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CHAPITRE XXX

La journée d.ix 31 octobre

Le 31 octobre raconté par M. J. Ferry, — par M J. Favre, — par M. le général Trochu

— Récit du général Ducrot. — Le colonel Ibos. — Flourens à l'Hôtel-de-Ville. — Le gouvenement promet d'abandonner les poursuites ; il les engage, cependant, et y renonce plus tard, faute d'énergie suffisante pour les continuer. — M. Etienne Arago, dans les caves de l'Hôtel-de-Ville — M. Trochu persiste à ne vouloir user que de la force morale.— Convocation des électeurs. —Elle est retirée. — Attitude de MM. Arago,

— Floquet, Dor an — MM. Pelletan et Picard s'esquivent de l'Hôtel-de-Ville. — Rôle de M. Adam — Tentative de Raoul Rigault. — Les émeutiers et les membres du gouvernement sortent bras dessus, bras dessous, de l'Hôtel-de-Ville. — M. J. Favre n'a rien vu, rien entendu.

La journée du 31 octobre a été l'une des plus tristes du siège de Paris. On vit alors, comme après Sedan, une révolution s'accomplir sous les yeux et au profit de l'ennemi on vit les insurgés triomphants du 4 septembre, éperdus, [faisant les concessions qui leur étaient demandées, les retirant ensuite, pactisant avec l'émeute, promettant l'impunité à ses chefs, violant bientôt cette promesse et n'osant pas maintenir les mesures de répression qu'ils avaient décidées. Triste et douloureux spectacle, expiation insuffisante, mais déjà cruelle, du crime commis leux mois avant contre la France envahie.

Nous allons donner les récits de la journée, tels que les font MM. Ferry et J. Favre, le général Trochu et le général Ducrot.

Le 31 octobre au matin, la population parisienne nous était du haut en bas de l'échelle, absolument hostile.

L'affaire du Bourget, la reddition de Metz, qriie nous avion, démentie quelques jours avant, dans l'innocence de notre âme,

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l'annonce de l'armistice que nous n'avions peut-être pas suffisamment expliqué, ou que nous avions expliqué comme on le fait pour des gens connaissant la politique et sachant ce que c'est qu'un armistice, tout cela jeta la population dans un trouble immense. L'armistice même prit, à ses yeux, la forme d'une capitulation.

Dès les premières heures de la journée, je ne dirai pas que le gouvernement fut condamné par tout le monde, mais il y eut de toutes parts un mouvement de défiance tellement marqué que les bataillons qui étaient habitués à nous soutenir quand on nous annonçait des manifestations armées sur la place de l'Hôtel-de-Ville, restèrent chez eux.

M. Jules Ferry, p. 395.

La place de l'Hôtel-de-Ville fut envahie par une foule immense, les grilles furent forcées, les escaliers pris d'assaut, on battit le rappel, mais la garde nationale ne bougea pas.

Non-seulement, la masse ne boug-ea pas, mais un bataillon conduit à notre secours par le général Tamisier, commandant la g-arde nationale de Paris, leva la crosse en l'air, en arrivant sur la place ; et le g-énéral Tamisier étant entré dans la salle du gouvernement, y devint captif avec nous.

Voilà dans quelle situation nous étions, et, je le répète, à cause de ce grand ébranlement moral, nos soutiens habituels s'étaient retirés de nous, et tout le monde trouvait, à ce moment, que nous méritions d'être destitués.

Il y eut, dans cette journée toutes sortes d'incidents que je ne vous raconterai pas. Après nous avoir tenus pendant plusieurs heures sous le coup de menaces, de manifestations insolentes, on s'était flatté d'obtenir nos démissions. C'était le plan des meneurs.

Il y avait des gens entraînés par les circonstances, les événements de la journée l'ont montré; mais il y avait des meneurs bien résolus, et ce sont les mêmes que vous retrouves dans les douloureux événements des mois de mars, avril et mai derniers. Il y avait des exaltés qui se montraient poitrine découverte, mais il y avait derrière eux ceux qui se proposaient de prendre U direction des affaires lorsque la cohue violente aurait patsé sur nous.

On voulait notre démission ; on fut surpris [lorsque nous la

refusâmes. Flourens et ses tirailleurs occupaient toutes les salles, tous les couloirs; nous étions de véritables captifs. Fort heureusement, un bataillon de la rive gauche, le 106% que M. Charles Ferry avait rencontré, descendant de garde, arriva sur les lieux. Ces braves gens, profitant d'un moment de tumulte, enlevèrent le général Trochu et moi qui étais à ses côtés et nous emportèrent, littéralement, hors de l'Hôtel- de- Ville, non sans que nous y laissions une partie de nos vêtements.

M. Jules Ferry, p. 396.

Malheureusement, la foule s'était reformée sur nos compagnons ; et quand nous fûmes hors de danger, le général Trochu et moi, nous nous aperçûmes que MM. Jules Favre, Jules Simon, Garnier-Pagès et Pelletan étaient restés captifs, avec le général Tamisier.

Tout cela se pas ait la nuit déjà tombée, car nous fûmes enlevés, le général Trochu et moi, à huit heures du soir.

Le général Trochu avait estimé, et très-justement, à mon avis, qu'un mouvement comme calui-là ne pouvait être et ne devait être comprimé que par la garde nationale.

Il s'était dit qu'on ne pouvait taire intervenir l'armée régulière, aller la prendre aux avancées pour délivrer les membres du gouvernement, prisonniers da .s l'Hôtel-de- Ville. Si le gouvernement est à ce point abandonné des bataillons fidèles, il n'apl.s qu'à déposer son mandat. C'était, pensait-il, l'affaire exclusive de la garde nationale de venir à bout de l'émeute. Seulement le commandant de la garde nationale et son chef d'état-major étaient enfermés, et il s'agissait de les délivrer.

La garde nationale s'était réunie très-lentement. Mais lorsque l'on apprit que c'étaient Flourens et ses hommes qui étaient à l'Hùtel-de-Ville, tenant le gouvernement capt.f, l'opinion changea. — Il faut, disait-on, mettre fin à cette honteuse comédie!

C'est alors que le général Tamider étant captif, et le général commandant la première division militaire ne voulant pas prendre le commandement, le général Trochu me dit : « Prenezle. » La colonne à la tête de laquelle je me trouvais placé était imposante. Il n'y avait d'abord que dix bataillons; il en vint quinze, puis vingt. Nous arrivâmes en force à l'Hôtel-de-Ville et nous prîmes quelques dispositions d'attaque.

Un membre. — Voulez -vous me permettre une observation? Est-ce que M. Roger du Nord n'a pas eu le commandement de cette colonne avant que vous ne l'ayez prit? m. jules ferry. — Non, mais il était là, je crois. Le même membre. — Je croyais que le général Trochu, personne ne se trouvant là pour prendre le commandement, l'avait confié à M. Roger du Nord, et que plus tard, étant intervenu vous l'aviez repris de ^es mains.

m. jules ferry. — Le colonel Roger du Nord était avec moi. Nous avons mené l'affaire ensemble.

Le même membre. — N'était-il pas parti d'abord avec le commandement général de la colonne?

M. jules ferry. — C'est une erreur ! Après avoir été enlevé par le 106e bataillon, je me dirigeai vers le Louvre, je trouvai là le général Trochu, qui a toujours apporté dans toutes ces crises beaucoup de sang-froid et qui était convaincu que cellelà finirait par l'intervention de la bonne garde nationale. Il me fit entrer dans sa salle à manger et me dit : « Vous allez prendre le commandement, puisque le général commandant la divis;on ne veut pas, ou ne peut pas le prendre. » Roger du Nord était, lui, à l'état-major, au milieu des officiers. A ce moment les bataillons se groupaient péniblemet. La première compagnie qui s'était massée sur la place Vendôme, partit sous ma direction. J'avais à côté de moi le colonel Ferri Pisani et le colonel Rog.r, mais le colonel Roger n'a jamais pris le commandement. Je sais qu'il a été dit, et je sais par qui, du reste, que j'avais enlevé le commandement de la colonne au colonel Roger. Mais ce n'est pas le colonel Roger qui a dit ce'a. D'ailleurs le fait est inexact. Il était parfaitement naturel qu'un membre du gouvernement payât de sa personne, et qu'alors qu'il s'agissait de délivrer ses collègues, il allât le premier exposer sa poitrine. Or, messieurs, l'entreprise avait ses périls.

Nous arrivons sur la place, nous entourons l'Ilôtel-de-Ville, et croyant choisir un bon point d'attaque, nous frappons à la porte qui donne sur la place Lobau. La porte, bi-n entendu, était gardée, et l'on surveillait notre arrivée. Nous avons su, depuis, qu'un décret avait été rendu par le nouveau gouvernement qui venait de se constituer, enjoignant aux choyons fumistes de monter sur les toits pour reconnaître les pqsitioM de l'ennemi.

Nous frappons à la porte, et nous sommons d' ouvrir. <>n ré-

pond que si le citoyen Ferry veut entrer, il peut entrer seul. Alors, les tirailleurs du 14e, commandés par ce brave Arnauld de Yresse qui a été blessé à mort dans le second siège, arrachent la grille, et attaquent la porte à coups de crosse.

On tire sur nous plusieurs coups de feu des fenêtres voisines; nous allions riposter et nous nous apprêtions à faire sauter la porte, une énorme porte de chêne, lorsqu'on nous fit savoir qu'il arrivait un parlementaire, et que les assiégés demandaient à s'entretenir avec nous. Ce parlementaire, c'était M. Delescluze, qui n'étais pas, je dois le dire, au nombre des envahisseurs, et qui, pendant toute cette journée, a affecté de garder une sorte de neutralité conciliante.

M. Julss Femj, p. 397.

M. Delescluze vint me dire : « Ne poussez pas plus loin votre attaque de vive force ; c'est inutile. Les gens qui sont là comprennent qu'ils ne sont pas les plus forts. Je vous ferai observer qu'ils tiennent là Jules Favre, Jules Simon, tous vos amis, que la vie de ces messieurs peut être en danger, et que, par conséquent, le plus sage est d'obtenir que l'Hôtel -de -Ville soit évacué purement et simplement. Je m'en charge. »

La question étant ainsi posée, tout le monde eût fait comme moi, et accepté une solution qui permettait de mettre fin au conflit sans effusion de sang.

• C'était la recommandation toute particulière que m'avait faite le général Trochu, il ne voulait pas que, devant l'ennemi, les rues de Paris fussent ensanglantées par la guerre civile. De plus, nous avions nos amis en grand péril, j'étais donc parfaitement dans la lettre et dans l'esprit de ses instructions. M. Delescluze rentra et nous attendîmes. Nous attendîmes deux heures. Ptniant ce temps, les assiégés, qui avait demandé à parlementer, tentèrent d'enlever, sur la place même, le chef de la colonne assiégeante, à un moment donné, je me vis entouré par quelques hommes, des tirailleurs de Flourens, qui me dirent : « Vous êtes prisonnier du Peuple, vous allez nous suivre à l'intérieur. » Fort heureusement, la garde nationale n'était pas loin, et l'on me dégagea. Enfin, dans la nuit, comme rien ne sortait de l'édifice, on fit entrer les gardes mobiles, casernes près de là, par les souterrains de l'Hôtel-de- Ville. Les gardes mobdes occupèrent la cour et nous ouvrirent la porte. M. Delescluze a insinué, dans son journal, que j'avais promis, lorsqu'il vint me

trouver en parlementaire, que toutes les personnes qui étaient là auraient la vie et la liberté sauves. J'ai démenti cette allégation dans une lettre formelle; en tous cas, il est évident qu'à quelque point de vue qu'on se place, soit au point de vue supérieur du droit que nous avions de reprendre l'Hôtel de- Ville, soit même au point de vue des conventions, après deux heures d'attente san réponse, les assiégeants rentraient dans leurs droits et que la convention, si elle avait eu lieu, aurait été rompue. La garde nationale occupa les escaliers de l'Hôtel-ie- Ville, et nous pénétrâmes dans la grande salle. Là, nous trouvâmes nos amis gardés à vue ; Flourens qui continuait à haranguer debout sur la table, et Millière qui cherchait à lui persuader qu'il était temps de s'en aller. Nous fîmes lestement évacuer tout ce monde et nous rentrâmes ainsi, vers quatre heures du matin, en possession de l'Hôtel-de- Ville.

Mais cette crise nous imposait un devo'r : c'était de faire que cette journée fût la dernière.

Pour cela, il fallait consulter la population de Paris, et dès le lendemain, nous nous adressâmes aux Parisiens pour leur dire : Il est temps que toutes les manifestations finissent ; il faut que le gouvernement soit reconnu et qu'il reçoive de cette acceptation toute la plénitude de la force qu'un gouvernement doit avoir. Il faut qu'il ait ce pouvoir et que vous le consacriez dans ses mains dans toute son étendue.

Nous convoquâmes les électeurs dans un délai de quarantehuit heures, pour qu'ils eussent à s'expliquer, par oui ou par non, sur la question de savoir si le gouvernement de la Défense conserverait ses pouvoirs. Vous savez que la population répondit par 550,000 oui, contre 60,000 non.

Pour terminer ce que j'ai à dire sur la journée du 31 octobre, j'ajouterai que — tout en faisant voter au peuple de Paris ce plébiscite qui impliquait non-seulement la consécration, du gouvernement, mais la condamnation absolue de la Commune, nous avions cependant compris qu'il fallait faire quelque chose pour les élections municipales. Nous avons décidé, non l'élection d'un conseil municipal, mais la nomination de maires et d'adjoints ; et je dois dire que l'épreuve que nous tentâmes alors fut favorable, car l'immense majorité des municipalités fut constituée dans un sens favorable au gouvernement.

Il y avait donc, à Parii, au commencement du mois dtno vembre, un gouvernement appuyé sur 500,000 suffrages, et eu

même temps des municipalités régulièrement élues, puisant dans l'élection une force morale que n'avaient pas les maires provisoires qui les avaient précédées.

C'est sous ce régime que s'écoulèrent les derniers mois du siège.

M. Jules Ferry, p. 398.

Mais je reprends mon récit de la journée du 31 octobre.

On vint me prévenir ; je donnais à M. Thiers ses dernières instructions, je l'embarquais; j'aurais voulu l'accompagner jusqu'au pont de Sèvres, puisque j'avais l'honneur de le recevoir cbez moi, lorsqu'on vint me dire que l'Hôtel- ie-Ville allait être envahi. Nous étions très accoutumés à ces émotions, et je ne me pressais pas beaucoup. Cependant, comme les choses devenaient plus graves, j'allai à l'Hôtel de-Ville vers deux heures. Je ne pus pas d'abord y entrer et on me dit qu'il ne fallait pas y entrer. Le général Trochu y était ; c'était de notre devoir de nous placer à ses côtés ; je pénétrai dans le palais, puis nous fûmes envahis, et bientôt nous fûmes mis en étatde séquestration. Le général Trochu parvint à s'en aUer; je l'essayai moi-même, mais il fallait se colleter, se faire déchirer ses habits, cela ne me convenait pas, je restai.

Je vis là les scènes qui s'y sont passées et qui étaient aussi grotesques qu'odieuses, ce qui m'avait fait croire, mal à propos,' que ces individus étaient incapables même d'un soulèvement sérieux. Je les ai vus si ridicules, je vous assure, qu'ils m'ont inspiré un très grand mépris, mais enfin, ils n'en ont pas moins constitué un gouvernement,

Ils sont venus nous demander notre démission. Il y avait avec moi, je crois, MM. Jules Simon, Garnier-Pagès et le général Le Flô. Comme pour M. de Bismarck, je me suis fait un thème très simple ; — j'ai dit à ces hommes : * Vous me demandez quelque chose : laisssz-moi sortir ; quand je serai libre, je verrai ce que j'aurai à faire. Mais vous me retenez prisonnier, ma volonté ne m'appartient pins, vous n'avez pas le droit de me demander ma démission ; puisque vous êtes les plus forts, vous pouvez me tuer, mais quant à obtenir de moi une signature, un ordre, vous ne l'aurez pas. *

J'ai été l'objet de très grandes supplications de la part de gens qui ne devaient pas m'en faire, mais enfin, je leur ai toujours répondu de la même manière. Je me suis mis dans un petit

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coin, où on m'a tiré un ou deux coups de fusil par dessus la tête, et je crois que c'était par maladresse et non volontairement.

m. le comte de rességuier. — La maladresse consiste-t elle en ce qu'ils ont tiré par dessus la tête?

m. jules favre. — Oh ! non, ce n'est pas ce que vous croyez. Si les coups eussent été tirés volontairement, d'antres les eussent suivis. Ces hommes étaient ivres ; l'un a lâché son coup de fusil, la balle ett allée se loger en haut. Il D'y avait là aucun caractère agressif.

Pendant la nuit j'étouff dis, j'avais très chaud; j'ai ouvert la croisée, car les vitres étaient obscurcies par la vapeur, et j'ai vu sur les quais des g"ens qui venaient nous secourir. Seulement, quand j'ai ouvert la croisée, il s'est fait un vide au milieu de ces g-ardes nationaux qui avaient cru qu'on allait tirer, et comme ils ne voulaient pas être les derniers à répondre à cette politesse, ils ont tiré eux-mêmes. J'ai fermé la croisée.

Pendant cette nuit, M. Millière, notamment, me priait de donner ma démission. 11 me disait : — * Mais vous resterez en fonctions jusqu'aux élections et même au-delà si vous êtes élu... » Je répondis : — « Vous êtes bien bon, ie suis touché de cette gracieuseté ; mais je ne donnerai pas ma démission. Je ne demande qu'une chose, c'est de ne pas rester au pouvoir. Mais je ne donnerai jamais ma démission dans de pareilles conditions. »

J'ai eu un instant la pensée que cet événement allait me délivrer du pouvoir et que je pourrais rentrer dans la vie privée à partir du lendemain, car je ne savais pas bien ce qui pourrait arriver; je pensais qu'on allait m'emprisonner, je ne pensais pas qu'on me tuât.

Voici ce qui s'est passé pendant la nuit. On avait placé autour de nous un cercle de tirailleurs de Belleville, avec l'ordre de ne pas nous laisser passer d'abord, ensuite de nous tirer dessus quand on \iendrait nous délivrer. En effet, on est venu, à ce que je crois, deux fois. Les mobiles frappaient à la porte à coups de crosses et alors ces Messieurs nous couchaient enjoué et tous ceux qui m'entouraient faisaient des plongeons, c'était une situation as. ez désagréable. Messieurs, jd n'ai jamais cru cependant qu'ils eussent l'intention de nous assassiner; c'i taient des fanfarons et j'aurais désiré beaucoup qu'on ne me secourût pas pendant la nuit. Mais je n'ai voulu écrire aucun ordre.

Il m'tst arrivé une chose assez étrange. J'é'ais assis (levant la table où le? chefs étaient montés, je voyais leurs pieds et leurs bottes ; je me suis mis à écrire. Il y en a un, dont je connais le nom, mais il est inutile de le dire, qui a attendu que j'eusse signé pour m'arracher ma lettre ; je me suis précipité sur lui et je m ai arraché ma lettre par un mouvement de vivacité, en lui disant : « Vous êtes un drôle ! » et je l'injuriai très violemment. « Je suis votre captif, eh bien, pour votre condamnation, je vais vous lire la lettre : j'écrivais à ma fille pour lui faire savoir que j'étais captif ; j'avais même mis des mots d'intérêt pour ceux qui m'avaient ainsi incarséré. Voilà votre condamnation, * lui dis je ! Cela produisit un moment d'émotion et puis on pensa à autre chose. Mais j'aurais voulu, si j'avais été libre, écrire un mot pour qu'on ne "vînt pas me délivrer, parce que je voyais hurs dispositions. Ils ne nous auraient pas tués spon'anément, mbis nous étions exposés à uu véritable danger pour le moment où les gardes nationaux entreraient. Il eut donc été prudent d'à tendre jusqu'au jour. Ils avaient considérablement consommé toutes sortes de victuailles ; ils m'ont même proposé, par l'intermédiaire de leur ambassadeur, de prendre part à leur repas : « Vous devez avoir faim, je vous offre à souper.

— Non, merci beaucoup ; j'ai faim, mais je me contenterai de manger un morceau de pain. » Je les voyais très peu courageux, et à la dernière scène, qui a été vivement émouvante celle-là,

— on entendait toute espèce de fanfares et es gens qui venaient nous délivrer, - j'aibiencru qu'ils allaient nous massacrer. Ils ne l'ont pas fait; ils ont abaissé leurs armes en nous couchant en joue, puis ils les ont relevées. Deux choses les retenaient : d'abord ils avaientjà penser qu'ils seraient passés qarles armes; et puis, à ce momeut là, il y avait une autre considération, c'est qu'il ne fallait pas d'émeute devant l'ennemi, et je crois qu'ils étaient encore sensibles à cette pensée. A trois heures du matin, on est venu nous délivrer.

M. Jules Favre, p. 347.

Maintenant je vais exposer, pour la part que j'ai pu voir et juger personnellement, l'ensemble des faits qui se rattachent à la sédition du 31 octobre

Elle n'a pas été plus prévue par le gouvernement et pas plus concertée par la démagogie, que l'événement du 4 septembre-

Comme ce dernier, elle a été le résultat d'un concours d'événements militaires désastreux, la capitulation de l'armée de Metz et l'affaire du Bourget, tous les deux connus de la veille.

Le matin du 31 octobre, le préfet de police, qui était alors M. Adam, vint chez moi, j'imagine vers les dix heures, et me dit : « Il y a une grande agitation à Belleville et cette agitation va toujours croissant ; elle m'inspire quelque défiance. Que pensez-vous qu'il faille faire? »

Je lui dis : « Mon cher préfet, il faut mettre sur pied quinze ou vingt bataillons de la garde nationale, partie sous les armes, partie de piquet, et je vous invite à aller vous-mêmes chez le général Tamisier pour lui en donner avis, et pour vous concerter avec lui sur les lieux où il convient de réunir ces bataillons. »

Le préfet de police partit pour le quartier du général de la garde nationale, qui était place Vendôme. A midi ou à onze heures et demie, j'étais à déjeuner, lorsque je reçus une dépêche télégraphique de l'Hôtel de-Ville. Elle était, je crois, de M. Ferry ou du secrétaire de l'Hôtel-de-Ville. Elle était ainsi conçue : « Grand mouvement autour de l'Hôtei-de-Ville, mais sans armes. Il me paraît nécessaire que vous soyez ta de votre personne. »

Je partis immédiatement et je me rendis à l'Hôtel de-Ville.

A la même heure, les autres membres du gouvernement recevaient chez eux le même avis, et tous sont arrivés à l'Hôtelde-Ville les uns après les autres, à des heures différentes.

Les abords de l'Hôtel-de-VilLe n'étaient pas rassurants, et ceux des membres du gouvernement qui y sont entrés et qui s'y sont établis en permanence, ont fait à mon avis, preuve d'équilibre dans le devoir.

Nous avons envoyé l'ordre aux bataillons de la garde nationale commandés le matin, de venir à l'Hôtel-de-Ville, aux autres l'ordre de se former, et nous nous sommes réunis en conseil.

La foule qui était sur la place, toujours sans armes, s'était augmentée, et vers deux heures, je suppose, de l'après-midi, elle envahissait les cours et les escaliers. A la demande de mes collègues, j'allai deux fois lui parler ; mais il me fut impossible de de raisonner ces gens-là, qui me parurent de toutes les conditions. Ils étaient hors d'eux, vociféraient sur Metz et sur le Bourget, criaient a la trahison, etc. Je ne vis pus une seule arme entre leurs mains. La compagnie de garde munioipale

et les mobiles de service à l'Hôtel-de- Ville, hors d'état de résister à l'envahissement, étaient reculés dans une petite cour. Ils ne pouvaient que faire feu sur la masse sans armes. Je leur prescrivis de se retirer derrière le palais en attendant l'arrivée de la garde nationale. Un de mes officiers, le commandant Faivre, vint et me dit : « Mon général que voulez-vous qu'on fasse? ■» — * Que la garde nationale prenne les armes et arrive, mais l'armée du dehors, non ! »

Eh bien, la garde nationale, dont l'ensemble, à l'exception de personnes très-éclairées, était fort impressionnée par les nouvelles de Metz et du Bourget, ne prit pas les armes ou ne les prit qu'avec une lenteur infinie. Dans l'après-midi, trois ou quatre bataillons se montrèrent sur la place de l'Hôtel-de- Ville mais n'y restèrent pas. Je ne sais pas quels étaient ces bataillons-là ; ils étaient mêlés sans doute, et leurs sentiments trèsdivers ne nous révélaient qu'une sorte d'insouciance dont nous fûmes frappés. Evidemment cette garde nationale, qui arrivait la première, considérait que les événements de l'Hôtel-de-Ville étaient sans gravité ou répondaient à ses vues. Je vis de mes yeux, du balcon où j'étais, deux bataillons venir et s'en aller après avoir mis la crosse sur l'épaule. D'autres se succédèrent ainsi jusqu'à l'entrée de la nuit, allant et venant sans agir, comme firent apparemment les bataillons commandés le malin même et que je ne vis pas ou que je ne distinguai pas entre les autres. Il devint évident pour nous que la garde nationale, incertaine et mal informée, hésitait à prendre parti pour le gouvernement. C'est qu'à cette époque la garde nationale, c'était tout Paris, avec toutes ses variétés de population, de vues et de sentiments.

Mes collègues étaient fort émus. Je les assurai que la garde nationale pouvait être mécontente de la marche d'événements militaires qui étaient mal connus ou mal interprêtés, mais que le sentiment du péril commun allait lui venir et que nous la verrions ai river en grandes masses. Et, en effet, dès que, dans les divers quartiers, on sut que le gouvernement était prisonnier, qu'il y avait péril pour l'ordre public et pour la défense, la garde nationale accourut, no» pas convoquée par tel ou tel mais spontanément, selon son habitude en pareil cas. Car, en dehors des services au rempart, parfaitement réglés pour chaque jour, les grandes prises d'armes accidentelles à l'intérieur étaient irès- difficiles et lentes, faute d'organisation antérieure

Tout cet ensemble avait été improvisé.

M. Jules Favre a dit que la journée du 31 octobre n'avait pas été préparée par la démagogie. Rien n'est pins vrai. Cette sédition a été commencée par des affolés, et c'e-t le soir seulement que les sectaires sont arrivés avec leurs fusils, pour tâcber d'en tirer parti, sous la conduite de Flourens et d'-<utres démagogues connus. Je répète que de midi à la nuit, l'Hôud-de-Ville n'a été envahi que par des hommes de toute condition, au milieu desquels se trouvaient certainement des m neurs, qui réclamaient avec véhémence contre la capitulation de Metz, qu'ils nous accusaient de leur avoir cachée, et rontre la perte du Bourget. Ils n'avaient ni armes apparentes ni armes cachées.

Un membre. — J'ai vu la place de l'Hôtel-de-Ville à cinq heures, inondée de troupes avec leurs armes, et rien que des bataillons de Belleville. A ce moment il n'y avait pas encore un bon bataillon sur pied.

M. le général trochu. — Les troupe* dont vous parlez étaient au contraire des bataillons convoqués, mais qui n'agissaient pas, comme je l'ai dit. Quant à être tous de Belleville, c'est une erreur complète. Les démagogues de Belleville et d'ailleurs n'avaient pu être prévenus ni réunis, car Flourens n'en avait que six cents environ, qui arrivaient les uns'après les autres. 11 n'y en avait pas plus de cent cinquante à deux cents auteur du gouvernement dans la salle du conseil. Les autres gardaient les appartements et les escaliers. Plus tard, sous la conduite de Tibaldi et autres révolutionnaires, plus ou moins connus, un bataillon de démagogues s'établit au bas de l'Hôtelde-"Ville, bordant les grilles et surveillant ou arrêtant les arrivants. Mais ils étaient numériquement insuffisants pour cet office, et durent laisser passer les gardes natiouaux dévoués qui vinrent nous proposer de tenter une sortie avec eux. En tout, j'estime qu'il n'y a pas eu à l'Hôtel-de Ville, cette nuit là, plus de 1,500 sectaires, bien qu'il y en eût plus de 6,000 dans Paris, dévoués et obéissant à Flourens. Il n'avait pas eu le temps de les réunir et c'est ce qui fit échouer son en* reprise. On voyait qu'il était incertain, et que ses hommes regardaient derrière eux. C'e^t ce qui fit qu'ils n'osèrent pas nous tuer.

m. LE comte daru. — Ainsi, vous croyez qu'il n'y eut pas de leur part ni complot, ni préméditation; ou a voulu profiter do l'émotion que faisaient naître dans les esprits l'échec du Bour-

g-et et la capitulation de Metz, mais on n'a pas à l'avance organisé ce mouvement?

m. le général trochu. — Ils ont monté le coup quand ils ont appris la tournure des événements, mais leur soudaineté les a surpris sans préparation.

Je crois même, sans pouvoir l'affirmer toutefois, que Delescluze, et p^ut-être aussi Blanqui, venus à l'Hôtel-de- Ville dans les premiers moments, ont disparu avec d'autres, bien avant la fin du drame ; quand ils ont vu le premier acte accompli, personne n'osait aborder le second.

m. le comte daru. — Etait-ce enfin une conspiration ou un mouvement fortuit né à la suite des événements du Bourget et de Metz?

m. le général trochu. — Oh ! la conspiration des sectaires était permanente à Paris. Les événements de Metz et du Bourget troublant au plus haut degré tous les esprits, étaient une occasion. Mais ils n'avaient pas pu les prévoir et n'étaient pas prêts. J'ajoute que l'attitude de la garde nationale, en général, fut excel'ente cette nuit-là, comme je l'avais prévu, dès qu'elle sut le fond des choses. Mais le 31 octobre a été son dernier effort politique conservateur. Plus tard, les journaux l'ont pénétrée de l'idée qu'elle était la première troupe du monde; qu'elle était parfaitement en état de forcer les lignes prussiennes ; mais que la trahison ou l'incapacité du commandement ne voulait pas utiliser ces incomparables légions. Alors, elle se montra pleine d'orgueil, elle nous est devenue hostile; le mécontentement et les mauvais sentiments sont entrés dans l'esprit du plus grand nombre.

Général Trochu, p. 292.

Je m'avançais par les Champs-Elysées, lorsque mon pauvre aide de camp de Néverlée, qui fut tué depuis, me rejoignit et me dit : « M >n général, le gouverneur de Paris, que je viens de voir au Louvre, vous fait supplier de laisser vos troupes en dehors de la porte Maillot, et de venir lui parler -de votre personne. ■»

J'avoue que je fus contrarié. Je donnai Tordre à mes troupes de se replier et de retourner prendre position à la porte Maillot; puis, avec mon état-major, j'arrivai au Louvre.

Là, je trouvai le gouverneur au milieu de vingt ou trente personnes* qui étaient dans son cabinet, où l'on causait avec

beaucoup d'animation. L'opinion qui semblait prévaloir était qu'il fallait éviter une affaire, que l'on devait tenter de parlementer, attendre au lendemain pour arranger ce conflit, et surtout tâcher de faire mettre en liberté Jules Favre, Emmanuel Arago, Jules Simon et autres qui se trouvaient entre les mains insurgés.

Vous savez comment le général Trochu a été délivré : ce fut parle commandant Ibos, du 106e bataillon de la garde nationale, et par le bataillon commandé par M. de Crisenoy, qui, ayant pu pénétrer dans l'Hôtel-de-Ville, parvinrent à arracher le général des mains des communeux et à le faire sortir.

Le général Trochu, en sortant de l'Hôtel-de -Ville, croyait que ses collègues du gouvernement avaient été délivrés comme luj et le suivaient. Mais la grille s'était refermée, et sas collègues n'avaient pu le suivre. Ce ne fut qu'à son arrivée au Louvre que le général apprit que presque tous les membres du gouvernement étaient encore entre les mains des insurgés.

On discutait pour savoir ce qu'il fallait faire. Je pris immédiatement la parole, et j'exprimai l'opinion qu'il fallait agir avec énergie, que les ménagements et les délais étaient hors de saison, que l'on devait en finir avec ces gredins, arriver par la force à s'emparer de l'Hôtel-de Ville, et surtout ne pas attendre au lendemain, sans quoi les bandes de Delescluze et de Flourens allaient s'organiser et descendre sur l'Hôtel-de-Ville.

Je parlai dans ce sens avec la plus grande vivacité.

m. le comte de rességuier. — C'est vrai, j'étais là un moment après.

M. le général ducrot. — Je fus soutenu par le général Chabaud-la-Tour, qui parla dans le même sens que moi, m'appuya très-énergiquement, et nous finîmes par convaincre tout le monde ; seulement le général Trochu ajouta : « Je veux qu'on ne fasse agir que la garde nationale. » — Je fis observer que la garde nationale pourrait rencontrer une résistance sérieuse, qu'il fallait la faire soutenir par une troupe solide.

Je proposai d'employer la garde nationale mobile et principalement le bataillon du Finistère, qui occupait la caserne Na poléon.

Je dis : « Il y a des souterrains qui communiquent de cette caserne à l'IIotel-de-Ville, il faut combiner le mouvement de manière que les mobiles entrent dans l'Hôtel-de-Ville par les

souterrains, pendant que les gardes nationaux y entreront par la rue de Rivoli et par la place, »

Ce plan fut adopté ; je connaissais l'existence de c°s souterrains, et j'envoyai — ou plutôt non, ce fut le général Schmitz qui envoya des instructions au commandant de Legge, chef de bataillon des mobiles d'Ille-et -Vilaine et qui lui ordonna d'entrer par les souterrains de l'Hôtel-de-Ville pour donner la main aux gardes nationaux qui arriveraient par la rue de Rivoli.

En somme, tous les ordres étant donnés, tout étant convenu, le général Trochu remonta dans la salle à manger, et pendant qu'il dînait, je voulus faire le tour des cours du Louvre.

Messieurs, j'entre peut-être dans trop de détails? — (De toutes parts : Non! non! pas du tout! Continuez, général.)

m. le général ducrot. — Je descendis donc; je sortis dans la cour, j'aperçus beaucoup de monde, un grand nombre d'officiers de garde nationale, tous animés de bonnes intentions; mais généralement l'objection qui dominait était celle-ci : « Nous n'avons pas d'ordre, que faut-il faire ? c'est insupportable ! Il n'y a pas d'état-major, il n'y a pas de commandement de la garde nationale, nous n'avons pas d'ordres. »

Je fus frappé de cette situation, je remontai, et je dis à Trochu : « II faut absolument nommer un commandant de la garde nationale. » — « Soit, dit-il, mais qui? » — « Il y a Roger (du Nord), qui est un homme brave, vigoureux, énergique, qui ne demande qu'à aller. » — c Soit. » Nous descendîmes dans la cour, et là, nous trouvâmes Roger (du Nord), qui se montra disposé à accepter le commandement. Trochu s'avança sur le perron, fit une harangue aux officiers de la garde nationale, leur présenta, comme leur commandant provisoire, Roger (du Nord), qui, à son tour, leur dit quelques bonnes paroles. Il fut parfaitement accueilli, et tous partirent pleins d'ardeur, en disant : « En avant ! en avant !» Je le répète, tout le monde était parti plein d'entrain.

Le général Trochu et moi nous rentrâmes ; il y avait à peu près une demi-heure que cet incident avait eu lieu, lorsque arriva M. Jules Ferry.

— « Eh bien, dit-il, que s'eat-il passé ?» — Je répondis :

« Nous avons pris toutes nos dispositions pour nous empirer de l'Hôtel -de-Tille. On y marche. » — « Je crois que la garde nationale marchera bien.»— x Oui, mais pour cela il a fallu trouver un général qui la commandât, et le général Trochu a dési-

gné M. Roger (du Nord) . » — « Roger (du Nord) ! c'est impossible ! Comment, vous avez choisi Roger (du Nord) !» — a Eh ! pourquoi pas ? » — « Mais, parce que la situation politique ne permet pas, sans les plus grands inconvénients, de le prendre pour commander en chef la garde nationale. Cela va produire le plus fâcheux effet. » — « Eh ! il s'agit bien de la politique, maintenant ; il s'agit de rétablir l'ordre, voilà tout, et Roger (du Nord) convient parfaitement à cette mission. »

M. Jules Ferry eut alors un entretien avec le général Trochu dans le fond de la salle. Que s'est -il passé entre eux ? Je n'en sais rien, mais ce que je sais bien, parce que cela m'a été ditpar M.Roger (lu Nord), c'est que celui-ci fut rejoint p1 ace Vendôme par M. Jules Ferry, qui lui dit que, d'après ce qui avait été convenu avec le général Trochu, c'était lui qui prenait la direction, le commandement de la garde nationale; et, en effet, il le prit dès ce moment-là. De telle sorte que M. Roger (du Nord) se voyait obligé de marcher avec M.Jules Ferry, n'ayant plus ni initiative, ni commandement, ni par conséquent de responsabilité.

Enfin, la garde nationale s'était réunie, et elle se mit en marche vers l'Hôtel de-Ville.

Il y a tels d^ nos honorables collègues qui pourraient vous donner, à cet égard, les renseignements les plus intéressants sur ce qui, à cett^ époque, s'est passé à l'Hôtel-de-Ville ; mais, quant à moi, je vous dis ce que je sais. Pendant ce temps, le commandant de Legge, après beaucoup d'hésitations qui ne venaient pas de son fait, mais d'ordres et de contre-ordres successifs, était passé avec ses hommes par les souterrains, avait surpris les gaillards qui étaient entrés dans l'Hôtel-de- Ville, et en avait fait sortir un certain nombre des caves. A cet égard, je vais vous rapporter un incident assez curieux. Pendant que les mobiles fouillaient dans les caves, nn capitaine du bataillon, M. Laurent, je crois, mais je ne suis pas sûr du nom, avait aperçu un uidiridu qui se cachait derrière une pile de bois. Il allait sauter sur 'ui, croyant se trouver en face d'un insurgé quand l'i diviiu lui cria : « Ne tirez pas! ne me fusillez pas ! Respectez-moi ! je suis le maire de Paris ! je suis Etienne

Arago! »

Le capitaine de mobiles lui répondit : « Si vous êtes le maire de Paris, votre place n'est pas ici; montez en haut, dans la salle. »

Pendant ce temps, les mobiles avaient garni les grilles et les gardaient. Il y avait là des délégations qui voulaient entrer. De Legge ne savait pas trop en face de quoi il se trouvait; parmi toute cette foule de gardes nationaux, il y en avait de bons, il y en avait de mauvais; il ne voulait pas toutefois ouvrir la grille.

C'est alors que M. Jules Ferry, avec une autre personne, se mit en communication avec Delescluze, Adarn, je ne sais qui encore ; il entra en pourparlers, et il fut convenu une transaction que, pour mon compte, je trouve déplorable.

On finissait par accepter toutes les condi lions des insurgés, alors qu'on était maître de la situation, et voilà, messieurs, où. recommence mon rôle direct.

Je me trouvais dans le bureau du gouverneur, lorsqu'une personne, envoyée par M. Jules Ferry, apporta au général Trochu la nouvelle qu'on avait transigé avec les insurgés, qu'on allait mettre les membres du gouvernement de la Défense en liberté, à coniition qu'on leur permettrait que les élections de la Commune auraient lieu et que tout le programme serait rempli. Je me récriai, je dis : « Mais ce n'est pas possible, M. Jules Ferry a outrepassé ees pouvoirs, il u'est pas possible qu'on ait accepté de pareilles conditions. Quant à M. Jules Favre et aux autres membres du gouvernement qui s'étaient trouvés sous les menaces de la foule, leur engagement est de nulle valeur, parce qu'il a été imposé p*r a violence. Il faut faire dire à M. Jults Ferry que l'on considère c-s engagements comme nuls et non avenus. » Cela n'empêcha pas que ces conditions fussent acceptées par M. Jules Ferry, qui nous envoyait pour nous en prévenir un homme du préfet de police d'alors', M. Cresson, je crois.

m. le comte de rességuier. — Le préfet de police n'était pas en ce moment M. Cresson, mais M. Adam.

m. le général ducrot. — Toujours e>t-il qu'il fallait sauver la vie de, M. Jules Favre, pour lequel on tremblait.

« Eh bien ! dis-je au général Trochu, il faut en finir; montons à cheval ; la garde natianale est dan* la rue, elle s'impatiente, il fau' aller à l'Hôtel-de- Ville. »

Il fut de mon avis, et nous sortions, quand 1* porte s'ouvrit ; M. le général Le Flô entra, un peu ému. Ii nous raconta qu'il était resté sous le coup des menaces de ces gred n- ; puis, qu'il s'était fait un grand mouvement à l'entrée de (a salle où il était retenu; on avait menacé de le fusiller, niais il avait obtenu

l'autorisation de sortir pour voir ce qui se passait. Au moment de sortir, il avait rencontré une troupe de Morbihanaîs, de Bretons, qui étaient entrés en croisant la baïonnette, et il avait eu toutes les peines du monde, en leur parlant breton, à se faire reconnaître et à leur faire comprendre qu'il était le ministre de la guerre et non pas un insurgé. Ces explications entendues, nous allions partir, lorsqu'arriva M. Rochefort; il était jaune, vert, de toutes les couleurs, une vilaine figure.

a Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il; où allez-vous ? »

« Nous allons à l'Hôtel -de-Ville, répondis-je. — Mais pourquoi faire? — Mais pour faire cesser ce qui s'y passe. — Mais, mon Dieu! cela n'en vaut pas la peine. C'est une plaisanterie, ce n'est rien du tout, on attache à cela beaucoup trop d'importance *

A ce mot de plaisanterie, le général Le Flô, qui était assis dans un coin, se leva comme mû par un ressort: «■ Oli! monsieur, dit-il, vous trouvez que c'est une plaisanterie? Si vous aviez été comme moi au bout de la baïonnette et des fusils de ces gredins-là, vous trouveriez que c'est une bien mauvaise plaisanterie. »

Rochefort fut un peu embarrassé. — « Partons, dis-je au général Trochu: à cheval! allons. »

11 y a beaucoup de gens qui ont trouvé que cette démarche était imprudente, que Trochu pouvait recevoir un coup de pistolet ; mais il y a des circonstances où il faut braver ces chances-là.

Non s avançâmes au milieu de la foule : ce fut un triomphe : vive Trochu ! les tambours battaient aux champs ; partout l'émotion fut si grande qu'elle se propagea jusqu'à l'Hôtel-de- Vill*, bien avant notre arrivée. Les coquins, qui ne Font pas braves, prirent peur : tous ceux qui purent se sauver de l'intérieur de iHôtel de-Vill*, gardé dès ce moment par les mobiles, qui ne laissèrent plus sortir personne, prirent la fuite ; et alors les membres du gouvernement qui étaient restés entre leurs mai''?, furent mis en liberté et purent nous rejoindre.

Nous continuâmes notre promenade. Tout allait fort bien ; il y eut cependant, derrière l'Hôtel-de-Ville, un bataillon qui cria : Vive la Commune ! Nous passâmes ; l'ovation fut encore plus complète à mesure que nous avancions, et enlin nous rentrâmes au Louvre.

Il etoit à peu près quatre heures et demie ou cinq heures du

matin; là, je causai un instant avec le général Trochu : « Eh. bien! lui dis-je, il faut une répression, et tout de suite. » h^ « Oui, dit le gouverneur, il faut qu'un exemple se fasse. » — « C'est indispensable. Il me eemble surtout qu'il faut que cela soit vite fait ; les mobiles ont pris un certain nombre de ces misérables : les cours martiales nous donnnent le moyen de les faire juger ; il faut que, dès demain, on en passe quelques-uns parles armes. »

Le gouverneur était tout à fait de mon avis; il orlonna à M. Bibesco de se rendre immédiatement à l'Hôtel-de -Ville et de prendre les mesures nécessaires pour que la Cour mart'ale se réunît.

Je reconduisis M. Bibesco, et je lui dis : « Usez de votre influence, insistez pour que cette fois justice soit faite des gens qui nous ont mis dans cette situation cruelle. » M. Bibesco était parfaitement convaincu ; il me quitta, et je revins à mon quartier général.

J'étais si préoccupé, que je revins à dix heures du matin; quel fut mon étonnement, mon chagrin, en apprenant que tous les hommes qui avaient été arrêtés avaient été mis en liberté !

Voici ce qui s'était passé ; c'est là un renseignement que j'affirme :

A quatre heures du matin, MM. Etienne Arago et Jules Ferry étaient venus trouver le commandant de Legge, et lui avaient donné l'ordre de remettre en liberté deux cent qnatre-vmgt et quelques insurgés pris les armes à la main, qui avaient été été arrêtés, désarmés et enfermés dans les caves. Non-seulement on donna l'ordre de les remettre en liberté, mais on voulut bien leur rendre les armes.

m. le comte de REssÉGuiER. — Comment ! on leur remit leurs armes ? probablement on leur promit qu'on les leur rendrait?

m. le général ducrot. — Pardon, on remit les armes à ce ramassis de gredins, d'étrangers, d'Italiens que vous avez vus à l'œuvre depuis.

m. delsol. — Et ils partirent de l'Hôtel-de- Ville en corps et en armes ?

m. le général mjcrot. — Sur l'ordre de M. Jules Ferry; de manière que M. Bibesco, arrivé à l'Hôtel-de- Ville, vit qu'il n'y avait plus rien à y faire.

582 HISTOIRE BÉVOLUTIONNAIRE

Ici, il faut que je réponde à une objection qu'on a faite depuis.

On a dit que le^ conseils de guerre avaient acquitté les hommes qu'on leur avait donné à juger. Mais il ne faut pas perdre de vue que les conseils d* guerre ont fonctionné deux mois après l'affaire ; ce qui, le matin même de l'événement, était très-possible, devenait beaucoup plus difficile deux mois et demi après, alors que tous ces gens qui avaient été arrêtés isolément étaient relâchés, lorsque les éléments de l'instruction étaient dispersés et qu'il n'y avait plus nécessité de l'exemple d'une répression immédiate.

Voilà donc à peu près le rôle joué par M. Jules Ferry dans cette affaire.

Général Ducrot, p, 7.

Ajoutons encore ce détail donné par le colonel Ibos., et qui peint le côté tristement burlesque de cette scène déplorable.

A un moment donné, j'avais demandé à M. Flourens de descendre de sa table, il n'avait pas voulu. En face de cette persistance, je me dis : « Eh bien, je vais monter à côté de lui. » Ce que je fis, et je demandai à parler à ces hommfes. Nous avons bataillé pendant assez longtemps. Tout-à-coup, la moitié de la table s'est renversée. — Je pense que c'étaient deux morceaux qui avaient été réunis. — Je ne sais pas si on l'a fait à dessein, mais j'ai chaviré avec ma moiùé de table, et j'ai dégringolé.

On s'est occupé là du gouvernement. J'ai bien vu, à ce moment-là, instituer trois ou quatre gouvernements différents. Flourens était remonté sur l'autre moitié de table, et proclamait les noms des chefs du gouvernement. Il avait des acolytes qui tenaient la croisée ouverte et qui criaient les noms aux gens qui se tenaient sur la place. Nous entendions pousser des cris d'approbation ou d'im^robation, je ne sais lequel des doux. Flourens disait que les noms étaient acceptés par la foule; les listes se faisaient devant nous. Quand on en avait rédigé plusieurs, on les jetait par la croisée sur la place. On a morne envoyé un individu qui est parti pour en faire imprimer à l'imprimerie Nationale.

Pendantce temps, lesinsurgés qui se trouvaient là demandaient toujours qu'on leur livrât les membres du gouvernement pour

les conduire à Mazas, et ils ajoutaient très-haut : — Les membres du gouvernement qui étaient là pouvaient l'entendre : — « Ils n'arriveront pas à Mazas ; ils seront fusillés en route. »

Colonel Ibos, p. 426.

Mentionnons aussi ce dialogue de M. de Résséguier et du général Trochu.

M. le comte de résséguier. — Voulez-vous me permettre, général, de vous fa;re part d'une impression qui n'est pas tout à fait conforme à la vôtre. J'étais à Paris. Dans les quartiers où se trouvaient les bons bataillons de la garde nationale, jusqu'à quatre heures on ne savait absolument rien de ce qui se passait.

L'Hôtel-de- Ville était alors entouré par les mauvais bataillons, et, vers cinq heures, beaucoup de ceux-ci se retirèrent en disant : « L'affaire est faite, nous n'avons plus besoin de rester ici. » Ils ont regagné leurs quartiers en disant : « La Commune est proclamée ! »

M. le général trochu. — Ce n'était pas vrai à ce moment.

II. le C03ite de résséguier. — Ils le croyaient et ils partaient en disant : « C'est fini. » Alors seulement, dans les quartiers où j'étais, nous avons été prévenus, et nous avons pris les armes, mais sans ordre, isolément, et quand nous sommes arrivés sur la place, l'Hôtel-de-Vilie était au pouvoir de l'insurrection, et la plus part des mauvais bataillons étaient partis croyant leur victoire assurée.

m. le général trochu. — Ce serait la première fois qu'on aurait vu des conspirataurs abandonner la partie avant même qu'elle fut commencée, car, à l'heure que vous dites, ni Flourens, ni ses hommes n'étaient en scène.

m. ciiaper. — Général, c'est positif; à quatre heures et demie, ils le croyaient.

m. le génékal trochu. — Mais dans tous les cas, quelle va leur attribuez-vous à ce fait? En quoi contredit-il l'ensemble de mon exposé ? Il le confirme, au contraire.

m. levèvre-pontalis. — Ce fait prouve que le mouvement n'était pas bien organisé, puisqu'on le croyait fini quand il ne l'était pas.

Général Trochu, p. .

M. J. Favre et M. J. Ferry expliquent ainsi les causes du 31 octobre.

Lorsqu'on a appris à Paris, le 31 octobre, que l'armistice était sollicité, que M. Thiers était parti pour le demander, mon Dieu ! je ne veux pas dire que cela ait été la cause unique de l'émeute du 31 octobre, mais cela y a été pour beaucoup. Vou.s pouvez vous en rendre compte par le fait suivant : les hommes les plus raisonnables, les plus considérables, les propriétaires les plus intéressés à l'ordre, ceu^x qui brillaient par leur esprit de conservation, étaient en proie à la dernière exaltation ; l'idée que le gouvernement pût solliciter un armistice de l'ennemi était pour eux intolérable. Personne ne voulait l'accepter.

M. J. Favre, p. 337.

La population parisienne fat frappée, enorgueillie, enivrée, de cette première victoire : on avait pris le Bourget ! oui, on avait pris le Bourg-et qui n'avait aucune importance stratégique ; seulement, comme les Prussiens ne voulaient pas nous laisser le Bourg-et, non que la position les inquiétât, mais parce que eux aussi obéissaient au même sentiment d'orgueil militaire qui pouvait nous le faire g-arder, l'ennemi massa une artillerie considérable con4re ce petit villag-e. Pour le défendre, il aurait fallu engager une grande bataille. Tel ne fut pas l'avis dug-énéral Trochu. Il n'avait donné aucun ordre pour prendre le Bourg-et, le Bourg-et n'entrait nullement dans ses plans; il refusa d'accepter la bataille, et le Bourg-et fut évacué. La nouvelle en arriva dans la nuit du 29 au 30, par conséquent se répandit dans toute la ville le 30 ; ce fut une consternation. Vous comprenez l'état d'anxiété, de malaise de cette population si impressionnable, condamnée à une espèce de prison, ne voyant la bataille qne par petits morceaux, car la condition même du siège forçait la g-arde nationale à un service qui était pénible par sa dureté, mais en lui-même peu périlleux ; le temps se passait en longues conversations, car on causait beaucoup sur le rempart et je crois que rien n'a plus contribué à surexciter une population si naturellement impressionnable.

La population prit donc très-mal l'affaire du Bourget. A ce moment même, arrivait la nouvelle de la reddition de Metz, et M. Thiers nous apportait des propositions d'armistice.

il. J. Ffcrry, p

Une des circonstances les plus graves de l' échauffe-urée du 31 octobre, ce fut la promesse faite par le gouvernement qu'il y aurait des élections municipales.

Voici à ce sujet les dires de MM. Etienne Arago, Floquet et Ferry :

Pendant ce temps, les maires arrivèrent, et je me rendis à la salle du conseil pour présider leur réunion. On vota, à l'unanimité, une adresse demandant les élections municipales. Mais il faut bien s'entendre sur ce point; les maires n'avaient tous qu'une pensée, celle de rester dépendants delà mairie centrale, par conséquent du gouvernement de la Défense. Du moins si quelqu'un devant moi, ou à côté de moi, avait alors d'autres prétentions, je déclare sur l'honneur que je n'en sais rien. Plus Wd, certains maires et adjoints ont voulu d'avantaga; mais ma conviction intime est que, dans ce moment là, tous les maires votants ne désiraient qu'une chose : des élections municipales, rien de plus.

M. Et. Arago, p. 539.

Je reprends. Après avoir expliqué la situation générale aux membres du gouvernement, je leur demandai de vouloir bien délibérer sur la proposition des maires.

A la majorité il fat décidé : que les élections auraient lieu, et que je pouvais l'annoncer à la foule qui se trouvait, tant dans les salles avoisinantes, que sur la place.

M. Et. Arago, p. 540.

A une heure, les maires se réunissaient. Je dois dire qu'ils étaient extrêmement animés par la situation. Quelques-uns proposèrent des mesures qui leur paraissaient nécassaires pour le maintien de l'ordre mais qui étaient graves. C'est alors que je soumis à l'assemblée une autre proposition qui avait été l'objet d'une délibération entre M. Arago et mes trois collègue?, et sur laquelle nous étions d'accord. Quelques instants avant d'entrer dans la salle des délibérations avec les maires, nous avions décidé, MM. Arago, Clamageran, Brisson, Hérisson et moi, à l'unanimité, qu'il fallait absolument soumettre au gouvernement un projet d'élections municipales à bref délai, que c'était le seul moyen d'enlever à l'insurrection qui se préparait l'assentiment d'une partie de la population de Paris, et qu'il

fallait absolument obtenir cette concession du gouvernement. Cette proposition fut adoptée à l'unanimité par tous les maires présents et signée par eux. On nous chargea de la porter au gouvernement qui siégeait dans la salle à côté. MM. Trochu et J. Favre étaient là.

M. Floquet, p. 286.

Le lendemain, ou plutôt le matin même, puisqu'il était plus de cinq heures quand je suis rentré chez moi, je trouvai au Journal officiel une note disant que les élections annoncées n'auraient pas lieu, je fus fort ému. J'arrivai à l'Hôtel-de-Ville et j'allai trouver M. Etienne Arago, qui était lui-même fort étoané. Il me dit : « Il faut voir, il faut attendre. » Bientôt, nous apprenons que les affiches que j'avais fait imprimer pendant que le gouvernement était prisonnier étaient enlevées, que les élections étaient suspendues, et qu'une affiche nouvelle interdisait aux maires d'y faire procéder. « Ceci est grave, dis-je, nous ne pouvons l'accepter. Nous avons participé à la convocation des électeurs, dans la conviction réelle que le gouvernement y consentait, conviction qui était en rapport avec la vérité des faits, nous ne pouvons pas accepter un pareil démenti. »

Quelques instants après, — il était à peu près midi, — nous fut communiquée une dépêche adressée à tous les maires d'arrondissement et portant en substance que : « Tous les maires d'arrondissement correspondraient avec M. Ch. Ferry, chargé d'être l'intermédiaire entre eux et le gouvernement. » «Voilà, dis-je à M. Arago, qui ressemble fort à la destitution de la mairie centrale! » M. Etienne Arago, me dit. « Il faut donner noire démission. » Immédiatement je la rédigeai moi-même. Elle fut signée par MM. Arago, Brisson et moi, et immédiatement envoyée au ministre de l'intérieur, par intérim, M. Jules Favre.

Le soir, nous fûmes appelés au conseil du gouvernement où on nous demanda de retirer cette démission. M. Arago crut devoir souscrire à cette demande, luis on tt moi, nous maintînmes notre démission, en disant que nous n'avions pas du tout l'intention de nous mettre en lutte avec le gouvernement^ mais qu'il nous paraissait impossible de garder notre ma idat après co qui s'était passé ; que nous différions d'avis avec le gouvernement sur un point essentiel; comme subordonna,

nous n'avions qu'à nous retirer; que d'ailleurs, nous ne pouvions plus avoir aucune espèce d'autorité morale après le démenti qui nous était infligé, et nous nous sommes retirés.

M. Floquet, p. 290.

Sur ces entrefaites, M. Dorian arriva. 11 déclara que son nom était porté sur plusieurs listes du nouveau gouvernement ; qu'il avait repoussé, avec la plus grande indignation, la pensée de figurer sur ces listes, mais qu'il entrerait dans les vues du gouvernement de la Défense nationale en consentant à être président d'une commission des élections municipales et à faire procéder immédiatement à ces élections municipales. Ceci cadrait avec l'opinion que nous émettions quelques instants auparavant. Immédiatement je rédigeai un écrit dont j'ai ici le texte original, écrit qui était un appel aux électeurs pour voter le lendemain afin de constituer un conseil municipal. Cet écrit fut signé par M. Dorian, comme président de la commission municipale pour les élections, par M. Etienne Arago et par les quatre adjoints ; puis, comme M. Schœl cher nous paraissait un liomms dont la vie offrait les plus grandes garanties aux républicains les plus difficiles, on pensa qu'il pouvait être utile de faire figurer son nom parmi ceux des signataires de cet appel, et, — vous pourrez le voir dans le texte or'ginal, — on intercala son nom en qualité de vice-président de la Commission des élections municipales, et il signa en cette qualité.

M. Floquet, p. 287.

m. le comte daru. — Vous nous avez dit, je crois, que le gouvernement avait consenti, à deux heures, sur la demande des maires présidés par M. Etienne Arago, à faire annoncer à la population de Paris que les élections municipales auraient lieu.

m. jules ferry. — Je rappellerai à ce sujet, à M. Chaper, un fait consigné dans les procès-verbaux. Lorsque l'Hôtel-de-Ville était déjà envahi, les maires vinrent à nous, très-émus, et nous dirent : « Si vous annoncez les élections municipales, nous répondons de l'ordre. » On délibéra, et c'est sur m* proposition qu'on autorisa les maires à annoncer que les électi >ns municipales étaient arrêtés, en principe, mais sauf fixation de date.

M. Ferry, p. 431.

588 HISTOIRE RÉVOLUTIOXXAIRK

Voici maintenant la version de M. Dorian et les récits de MM. Pelletan et J. Simon :

On avait demandé au gouvernement des élections pour former un gouvernement de défense, et des élections municipales. Or, le gouvernement, avant l'envahissement de l'Hôtelde -Ville, avait déjà, sur la demande des maires, décidé des élections municipales prochaines. Quant aux élections d'un gouvernement, il n'en était pas question jusque là ; l'envahissement avait eu précisément pour but de renverser le gouvernement et d'en reconstituer un autre à sa place.

Mais une députation de vingt maires ayant exprimé le vœu que le gouvernement fît des élections municipales, le gouvernement avait, je le répète, décidé qu elles seraient faites trèsprochainement. Quelque temps aprè?, les uprtes avaient été enfoncées et la foule était entrée, ce qui rendait nulle la décision qu'on venait de prendre. J'ai vu là Flourens, Delescluze, Blanqui, Millière. Dans la nuit, les membres du gouvernement, pour être remis en liberté, leur avaient fait offr?r les élections municipales pour le lendemain et la soumission du gouvernement de la Défense nationale à l'épreuve du suffrage universel; les envahisseurs acceptaient, mais en demandant qu'aucun d'eux ne fût recherché pour tout ce qui s'était passé pendant la journée et

dans la nuit.

M. Dorian, p. 527.

Je me suis rendu dans le cabinet d'Etienne Arago où j'ai passé la nuit. Ce cabinet n'était pas envahi par la foule, il y avait plusieurs gardes nationaux gardant les portes et ne laissant sortir personne, mais y laissant entrer. C'est là que Delescluze est venu me chercher avec Millière pour me charger de porter aux membres du gouvernement cette proposition de conciliation qui consistait à faire des élections municipales et à faire de plus des élections gouvernementales. Ils ajoutaient : * Nous voulons la garantie qu'aucun de nous ne sera recherché. » Je suis allé dans la salle où se trouvaient les membres du gouvernement; nous nous sommes réunis, MM. Jules Faviv, Simon, plusieurs autres et moi, dans une embrasure de fenêtre) et au milieu des baïonnettes qui nous entouraient, nous avons discuté et décidé les élections ; c'était vers les deux ou trois heures

du matin.

M. Dorian, p. MT«

m. le comte de resseguier. — Permeltez-moi ^e vous dire qn'en lisant votre nom au bas de cette affiche, les hommes d'ordre se sont étonnés de vous voir associé à l'œuvre des envahisseurs et détaché du gouvernement dont vous étiez le ministre.

m. dorian. — C'est une erreur. Je ne me suis pas détaché du gouvernement. Le g-ouvernement décide les élections et les promet aux maires. C'est dans la délibération du g-ouvernement.

Un membre. — Votre nom ne devait pas se trouver sur l'affiche. C'était le g-ouvernement qui devait sig-ner; le g-ouvernement ne l'a pas fait.

Un autre membre. — Il y avait M. Picard, qui aurait dû sig-ner ; il était libre. Vous n'étiez que ministre, pourquoi avez vous signé ?

m. dorian. — M. Picard n'était pas là. Et puis, il s'agissait de sauver la ville d'une révolution.

M. Dorian, p. 528.

m. le président. — Pardon, ne vous placez pas après l'envahissement. Les maires siégaient dans une salle voisine de la vôtre; et, le soir même, une affiche, signée de M. Arago, de M. Schœlcher et de plusieurs autres, annonçait les élections dans tout Paris. Cette mesure avait été prise avec le consentement du gouvernement. Ce consentement avait été donné antérieurement à l'invasion. N'en avez-vous pas eu connaissance?

m. e. pelletan. — Je sais seulement qu'à ce moment-là, notre préoccupation, comme pendant tout le siège d'ailleurs, avait été d'éviter la guerre civile et l'effusion du sang.

m. le président. — Vous ne répondez pas à ma question.

m. e. pellktan. — Il n'est pas douteux que cette mesure ait été présentée comme le meilleur moyen d'apaiser cette population qui, à côté de revendications qui avaient un caractère de légitimité, voulait évidemment renverser le gouvernement et installer la Commune à l'Hôtel-de- Ville. Je crois que, dans ces circonstances, tout ce qui pouvait apaiser la multitude, était un acte de bonne politique. En recueillant mes souvenirs, après coup, je ne sais pas quelle a pu être mon opinion à ce momentîa; vous sentez que dans ce tumulte, dans ce chaos, il a pu y avoir bien des choses qui m'ont échappé. Si j'avais été averti à l'avance des questions qui pouvaient m'être posées, j'aurais

consulté les souvenirs de mes collègues, de mes amis, et j'aurais pu vous donner une réponse précise; je ne veux pas le moins du monde, bien entendu, décliner la responsabilité qui peut incomber à cbacun de nous au 31 octobre. Tout ce que je peux dire, c'est que le gouvernement a toujours été dirigé par ?a pensée d'éviter l'effusion du sang.

m. le président. — Mais ce que je vous demande est un fait très-simple . Sans vous rappeler quelle a pu être alors votre opinion particulière sur la question des élections, vous pouvez vous souvenir si les maires ont demandé ou non au gouvernement son agréaient pour procéder à l'élection des maires, et si le gouvernement l'a donné.

m. e. pelletan. — Nous aurions d'autant plus incliné vers cette idée que nous avons fait les élections après le 31 octobre; nous avons cherché à donner satisfaction à cette partie de l'opinion qui demandait un conseil municipal. Ce n'était, à vrai dire, qu'un prétexte, chez les émeutiers partisans de la Commune; mais enfin, il faut toujours retirer à ses adversaires le grief qui

peut paraître légitime.

^ r D M peuetan> p. 470.

M. jdles simon. — Ah ! oui, c'est autre chose. C'était avant l'envahissement, ou plutôt quand nous n'étions qu'à demi-envahis. Je me rappelle, en effet, une trentaine de personnes sont entrées en forçant la porte, et nous dirent qu'elles venaient nous défendre, — ce qui nous parut d'ailleurs assez problématique, — et qu'il n'y avait qu'un moyen d'éviter un conflit, c'était de faire des élections. Cela n'avait rien qui pût nous étonner. Tout le monde voulait des élections; et le gouvernement, épuisé de fatigues, luttant à la fois contre les Prussiens et contre la Commune, les désirait olus que personne. La difficulté était de pouvoir les faire, et cette difficulté était presque invincible. Nous devions précisément, le 31 octobre, discuter sur l'époque d9S élections. Quand on nous demanda de les faire à plus bref délai, nous répondîmes que nous le voulions bien ; qu'on prendrait seulement le temps de faire les convocations. Cela fut dit au milieu d'un tumulte déjà très-grand, dans la salle et hors de la salle, dont les portes, qu'on avait refermées, étaient ébranlées par la foui*. Mais personne dans le gouvernement ni dans la foule ne donna à tous ces propos une grande importance.

M. Jules Simon, p. 501.

Les témoignages suivants indiquent l'attitude du général Trochu.

Cette guerre civile, je l'ai contenue pendant quatre mois et demi de siège, par la seule autorité morale de mon commandement et de la situation. Et quand, le 31 octobre, sous le fusil et voué à une mort plus que probable, j'ai tenu ferme dans ces vues, interdit de faire venir les troupes du dehors, et compté sur un mouvement de la garde nationale et de l'opinion, j'ai eu plus de force et de véritable énergie et plus de vues d'avenir

que tous les conseilleurs.

Général Trochu, p. 297.

Un autre exemple : nous arrêtons M. Flourens. Hreprésentait dans la démagogie une spécialité ; ce n'était pas, comme on le croit, un scélérat, c'était un fou, un fanatique plein d'orgueil, qui avait reçu de l'éducation et de l'instruction. J'ai eu des rapports avec lui, quand il était chef de bataillon et major de rempart. Il se montrait très-soumis, très-discipliné, poli. Mais dès qu'il était devant les foules, il visait aux grands rôles, à l'héroïsme et devenait infiniment dangereux.

Général Trochu, p. 296.

Nous prîmes les dispositions nécessaires. M. le général Trochu avait des opinions à lui sur cette question-là. Il voulait surtout avoir recours à la force morale, et il fit contremaader l'ordre que j'avais donné d'appeler la garde mobile. Il avait peut-être raison. J'avais cru devoir le donner, voulant un imposant développement de forces.

M: Picard, p. 48 1.

J'avais donné l'ordre qu'on gardât toutes les issues de l'Hôtelde-Ville et toutes les rues avoisinantes. Je voulais faire de l'Hôtel-de- Ville une vaste prison. J'ordonnai de prendre les noms de tous ces gens, d'aller aux informations dans leur maison, et de bien constater ce qu'ils avaient fait. Mon avis était qu'il fallait en faire une grande razzia, et nous en aurions été préservés pour longtemps.

Tout ce plan fut changé par ce que je viens de dire. Le général Trochu nous fit à ce sujet une allocution pleine de dignité et de philosophie. Il nous dit que nous nous trouvions dans une

situation qu'il fallait prendre telle qu'elle était. Le général Ducrut n'était pas trop de cet avis; et, tout en acceptant cette situation, on marcha vers l'Hôtel-de-Ville.

M. Picard, p. 481.

Le rôle de M. Arago et celui de M. Dorian sont établis par des témoigna g as divers.

Il y eut du mouvement sur la place dès le matin du 31.

Les maires et adjoints vinrent me demander une réunion extraordinaire. Gela est nécessaire, disaient-ils, parce que nous ne pouvons plus contenir la population. Il faut aviser.

m. le comte de rességuier. — Vous rappelez-vous les noms de ces maires et de ces adjoints?

m. Etienne arago. — Je ne saurais vous les dire au juste; mais la plupart en étaient. Ils vous le diront eux-mêmes, si vous les interrogez. Je crois bien que MM. Tirard et Corbon sont venus; pour M. Richard, j'en suis sûr. Ils me demandaient à se réunir pour délibérer, parce qu'ils sentaient bien que la population était très-surexcitée et que la situation était des plus dangereuses. J'y consentis; je convoquai sur le champ les maires, mais en recommandant que les aljoints restassent dans les mairies pour maintenir l'ordre.

M. Et. Arago, p. 539.

Sons l'empire de cette double préoccupation, je me glissai hors de mon bureau avec un domestique qui nous avait apporté un peu de nourriture. Je descendis par l'escalier attenant presque à mon cabinet, et conduisant dans les bureaux. Mais, à peine arrivé sur le palier de l'étage inférieur, je fus arrêté par des gardes nationaux armés, qui s'écrièrent : «■ Nous te tenons! nous te tenons! »

a Je ne permets qu'aux honnêtes gens de me tutoyer, » leur

répondis-je.

« Il sera notre otage, » dit un de ces hommes en s'adressant aux autres qui me tenaient par les deux bras.

« Il paraît que c'est le mot d'ordre, repris- je. On m'a dit que M. J. Favre est en otage du côté du gouvernement; moi je suis un otage du côté de la mairie. »

« Allons! allons! firent ces quatre homme?, et après force jurements, il posèrent la cro-:se de leur fusil à terre en dirigeant la pointe des baïonnettes sur ma poitrine.

« C'est très-bien, » dis-je; et appuyant ma tête sur une haute pile de bois h brûler qui se trouvait sur le palier et contre laquelle ces hommes m'avaient poussé : « Si vous me tuez, vous me tuerez endormi. » Et je fermai les yeux.

Je ne crois pas que l'on m'eût assassiné. Ces hommes voulaient seulement se faire un titre de ma capture; j'étais leur otage. Quoi qu'il en soit, vingt secondes après, une compagnie de mobiles pénétra dans l'Hôtel par la porte du souterrain donnant au bas de l'escalier où j'étais. En entendant le bruit des armes, les gardes nationaux prirent peur et s'élancèrent vers les étages supérieurs. Libre aussitôt, je descendis vers les mobiles ; je me fis connaître à leur chef et je me dirigeai, en traversant la galerie des bureaux, vers la cour de l'Hôtel, où je rencontrai M. Edmond Adam, naturellement trèj-affairé et donnant des ordres.

Ce mouvement d'en bas concorda sans doute avec ce qui se passait à l'étage supérieur, dans la salle du Trône et du côté où le gouvernement de la Défense tenait d'ordinaire ses séances; car, après que les mobiles furent placés au bas de l'escalier et sous le vestibule, je vis s'effectuer la sortie en masse des envahisseurs. Le plus grand nombre était tremblant et beaucoup d'entre eux, en descendant rapidement l'escalier, me criaient : « Monsieur le maire, on va nous tuer ! »

« Allez-vous en, malheureux, leur répondis-je, on ne vous tuera pas ; on a pitié de vous. »

M. Et. Arago. p. 541.

A peine avais-je dit ces mots, que nous vîmes déboucher de la rue du Temple, une compagnie de garde natiooale, qui vint frôler l'Hôtei-de-Ville. Je ne sais pas où elle se plaça, parce que, de la croisée, on ne pouvait pas voir ce qui se passait tout à fait au-dessous; mais, un moment après, nous vîmes vers le milieu de la place, un homme se mettre à genoux, ajuster et tirer un coup de fusil. Ce fut comme un signal; il en partit une quarantaine, au moins, avant que l'ordre de riposter fut donné de l'Hôtel-de-Ville. Cet ordre fut-il donné en bas en même temps qu'en haut? Je n'en sais rien, mais il le fut en haut dans la salle

du Trône, probablement par un lieutenant ou un capitaine, mais non par M. Chaudey, comme on a voulu le faire croire. Il y eut alors une décharge terrible, répondant aux coups de fusil qui continuaient à tirer de la place; je crus un moment que tout le monde était frappé. Alors, le brave jeune homme dont j'ai parlé, M. Robinet fils, se jeta à mon cou en disant : « C'est la première goutte de sang répandue sous la République! » Presque toute la foule s'était jetée par terre sur la place ; mais, heureusement, il y eut peu de personnes qui ne se relevèrent pas. De notre côté, le capitaine Bernard avait reçu deux balles au bras et une à la tète. Le chef militaire de l'Hôtel-de -Ville n'échappa que par miracle à la mort, on lui a tiré peut-être plus de trente coups de fusil sans le toucher.

M. Et. Arago, p, 543.

m. le comte de RESSÉGuiER. — N'avez-vous pas signé le décret de convocation des électeurs, aifiché le 1er novembre ?

m. f.tienne arago. - Je l'ai signé avec MM.Dorian,Shœlcher, Floquet et Brisson, je l'ai dit.

m. le comte de" RESSÉGuiER. — A quel titre pouviez-vous signer un décret de ce genre? le gouvernement delà Défense ne vous y avait pas autorisé.

m. Etienne arago. — Le gouvernement avait accepté, au contraire, quelques heures auparavant, le principe de l'élection des maires et adjoints; j'étais complètement privé de communications avec lui depuis ce moment, et il y avait avec nous un membre dn gouvernement, M. Dorian; il avait même signé

l'affiche avant moi.

M. Et. Arago, p. 543.

Le 31 octobre, j'étais dans le cabinet de M. Arago ; il y avait très-peu de témoins, il y avait M. Béqaet; c'est moi qui ai porté l'ordre de battre le rappel, et M.. Arago m'a dit: « C'est la guerre civile; » quand j'ai répondu : «Non, je vais faire venir quelques bataillons de la garde nationale, » il me répliqua : « Je ne peux pas donner d'ordre écrit. »

Grâce à la connaissance que j'avais des lieux, je pus sortir de l'IIôtel-de-Ville tt porter à l'état-major, l'ordre de battre le rappel. J'y trouvai M. de Mortemart qui me crut, et le rappel fut battu. J'allai à la mairie du 7e arrondissement; le maire

refusa d'abord de faire battre le rappel, mais il se décida ensuite. Quelques compagnies arrivèrent et vous savez comment cela s'est terminé.

M. Ossude, p. 468.

m. choppin. —Il a été affiché, dans la nuit du 31 octobre, des placards pour l' organisation de la Commune, qui ont été arrachés à midi. Ces placards étaient signés par M. Etienne Arago, et je ne sais si le nom de M. Dorian n'y figurait pas aussi. Le fait est constant. Ces placards ont été affichés le 31 octobre au matin. Jusqu'au matin, dans Paris, on a cru que l'insurrection était victorieuse.

M. Choppin, p. 122.

M. Dorian et M. Etienne Arago se tenaient dans le cabinet de ce dernier. Ces messieurs sont venus à moi tout de suite. J'avais très chaud, j'étais fatigué; ja n'avais pas mangé de la journée, puisque, le matin, mon déjeuneravait été interrompu, j'étais un peu faible. L'un de ces messieurs, M. Dorian, je crois, me fit faire un verre d'eau sucrée, puis, nous causâmes. M. Dorian me dit qu'il arrivait des troupes pour nous aider, il me donna des instructions. J'avais été frappé d'un mot qui avait été dit quand j'étais entré. Dans ce cabinet, il y avait pas mal de monde, et une de ces personnes, en me voyant arriver, s'était écriée : « Je vous avais bien dit qu'il viendrait et qu'il serait des nôtres. »

Cela me frappa assez désagréablement. Je pris Etienne Arago par le bras, je le conduisis à la croisée, et traduisant tout de suite l'impression que j'avais éprouvée en entrant là-dedans, je lui dis : « Ils n'ont cependant pas trahi. » Etienne Arago me répondit : * Non, je suis très-ennuyé, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour coDJurer cela. Brisson et Floquet sont partis pour faire afficher une proclamation ; nous avons pensé que nous pourrions arranger les choses de cette façon. »

Pendant qu'il me parlait, j'ai trouvé chez lui de l'embarras ; moi-même, je ne me suis pas senti à l'aise.

Je vous dis les choses telles qu'elles sont, messieurs, je les livre à vos réflexions ; mes réflexions, à moi, sont toutes faites.

M. Ibos,p. 426.

Je vois encore Flourens monté sur la table du conseil, et lisant les noms des membres du nouveau gouvernement. Le pauvre Dorian, dans un émoi impossible à exprimer, se lève, monte à son tour sur une chaise et dit : « Je suis un homme paisible, « je suis tout entier à des travaux qui n'ont rien de commun « avec la situation que vous voulez m'obliger de prendre. Je c n'y ai aucune aptitude et je ne puis l'accepter.

C'était un tumulte indescriptible ; on ne s'entendait pas; j'étais à deux mètres de Jules Favre qui, à ce moment, apostrophait ces hommes avec la plus rare énergie, leur reprochant d'avoir rniné la défense, d'avoir violé la loi et leur disant : « Vous êtes des scélérats et vous resterez des scélérats! » On ne l'écoutait pas, on criait à M. Dorian : « Nous ne vous entem dons pas ! sur la table ! sur la table ! » M. Dorian s'exécute, monte sur la table, continue sa déclaration, mais on ne veut plus l'entendre, on lui crie : « Si ! si ! c'est vous que nous voulons. » Il est entraîné dans un cabinet où l'on formait les listes. Je ne sais pas ce qu'il y a fait, ni ce qu'il est devenu. Je crois bien qu'on lui a persuadé qu'il allait sauver les otages, ce qui a peut-être déterminé le pauvre homme à accepter un rôle de transaction.

Enfin, les insurgés s'en sont servi toutela nuit, et je me persuade que, très- violenté et très-peu propre à la résistance, il a beaucoup souffert.

Cénéral Trochu, p. 299.

Les sectaires, après s'être emparés de l'Hôtel de-Ville ont cherché, pour tempérer la terrible sig-nification qu'avaient leurs noms, un nom qui pût être plus facilement accepté. Ils choisirent M. Dorian, en raison de sa grande popularité quasi militaire. 11 y a là quelque analogie, quant aux circonstances, nullement quant aux personnes et aux intentions, avec les considérations qui tirent que le 4 septembre, je fus sollicité d'entrer dans le gouvernement avec le général Le Flô et l'amiral Fourichon.

Un membre. — Il y a une différence, général !

m. le général tuociiu. — Il y en a plus d'une, et la plus

grande, c'est qu'après avoir fait une feule réserve, j'ai accepté

mon martyre, taudis que M. Dorian n'a pas du tout accepté Le

sien.

Général Trocltu, p. 899

M. Magnin parle ainsi qu'il suit de M. Pelletan, et M. Ibos dit sa pensée sur MM. Et. Arago et Dorian.

Quant à M. Pelletan, il était à l'Hôtel-de-Ville au moment de l'envahissement ; il y est resté un certain temps, et je me rappelle très bien l'y avoir vu après que la salle a été envahie ; il s'en est allé, et il a très bien fait ; j'ai regretté de ne pas avoir fait de même.

Il était, je le répète, à l'Hôtel-de-Ville au moment de l'envahissement et quelque temps après ; je l'ai vu avec Jules Ferry et Emmanuel Arago ; mais je crois qu'il est parti avant l'arrivée du commandant Ibos. 11 faisait déjà nuit lorsque le commandant Ibos est entré avec son bataillon. M. Picard est sorti à deux heures ou deux heures et demie. J'ai vu M. Pelletan dans la salle avant l'envahissement ; je l'ai vu, je crois en être absolument certain. M. Picard a dit à M. Jules Simon : « Qu'est-ce que nous allons faire à cette réunion? n'y allons pas. » Il y alla pourtant ; à peine arr.'vé, et pressentant ce qui allait arriver, il dit : « Je n'ai pas la moindre envie d'aller dans cette bagarre. » C'est alors qu'il sortit de l'Hôtel-de-Ville pour prendre des mesures de répression.

Un membre. — Ces précautions étaient prises un peu tard.

M. Magnin, p. 518.

J'ai cru de mon devoir, et il m'en a beaucoup coûté, de dire au général Trochu mes impressions au sujet de MM. Etienne Arago et Dorian. C'est le 2 novembre que je me rendis chez le g-énéral Trochu ; il me parut très étonné, et me dit : « Vous me surprenez beaucoup. » Je lui répondis : « Mon général, je ne dirai ceci qu'à vous, mais comme il ne faut pas que des choses de ce g*enre puissent recommencer, et qu'on trahisse, surtout dans la maison, il est bon que vous sachiez à quoi vous en tenir. Comme je n'en parlerai à personne, laissons cela là ; s'il y a quelque chose de vrai, c'est à vous de surveiller et de ne pas vous laisser surprendre. »

Le général Trochu me demanda alors de dire ce que je lui avais raconté à MM. Jules Ferry et Favre ; je me rendis aussitôt à l'Hôtel-de-Ville, et le premier membre que je rencontrai fut M. Ferry. Je lui fis ma communication, en lui disant que c'était sur la prière du général Trochu. M. Jules Favre vint ensuite me

serrer la main, et il me dit une chose si singulière, que je n'ai pas cru devoir le prendre à part ; j'ai pensé que M. Ferry lui dirait ce que je venais de lui raconter.

M. Jules Favre, en ru'abordant, ne trouva rien autre chose à me dire que ceci : « Vous avez commencé votre mouvement trop tôt. » Je n'ai jamais pu m' expliquer ces paroles.

M. Ibos, p. 429.

En ce qui concerne M. Adam, préfet de police, voici les appréciations émises dans l'enquête :

m. jcles ferry. — Mon Dieu, M. le préfet de police s'était peut-être beaucoup engagé. Voilà mon impression.

m. chaper. — 11 n'était cependant pas dans l'Hôtel-de-Ville.

m. jules ferry. — Il a été au dehors et au dedans. Je crois qu'il s'était beaucoup engagé, oh! à bonne intention. Je crois — c'est mon appréciation — je crois que l'événement l'avait infiniment troublé.

m. cuaper. — Il vaut mieux cette explication qu'une autre. Veuillez remarquer, monsieur, que je suis obligé de faire le rapport sur cette partie des événements du 31 octobre. Or, les pièces que j'ai entre les mains, les procès-verbaux et la déposition même de M. Adam, me laissent convaincu que le préfet de police avait des engagements pris avec Delescluze et autres. A son point de vue, j'aime mieux l'explication que vous donnez.

m. jules ferry. — Assurément, M. Adam fut extrêmement troublé pendant toute cette journée. Si nous avions à discuter les responsabilités

m. cuaper. — Nous sommes ici pour cela.

m. jules ferry. — ... Il est évident qu'il y aurait à relever de sa part beaucoup d'abandon et beaucoup trop de confiance, car il était exclusivement chargé de la garde de l'Hôtel-de-Ville, et il ne l'a pas gardé. Ainsi, il y a une lettre qu'a conservée M. Etienne Arago, et dans laquelle le préfet de police disait au maire de Paris : * Surtout ne convoquez pas trop tôt la garde nationale. »

m. le comte daru. — Je me rappelle ce fait. M. Etienne Arago écrivait au préfet de police : « Vous aurez un mouvement pour demain ; vous pouvez y compter... » M. Edmond Adam répon-

dait : * Vous vous pressez trop ; à tout instant vous me demandez des gardes nationaux ; vous avez peur continuellement. » Ce ne sont peut-être pas les termes, mais c'est le sens de la lettre.

m. jules ferry. — Mon impression, je le répète, est qu'il s'était beaucoup trop engagé.

m. chaper. — C'est aussi celle qui m'est restée.

M. J. Ferry, p. 429,

m. jules simon. — M . Edmond Adam n'a pas refusé d'exécuter nos ordres ; il a donné sa démission. Il n'est pas exact de dire que les agents d'un ordre inférieur refusaient d'obéir au préfet ; mais ces agents n'existaient pas, la police était désorganisée ; le préfet n'était guère qu'un général sans soldat.

M. Jules Simon, p. 500.

M. Arago me recommanda d'aller à la Préfecture de police dire h M. Adam, le préfet : « Il est certain qu'on va envahir la Préfecture de police, gagnez du temps. » J'ai eu beaucoup de mal à pénétrer ; je trouvai M. Poucher, je lui fis passer un mot par lequel je lui demandais une audience immédiate ; il était avec quelqu'un. Ce quelqu'un, que je vis sortir, était Raoul Rigault, qui était venu pour s'emparer de la Préfecture de police. M. Poucher le reconduisait en lui disant : « Demain, je vous remettrai la Préfecture. » — Rigault, qui était alors commissaire du gouvernement de la Défense nationale, avait voulu s'emparer, au nom de la Commune, de la Préfecture de police. Le lendemain ie racontai ce fait, et on me répondit : — « Oui, nous le savons, mais c'est un vieux camarade de l'un de ces messieurs, on ne peut pas le faire arrêter. »

m. le président. — Qui vous a fait cette réponse?

m. ossude. — C'est M. Béquet, substitut du procureur de la République; M. Hérisson, toutes les personnes qui approchaient M. Jules Ferry, et un M. Salvador Bernard, qui était de la Commune, m'en ont dit autant.

Raoul Rigault n'a pas été inquiété, et cependant il est certain qu'il s'était emparé de la Préfecture de police, au nom de la Commune.

M. Ossude, p. 408.

Le fait d'un compromis, consenti par le pouvoir, et assurant l'impunité aux séditieux à condition c^ue la vie des membres du gouvernement serait sauve : ce fait, disons-nous, ne parait pas contestable. Le général Trochu l'admet , le général Ducrot et M. Vacherot l'affirment; M. J. Favre ne veut pas affirmer, et n'ose pas nier. Il s'en lave les mains tout en en ayant bénéficié.

La sédition du 31 octobre, (alors que les séditieux, ayant encore entre leurs mains une partie des membres du gouvernement, étaient cependant entourés à lHôtel-de- Ville par la garde nationale et par la garde mobile,) se termina par un compromis dont les termes sont mal connus.

Pour sauver la vie des otages, des personnes, avec ou sans qualité, (qui ne se sont pas fait connaître dans tous les cas,) stipulèrent à ce qu'il paraît, que les membres du gouvernement leur seraient rendus, et que les séditieux qui les entouraient seraient libres de leur côté! Le gouvernement, réuni en conseil dès le lendemaio, se refusa naturellement à reconnaître les effets de ce compromis et décréta d'arrestation tous les insurgés considérés comme les chefs de la sédition. Je crois me rappeler qu'ils étaient au nombre de viDgt-cinq. (Ce fut à cette occasion que le préfet de police, M. Adam, donna sa démission, parce qu'il ettimait que le gouvernement était lié par le compromis.)

Le nouveau préfet de police fit de grands efforts pour effectuer les ai restations ordonnées, avec les moyens de police dont il disposait. J'ai dit à la tribune qu'avec le temps, il avait pu en saisir sept; mais M. Cresson a déclaré qu'ils étaient quatorze. Quoi qu'il en soit, les autres s'étaient cachés, ou bien ils s'étaient étirés dans des centres démagogiques où il était impossible de les atteindre, et ils ne purent être arrêtés.

Mais enfin qu'advint-il de ces quatorze arrestations de coupables qui étaieLt certainement les principaux? c'est sur ce fait énorme, qui explique mieux notre situation que tout ce que je puis dire, que j'appelle votre attention.

Ils sont pris : c'est à no os à agir. Il ne reste plus qu'à les livrer aux conseils de guerre, et, comme on dit avec tant d'aisance, à les faire fusiller.

Nous ne les avons pas livrés tout de suite aux conseils de guerre, paTce pue nous avions l'expérience que les conseils, manquant de coi fiance dans la situation, n'agissaient pas et ne nous donnaient pas la sanction dont nous avions besoin. Nous

avons attendu pour les faire juger que la situation prît un certain équilibre.

Nous les avons livrés aux conseils seulement au commencement des préliminaires de paix, au moment où l'Assemblée nationale se réunissait à Bordeaux, et où un gouvernement régulier se formait. Il semble que nous étions déjà dans une situation meilleure et que le gouvernement, ayant plus d'autorité, lajusùce militaire serait plus ferme. Eh bien, nos conseils de guerre (du siège), composés d'officiers de tous grades certainement très-sûrs, les ont acquittés; la nouvelle nous en est arrivée quand nous étions déjà réunis à Bordeaux.

Général Trochu, p. 289.

m. le général ducrot. — Oui, le matin on a vu sur les murs de Paris une proclamation signée, je crois, des noms de MM. Adam, Schœlcher et Arago.

m. le comte de rességuier. — Brisson, Floquet.

m. le général ducrot. — Dans laquelle on annonçait aux Paririens que le gouvernement concédait aux insurgés tout ce qu'ils avaient demandé. Ce n'est que vers midi ou une heure que le général Troctm fit arracher ces affiches.

m. le comte de REirSÉGuiER. — En effet, les élections avaient été fixées ce jour-là à midi ; il y eut conseil du gouvernement chez M. Jules Favre, à dix heures ; je m'y trouvais, et là il fut décidé que les affiches imprimées seraient arrachée?, et l'on nous remit des afficher à la main que nous avons placardées dans nos mairies et qui annonçaient l'ajournement des élections.

m. lefévre-pontalis. — Mais qui les avait acceptées?

m. le général ducrot. — Le gouvernement, qui se considérait comme lié par cet engagement pris la nuit, lorsque M. Jules Ferry nous avait dit : « Nous avons traité avec les insurgés, nous avons accepté telles conditions. » Mais legouverneur et moi nous avions interprété autrement la situation, et nous avions tenu cet t ngagement pour impossible et intolérable.

Un membre. — En réalité, il n'y avait pas eu d'engagement.

m. le général ducrot. — Il y avait eu cet engagement pris par M. Jules Ferry dans sa transaction avec les délégués, et par suite duquel il avait été convenu qu'on mettrait en liberté les

individus qui avaient été arrêtés. C'est pour cela que, vers quatre heures du matin, il était venu les faire mettre en liberté.

m. callet. — Mais le gouvernement provisoire, pendant sa détention, n'avait pu prendre d'engagement à cet égard?

m. le général ducrot. — Aussi avaient-ils été pris par JM. Jules Ferry.

m. le comte de rességuier. — Je me rappelle avoir dit au général : « Est-ce que les élections peuvent avoir lieu aujourd'hui, à midi ? — Je n'en sais rien, me répondit-il ; je crois qu'il a été pris un engagement, pas par moi. Au surplus, il va y avoir conseil chez Jules Favre, et là vous saurez ce qui s'est passé. »

Par conséquent, le général Trochu savait qu'il y avait un engagement pris.

m. le général ducrot. — Pas par lui, qui seul était libre. C'est pour cela que, quand nous nous sommes mis en marche pour l'Hôtel-de-Ville, nous étions bien résolus à ne pas en tenir compte.

m. lefèvre-pontalis. — Quand vous avez vu chez le gouverneur le général Le Flô, est-ce que le général vous avait rendu compte de cet engagement pris par le gouvernement?

m. le général ducrot. — Nullement ; le général Le Flô n'était pas membre du gouvernement ; il était simplement ministre de la guerre.

m. de rainneville. — Il est clair que l'idée qui dominait, c'était la crainte de faire fusiller les membres qui étaient restés aux mains des insurgés.

m. le général ducrot. — Pas autre chose. La même crainte de faire fusiller Mgr Darboy et les autres otages, n'a pas arrêté la marche de l'armée. La crainte de faire fusiller trois ou quatre membres du gouvernement, ce qui aurait bien pu arriver, ne devait pas nous empêcher d'agir, en suivant les règles de la justice, dans l'intérêt du pays et dans l'intérêt de Paris.

Voilà mon opinion. Du reste, vous demanderez à M. Jules Ferrf de s'expliquer sur ce fait si grave d'avoir relaxé et réarmé les prisonniers.

m. delsol. — M. Jules Ferry a été questionné sur ce point, et il a été évasif.

m. le comte paru. — M. Jules Forry a dit qu'il n'avait pas pris d'engagement, qu'il avait fait son devoir; qu'il ne savait pas si un engagement avait été conclu pendant la détention des membres du gouvernement, mais que, quant à lui, s il avait eu

des pourparlers avec Delescluze, c'était pour désavouer ces engagements qu'il regardait comme non-avenus, parce qu'après avoir attendu pendant deux heures l'évacuation de l'Hôtel-de- Ville, qui lui avait été promise, l'évacuation n'avait pas eu lieu, qu'il avait, dès lors, repris toute liberté d'agir.

m. le général ducrot. — Les membres du gouvernement n'avaient pu prendre d'engagement pendant qu'ils étaient prisonniers, ou du moins, ils n'avaient pu en prendre de valables.

Général Ducrot, p. 11.

Vous savez quel a été, le 31 octobre, l'admirable mouvement de la garde nationale ; elle a tout balayé. Il y a bien eu une transaction sur laquelle je n'ai pas à m'expliquer, vous savez la vérité à cet égard ; il est évident qu'au moyen de cette transaction on a sauvé la tête d'un certain nombre d'hommes qui nous sont chers. L'intermédiaire de cette transaction a été M. Dorian.

M. Vacherol, p. 392.

m. jules favre. — Ce que je vous ai dit est une réponse à votre question : j'ai été enfermé et je n'ai eu connaissance de rien. Je ne crois pas qu'il y ait eu de convention. Il y a eu des paroles imprudentes, prononcées par des personnes qui étaient touchées de notre situation, et qui pensaient qu'on pouvait nous égorger. Il est parfaitement exact que Millière et Flourens m'ont demandé un engagement pour qu'on ne les poursuivît pas, et il est tout naturel que je leur aie carrément refusé. Je leur ai dit toujours la même chose, cela ne les arrêtait pas, mais c'était une fin de non-recevoir : — * Je suis captif, faitesmoi sortir. Quand je serai sorti, je vous écouterai, mais jusquelà, vous n'aurez aucune parole de moi. Je ne suis plus un homme, je suis une chose. Si vous êtes polis vis-à-vis de moi, je le serai vis à-vis de vous. »

Ce que vous me dites, je l'ai su depuis, j'en ai entendu parler; mais je ne crois pas qu'il y ait eu de convention. On a peutêtre dit à ces gens-là qu'on leur ferait grâce s'ils ne nous tuaient pas, mais j'y suis tout à fait étranger.

M. J. Favre, p. 349.

A la suite de ce compromis, on vit le honteux spectacle des membres du soi-disant gouvernement quittant l'hôtel-de- ville, bras dessus, bras dessous avec les émeutiers.

A ce moment, se présenta un étrangle spectale, celui d'hommes appartenant au gouvernement à qui était confié-? la défense de la société, et qui arrêtaient le désarmement de ceux qui étaient en état d'insurrection.

Vous avez eu, sans doute, sur ce sujet, des informations trèscomplètes.

On vit encore ces mêmes hommes, prenant bras dessus, bras dessous, ceux qui attaquaient la société. Tout le corps d'officiers de ce bataillon du Finistère, vous confirmera que c'est ainsi que s'échappèrent et furent reconduits Delesluze, Flouions, etc., qui n'avaient pas réussi dans leur coup de main I

Ce fut là une très-grande cause de démoralisât on, pour les honnêtes gens, dans Paris.

M. de Plœuc, p. 505.

Mais je ne trouvai pas qu'on fut suffisamment énergique. Ainsi, quand Raoul Rigault arriva dans le courant de cette soirée, avec un laissez passer, signé de Blanqui, et muni des pouvoirs nécessaires pour prendre possession de la Préfecture, mon rôle était tout iracé, j'aurais arrêté Raoul Rigault, et je l'aurais fait fusiller, si j'avais été le maître.

M. Ansart, p. 183.

J'avais arrêté Protot ; il a dit toutes sortes d'injures au poste; le lendemain , il a été mis en liberté.

Quant à Cerisier, j'ai été stupéfié quand j'ai vu son rôle dans la Commune, je le croyais fusillé, on me l'avait assuré. Un général m'a dit : « Vous avez arrêté Cerisier, vous avez manqué d'énergie, vous auriez dû lui brûler la cervelle. Les dominicains d'Arcueil existeraient encore. »

M. Osstide, p. 471.

J'ai vu Blanqui s'en aller au bras du général Tamisier; le vent était à l'indulgence ! Nous avons tenu Klourens, DelaBcluze, Lefrançaia, Blanqui dans nos mains. Blanqui a imploré

le général Tamisier, et lui a dit : « Je vais être massacré, donnez-moi votre bras ; » et le général Tamisier lui a permis de prendre son bras.

m. le président. — Et qui a délivré Delescluze?

m. ossude. — Je ne sais pas. Ce que je constate, c'est que le soir, Fluurens et Delescluze étaient en liberté ; j'ai lieu de croire que c'est M. Ferry.

M. Ossude, p. 470.

Un peu après, le 2 novembre, on se décida à oublier les promesses faites et à poursuivre les meneurs, mais l'énergie manqua; les chefs du parquet ne voulurent pas accuser des gens avec qui ils avaient conspiré ; l'impunité ainsi acquise aux insurgés, les encouragea, et les prépara pour le 18 mars. On rendit même aux émeutiers désarmés les fusd s de précision qui manquaient aux vrais patriotes, pour aller à l'ennemi. Le général Ducrot déplore que, pour sauver les révoltés de septembre, on ait épargné ceux du 31 octobre qui doivent devenir ceux du 18 mars.

m. le comte daru. — Puisque vous voulez préciser votre déposition, je vous demande la permission de relever une inexactitude que vous avez commise? Vous nous avez dit que dans le conseil du 1er novembre, vous aviez proposé des poursuites ; ce n'est pas dans le conseil du Ie ^novembre, mais dans celui du 2 au 3 novembre, alors que M. Cresson, nommé préfet de police après la démission de M. Adam, vint vous trouver vers minuit, et vous dit : * Ces gens-là vont recommencer ; Blanqui et autres sont dans un café de la place de l'Hôtel-de-Ville, ils préparent une se onde insurrection. » La veille, dans le conseil du 1er novembre, il avait été décidé qu'on ne ferait point de poursuites, que l'engagement pris par M. Dorian serait tenu, et cela avait été déci lé malgré M. Jules Favre, malgré vous, je crois ?

m. jci.es ferry. — Malgré moi, M. Cbaper se le rappellera.

m. le comte daru. — Je ne le conteste pas. Dans la nuit du 1<t novembre, il y eut dans le conseil des membres du gouvernement qui prirent la parole, M. Jules Favre entre autres, et qui dirent : « Cet engagement n'existe pas pour nous, il faut poursuivre . ou nous ne sommes pas un gouverneme n t. » Le général Trocbu fut, de cet avis, vous aussi, vous le dites, cela suffit; mais la m»jorité du conseil décida qu'il ne serait pas fait de poursuites. Dans la nuit du 2 au 3, en apprenant que le travail

révolutionnaire se poursuivait comme si rien n'était arrivé, et sur la demande de M. Cresson, disant : * Si vous n'arrêtez pas ces gens-là, demain ils vont recommencer, » le gouvernement, indigné de voir avec quelle facilité on oubliait l'indulgence qu'il avait montrée, décida qu'il serait fait des poursuites. Ce fut alors qu'on vous demanda de dresser une liste de vingt-quatre noms; vous avez dressé cette liste dans laquelle ne se trouvait pas Delescluze, auquel on tenait compte de la facilité avec laquelle il s'était prêté aux négociations.

m. JULES ferry. — Puisque vous désiriez préciser le8 faits, permettez-moi, monsieur le comte Daru, de donner un souvenir précis à la Commission. Je me rappelle fort bien que la liste des vingt-quatre inculpés a été entre les mains de M. Edmond Adam, alors encore préfet de police; une partie de ces noms qui figurent sur cette liste avait été inscrite par M. Adam luimême ; seulement, mis en présence de la liste entière, M. Adam avait demandé à réfléchir. Ainsi, mon souvenir e&t très-précis i cette liste n'a peut-être pas été arrêtée le matin du 1er novembre, mais à coup sûr dans la journée, et elle a été entre les mains de M. Adam qui l'a transmise à M. Cresson. Ceiui-ci vous a dit dans sa déposition qu'il avait arrêté les personnes dont on lui avait donné les noms, c'est M. Edmond Adam et moi qui en avions dressé la liste.

m. le comte daru. — Seulement vous ne l'avez proposée au gouvernement que dans la nuit du 2 au 3, et c'est dans la nuit du 2 au 3 que le gouvernement s'est décidé à l'accepter.

M. Ferry, p. 432.

Un membre. — Il y a quelques heures que je relisais les procès-verbaux des délibérations du gouvernement de la Défense, ou plutôt les notes de M. Dréo ; j'ai donc les faits parfaitement présents à la mémoire. Il est certain que la majorité du conseil avait décidé d'abord que l'on passerait outre sur le passé, mais qu'on s'armerait d'une rigueur impitoyable pour l'aveoir. Ainsi, c'est bien la situation que rappelait M. le comte Daru. Je tenais à apport r ici mon témoignage, puisqu'il y a seulement quelques heures que je relisais les termes mêmes de la délibération. Il y avait donc une sorte d'amnistie accordée au passé, eu réservant toutes les rigueurs des poursuites pour ce qui concernerait l'avenir.

m. le comte baru. — Le fait est certain. Il était utile de constater que les poursuites n'avaient pas été décidées dans le conseil du 1er novembre, mais dans la nuit du 2 au 3.

M. Ferry, p. 433.

Le conseil était divisé sur cette question. La transaction acceptée par quelques membres rendait difficile la tâche de la répression; cependant ces membres cédèrent; ils reconnurent qu'il était impossible de laisser passer de pareils faits sans les punir. Le général Trochu, le lendemain, publia une note qui racontait que, dans un premier moment, les membres du g-ouvernement avaient bien pu consentir à oublier et étaient dispoeés à oublier ce qui leur était personnel, mais que l'intérêt du pays réclamait une répression sévère.

M. Picard, p. 482.

Un membre. — Vous avez dit qu'à la suite du 31 octobre, il y avait eu absence de répression. Quelles sont les causes pour lesquelles la répression n'a pu avoir lieu?

m. picard. — Les causes sont multiples; elles tiennent d'abord à ceci ; que lorsque l'autorité militaire intervient en vertu des lois de l'état de siège, souvent elle éprouve un grand embarras, à cause de son inexpérience, qui fait que cette répression, qui devrait être plus efficace dans ses mains, devient moins certaine.

Il y a eu quelques cas déférés- aux conseils de guerre et suivis d'acquittement. Vallès a été condamné à six mois de prison.

Je ne puis pas le dissimuler, il y a eu une sorte de faiblesse de la part de certains fonctionnaires.

Il est certain que, dans les crises politiques, il est dur de frapper des hommes avec qui l'on a eu des rapports. On pouvait peut-être considérer que l'indulgence était dans les nécessités de la situation; mais ce point de vue n'était pas le mien, je crois qu'il n'était pas le vrai. Je crois que dans cette crise sociale, si la justice avait fait son devoir, si elle avait déclaré que les hommes qui avaient fait le 31 octobre avaient commis un attentat politique que ne pouvaient excuser les circonstances, je crois que les choses auraient pris une autre tournure.

Il y a eu une sorte de défaillance sous ce rapport.

M. Picard, p. 45S.

M. le président — Je comprends bien, général, que vous étiez déuué de sanction dans Paris avant le vote du 31 octobre, mais il n'en était pas de même après ce vote. Et comment expliquez-vous alors que vous ayez laissé impunis Plourens et ses compU es ?

m. le général TROCiiu. — L'exemple n'est pas bien choisi, car Flourens, après le 31 octobre, est précisément l'un des douze ou quinze démagogues quiontpuêtre arrêtés et mis en prison. Avec quelques-uns d'entre eux, il fut remis en liberté par un détachement de la ^' rd i nationale, qui avait des intelligences dans le personnel de la pri-on de Mazas, où il était détenu, et qu'il força nuitamment, -ans que le poste de garde le défendît. Les autres, je l'ai d^jà dit, ont été plus tard acquittés par les conseils de guerre. En résumé, tous ceux qui ont pu être arrêtés avec les moyens de police dont on disposait, l'ont été, contrairement à ce qu'on vous en a dit. Je ne puis trop regretter que vous ne vous faites aucune idée de cette situation, et que ni les conseils de guerre, ni les cours martiales (qui n'avaient cependant d'autre m-ndat légal que d'acquitter ou de condamner à mort l'exécu on suivant immédiatement), ne condamnaient. C'était le résultat de l'état général des esprits, dans cette crise terrible, et de 1 état particulier des juges.

Général Trochu, p. 34.

Quand la question de la répression s'est posée, nous avons trouvé une gr nde faiblesse de la part de l'autorité judiciaire. Beaucoup de magistrats sont mes amis particuliers; mais, quand on » le malheur d'être mêlé à des événements semblables, il faut oublier ses anciennes amitiés pour ses devoirs.

M. Picard, i>. 482.

Je suis de l'école ancienne en matière politique ; je crois que l'on negouver •■ que par la justice, dont la libete n'est qu'une émanation, et ,ue, la théorie qui consiste à supprimer la justice dans son four i n iement, et à adopter un laiss* r-t'aiiv et un laisser-pass> r q il convient peut-être en matière commerciale, est tout-; i- t'ai i mauvais en matière politique.

Le 31 octol' >lê cela ; il n'a pas été suivi d'une répre&s suffisante, ei i ècuncerté complètement le parti de l'ordre.

Les événements ont ensuite marché avec une rapidité extrême. Nous étions sur le point d'être frappés d'un abattement terrible et de voir nos troupes à l'état de rébellion et de dissolutiou complète, quand nous avons été relevés par la nouvelle du succès du général d'Aurelle. Certes, la nouvelle a été peut-être exagérée, le général lui-même ne l'aurait pas donnée dans les termes où elle nous est parvenue.

M. Picard, p. 484.

Mon bataillon, qui était rentré bien avant que je ne fasse arrivé et qui me cherchait, avait enlevé deux cents chassepots aux Tibaldiens et aux individus de Flourens. Il ^es avait déposés dans une cave. Je demandais depuis long-temps à être envoyé avec mon bataillon de mobilisés, aux tranchées, mais il me fallait des futils à tir rapide, soit des tabatières, soit des chassepots. De nouveau, quelques jours après, j'allai insister et demandai à être envoyé aux tranchées. <t Seulement, dis-je, com»mencez par me donner des chassepots. — Mais nous n'en avons pas. — Mais si, vous en avez à peu près 200 que mes hommes ont pris aux gardes de Flourens. Donnez-les leur, ils les ont bien gagnés. Ce n'est pas tout à fait assez, mais commencez par me donner ceux-là. » — Après le 31 octobre, le gouvernement m'avait offert de me nommer commandant militaire de 1 Hôtel-de Ville. J'avais refusé et je n'avais demandé pour toute faveur que des fusils à tir rapide pour être envoyé aux tranchées. J'en parlai à M. Jules Ferry qui me dit : œ Mais rien de plus juste. On va voir cela. » — Il fît appeler un de ses secrétaires et lui dit d'aller prendre des informations sur les fusils que le 106e avait pris aux insurgés et qui se trouvaient dans une des caves. On fit des recherches, on s'inrorma, et, au bout de quelque temps on revint rendre cette réponse : — « Les fusils n'y sont plus. M. Etienne Arago les a fait rendre aux bataillons auxquels on les avait pris. »

m. de la borderie. — A quelle date ?

m. iuos. — Cela se passait trois ou quatre jours après le 31 octobre.

Colonel lbos, p. 429.

Voici quel était mon plan : descendre les Champs-Elysées et arriver à la place de la Concorde ; diviser mes troupes en deux

colonnes, pourvues chacune de trois canons de 12 et de trois mitrailleuses, et marcher sur l'Hôtel-de-Vil'e, par la rue de Rivoli et les quais. En cas de rencontre des gardes nationaux de l'ordre, et je l'espérais bien, je les emmenais avec moi. Si, en continuant ma marche, je me heurtais à des groupes hostiles, je les dispersais avec mes mitrailleuses. J'enveloppais l'Hôtel-de-Ville, et je sommais les gredius qui l'occupaient de se rendre. S'ils refusaient, les pièces de 12 enfonçaient les portes. J'aurais eu promptement raison de toute résistance, et je faisais passer ces misérables par les armes.

S'il m'avait été permis d'exécuter ce plan, il est possible que MM. Jules Favre, Tamisier, Emmanuel Arago, Jules Ferry et quelques autres de ceux qui se trouvaient là comme otages eussent été fusillés par ces misérables qui s'en étaient emparés ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la répression aurait été terrible et que tout eût été fini.

Général Ducrot, p. 7.

A ces déclarations nous ajouterons celle de M. J. Favre qui continue à soutenir qu'il n'a rien vu, rien su, rien entendu.

m. le comte daru. — Je demande à M. le ministre la permission de lui renouveler une question que j'ai déjà faite, et dont il ne nous a pas donné la solution.

Il y avait une espèce de gouvernement occulte des chefs de la démagogie ; ils se réunissaient, se concertaient entre eux, et leur autorité allait grandissant, en même temps que la vôtre diminuait. Le 31 octobre, l'occasion leur a paru bonne pour agir, ils ont agi; ils ont échoué. Vous pouviez le lendemain ressaisir par des mesures fermes l'autorité qui vous échappait pour passer dans d'autres mains.

Je sais bien qu'on a dit : Nous n'avions pas assez de forces pour engager la lutte. Y aurait-il eu lutte ? Je n'en sais rien, mais vous auriez vaincu si l'on vous avait résisté, car le 22 janvier lorsque votre force morale avait beaucoup diminué, vous vous êtes trouvés assez puissants pour faire ce que vous n'avez pas osé faire le 31 octobre, fermer les clubs, et supprimer les journaux les plus dangereux.

On s'étonne que des hommes aussi éclairés, aussi expérimentés que l'étaient certains membres du gouvernement, se soient crus, le 22 janvier, assez puissants pour prendre des mesures

qui, dans leur opinion, étaient au dessus de leurs forces le 31 octobre, des mesures qui eussent considérablement servi leur cause, et la cause de la défense du pays en dominant la démagogie.

m. jcles favre. — C'était là, certainement, un système; il eût peut-être été bon de le suivre; nous en avons souvent causé, et nous avons cru qu'il offrait plus de dangers que d'avautages ; nous avons pensé qu'en fermant cette soupape, nous courions le risque de faire éclater la machine.

D'ailleurs, il fant bien se faire une idée de la situation. Ceux qui ont vu Paris savent que fermer les clubs était chose illusoire; les clubs étaient partout ; la garde nationale, répandue par toute la ville, se composait, en grande partie, de désœuvrés qui causaient constammant politique, et en parlaient avec la dernière violence.

Quant aux journaux, c'était autre chose ; l'opinion était absolument opposée à leur suppression. Je m'en vais vous citer un fait.

Le journal La Vérité publiait des articles on ne peut plus agressifs, et toujours remplis de mensonges. Nous aurions dû poursuivre ces journaux pour fausses nouvelles. Dans un temps de siég*e, rien n'est plus dangereux que les fausses nouvelles, et les journaux en étaient pleins.

Ce journal ne se contentait pas de publier de fausses nouvelles, il les faisait afficher ; et sur ces affiches, on lisait : — le drapeau rouge flotte à Lyon; le comte de Chambord est en Vendée; les princes d'Orléans sont à la tête de l'armée en Normandie, — enfin, mille choses de cette nature, qui devaient, nécessairement, provoquer des séditions.

J'ai considéré cela comme le plus dangereux des délits, et je me suis rendu immédiatement à l'Hôtel-de- Ville ; j'ai convoqué mes amis; le général Trochu n'était pas là, j'ai fait appeler le procureur général et le préfet de police; j'ai donn é l'ordre de faire arrêter le journaliste et de faire chez lui des perquisitions. Les clameurs qui s'élevèrent dans Paris furent assourdissantes, à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. Toute la presse, sans exception, le Journal des Débats en tête, déclara que nous trahirions la République.

Tel était l'état de l'opinion, et les magistrats nous dirent : « Si vous traduisez le journal devant la justice, il sera acquitté» De telle sorte qu'en effet, nous n'avons pas tenu la main ferme:

mais nul ne voulait agir, et nous n'aurions trouvé personne pour faire exécuter la loi ; c'est dans cette situation qu'il fallait gouverner.

Un membre. — Cette force, vous l'avez eue cependant le 22

janvier.

m. jules favre. — Au 22 janvier, la situation était toute différente* on a commencé par tirer des coups de fusil, et il aurait fallu vraiment, être bien simple pour ne pas répondre.

Un membre. — Le Combat et le Réveil ont été supprimés sans réclamations.

Un autre membre. — M. Cresson a dit qu'ayant été nommé préfet de police, peu de jours après le 31 octobre, il avait demandé des moyens d'action, et qu'il avait réussi à faire arrêter quelques-uns des prévenus du crime de l'envahissement de l'Hôtel-de-Ville; puisque tous ont été relâchés A ca moment, la police avait donc agi.

m. jules' favre. — C'est une erreur ; on n'a jamais arrêté Flourens, Blanqui, ni Félix Pyat.

Un membre. — Pardon ; Félix Pyat a été arrêté. m. jules favre. — Oui, mais bien après le 31 octobre. m. le comte daru. — Si on avait fa'.t justice le 31 octobre, nous n'aurions peut-être pas eu la Commune.

m. jules favre. — Flourens a été arrêté par la garde nationale ; puis, il est sorti, et est allé au rempart.

m. le comte daru. — Ne l'a-t-on pas fait arrêter plus tard? m. jules favre. — M. Cresson s'est conduit avec un grand courage et beoucoup de dévouement, je lui rends cet hommage.

Un membre. — Par qui et comment ont été délivrés les hommes qui s'étaient trouvés an êtes dans l'Hôtel-de -Ville, pendant la nuit du 31 octobre?

m. fules favre. — Je n'ai pas su qui ont avait pris, ni comment on a relâché les prisonniers; ce sont des chefs de la garde nationale qui ont conduit cette affaire; j'ai su qu'on avait arrêté à l'Hôtel-de-Vile, le soir, notamment les gens qui étaient autour de moi, et qu'on appelait les tirailleurs de IMlevilh\ Ils ont été relâchés probablement par ordre du général Tamifiler, qui commandait a'ors la garde nationale.

Un membre. — M. Jules Ferry a été compromis dans ce te affaire î „ , ,

Al. Jules tuvre, p. 360.

Cette lamentable journée, qui était la suite naturelle du 4 septembre et la préparation non moins directe du 18 mars, eut aussitôt pour résultat de faire écbouer les négociations entamées avec l'ennemi en vue d'un armistice qui eût sauvé tant d'existences précieuses, prévenu des pertes si cruelles, rendu la France à elle-même, et limité les sacrifices que la paix devait lui coûter plus tard.

Le 31 octobre n'a pas été une bataille, on n'y a échangé ni coups de canon, ni coups de fusil ; ça été une sédition intérieure, réprimée silencieusement, sans lutte d'aucune sorte.

Cependant, messieurs, savez-vous ce qu'elle a coûté au pays? La veille, la Prusse nous accordait l'armistice avec ravitaillement, c'est à-dire la réunion d'une assemblée nationale et la paix; Paris, ravitaillé, et pouvant continuer son effort, restait entre nos mains le point d'appui des négociations. Le lendemiin, elle nous refusait tout, parce que ses espérances lui étaient revenues ! Je parle ici en touts connaissance de cause.

Général Trochu, p. 285.

Quant à l'influence qu'a exercé le 31 octobre, au point de vue diplomatique, vous la voyez là, autant qu'on peut la saisir. Il est certain que, sans cet événement, il y avait grande chance pour que la négociation se continuât les jours suivants sur le même pied, c'est-à-dire sur le pied du ravitaillement discuté quant aux chiffres, et certes, nous aurions été fort accommodants sur les quantités. L'influence du 31 octobre a donc été réelle. Ce qui s'est passé dao s l'esprit du conseil du gouvernement prussien, nul ne peut le savoir, mais il y a eu là un changegement de vo'onté bien évident. Le chancelier a-t-il vu là un indice de faiblesse, la confirmation des paroles qu'il avait pro. noncées devant M. Favre, qu'un jour la populace de Paris interviendrait et renverserait le gouvernement de la Défense nationale? Je n'en sais rien.

M. J. Ferry, p. 409.

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