CHAPITRE XXVIII
ILa préfecture d.e police après le 4 septembre.
Envahissement de la préfecture de police le 4 septembre. — Mise en literté de M. Cluseret. — Ordre d'arrêter M. Piétri. — Entrée de Raoul R'gault à la préfecture. — Il y
.: occupe, fous M. de Kératry, un poste de confiance. — Sergents de ville envoyés au feu. — Circula re de M. de Kéralry ordonnant de les désarmer quand ils rentrent à Paris. — Désorganisation de la préfecture sous M. de Kératry — Plus de police ostensible ou secrète malgré l'accroissement de dépenses. — Nomination de M Cresson. — Ses répugnances — Il expulse Raoul Rigault, reprend l'ancien personnel, réorganise les services, cfcercle à rétablir la police municipale. — Arrestations que M. de Kératry n'a pu faire et que fait M. Cresson. — Le Gouvernement n'écoute pas les
? avis de M. Cresson. — Témoignage rendu à la police impériale par M. Choppin.
Au sujet de l'occupation de la préfecture de police, le 4 septembre, nous nous bornerons à donner le dire de M. de Kératry et celui d'un témoin de son arrivée dans le cabinet de M. Piétri.
Je fus publiquement nommé préfet de police, avec mission de m'emparer de la Préfecture aussitôt que possible. Avant de m'éloigner, je réclamai un ordre écrit au nom du gouvernement que M. Gambetta, ministre de l'intérieur, me remit revêtu de sa signature. M. Antonin Dubo*t, que la Commission pourra interroger très-utilement sur le compte de la police, me fut adjoint par lui comme secrétaire général.
Accompagné de M. Dubost, je descendis sur le quai, où je pus rallier neuf gardes nationaux bien décidés; j'ai retenu les noms des citoyens Trottin, Franquet et Petit, négociant à Bercy. Fort de cette escoite, je me rendis à la préfecture de police. Quand j'y arrivai, toutes les portes étaient fermées. A travers les in-
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terstices de la barrière élevée sur le quai de la Conciergerie, on apercevait tous les sergents de ville rangés derrière les officiers de paix. La garde municipale, l'arme au pied, attendait les ordres du colonel Valentia. J'avoue qu'à ce moment difficile, je tenais mon revolver à la main, résolu à en faire usage pour la défensive. Je réclamai à haute voix l'ouverture de la porte : elle me fut d'abord refusée. J'annonçai alors que nous allions pénétrer de force. Après avoir parlementé moins d'une minute, on me livra passage. Je traversai les longs couloirs jetés entre les anciens et les nouveaux bâtiments : certes, si on eut voulu résister il eût été bien f ^cile, à travers tous ces dédales, de nous faire disparaître sans bruit. Mais chacun sentait que derrière nous, poignée d'hommes, marchait l'opinion publique, plus forte que des régiment-. Je péaétrai dans le cabinet de M. Piétri où se trouvaient réunis et anxieux tous les chefs de service du département de la police. Je les consignai tous jusqu'au soir dans un salon voi-in en leur prescrivant d'attendre les ordres du nouveau gouvernement. Je voulais, avant tout, me rendre compte des agissements de M. Piétri et prévenir tout concert entre l'ancien préfet de p Aies et ses principaux fonctionnaires. Je fis mander aussitôt le colonel Valentin et lui déclarai que s'il me donnait sa paro'e de soldat de veiller uniquement au maintien delà sûreté publique avec les troupes qu'il avait dans les mains, cela me suffirait, certain d'avance que j'étais qu'il ne se livrerait à au un agissement politique. Le colonel me donna sa parole et l'a fidèlement tenue durant ma gestion. Je lui donnai aussitôt l'ordre de faire rentrer ses troupes dans leurs quartiers, et d'inviter les sergents de ville à regagner nuitamment leur domicile, par groupes réiuits, de crainte de provoquer une excitation populaire, bien légitime d'ailleurs, contre certains agents policier- qui, sous l'Empire, s'étaient gravement compromis par des excès.
Dès que la préfecture eût été évacuéeje me rendis en voiture à la direction générale des télégraphes. Je pris avec moi deux gardes nationaux décidés, que je me procurai à la mairie de la rue de Grenelle-Saiiit-Germain. Je montai chez M. de Yougy et je plaçai un factionnaire à sa porte, lui déclarau/ ([ne, le. gouvernement étant changé de fait, il devait s'abstenir d'euvoyer aucune dépèche jusqu à l'arrivée de sou successeur, qui entra bientôt en louerions (M. Steenackers).
Avant de rentrer à la préfecture de police, je fis tout le par-
cours des boulevards intérieurs, je poussai jusqu'à Believille, et je constatai qu'aucun trouble ne s'était produit dans Paris et que la satisfaction de la chute du régime impérial régnait partout dans la capitale.
Je suis resté, messieurs, au po3te de préfet de police, du i septembre au 13 octobre. J'ai le droit de dire que, pendait ces six semaines difficiles à traverser, aucune arrestation arbitraire n'a été opérée dans Paris. J'ai le droit de dire aussi que j'ai protégé également, comme c'était mon devoir, tous les domiciles menacés, aussi bien ceax des jésuites de Vaugirard, qu1- m'ont remercié à ce sujet par la plume du malheureux père Olivain, que ceux de M. Emile de G-irardin et d'autres personnages désignés aux rancunes violentes.
M. de Kératry, p. 651.
En effet, comme nous étions occupés à forcer le bureau de de M. '.Piétri pour en retirer les valeurs, M. de Kératry survint et nous dit : « Laissez cela, tous les objets seront rendus à leur propriétaire.» Et aussitôt, il fit appelerle directeur dutélég-raphe et expédia une dépêche qui enjoignait de faire arrêter M. Piétri et de mettre en liberté M. Cluseret, qui avait été arrêté sur la frontière du Nord .
m. callet. ~ Que faisait là M. Cluseret?
m. mouton. — Il avait été expulsé comme étranger, et il voulait rentrer. Il conspirait, il avait cherché à nouer des relations avec la garde impériale, il espérait être ministre de la guerre à la prochaine révolution. Quand une première fois on avait voulu l'expulser, il s'était réclamé de l'a nbassadeur d'Amérique qui, d'abord, l'avait pris sous sa protection, mais qui avait fini par l'abandonner.
Le 3 septembre, M. Piétri, qui ne perdait pas de vue les menées de Cluseret, avait donné l'ordre de le faire arrêter s'il se présentait, ce qui avait eu lieu. M. Piétri le faisait retenir prisonnier, et le premier acte de M. de Kératry arrivant à la préfecture de police fut de télégraphier qu'on le laissât libre de rentrer à Paris. Il y revint en effet, puis il alla à Marseille et à Lyon, prêchant partout la guerre civile.
M. Mouton, p. 232.
Cette double mesure était dans l'ordre. Les hommes de l'Empire étant traqués, ceux de la future Commune devaient prendre faveur et monter au pouvoir. Cluseret, Raoul Rigault, Régère, Eudes, Mégy, etc., étaient les alliés naturels des hommes du 4 septembre.
Ce n'est pas là-dessus qu'insiste M. de Kératry dans sa déclaration, et voici le récit qu'il présente :
m. le comte de kératry. — Dès mon arrivée à la préfecture de police, j'ai voulu savoir, avant tout, ce qu'était devenu M. Piétri. Il était parti depuis onze heures du matin de la préfecture, dès qu'il avait vu la marche des événements. Il avait donné rendez -vous dans son cabinet à ses chefs de service. A sa sortie de la préfecture, il s'était rendu aux Tuileries, laissant des instructions à son secrétaire général, M. Duverg-er, avec ordre de se tenir au courant des événements du palais Législatif et en rapport avec lui. Ce dernier devait entrer en relations avec les chefs des services publics, et veiller à une résistance absolue à toute tentative insurrectionnelle. M. Duverg-er avait essayé d'accomplir sa mission ; mais il avait vainement attendu les ordres de M. Piétri, ordres qu'il avait cherché à provoquer par l'envoi de plusieurs messages. M. Piétri ne donnait plus signe de vie et ne revint point à la préfecture de policj, où il laissa en dé -arroi les chefs de service. S'il avait donné des ordres appuyés sur les 3,000 hommes qui étaient là sous les armes, au dedans et autour de la préfecture, notre entrée eut été certainement chose plus délicate. Je dirai en passant, pour répondre à certaines allégations, produites récemment contre M. Antonin Dubost, qu'aucun des effets particuliers de M. Piétri n'a disparu; tout a été remis à sa famille, sur sa prière. Dès le lendemain, tout lui fut renvoyé. Aucun objet n'a manqué à son inventaire, et tout ce qui a été vendu pour son compte à la p éfecture de police, lui a été payé comptant.
M, de Kératry, p. 657.
Nous n'avons pas besoin de dire que ces allégations sont erronées. M. Piétri n'avait pas quitté la préfecture à onze heures. A ce moment, il y rentrait; après avoir assisté au Conseil des ministres. Il n'en est sorti que vers trois heures pour se rendre à l'ordre formel de l'Impératrice.
M. Duvergier n'avait pas eu à attendre ses ordres, ni k les provoquer, et L'émeute, M. de Kératry en tète, s'empara de l'hôtel au moment où le préfet quittait les Tuileries.
Mais laissons ces détails, et voyons quel fat l'esprit de la nouvelle administration.
A la suite de la révolution de Septembre, on avait pensé que les éléments qui composaient la préfecture de police étaient des agents politiques, et qu'il fallait, par conséquent, les renvoyer. Sur soixante commissaires de police qu'il y avait environ à Paris, on en renvoya cinquante-et-un, et on les remplaça par des hommes fort honorables peut-être, mais qui n'étaient pas faits pour présider à l'ordre, car ils avaient conspiré une grande partie de leur vie, c'était là leur seul titre de recommandation. J'en connais un qui avait été condamné à mort pour cause politique, et d'autres qui avaient été condamnés seulement à la déportation.
Les officiers de paix de -l'Empire furent aussi, en partie, mis de côté et remplacés.
m. le président. — Il y avait aussi, je crois, des repris de justice?
m. Marseille. — J'ai connu un. individu qui se trouvait dans ce cas : on ignorait probablement ses précédents, quand on l'a nommé.
m. le président. — On en a nommé et connu un.
m. Marseille. — M. Cresson trouva que cela ne fonctionnait pas convenablement. Il y avait des commissaires qui avaient cru pouvoir faire aux habitants de leur quartier des proclamations socialistes, pour leur faire connaître qu'ils étaient républicains socialistes, et qu'ils venaient propager leurs principes dans leurs arrondissements.
M. Marseille, p. 198.
Un membre. — A quelle date Raoul Rig-ault est-il entré à la préfecture de police ?
m. ansart. — Le 4 septembre, comme secrétaire d'Antonin Dubost.
m. le président. — Qu'est-ce que M. Antonin Dubost?
m. ansart. — Il est arrivé avec M. de Kératry.
M. Ansart, p. 189.
Alors R. Rig-ault s'est mis à fonctionner comme un commissaire de police de fantaisie, s'occupant à vexer les honnêtes
gens et à fouiller dans les archives politiques du cabinet pour en retirer les papiers compromettants. J'ai causé avec lui plusieurs fois. C'était le dévergondage d'idées le plus complet qu'on puisse imaginer. Il m'avait annoncé la Commune depuis le 4£ep'embre, il m'avait dit: a Vous ferez quelque chose de Ranc.» A ce moment, dès la fin de septembre ou le commencement d'octobre l'idée de la Commune était déjà entrée dans cet es-
Pnt là* il. Antart, p. 189.
A propos de M. Raoul Rigault, il a été nommé commissaire de police par moi, je dois dire que ce fut mon secrétaire général qui me .e proposa le premier pour commissaire de police. Je ne le connaisse is point. J'avais d'abord refusé son choix; plus tard, j'ai exig^ la c mstatation écrite que son dossier ne contenait r'en que de politique, avant de procéder à sa nomination sur ure nouvelle recommandation de M. Flo^uet.
Un membre. — Et vous avez trouvé cette recommandation suffisante pour nommer M. Raoul Rigault?
m. le comte de kératry. — Parlon, monsieur, ladite recommandation m'était parvenue par le canal du ministère.