallait évidemment se servir de l'influence et de la faveur populaires et marcher d'accord avec le peuple.
Général Ducrot, p. 17.
Dès les premiers jours de septembre, M. Rochefort organisait, à côté du gouvernement de la Défense nationale, un conciliabule composé de Ranc, Tibaldi, Flouiens, Lissagaray ; et, pendant que, dans une salle de l'Hôtel-de- Ville, les membres du g-ouvernement de la Défense nationale délibéraient; à côté, dans une autre salie, les hommes que je vien-j de vous indiquer délibéraient sous la présidence de M» Rochefort.
Ce fait m'a été signalé par plusieurs éclaireurs appelés pour former la garde du g-ouvernement de la Défense nationale. Ils se sont trouvés par hasard entendre les conversations, voir ce qui se passait et ont été très au courant de tout. Si vous désiriez en appeler quelques uus, je pourrais vous faire connaître un témoin qui vous en indiquerait d'autres. Edgard Rodrigues brave et excellent jeune homme, qui s'est vaillamment conduit daus tout le siège de Paris, et qui se trouvait de garde à l'Hôtel de Ville pendant les premiers jours. Il a même eu une altercation très-vive parce que M. Rochefort, l'ayant reconnu, l'avait traité d'espion. Je crois qu'il avait dans le temps écrit quelque chose contre Rochefort ; il y avait entre eux quelqu'animosité et Rochefort a voulu le faire arrêter. Il a fallu qne Franchetti intervînt pour le tirer de là.
Général Ducrol, p. 2.
On prit bien d'autres mesures révolutionnaires; je vous en citera; une particulièrement. A un certain moment, on a affiché sur les murs de Paris un décret par lequel le gouvernement offrait une pr^me à la délation ; c'était au sujet des vivres,
Nous commencions à être à court de subsistances, et un beau jour on afficha sur les murs de Paris que tous ceux qui viendraient dénoncer les citoyens détenteurs de farines ou de blés recevraient une prime fixée, je crois, à 25 francs pat hectolitre.
Cette mesure produisit le plus mauvais effet parmi les honnêtes gens. Donner une prime à la délation pouvait avoir des conséquences très graves. Je demande à rappeler à cette occasion qu'un très-honnête homme, négociant de Pari^, M. Lapostolet, marchand de grains, vint trouver le gouverneur de Paris, et lui dit, — il était indigné : « Général, pourquoi a-t-on pris cette mesure, qui ne tend à rien moins qu'à pervertir le sens moral de la population? Je doute fort de la réussite. On pouvait arriver à un meilleur résuhat d'une manière beaucoup plus simple; il n'y avait qu'à reporter la prime de 25 francs sur le prix de la farine ou du blé ; vous auriez fait une économie en en chargeant quelqu'un ou tout autre. Nous aurions trouvé des blés promptement. Faites rapporter ce décret qui a été rendu à l'insu du gouverneur de Paris »
Je vous ai signalé ce fait parcequ'il est odieux.
Quand cet honnête négociant fut parti, le général Trochu me dit, en parlant des membres du gouvernement qui avaient rendu ce décret : « Ils ont assumé sur eux une grande responsabilité. Un gouvernement qui veut être respecté ne peut accepter la responsabilité d'une mesure pareille. Il faut revenir là-dessus. »
En effet, peu de jours après, le décret fut rapporté.
Général Ducrot, p. 15.
Dans le faubourg Saint-Germain, dans le faubourg Saint- Honoré et dans les arrondissements du centre, on nous a changé nos fusils qijand on a pu, parce qu'on était sûr de nous; tandis que les officiers des bataillons appartenant aux quartiers remuants, se sont mis à faire des protestations. Alors que les uns ne se plaignaient pas et que les autres réclamaient énergique ment, il était naturel que le gouvernement cédât aux obsessions de ceux qui criaient le plus. Ce fait là s'est produit à Toulouse, à Marseille comme à Paris; il se produira encore.
M. Eethmont, p. 178.
Quand je voyais des hommes, amis de l'égalité, qui supportaient la liberté, quoiqu'elle pût leur être désagréable, puisqu'ils étaient les premiers attaqués; quand je voyais la liberté poussée jusqu'à la licence, et quand je les entendais dire :
* Comme ce sera beau ce tiége de Paris ! il n'y aura pas eu une seule arrestation! on aura laissé tout dire, tout faire! Car on a laissé les clubs parler et railler ; la presse déclamer — ce n'est pas assez dire, — injurier, insulter, jeter à la foule toutes les abominations. » — Quand j'ai entendu ce langage, personne n'a été plus sévère que celui qui se trouve en ce moment devant vous. J'ai été antipathique à ce laisser-faire, à ce laisser-passer, même dans la situation extraordinaire où nous nous trouvions. C'est pourquoi j'ai tant regretté que le gouvernement ne comprît pas autrement sa mission de défense.
M. Vacher ot, p. 391.
C'est ainsi que tout se préparait pour la plus formidable et la plus funeste des insurrections, favorisée à la fois, l'enquête le prouve, par l'imprévoyance, la faiblesse et la complicité des hommes de septembre et les fautes du gouvernement qui devait les remplacer.
Voici encore un témoignnge duquel il résulte que les amis et les protégés de M. Arago, le garde des sceaux, préméditaient et préparaient la Commune et à es horreurs.
Parmi les papiers que j'ai saisis, j'ai trouvé chez un détenteur de bombes des lettres et des comptes-rendus de réunions publiques et privées. J'ai remarqué notammment ces passages, que je crois de Félix Pyat: « Il est question de nommer secrètement la Commune de Paris, qui sera appelée à prendre les rênes du pouvoir ; pour cela il fallait constituer un comité dont les membres se rendraient dans toutes les réunions, etc. » Dans un autre passage on disait: « La République de 71 ne sera pas comme celle de 48 et de 93, où ont coulé seulement quelques gouttes de sang das riches ; on tiendra compte, et grand compte de leurs infamies; il faut un exemple; que ce soit la terreur Prolétaires, votre tour est venu, levez-vous ! vous avez des armes, à vous la torche ! Laisserez-vous debout les palais et les châteaux? Une rue ne sera-t-elle pas tracée à travers les Tuileries et le Louvre ? Le pétrole peut couler au besoin, dans les rues de Paris.. »
M. Mari, p. m.