CHAPITRE XXVI
Complaisances des hommes du 4 septembre pour le* meneurs de la démagogie.
Le général Trochu et sa théorie de la force morale. — Il attribue à l'Empire les progrès de la démag gie. — 11 justifie l'armement général de la population et affirme les sentiments conservateurs de M. Gambetta. — Ses complaisances pour Fiourens. — Connivence de MM. Ferry et Emmanuei Arago avec les pires révolutionnaires. — Rapports de ce dernier avec Delescluze et Pyat.— Elargissement de Blanqui —Le général Vinoy s'oppose à des ordres déplorables de M. Arago. — Le préfet de police n'est pas soutenu. — Défaut complet d'énergie dans le gouvernement.
M. le général Trochu avait déclaré ne vouloir opposer aux tentatives armées des révolutionnaires que la force morale. Après avoir escaladé le pouvoir, il eut recours à la même force contre la démagogie impatiente, et cette force lui manqua complètement.
Un membre. — Avant la fin de janvier, lorsque vous étiez encore en posession de votre popularité, pourquoi n'avez-vous pas fermé les clubs, supprimé les journaux démagogiques comme l'a fait plus tard M. le général Vinoy?
M. le général trochu. — Le général Vinoy était dans une toute autre Mtuation. Il avait un gouvernement légal derrière lui. Il avait la paix; il n'avait pas de famine. Et cependant qu'at-il donc fait comme mesures de vigueur qui puissent justifier votre observation, puisque toutes, y compris la suppression de quelques journaux, ont abouti à la catastrophe du 18 mars.
Général Trochu, p. o05.
Ma conviction est que, lorsqu'on parle de résistance à la démagogie pendant le siège de Paris, dans le sens où on l'entend, c'est quelque chose de complétemet insensé. La résistance morale par la force morale, a été de tous les jours, et c'est elle qui explique le long- siège auquel, au début, personne ne voulait croire. La lutte matérielle, parla guerre civile, outre qu'elle faisait tomber la résistance et livrait la place à l'ennemi, était impossible. Vous en avez fait vous-mêmes l'expérience saisissante. Quand vous êtes venus à Versailles, vous n'étiez pas, comme nous, un gouvernement de hasard. Vous étiez un gouverneajent fort, expression de la volonté du pays. Les Prussiens entouraient encore, mais n'assiégeaient plus Paris. Vous aviez réuni une armée; vous avez voulu y rétablir le règne de la loi; vous avez mené vos troupes contre la démagogie dans Paris. Elles n'ont pas agi, vous avez été battus ; vous avez dû abandonner Paris et en faire le siège. J'avais annoncé, comme je vous l'ai dit, cette guerre civile à M. Thiers, sachant que vous alliez rencontrer à Paris les difficultés et les périls, très amoindris cependant, que j'avais eus moi-même pendant le premier siège.
Général Trochu, p 285.
Il laissa donc à la démagogie ses libres allures ; mais il proteste cependant qne ses collègues et lui n'ont pas pactisé avec elle, et que celle-ci doit son organisation à vingt ans d'empire, à la loi sur les coalitions, à la création des sociétés de secours mutuels.
C'est une grande erreur et une grande injustice que d'attribuer à la participation de la totalité ou d'une partie des membres du gouvernement de la Défense nationale, l'organisation de la démagogie dans Paris. L'organisation de la démagogie datait de loin, vous le savez tous, et, par vingt ans d'empire, elle avait acquis des forces énormes que certains faits ont considérablement et directement accrues: la loi sur les coalitions, par exemple. Par la loi sur les coalitions, par les associations de secours mutuels, devenues de véritables associations politiques, par toutes ses caresses à la démagogie, le gouvernement impérial a constitué une force qui devait le détruire un jour. Entendez à ce sujet M. Mettetal, si compétent sur toutes les questions qui touchent à l'état de la démagogie dans Paris. M. Mettetal a parfaitement expliqué devant moi, et je le savais
50<j HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
à l'avance, que si l'Empire n'avait pas péri par le fait de la guerre de 1870, que Sadowa a préparée, il aurait été certainement renversé à un jour donné, par le fait des foules auxquelles il avait donné uoe place dans l'Etat et une grande puissaric. dans la -ociété française.
Général Trochu, p. 287.
C'est la force des choses, dit encore le général, qui a amené les fautes commises, l'armement universel de tous les bras, le choix des maires nommés par M. Gambetta.
m. le comte baru. — Et, dans cet ordre d'idées, le général Trochu ne considère- t-il pas comme une chose énorme l'armement universel de tous les bras, et la nomination des maires de Paris faite par M. Gambetta, sans le concours des autres membres du gouvernement? Ne voit-il pas là une des causes de cette force immense que la démagogie a eu ?
m. le général trochu. — Je me suis longuement expliqué sur la nomination des maires et sur ses effets. Je me suij longuement expliqué sur l'armement delà population tout entière. Ce n'est paf; M. Gambetta, c'eêt l'invincible force des choses qui a déterasiLié l'armement général.
Le même membre. — Le général Trochu ne cr^it-il pas, du moinR, que quelques-uns des chefs de la révolution ont donné cette puissance à la démagogie, et amené ce* journées du 31 octobre et du 22 janvier, qui ont mis en péril le gouvernement de la Défende nationale?
m. le général trochu. — Je ne le crois à aucun degré. M. Gambetta, dans la nomination des maires, dans celle des préfets, daus l'attitude qu'il a prise à Tours et à Bordeaux, a été dominé < xclusivement par la fausse tradition, dont lui trt son parti étaient incurablemeat pénétré-, qui consistait à établir, qu'aujourd'hui comme au temps de la première invasion, il fallait pour sauver le pays, deux choses : premièrement, avoir partout, pour la direction des affaires, des agents de ce parti, à l'exclusion des hommes compétents qui n'étaient pas de ce parti; secondement, lever le pay» en masse et le jeter sur les armées envahis- antes.
Toute ta conduite, jrt le répète, a été domimv par OM deux principes absolument faux. Je suis convaincu qu'il n \ a M au-
cime espèce d'entente entre lui et la démagogie de Paris. Toutes les fois que les démagogues se sont montrés à l'Hôtel-de- Ville devant Gambetta, il s'est énergiçjuement déclaré leur adversaire, je vous l'ai déjà dit. Et je suis certain que si, dans les derniers événements, les insurgés l'avaient tenu entre leurs mains, ils l'auraient fusillé, comme ils ont fait des otages.
Un membre. — Nous comprenons par entente que, lorsqu'on a en face de soi des hommes qu'on peut appeler des démrgo- :gues, Ranc et Cavalier, par exemple, et lorsqu'on va chercher ces hommes comme auxiliaires, on est en une sorte de concert avec la démagogie ; et quand il en est résulté d s conséquences aussi terribles que celles dont nous avons été témoins, on est en droit de considérer comme responsables de ces con:équences ceux qui ont commis de pareilles fautes.
Mon observation repose sur un passage de votre discours à l'Absemblée nationale, qui m'a semblé parfaitemsnt définir la situation. Vous nous avez dit :« La révolution est arrivée comme un fait nécessaire. Mais ce qui nous a été le plus funeste, c'est qu'au lieu de penser à l'intérêt général du pays, on a voulu tout sacrifier à l'intérêt de parti. »
Général Trochu, p. 287.
Sévère pour l'Empire, et taxant de fautes inexcusables la loi sur les coalitions, la constitution de sociétés de secours mutuels où les patrons entraient avec les ouvriers, les mesures économiques prises en faveur de la population laborieuse, M. Trochu accueille avec faveur, et gratifie d'un titre qui visait à être pompeux, Flourens, le chef futur de la Commune, l'auteur avéré d'un projet d'assassinat qu'il se vantait publiquement d'avoir préparé et soudoyé.
Le 8 octobr :, M. Flourens était descendu sur la place de l'Hôtel-de-Ville avec ses bataillons. C'était la première manifestation armée à laquelle il nous fut donné d'assister. Elle avait un caractère plutôt pacifique que menaçant. Je vois encore Flourens faisant ranger ses hommes, ses cantinières, sa musique, et tout le monde l'abordant le képi à la main. C'était une exhibition de militarisme tout-à-fait piquante.
Le gouvernement avait été prévenu. Le général Trochu et plusieurs de ses collègues attendaient dans la grande salle du gouvernement. La visite fut très-respectueuse ; car on n'avait pas encore rompu avec nous. Seulement, Flourens venait très-
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nettement demander le commandement de la place de Paris. Il se chargeait de sauver Paris. Le général Trochu lui répondit avec beaucoup de douceur.
M. J. Ferry, p. 74.
M. Flourens a été un moment chef de cinq bataillons ; le 63% le 170e, le 173% le 174e et le 240e. Il est allé s'adresser à M. le général Trochu, pour tâcher de conserver ce commandement parfaitement irrégulier. Le général Trochu ne savait trop comment se débarrasser de ce solliciteur fort importun et qui ne connaissait — je ne parle pas de son courage personnel — et qui ne connaissait le métier militaire que dans les livres. M. Trochu imagina cette solution bizarre de l'appeler Major de rempart et de lui laisser avec ce titre ses ciDq bataillons. Ce qui m'amena un jour à dire respectueusement au général Trochu qu'il me faisait l'effet de renouveler avec Flourens l'histoire de Lamartine avec Blanqui, et du fameux paratonnerre de 1848, mais que, pour mon compte, je ne croyais pas au paratonnerre.
M. Montaigu, p. 420.
Les collègues de M. Trochu, MM. Ferry, Etienne et Emmanue Arago, montraient les mêmes complaisances pour les meneurs de la démagogie.
La seconde fois que je me rendis à Belleville, ce fut réellement pour le drapeau. Ce drapeau avait été demandé à la mairie centrale, sous l'administration de M. Arago, par l'étatmajor de la garde nationale.
Vous le savez, les situations en temps de révolution, se dessinent et se déplacent avec une très -grande rapidité,
Dans les premiers temps, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre, on pouvait croire que tous les gens plus ou moins exaltés, que les têtes chaules qui composaient la jeune troupe de Flourens seraient pleins d'ardeur pour la bataille. Le général Trochu avait eu pour Flourens beaucoup d'égards. Celui-ci passait pour un héros ; il avait fait la guerre de Crète. C'était pour le général un certificat de civisme suffisant, et il avait autorisé Flourens à former le corps des tirailleurs de Belleville.
Flourens avait demandé à être colonel. Il n'y avait que des chefs de bataillon dans la garle nationale. Mais il voulait un titre pour se différencier des autres chefs de bataillon ; bref, on l'avait nommé major de rempart, il en était ravi.
Donc, on avait pensé, à l'état-major, que si l'on donnait un drapeau spécial à ce corps, qui était hors cadres et qui s'appelait les tirailleurs de Belleville, on pourrait en tirer de bons soldats a l'occasion et l'on avait fait préparer un drapeau portant ces mots : Tiraiileurs de Belleville.
Q aand il fut question, vers la fin de novembre, du départ des bataillons de Belleville pour les avancées, plusieurs personnes vinrent nous dire : <* Mais on a beaucoup de peine à faire marcher ces bataillon s. Ils ont beaucoup de bon vouloir pour venir à l'Hôtel de- Ville, mais ils ne veulent pas aller aux avancées. * — Je pensai alors qu'en allant passer ces gens en revue à Belleville et qu'en les haranguant, je pourrais les décider à partir comme il convenait pour les tranchées.
Je dois dire que je fus très-mal reçu. Je m'étais mépris sur cette population. Je vis là des gens qui ne songeaient qu'à une chose, à m'expliquer pourquoi ils ne voulaient pas partir. Je me félicitai cependant d'être venu; car, sans cela, ils ne seraient pas partis du tout. Les uns réclamaient leur paye; les autres voulaient que leurs femmes, légitimes ou non, eussent leur pain assuré pendant leur absence.
Je vois encore, au moment où enfin le bataillon se décida à partir sous le commandement de M. Roger du Nord, un jeune homme, qui avait joué un certain rôle au 31 octobre, jeter ses ses armes et son fourniment en disant : « Je ne puis pas quitter Paris, puisque la réaction en est définitivement maîtresse » et rentrer chez lui.
Voilà cette histoire de Belleville qu'on a beaucoup défigurée et dans laque'le je puis vous affirmer que j'ai montré quelque courage, attendu que ces gens qui avaient le souvenir du 31 octobre très-présent étaient particulièrement exaspérés contre moi et que si je n'avais pas fait bonne contenance, ils m'auraient mis en pièces.
Un membre. — Est-ce à ce moment-là qu'on leur a donné le drapeau d'honneur ?
m. jules ferry. — Je leur ai donné ce drapeau en arrivant, — et j'oubliais ce détail caractéristique. Savez-vous ce qu'ils en firent? Ils le mirent en morceaux avant d'arriver à la tranchée,
510 MSTOIHE UÉVOLITIONNAIRE
disant : * Ce drapeau qu'on nous apporte est destiné à nous dénoncer aux Prussiens; on nous donne un drapeau spécial pour indiquer où sont les Bellevillois et pour que Bismarck nous fasse massacrer. »
Un membre. — La seconde fois que vous avez été à Belleville, c'était pour donner le drapeau?
m. jules feriiy. — Le bataillon devait partir pour les avancées; gavais fait porter, le matin même, à la mairie, le drapeau qui leur était destiné et je venais là pour les haranguer, pensant les trouver en bonnes dispositions. Au contraire, je vis de suite que ma présence leur était tout à fait désagréable et que ce drapeau constituait à leurs yeux un danger et un piège.
Un membre. — Ainsi ce drapeau leur a été donné ce jour-là?
m. jules ferry. — Oui, et il fut mis en pièces une heure après.
M, J. Fcrnj, p. 75;
m. le président. — Vous connaissez donc les faits afférents au miul-tère de la justice au moins à Paris et c'est à vous que nous devons poser la question suivante. Un fait nous a frappé; ses consé juences ont été graves, car on peut lui attribuer, en partie, l'insurrection du 18 mars : c'est l'impunité, pendant toute la durée du g .uvernement du 4 septembre, accordée même aux criminels avérés, aux hommes coupables d'insurrections à main armée dans une ville en état de siège. Il n'y a pas eu de répression. Vous saviez cependant qu'à Paris vous étiez en présence d'agitateur.-; incorrigibles, capables de tout; et au lieu de les contenir avec fermeté, vous les avez encouragés par votre indulgence. Nous avons entendu un témoin qui dernièrement nous a fait en peu de mots l'histoire de ces troubles. Le défaut de répression, a-t-il dit, a amené d'abord le 8 octobre.
Un membre. — Le 31 octobre.
m. le président. — Non, le 8, il y a eu une première manifestation impuQie; l'impunité du 8 octobre a amené le 31 octobre celle du 31 octobre a amené le 22 janvier, et enfin l'impunité du 22 janvier a amené le 18 mars.
m. Emmanuel arago. — Commettrai-je une indiscrétion en demandant le nom de la personne qui a pronuueé oes paroles ?
m. ll i'rksidfnt. — Je crois pouvoir la nommer, car U sténo-
graphie a re-ueilli cette déposition qui sera bientôt livrée à la publicité; je puis donc vous dire que c'est monsieur de Kératry.
m. Emmanuel arago. — M. de Kératry n'est resté, n je ne me trompe, à la préfecture de police, que fort p^u de temps aorès mon entrée au ministère de la justice.
m. le président. — lia quitté 3a -réfecture le 15 octobre. Quoi qu'il en soit, on peu demander au ministre de la \u tice compte de l'impu ité d'actes qui avaient le caractère évident de crimes commis contre le gouvernement auquel il appartenait.
m. Emmanuel arago. — Je ne peux, Messsieurs, accepter l'expression d'impunité ; et, si je reconnais que la répression n'a pas toujours suivi de près les actes criminel* qu'il importait de réprimer, ce q i tenait sans doute à la situation plus que difficile dans laquelle nous étions, situation que l'on oublie trop ; je veux à cet égard, rappeler les principes dont un garde des sceaux ne se doit jamais départir.
Quel que soit un gouvernement, et quels qu> soient r es adversaires, la première obligation du Ministre de la justice l'astreint au respect absolu de nos règles légales, des garanties dont l'instruction criminelle entoure les accusés, ceux-là même qui méritent ou semblent mériter les peines les plus sévères et les plus immédiates.
J'affirme maintenant que le garde des sceaux du gouvernement de la Défense nationale n'a pas une seule fois retardé les pour:-uites dont la magistrature appréciait l'urgence ; ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait dû souvent s'opposer aux emportements dangereux de plusieurs agents trop zélés, qui venaient sans cesse annoncer, demander, réclamer des perquisitions, des arrestations, des emprisonnements. Ces fonctionnaires n'ont jamais reçu de moi, soit à la chancellerie, soit au siège du gouvernement, d'auire réponse que celle-ci : « Agissez vite, en cas de flagrant délit; mais lorsque vous n'aurez que des présomptions, des rapports de police, réunissez vos documents, sans procédera des arrestations préventives; remettez-les, par Tinter Oiédiaire de M. le procureur de la République ou de M. le procureur général qui m'en référeront, aux mains des juges instructeurs, et tout ce qui sera nécessaire à la répression sera fait immédiatement. »
M. Emmanuel Arago, p. 453.
J'avoue, ou plutôt je déclare, que j'ai parfois blâmé, vivement regretté, des actes accomplis sans ordres du gouvernement sans avis demandé au ministre de la justice, — des perquisitions par exemple, des visites domiciliaires opérées tout-à-coup chez certaine magistrats du régime déchu.
Dès que j'ai connu de tels fai's, je les ai condamnés aussi nettemaut que possible, en mettant fin sur l'heure à des vexations qui ne me paraissaient nullement motivées; — mais ce que j'ordonnais, ce que je prescrivais, en de pareilles circonstances, je le voulais toujours. Point d'arrestations, point de poursuites arbitraires, contre n'importe qui. L'arbitraire est pour moi la négation de la justice ; et je regarde la justice, je regarde le droit comme le premier fondement de toute société.
On a parlé, messieurs, d'une quasi-impunité dont nous aurions complaisamment couvert les auteur? de l'attentat du 31 octobre et je tiens à vous donner sur ce sujet des explications catégoriques.
Il est inutile, je pense, de vous raconter en détail les péripéties du 31 octobre, journée fatale durant laquelle je suis demeuré à mon poste jusqu'à sept heures du soir, assis, comme presque tous mes collègues, auprès de cette table où piétinaient sur nous, au milieu de leurs tirailleurs et d'une foule furieuse, Flourens, Millière, Vermorel. — Je n'ai pas, du reste, assisté à tout le drame du 31 octobre ; car je fus un des trois membres du gouvernement que d'intrépides gardes nationaux entraînèrent vers sept heures, hors de l'Hôtel-de-Ville. Les deux autres étaient le général Trochu et M. Jules Ferry.
Dès le lendemain de ce jour, le gouvernement ordonna des poursuites; un juge d'instruction fut commis, et l'on s'occupa sans retard de dresser la liste des hommes dont on avait, la veille, constaté la présence a l'Hôtel-de- Ville, contre lesquels s'élevaient des présomptions graves de culpabilité. La liste contenait de vingt à trente noms ; et c'est à ce moment, si mes souvenirs me servent bien, qu'il y eut un changement dans le personnel de la préfecture de police, que M. Cresson succéda à M. Edmond Adam.
Chargé de faire opérer les arrestations, le nouveau préfet mit immédiatement ses agents en campagne, tandis que le juge d'instruction se tenait prêt à interroger les prévenus, à recevoir les déclarations des témoins ; mais il faut constater que la po-
lice ne parvint pas facilement à arrêter les principaux coupables, ou, du moins, les principaux inculpés. J'en nommerais même plusieurs sur lesquels ses agents n'ont jamais pu mettre la main; celui précisément qui avait ioué contre nous le rôle le plus actif, et qui a succombé, comme vous le savez, pendant Ja guerre de la Commune; je veux parler de Gustave Flonrens.
Un fonctionnaire du gouvernement de la Défense nationale aurait, m'assure-t-oo, prétendu devant vous qae le gouvernement l'avait mal secondé dans ses poursuites contre les accusés. Cette allégation intervertit les rôles d'une étrange façon. Ce n'est point le gouvernement qui seconde les fonctionnaires; c'est aux fonctionnaires, quels que soient leurs rangs et leurs charges, qu'incombe le devoir de seconder le gouvernement; et nous avons, je le répète, ordonné de poursuivre aussi activement que possible les fauteurs de l'insurrection, ceux qui s'étaient mis à la tête du mouvement.
Les arrestations, cependant, ne pouvaient avoir lieu sans de grandes difficultés ; quelquefois même, on désespérait de les faire sans engager de vrais combats. Ainsi, plein de zèle et d'ardeur, — j'aime à la reconnaître, — M. le préfet de police nous apprit queFlourens, incessamment surveillé par des agents habiles qui ne le perdaient pas de vue, s'était réfugié dans je ne sais plus quelle rue de la Villette ou de Belleville ; mais qu'une armée de tirailleurs le gardait, en cernant toutes les issues du quartier, de telle sorte que, pour le saisir et le livrer à la justice, on devrait entreprendre un siège périlleux; qu'il était prêt, d'ailleurs, lui préfet de police, à conduire l'expédition.
Nous n'avons pas cru raisonnable d'assiéger Belleville pour arrêter un homme qui ne pouvait s'échapper, puisqu'on gusttait de près sa maison de refuge ; et notre surprise a été de la stupéfaction lorsqu'un soir, au Gouvernement, tandis que M. le préfet de police nous communiquait les rapports relatifs àFlourens, toujours couvert par son état-major insurrectionnel, mon brave et malheureux ami Clément Thomas lui dit de ne plus s'iuquiéter; que Flourens était pris ; qu'on venait de l'arrêter hors de Paris, dans les tranchées , où il avait rejoint, sous un déguisement, ses fameux tirailleurs !
Je vous raconte ce fait ponr vous montrer combien, après le 31 octobre, il était difficile d'accomplir régulièrement l'œuvre de la justice ; et je reviens aux poursuites ordonnées.
514 HISTOIRE BÉVOLUTIONNA1UE
Lorsque, dès le 1er, ou dès le 2 novembre, je fis commettre un juge d'instruction, je recommandai à M. ie procureur de la République de désigner le magistrat le plus fermé, le plus actif...
Un membre. — Quel fut le juge d'instruction choisi ?
m. Emmanuel arago. — M. Quérenet, qui procéda sans désemparer, interrogeant chaque jour, non-seulement les prévenus arrêtés, mais de nombreux témoins et parmi ceux-ci, les membres du gouvernement qui avaient assisté à l'envahissement de l'Hôtel-de-Tille.
M. Emmanuel Arago, p. 454.
L'instruction a été sans doute un peu longue ; mais cela tient surtout à l'absence des principaux inculpés, tandis que les témoins n'éclairaient guère le juge sur la situation d'acuusés secondaires.
Un jour, enfin, M. Quérenet vint me dire, et il avait raison, que, dans l'état des choses, tous les témoins entendus, il devait clore son instruction. Ce jour-là même, j'ai appelé le gouvernement à délibérer tur la question de savoir devant quelle juridiction seraient traduits les prévenus ; et c'est alors que M. le général Trochu, invoquant l'état de siège, revendiqua pour l'autorité militaire la connaissance et le jugement du procès. A. partir de ce moment, la justice ordinaire ce trouvant dessaisi*1, le garde des sceaux n'eut plus à s'occuper des envahisseurs de l'Hôtel-de-Ville que pour transmettre à M. le gouverneur de Paris le dossier de l'instruction. — J'affirme donc, sans redouter à cet égard aucune dénégation, que le Gouvernement de la Défense nationale et le ministre de la justice ont fait légalement tout ce qu'ils devaient faire pour la répression de l'attentat du 31 octobre.
J'ajoute néanmoins à mes explications une rénexion grave qui m'est inspirée par quelques paroles de M. le président.
On aurait grand tort de juger comme s'accomphssant eu temps ordinaire et normal, ce qui se passe dans une ville assiégée de 2.500,000 âmes; dans une ville remuée p.ir toutes les passions, bonnes et mauvaises ; où le gou\ rnirumit, tenu de veiller aux remparts avec tous ses soldats, ne eonseiw a l'intérieur, pour l'ordre et la sécurité publics, qu'une garde nationale dont l'ardeur est souvent bien prompte à s'égarer.
Est-ce que, par exemple, le 31 octobre, on n'apercevait pas, de notre Hôtel-de-Ville, des niasses compactes de gardes nationaux arrivant, se foulant, levant la crosse en l'air, ce qui signifiait (cruelle incertitude) ! ou qu'ils accouraient à notre aide, ou qu'ils refusaient de combattre ceux qui nous attaquaient? J'ai dit et je répète : cruelle incertitude ! non pas, certes, parce que nos personnes étaient alors bien menacées, mais parce que nous songions à ce que pouvait devenir un déchaînement anarcliique dans l'intérieur de Paris assiégé.
Nul ne soutiendra, j'imagine, qu'il fallait ne tenir aucun compte des éléments terribles qui nous enveloppaient. Une répression immédiate et nécessairement arbitraire, aurait provoqué, je le crois, toutes les horreurs que nous avons vues depuis lors ! — Qu'on récrimine cependant et qu'on nous reproche après coup un excès de prudence, je ne m'en étonne pas, je ne m'en émeus point ; mais nuus accuser de faiblesse pour des actes inexcusables, mais nous accuser d'indulgence pour les crimes dé ceux qui satisfaisaient contre nous leurs mauvaises rancunes, au risque de livrer Paris à l'armée allemande, c'est méconnaître la droiture et le patriotisme de notre dévouement ; c'est nous calomnier!
m. le président. — Je ne voudrais pas insister sur ce point, mais je dois fairs remarquer que M. le général Trochu, entendu par la Commission, a érigé en système cet ordre de considérations que vient de présenter en dernier lieu M. Arago.
Les chances d'une guerre civile, l'état des esprits, la présence des Prussiens sous nos murs, ont fait penser au général Trochu qui, du reste, l'a déclaré dans une proclamation restée célèbre, que la force morale était la seule dont il pût et voulût faire usage au milieu des émotions de Paris assiégé. Des témoins ont dit, qu'après le 31 octobre, le ministre de la justice appliquant ce système, avait recommandé l'indulgence. Ils ont mène dit qu'un fait particulier avait gêné l'action delà répression; que de hauts fonctionnaires, pour épargner la vie des otages de la Commune, avaient traité avec les chefs les plus ardents de l'in-urrection, et notamment avec M. Delescluze, leur promettant remise de toutes poursuites s'ils consentaient à se rendre. C'est ainsi que M. le général Tami-ier se ferait retiré bras dessus bras dessous avec Blanqui. L'action dr; la justice se trouvait donc doublement embarrassée, d'un côté par le système politique que l'on croyait devoir suivre ; de l'autre, par
une sorte de traité qui aurait été négocié et conclu. C'est même là, si je ne me trompe, ce qui aurait amené la démission de M. Adam, lequel, croyant le gouvernement lié par des engagements formels, se reFusaità procéder à des arrestations et à des poursuites. Si nous avons bien compris la déposition de M. Cresson, on ne se serait décidé à dresser une liste de vingt-quatre personnes à arrêter qu'en raison de délits nouveaux, autres que ceux qui, se rattachant à l'envahissement de l'Hôtel-de- Ville, étaient couverts par une sorte d'amnistie.
M. Emmanuel Arago, p. 455.
Je vous demande si les circonstances que je viens de rappeler n'ont pas embarrassé l'action de la répression et si ce n'est pas ainsi qu'il faut expliquer comment, moins de quinze jours après l'instruction commencée, urje ordonnance de non-lieu rendnit à la liberté les principaux coupables et notamment M. Félix Pyat ; et si la mise en liberté des plus grands coupables n'explique pas la faiblesse dont les conseils de guerre ont fait preuve plus tard ?
m. Emmanuel arago. — Je vais m'expliquer là- dessus ; ce qui m'oblige à vous donner quelques détails de fait sur le 31 octobre.
Je n'ai pu Tien savoir personnellement du prétenudu compromis qui aurait eu lieu entre certains chefs des insurgés et plusieurs fonctionnaires du gouvernement, car je ne suis resté prisonnier de l'insurrection que jusqu'à sept heures du soir, jusqu'au moment où M. le commandant Ibos nous a délivrés de vive force.
M. Emmanuel Arago, p. 45.
Nous étions tous, ou presque tous, mes collègues et moi, près de la table du conseil, à la merci de Flourens, de Millière, qui, montés sur la table, proclamaient notre déchéance; à la merci des tirailleurs de Belleville, qui criaient, qui hurlaient, qui nous menaçaient de leurs armes, quand tout à coup le commandant Ibos pénétra dans la salle, avec une centaine de gardes nationaux, et se croisant les bras, en face de Flourens, cria: «Vive Trochu! "vive le gouvernement de la Défense nationale ! » Ce fut alors un hrui^, un tumulte, un vacarme que .h1 renonce à peindre ; les fusils s'armaient, s'abaissaient!... Nous
nous levâmes ; les gardes nationaux s'emparèrent de nous, pour nous emporter, nous traîaer à travers une foule surprise et furieuse ; puis, je ne sais comment, par une pluie battante, la nuit devenue noire, nous nous trouvâmes, le général Trochu, Jules Ferry et moi, dans la cour de l'Hôtel-de- Ville, au milieu d'un bataillon de la g»arde mobile.
Nos amis Jules Favre, Garnier-Pagès, Jules Simon, Magnin, Dorian, le général Le Flô, le général Tamisier n'avaient pas pu nous suivre, nonobstant les efforts des gardes nationaux ; on les retenait comme otages.
C'est pour leur délivrauce, ou plutôt pour épargner l'horreur de représailles sanglantes, que quelques fonctionnaires du gouvernement ont pu, après notre départ, dans le courant de la nuit, échanger des paroles, des propositions avec les insurgés, paroles qui, suivant mes collègues, n'ont jamais eu le caractère d'un compromis : et je fais remarquer que les dépositions de ceux d'entre nous qui sont demeurés à l'Hôtel- de- Ville pendant la nuit ont été recueillies par le magistrat instructeur ; que le dossier sera remis à la Commission dès qu'elle le demandera. — J'atteste, par exemple, avec la certitude de ne pas me tromper, que j'entends raconter pour la première fois le singulier projet d'arrêter vingt- quatre hommes que l'on n'aurait pas vus le 31 octobre ! — Je passe.
M. Emmanuel Arago, p. 453.
m. le comte de rességuier. — M. Blanqui ne s'est-il pas mis sous votre protection quand il a vu arriver les mobiles?
m. étienxe arago. — Pas sous ma proteciion. Je l'avais destitué de ses fonctions de maire depuis une semaine.
m. le comte de rességuier. — N'avait-il pas signé avec vous l'affiche?
m. Etienne arago. — Non, Monsieur, non.
Mon but principal a toujours été d'éviter l'effusion du sang. Souvent, pour y arriver, j'ai couru des dangers personnels et j'ai dû imposer silence à mes opinions.
m. le président. — C'est certainement un excellent sentiment que celui qui vous portait à éviter l'effu*ion du sang, mais il ne faut pas pousser l'indulgeuce trop loin, parce qu'il arrive souvent que, pour avoir voulu éviter de verser une goutte de sang, on en fait couler des flots plus tard.
il. Etienne arago. — Je crois qu'à ce moment on devait éviter de faire couler le sang" ; et en effet, il n'y en pas eu de répandu.
N. Et. Ârago, p. 543.
M. le comte de RESSÉGOiER. — N'est-ce pas vous qui , avec M. Ferry, avez donné l'ordre d'élargissement de M. Blanqui?
m. Etienne arago. — Je ne sais même pas si M. Blanqui a été arrêté. Vers deux heures, je suis rentré dans mon appartement à l'Hôtel-de-Ville , reconduit par MM. Floquet, Brisson et Arnaud de l'Arièg'e. Ces mess:eurs avaient pris, je l'ai su depuis, sous leur protection, M. Blanqui, qui s'était réfugié auprès de mes deux adjoints. Je suis rentré chez moi, et ie n'ai vu M. Ferry que le lendemain.
Je n'ai jamais donné l'ordre d'élargissement à qui que ce soit, jamais.
M. Et. Arago, p. 543.
Un membre.— N'ya-t-il pas eu un drapeau délivré au bataillon de Flourens ?
m. le colonel montaigu. — Voici les faits : le bataillon de Flourens allait partir pour la tranchée. On avait préparé à l'Hôtel-de-Ville des drapeaux pour tous les bataillons, et j'avais mis dans un ordre du jour que je ne permettrais pas aux bataillons d'emporter leurs drapeaux à la tranchée; je suppliai l'Hôtel-de-Ville, surtout après l'incident auquel vous faites allusion, de n'en pas délivrer, et, en effet, il n'en fut pas délivré.
Sous l'inspiration, je crois, du maire de Belleville, peut-être de ea propre initiative, M. Jules Ferry, qui est un homme d'un grand courage personnel, éprouva le besoin d'aller tàter un p.u les gens de Belleville au moment de leur départ, et sous prétexte de leur donner un drapeau, il alla les passer en revue, et leur remit en effet un drapeau. Voilà toute l'histoire, elle n'a pas d'autre impoi tance.
M. Montaigu, p. 421.
Ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que nous avons arrêt.' Cerisier, chef du 101e bataillon; il devait être fusillé; eV.-t a l'intercession d'un membre du (louverm'ineut qu'il a dû do ne pas l'être. C'est lui qui avait commandé le feu ; c'est lui qui, le M mai dernier, a re<;u de l'argent pour livrer une porte do Paris
qu'il n'a pas livrée ; c'est lui qui a fait assassiner les dix-sept dominicains d'Arcueil.
m. le président. — Quel est le membre du gouvernement auquel il a dû la vie ?
m. ossude. — C'est à M. Ferry.
M. Ossude, p< 469.
Le 22 janvier, j'ai arrêté Protot ; il a été relâché le lendemain. J'ai été blessé dans cette soirée du 22 janvier par un insurgé que j'ai pris les armes à la main ; il était pris en flagrant délit, il avait son fusil chargé et sa poche pleine de cartouches ; je l'ai fait passer au conseil de guerre, vous ne devineriez jamais ce qu'il a eu : trois mois de prison. Le vent était à l'indulgence, c'était un mot d'ordre ; quand on ne les relâchait pas, on les con damnait à un mois de prison. Il y avait à cela une raison : la démagogie a fait la courte échelle à la démocratie, et j'ai vu reprocher à quelques membres du gouvernement la part que Lefrançais et beaucoup d'autres membres de la Commune avaient prise à leur arrivée aux affaires ; on le reprochait notamment à M. Ferry.
M. Ossude, p. 470.
Un membre. — M. Arago a-t-il eu connaissance des faits relatifs à l'arrestation et à la mise en liberté de M. Delescluze ?
m. e. arago. — Je n'ai à cet égard aucun souvenir bien précis; je me rappelle seulement que M. Delescluze ayant été arrêté, vers la fin du siège, j'appris, un jour, avec étonnement, que M. le préfet de police s'opposait à l'exécution d'une ordonnance de non-lieu, compétemment rendue par M. le général Soumain, commandant la place de Paris.
Le soir même, avant la séance du Gouvernement, je demandai compte au préfet de son opposition, lorsque M. le général Vinoy, qui se trouvait auprès de nous, déclara que, chef hiérarchique du général Soumain, il mettait à néant l'ordonnance de non-lieu. M. Delescluze fut donc maintenu en prison; mais j'ignore jusqu'à quelle date, car, le lendemain ou le surlendemain de cet incident, j'étais envoyé par le gouvernement à Bordeaux, où j'ai dû me charger du portefeuille de l'Intérieur.
M. Emmanuel Arago, p 457.
m. le président. — M. Arago avsit été, dit-on, le défenseur de M. Delescluze; il pouvait être disposé pour lui à de l'indulgence, mais il ne faut parler aujourd'hui que des faits qui sont personnels à M. Pelletan. M. Arago n'est pas ici. C'est à lui qu'il conviendrait d'adresser une pareille question.
Vous nous avez raconté quelques faits que nous savions déjà. Nous avons entendn MM. Vinoy, Soumain, Leblond, Arago ; leurs dépositions nous ont tout appris. Il est vraiqu'oa ne comprend pas l'impunité dont certaines personnes ont été l'objet ; cela se rattache peut-être au système du gouvernement, dans son ensemble, qui voulait faire appel à ce que le général Trochu appelait la force morale. Craignant, ce qui se comprend à merveille, que les Prussiens n'eussent la joie d'entendre des coups de fusil tirés dans Paris, il a incliné vers l'indulgence, à tel point qu'aucun gouvernement ne peut se faire respecter quand il pousse l'indulgence si loin. Vous nous avez dit que vous étiez pour la répression; je n'ai plus à cet égard de questions à vous adresser.
m. e. pelletan. — Oui, j'ai voté pour les poursuites et comaoe je ne sais pas renier mes actes, je tiens à ce que le fait soit constaté dans le compte-renlu.
M. lletan, p. 468.
— Prenez garde, Messieurs, de juger aujourd'hui, sur des actes récents, la situation d'un accusé du 31 octobre 1870. La conduite odieuse de M. Félix Pyat sous le gouvernement de la Commune ne prouve pas qu'il y ait eu des faits à sa charge pour l'attentat du 31 octobre.
J'avais gardé, je vous l'affirme, tout mon sang-froid durant les événements de cette sinistre journée. J'y al vu Fiourens, Millière, Vermorel, beaucoup d'aut.es, que j'ai nommés dans ma déposition ; mais je n'ai pas aperça M. Félix tJyat ; et je crois qu'aucun témoignage n'a signalé sa présence parmi les envahisseurs de la salle du gouvernement. Aussi , lorsque M. Quérenet m'a dit, au cours de l'instruction, que plusieurs des hommes arrêtés n'avaient pas été vus par les témoins, qu'ils se trouvaient dans les conditions, soit d'une ordonnance ûi non-lieu, soit d'une mise en liberté provisoire, lui ai Je répondu : « Vous n'avez, Monsieur, vous le savez, aucun ordre à recevoir de moi; accomplisse/, selon votre conscience, «tout je
ne doute po'nt, votre devoir de magistrat. » Et, do fait, Mes sieurs, je ne me reconnaissais, en qualité de garde des sceaux, ni le pouvoir d'ordonner, ni le droit d'empêcher la mise en liberté provisoire de M. Félix Pyat.
Le ministre de la justice commettrait un abus si, dans une affaire quelconque, civile ou criminelle, il essayait d'influencer les juges. C'est déjà trop pour lui d'avoir à led choisir.
Un membre. — Je voudrais demander à l'honorable M. Arago ce qu'il y a de vrai dans une déposition qui bous a été faite en ce qui concerne une recommandation qu'il aurait adressée à M. le préfet de police pour mettre en liberté M. Félix Pyat.
m. Emmanuel arago.— J'ai pu dire et j'ai dit, sans doute, avant que l'on eût décidé l'arrestation de M. Félix Pyat, que je ne l'avais pas vu le 31 octobre ; que si la Gouvernement voulait agir avec une grande énergie contre les envahisseurs ,de l'Hôtel-de-Ville, nous entendions ne faire arrêter que des hommes évidemment auteurs ou complices de l'attentat ; que si nul témoignage direct ne s'élevait à cet égard contre M. Pyat, il ne fallait pas le comprendre dans les poursuites ; mais on se trompe certainement d'époque quand on croit se rappeler des recommandations de mise en liberté. M. Pyat arrêté appartenait à la justice, et le garde des sceaux ne pouvait réclamer de personne ce que lui-même ne pouvait ordonner.
L'erreur vient de ceci. M. Pyat, que j'avais beaucoup connu autrefois, qui fut notre collègue àl'Assemblée constituante, que je n'avais pas rencontré depuis plus de vingt ans, m'a écrit de la Conciergerie une lettre assez bizarre de forme (je l'ai encore), pour se plaindre d'être enfermé dans une cellule où ses gardiens lui refusaient de Veau. — J'ai montré amicalement cette lettre à M. le préfet de police, en le priant de vérifier le fait, et même en lui recommandant de faire savoir au prisonnier que j'avais tenu compte de sa réclamation. Personne, je crois, à ma place .. Mais je n'insiste pas sur le parti qu'on a tiré d'un semblable entretien ; j'aurais l'air de me défendre.
M. Emmanuel Arago, p. 456.
A la suite des explications de M. Emmanuel Arago, voici la décla ration de M. le général Vinoy et celle de M. Cresson :
Le général Soumain, chargé de la justice militaire, donne
l'ordre d'élargir M. Delescluze. La demande lai en est faile par M...., ami de ce dernier. — Je m'y oppose comme commandant de l'état de siège, et je demande au ministre de la guerre le remplacement du général Soumain. Cette demande e»t accordée et le service de la justice militaire est transféré le jour même de la 1" division utilitaire à l'état-maj or général de l'armée.
Cet incident donne lieu le soir à un vif débat au eein du confeil du gouvernement. M. Arago demande la liberté de Delescluze. M. le général Vinoy maintient ses droits de commandant en chef et insiste pour que le conseil de guerre soit appelé à se prononcer sur les faits imputés à l'accusé. L'incarcération de Delescluze est maintenue.
m. le président. — Mon général, comment une ordonnance de non-lieu a-t-elle été délivrée parle général Soumain à votre insu pour la mise eu liberté de Delescluze?
m. le général vinoy. — Le général Soumain était chargé du conseil de guerre. Comme commandant la division territoriale, il était sous mes ordres. Je lui avais ordonné, parce qu'à mon arrivée on me refusa une cour martiale, de traduire les prisonniers devant le conseil de guerre. Quelqu'un est venu trouver le général Soumain, un ami.
Un membre. — Quel ami?
m. le général vinoy. — • Je ne me rappelle pas le nom de cette personne, on pourrait le demander au général Soumain, mais c'est quelqu'un qui connaissait le juge d'instruction. Cette personne est venue dire au général que c'était une affaire qui ne pouvait avoir de suite — qu'elle avait vu le juge d'instruction, et que celui-ci était d'avis qu'il fallait l'abandonner. Le général, un peu fatigué, un peu maladif, peut-è're un peu faible, lui dit : « Si c'est ainsi, je vais vous délivrer une ordonnance de non-lieu. » — Il écrivit cette ordonnance, et l'envoya au préfet de police. Le préfet de police, fort étonné, m'envoya immédiatement son secrétaire qui me dit 3 « Vo ci un ordre qui nous est donné de mettre Delescluze en liberté. « Je lui répondis: « Ce n't st pas possible, Soumain ne peut pas avoir donné cet ordre. » J'avais ma voiture toute prêle, j'euvoyai chercher le général, il vint immédiatement. — Je lui dis : « Vous avez donné l'ordre de mettre en liberté nu prisonnier du 21 janvier. »
— Mais, mon général, on » st venu m'y engager de la part du juge d'instruction.
Un membre. — La personne dont il s'agit n'est-elle pas M. Arago ?
m. le général vinoy. — Non, — tout à l'heure je vais vous parler du rôle de M,. Arago dans cette affaire, mais ce n'est pas lui qui est allé trouver le général Soumain. Peut-être est-ce à son instigation que la demande a été faite, mais je n'en sais rien. Je dis au général : «Vous avez eu tort d'agir ainsi ; vous ne pouvez pas mettre en liberté un ho'nme que je vous avais dit de traduire devant un conseil de guerre; par conséquent votre ordre est non avenu. Rappelez-vous que c'est moi qui commande, et que je ne permettrai à personne de donner des ordres et surtout des ordres de ce genre sans mon autorisation. »
Alors le général Soumain dit au secrétaire de la préfecture de police : « Annoncez à M. Cresson que l'ordre que je lui ai adressé est non avenu. »
J'allais tous les jours au conseil. M. Arago, avant qu'on ne fût en séance, interpella le préfet de police, M. Cresson, et lui demanda pourquoi il n'avait pas exécuté l'ordre donné par le général Soumain.
M. Cresson qui est un homme très-bon, très-doux, me regarda et lui répondit qu'il n'avait fait qu'obéir à un ordre contraire du général en chef.
Alors, M. Arago me demanda comment il se faisait que je n'avais pas laissé exécuter cet ordre. Je lui dis : « M. le ministre, parce que je ne reconnais à aucun de mes inférieurs le droit d'exécuter un ordre que je n'ai pas donné, et de faire mettre en liberté un homme que j'ai prescrit moi-même de faire juger. Je veux que cet homme soit traduit devant un conseil de guerre. Si le conteil le trouve innocent, il sera mis en liberté, mais s'il est coDdamné à mort, je le ferai exécuter. » Et le ministre de la guerre étant présent, je demandai la révocation du général Soumain, et je déclarai qu'à partir de ce jour, le conseil de guerre serait sous ma direction immédiate.
Alors, j'eus une altercation avec M. Arago, et je lui dis : «Mon Dieu, M. le ministre, je ne sais si vous connaissez mes pouvoirs couume commandant en chef en état de siège, mais c s pouvoirs sont i^is que je puis faire arrêter le premier veau dans la rue, et je ne permettrai jamais à qui que ce soit, sous mes ordres, de faire mettre une personne arrêté 0 en liberté sans mon assentiment. Vou$ m'avez donné le commandement dans des
momerits difficiles, il faut que les choses se passent comme elles doivtnt se passer. »
M. Jules Favre trouva que j'avais raieon.
m. le président. — Veuillez, général, bien préciser vos souvenir.-, car M. Arago nous a déc'aré qu'il n'avait reproché à M. Cresson qu'une seule chose, d'avoir obéi aux ordres du général Soumain.
m. le général vinoy. — C'est tout le contraire. M. Cresson m'a obéi à moi, et a refusé d'obéir aux ordres du général Soumain. — Uu peu auparavant j'avais vu M. Cresson chez Jules Favre, il était très inquiet de la situation et il avait donné sa démission, je lui avais dit : « Restez, je vous soutiendrai : quand le danger est là, il ne faut pas abaadoanerson poste. * — Il se décida à rester et retira sa démission.
Général Vinoy, p. 89.
Je reviens à Delescluze. Je l'avais arrêté et enfermé àVincennes après le 22 janvier. Puis, j'ai été obligé de le ramener de Yincennes à Paris. Je l'ai mis dans la prison de la Santé. Il était bien embarrassant d'avoir des prisons da os lesquelles il était impossible de faire du feu; nous n'avions plus de charbon de terre et les calorifères étaient faits pour être chauffés avec du charbon de terre, il n'y avait pas moyen de les chauffer avec du bois; de sorte qu'au lieu d'être améliorée, leur situation se trouva aggravée. J'avais mis dans cette prison, au moment du bombardement, tous les soldats prussieus, parce que les bombes prussiennes étaient arrivées jusque sur la prison de la Santé. J'en avais d'abord averti le gouvernement qui avait prévenu les Prussiens; ils pouvaient n'en pas tenir compte ; j'ai pris la mesure que je viens de dire.
Voilà donc Delescluze à la Santé.
Quatre jours aprè?, je reçois du général Soumain une ordonnance de non-lieu concernant Delescluze. C'était un fait énorme.
Je fis mander le secrétaire général de la préfecture de police, M. Léon Renault, préfet d'Orléans aujourd'hui, et je le chargeai d'aller trouver le général Vinoy et de lui dire que s'il connaissait l'ordonnance de non-lieu, je donnais ma démission et que je quitterais la préfecture de police à l'instant même ; que s'il n •
la connaissait pas, je le priais de vouloir bien retirer cette ordonnance.
Le général Vinoy m'écrivit pour me remercier d'avoir compris que le général Soumain, qui était un vieillard, avait été surpris. Il me dit qu'il leremp^çait et qu'il brûlait l'ordonnance de non-lieu, afin de n'en pas laisser trace.
Il n'y avait que quatre personnes qui pouvaient savoir cela : le général Soumain, le préfet de police, le général Vinoy et M. Renault.
Le soir, je me présentai au gouvernement; le garde des sceaux vint à moi et me dit, dans un langage familier et intime, que je reproduis parce qu'il est photographique : « Tu as fait quelque chose de très-grave. » — a Mais qu'ai-je donc fait? » — « Tu as refusé d'exécuter une ordounance de non-lieu du ministre de la guerre. » Je répondis au garde des sceaux : « Qu'est-ce qui t'a dit cela? Je te le demande comme préfet de police. » Il me dit alors que le général Soumain avait remis une copie de l'ordonnança de non-lieu à un de ses amis et que cet ami la lui avait apportée.
J'ai refusé, bien entendu, de répondre. J'ai saisi le gouvernement de la question. J'ai demandé à qui je devais obéir, si c'était à l'interprétation que le garde des sceaux donnait à l'ordonnance de non-lieu en disant que je n'y avais pas obéi, ou bien si c'était au général Vinoy qui, comme directeur des conseils de guerre, comme chef militaire de la place, était seul mdtre de la justice militaire.
Le gouvernement décida que j'avais bien fait de retenir Delescluze.
M. Cresson, p. 139.
M. cresson. — J'ai arrêté Félix Pyat, et comme je n'ai pas l'âme bien dure, je me suis préoccupé tout de suite de son bienêtre intérieur et de celui de ses complices.
Fallait-il le con luire à Mazas et faire un régime spécial pour lui? J'ai visité moi-même les cellules dfe la Conciergerie, je me suis assuré que ies prisonniers s'y trouvaient dans des conditions convenables, et, comme Fé'ix Pyat était un vieillard, je recommandai de lui donner la plus belle c-llule et un lit de soldat malade.
Le lendemain, je reçus la visite du garde des sceaux.
526 HISTOIRE RÉVOLUTIONNAI HE
Un membre. — Qui est-ce qui était garde des sceaux à ce moment?
m. cresson. — M. Emmanuel Arago. Il venait me voir en ami. Il me dit : « Mon ami, il m'ariïve une cruelle aventure; lis donc cela. » Et il me montra une lettre de Félix Pyat qui était ainsi conçue : « Quel malheur que je sois ton prisonnier, tu aurais été mon avocat. »Eq même temps il me fit observer que Félix Pyat était un vieillard, qu'il n'avait pas de consistance, que tout cela était bien fâcheux, enfin que c'était un des vétérans de la démocratie.
Je lui répondis que Félix Pyat avait commi 3 un crime, que le gouvernement avait décidé son arrestation, et que j'avais fait pour lui tout ce que je pouvais faire en assurant son bien-être matériel.
Le garde des sceaux sortit ; mais il revint sur ses pas en me priant de lui faire savoir qu'il était venu.
Ce fait me parut fort singulier. Quelques jours après, au moment où j'allais entrer à la séance du gouvernement — j'y assistais tous les jours — je fus abordé par le garde des sceaux et par plusieurs personnes qui me dirent : * Mais on s'est trompé en ce qui concerne Félix Pyat ; il faut le mettre en liberté. »
Je répondis que je ne le mettrais pas en liberté. On me dit alors qu'il était monstrueux de voir que le préfet de police de la République, alors qu'on lui affirmait l'innoceûce de Félix Pyat, voulût le garder quand même.
Je répliquai que, pour moi, il était coupable et quejenele mettrais pas en liberté.
J'ai refusé formellement de le faire. . . On saisit alors le gouvernement de la question. Le général Trochu prit parti pour moi et décida qu'il resterait en prison. Dix jours après, une ordonnance de non-lieu intervint.
Un membre. — A quelle date ?
m. cresson. — Cet ùt au mo:s de novembre, après le 31 octobre.
J'ai retrouvé dans des papiers particuliers, un billet relatif à cette affaire et venant du juge d'instruction qui, dans ces circonstances, n'a du qu'obéir aux instructions qu'il recevait du parquet. J'ava;s dit au gouvernement : «. Félix l'yat mis eu liberté ! lui qui avait appelé le peuple à l'insurrection du 31 octobre ! lui qui s'était, trouvé ce jour-là biir la place de l'Hôtel-
de- Ville ! lui qui, de son aveu, était entré à l'Hôtel-de-Ville, et qui avait été porté sur une liste comme membre d'un nouveau gouvernement. » Félix Pyat mis en liberté ! cela impliquait la grâce de tous les autres ; car lui et Delescluze ont toujours été les chefs secrets de tous les mouvements qui ont été organisés dans Paris.
Après ces débats intérieurs et intimes, je reçus ce billet auquel j'attache personnellement une très-grande importance, il émanait de la justice :
« Cabinet de M , juge d'instruction.
« Je ne trouve rien, ni dans les pièces, ni dans l'information, contre Tridon, Eudes, Leurant, Ignard et Mégy. (Marques d'étonnement) . Je prie M. le préfet de police de vouloir bien me faire parvenir les documents qu'il possède à la charge de ces inculpés. »
Vous pouvez voir par là avec quelles difficultés j'étais aux prises. Je ne savais rien des faits qui avaient été commis par ces gens là ; je les avais arrêtés sur l'indication du gouvernement ; et dès le lendemain, on venait me demander leur mise en liberté, et on me priait de faire connaître les faits qui étaient à leur charge.
Dans cette circonstance, un débat très-vif s'est engagé dans le gouvernement à mon sujet. On trouvait fort étonnant que le préfet de police refusât d'obéir au garde des sceaux. Le fait est que je ne savais rien et que je ne pouvais rien dire, et c'étaient des renseignemeuts écrits qu'on venait me demander sur les faits et gestes de ces prévenus. J'ai dit aux membres du gouvernement : « Vous êtes des témoins, et vous me chargez de l'instruction. Je vais vous interroger et je vais éclaircir l'affaire; mais si c'est la justice qui fait l'instruction, je n'ai pas de documents à livrer. »
M. Cretion, p. 337.
Les autorisations de sortir, accordées aux prévenus politiques, étaient devenues une habitude, et au mois de décembre ou de janvier, M. Goupil, le médecin, celui qui a été depuis, je crois, nommé député, a demaudé à sortir pour aller faire une opération chez un de ses malades qui réclamait ses soins à tout prix. On l'a fait sortir sans prévenir le préfet de police, c'était l'usage.
528 II.STOlllE BÉVOLUTIONNAIRE
Il est parti avec deux agents que le juge d'instruction avait fait demander à la préfecture de police et il n'est jamais revenu. Il avait dit aux agents : « Je vais dans ce petit cabinet pour prendre des instruments. » Il a disparu, on l'a cherché inutilement jusqu'au jour où il est devenu député, je crois.
M. Cresson, p. 137.
Un membre. Le parti de Delescluze a-t-il joué un grand rôle dans l'insurrection?
m. choppin. — Ah! certainement! M. Delescluze était à la tête du parti jacobin, lequel se joignait par la droite à des partis qui étaient beaucoup plus voisins du gouvernement. Il y avait, du côté de Delescluze, l'Alliance républicaine, l'Union des républicains.
Le même membre. — Quelle est la différence entre les jacobins de Delescluze, les sectaires de Blanqui et l'Alliance républicaine ! #
m. choppin. — Delescluze passait pour ne vouloir de la République qu'au point de vue politique. C'était un républicain formaliste et autoritaire, mais il ne passait pas pour aspirer à l'abolition de la propriété. Les gens de B'anqui, qui n'a pas essayé de formuler lui-même le système, disent qu'ils sontfdes républicains anarchistes. — Ce qu'ils rêvent, c'est la destruction absolue de la société, — avec l'assassinat pour moyen. Blanqui, Messieurs, est littéralement^un fou. Ilfn'estTjamais\si heureux que lorsqu'il est!!caché, lorsqu'il dépiste la police. — Un médecin en donnait cette définition : « C'est un maniaque. C'est un homme qui est heureux d'être dans une armoire et de se dire : on ne me trouvera pas. » Flourens était un fou aussi. — Beaucoup d'autres sont dans le même cas, et ce qu'il leur aurait fallu depuis longtemps c'est une ^cellule dans une maison d'aliénés.
m. delpit. — Vous ne nous avez pas'parlé du parti Victor Hugo ?
m. cuoppin. — C'est que'ce n'est]pas là un parti actif; le chef véritable de l'école politique, c'était Delescluze. Encore, je ne crois pas qu'il y eût derrière ce dernier de grandes masses. Les masses enrôlées, elles] existaient derrière Blanqui et l'Internationale. Toutefois, il y avait des chefs de bande importants. Il y avuit Flourens, Tibaldi, Sapin qui avaient leurs hommes.
Un membre. — Vous pouvez établir une certaine gradation dans tous ces criminels dont quelques uns se rapprochaient de ceux qui étaient au pouvoir ?
m. choppin. — Parfaitement; il y avait entre ceux qui ont depuis fait la guerre civile et les hommes qui étaient au pouvoir, des nuances intermédiaires.
Le même membre. — Par conséquent, il a pu arriver que la répression ait été dans beaucoup de cas affaiblie par les rapports existants ?
Il, chOppin. — Cela n'est pas douteux. Ainsi, il y avait autour du Gouvernement des hommes qui touchaient de très-près à Delescluze.
M. Choppin, p. 118.
Ranvier fat arrêté le 6 novembre par moi. Je dois dire que je l'ai toujours jugé à sa valeur; c'était un fanatique capable de tout. Mais c'était un pèrs de famille. Il avait deux jeunes filies qui paraissaient intéressantes, et elles avaient frappé à bien des portes ; il est vrai qu'elles allaient aussi aux clubs (sourires) .
Eh bien! Ranvier obtint, sans que je fusse averti, de sortir le la Conciergerie sur son honneur. Le juge d'instruction et le procureur de la République lui avaient donné un congé de 24 heure?» d'abord, de 48 heures ensuite.
Un membre. — A quelle date?
m. cresson. — Je pourrais vous montrer à ce sujet la date ; la lettre du procureur général, la voici : elle porte la date du 29 décembre.
Elle est de votre collègue, M. Leb^ond, homme d'une grande honorabilité, qui était tourmenté et assiégé par tout ce monde, comme je l'étais moi-même, et qui avait appris, à leur contact, que leurs desseins étaient détestables. Ce n'était pas lui qui l'avait fait mettre en liberté.
Bref, Ranvier est mis en liberté, sans moi, pour deux jours; il Fort ; il va de soi qu'il se rend aux clubs de Belleville (On rit) m Or, chaque club était suivi par un de mes agents, et, dans mes rapports quotidiens, se trouvent des extraits de ce qui se disait dans les clubs. Eh bien ! Ranvier dit dans le club où il est allé ce soir-là, en propres termes: œ Us n'ont pas le courage de me fusiller : nous aurons ce courage, nous les fusillerons; » de plu*, h avait donné sa parole de rentrer, il ne rentra pas. Un rapport me fut fait sur son absence.
Le procureur gérerai, à qui je communiquai ces faits, en était très ému. Le 29 décembre 1870, il m'écrivait cependant après la rentrée de Ranvier à la Conciergerie.
Paris, le 29 décembre 1870.
<t Mon cher Préfet,
a Mademoiselle Ranvier est dans mon cabinet. El'emeditque son père est gravement malade ; je ne sais pas si cela est exact et à quel point cela est exact.
a Je ne sais pas non plus à quel point la mise en liberté de Rauvier peut être dangereuse. Il est certain qu'il a fait un bien détestable usage de a liberté qu'on lui a donnée pour deux jours.
« Mais c'est à vous de décider cela. C'est d'ailleurs ce qui a été contenu avec M. Choppin, hier matin.
a Je m'en remet-; à vous, et vous prie d'agréer, mon cher Préfet, l'expression de mes meilleurs sentiments.