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CHAPITRE XXXI

Le premier Siège de Paris

Quels étaient l'état de défense, l'armement et la garnison de Paris au 4 septembre? — Le général Trochu ne se propose que de chicaner les ennemis. — L'amiral Pothuau et le général le Flô croient qu'une trouée était possible — Comment on a refusé l'armistice sans ravitaillement. — Etendue connue des ressources alimentaires de Paiis.

— Mollesse et fautes du commandement. — Conseils du général Ducrot. — Ouvertures de l'ennemi repoussées. — Illusions entretenues dans Paris et fausses nouvelles répandues par le Gouvernement. — Trompeuses assurances données par M. Gambetta,

— Impopularité du général Trochu. — La vérité sur les canons de M. Ivorian. — Rôle actif et services de l'intendance. — On gaspille le pain. — Détestables mesures de M. Magnin. — Vivres mal distribués. — Comment on décréta l'action de Montretout. — Causes du retard du général Ducrot. — Irritation dans Paris. — MM. Garnier- Pagès et Arago proposent que la garde nationale aille en masse sur l'ennemi, et fasse une sortie désespérée, le Gouvernement provisoire l'accompagnant de ses vœux du haut des remparts. — On décide que M. 1. Favra ira traiter à Versailles.

Nous avons vu précédemment ce qui avait été fait pour la défense, l'armement et l'approvisionnement de Paris. Le 4 septembre arrêta les travaux de fortification et les achats de vivres ; mais Paris avait déjà les canons, les munitions et les denrées nécessaires pour un long siège.

M. Garnier-Pagès n'en affirme pas moins, d'après le général Trochu, comme l'avait fait une dépèche officielle publiée à cette époque, que rien n'était préparé pour arrêter l'ennemi.

Lorsqu'on a commencé les travaux de défense, Le général Trochu nous le disait lui-même :t Nous ne pouvons pas résifitl y. il n'y a pas de g-arg-ousses pour les canons, les canons ne sont pas montés, il n'y a pas d'attelage pour les affûts, il n'\ a rien ,

les remparts ne sont pas armés. Quant à moi, messieurs, j'ai la conviction que, si les Prussiens avaient marché à la suite de l'armée de Vinoy, ils auraient pu entrer dans Paris ; il n'y aurait eu que les barricades qui auraient pu les en empêcher. « Le général Trochu nous a dit et redit maintes fois : » Ne nous faisons pas illusion, nous sommes ici pour succomber sur la champ de bataille : nous devons nous y attendre ; nous nous défendrons, mais c'est une folie héroïque ! »

M. Gar nier- Pages, p. 445.

Le général Trochu indique quelle était la force de l'armée ; mais ses chiffres sont fort contestables, et l'effectif de la garnison à la fin du siège prouve que, au début, il était bien différent de ce que prétend le gouverneur de Paris.

La garnison de Paris se composait du 13e corps formé à Paris même, depuis un mois ou six semaines, par le général Vinoy et qui avait un commencement de cohésion, mais qui, dirigé sur le gouffre de Sedan, s'était arrêté à Mézières en apprenant le désastre, et revenait comme il pouvait, pour se reconstituer à Paris, où il n'arriva qu'à dater du 7 septembre. Il n'y avait donc le 4 septembre, à Paris, que le 14* corps en voie de formation très lente et très difficile, faute de moyens, sous le général Renault, depuis glorieusement tué à Villiers.

Enfin, il y avait la gendarmerie, très atteinte dans son moral; puisque, concourant, le matin même, à la garde du Corps législatif, elle s'était laissée pénétrer par les foules qui investissaient les abords de l'Assemblée et l'Assemblée elle-même, comme c'était d'ailleurs, dans les circonstances, absolument inévitable. Elle était de plus (comme les sergents de ville, dispersés et cachés dans Paris) , très menacés par le populaire. J'établis à propos de la gendarmerie, corps excellent, dont les preuves de vaillance et de dévouement sont depuis longtemps faites, qu'à l'arrivée de la nouvelle de Sedan, elle devenait radicalement impuissante, comme toute autre troupe, à livrer bataille à la foule. Il y a des circonstances de péril public et d'angoisse publique, où les troupes, profondément atteintes dans leur moral, ne tiennent jamais.

Général Trochu, p. 281.

M. Trochu comptait presque uniquement sur l'effet de ses proclamations. Il le dit très-naïvement en ces termes :

C'est un problème extrêmement redoutable ; cependant si, en me mettant en communication avec l'esprit public (c'est ce que j'ai fait, ne disposant d'aucun autre moyen, par les proclamations qu'on a tant raillées depuis), si en me mettant en communication avec l'esprit public, je parviens à l'élever à une certaine hauteur, et que cet esprit public ne m'abandonne pa?, je déclare que je tiendrai une soixantaine de jours.

Général Trochu, p. 310.

Aussi, ne crojait-il pas une défense possible, et ne se proposait il que de chicaner l'ennemi.

Jamais le gouvernement de Paris n'a cru à une défense efficace. Or, quand on ne croit pas à la possibilité d'une entreprise, il est souverainement imprudent et dang-ereux d'en accepter la direction. Sans cesse, le soir à l'Hôtel de- Ville, il nous répétait que la défense était impossible, que Vanveset Issy tomberaient fatalement avant quinze jours aux mains des Prussiens, et que nous ne pouvions que chicaner l'ennemi. C'est son mot favori. Chaque fois qu'une affaire de quelque importance, heureuse au début, s'achevant toujours par la retraite, avait lieu, il se félicitait en nous disant : « Nous les avons encore un peu chicanés. » Il était de bonne foi, il ne tentait la résistance que pour l'honneur. Pour moi, voilà toute l'explication de ces sorties tronquées et avortées contre l'ennemi. Avec un pareil plan, il était impossible de rencontrer le succès. Quand on n'a pas la foi, on ne la communique pas à toute une population, aussi prompte à toutes les sensations. Et puis, est-il Lien, sous l'empire de semblables prévisions, de sacrifier hommes et millions pour sembler marcher à un résultat qu'on croit irréalisable et intangible ?

M. de Kéralry, p. M>$

L'amiral Pothuau estimait, au contraire, qu'il eût fallu uno d'attaques répétées, et M. Le Flô croit qu'une trouée était possible. Quant à M. J. l<'avre, il réserve son opinion, et ne veut pas contredire un collègue.

Je crois que si nous avions fait une série d'attaques répétées, nous aurions, certainement, perdu du monde, mais nous en aurions fait perdre une si grande quantité à l'ennemi, que cela l'aurait peut-être ébranlé dans ses positions autour de Paris, et si, après l'avoir inquiété sur un point, on fût revenu le lendemain au même endroit, avec les forces imposantes dont nous disposions, on aurait pu le lasser tellement qu'il eût peut-être abandonné la partie. Cependant, il ne faut pas se dissimuler que l'ennemi avait toutes facilités pour remplacer ses pertes.

Amiral Pothuau, p. 508.

m. le président. — M. le général Le Flô appelé, dans le conseil, était il d'avis que la trouée fût possible ?

m. le général le flo. — Cela a dépendu des époques. Je reconnais que Paris renfermait des élémen's militaires extrêmement importants. Nous avions 120,000 hommes de troupes, 98,000 mobiles et 250,000 hommes de garde nationale, armés, parmi lesquels il nous semblait assez facile de trouver 60 ou 80,000 hommes résolus à combattre. Cela lais-a t, tout en as surant les opérations du siège contre les Prussiens, une force disponible d'environ 230 ou 240,000 hommes. Une grande sortie était une opération extrêmement dangereuse et pouvait amener un grand désastre. Cependant elle ne me paraissait pas impossible à certains moments. Il m'est, par exemple, arrivé de dire dans le conseil : * Sur dix chances, il y en a trois en faveur du succès de l'opération et sept contre. * Ainsi, au moment où le général d'Aure le s'emparait si brillamment d'Orléans et y occupait une grande partie de l'année prussienne, peut-être étaitil possible de tenter une opération de cette nature. C'est une question extrêmement controversée. On objecte que les soldats étaient bien fatigués, qu'ils avaient été bien rebutés par les attaques inhabiles faites sur plusieurs villages, tels que l'Hay et Chevilly, que les Prussiens occupaient et qui étaient crénelés, fortifiés, armés jusqu'aux dents ; que nos soldats, généralement très jetines, n'avaient pas le moral nécessaire pour le succès d'opérations de cette nature. Enfin mon sentiment est, qu'à certaines heures l'opération eût peut-être été possible, et qu'il y avait peut-être obligation de la tenter. On ne l'a pas fait par des considérations qui avaient leur valeur, qui étaient le résultat de réflexions sérieuses.

Général Le Flû, p. G2D.

m jules favre. — Je me suis imposé la loi de ne pas contredire le général Trochu. Je serais forcé de le faire sur un grand nombre de points. Il s'est conduit comme un homme très vaillant, mais il n'a pas dirigé la défense comme beaucoup de gens l'auraient voulu. C'est lui qui, au milieu de tous ces événements, a couru les plus grands risques. Si, après avoir été portés au pouvoir, — nous avions succombé, a nous avions été arrêtés, fusillés, nous aurions laissé le souvenir d'hommes politiques échouant dans l'exécution d'un noble dessein ; mais le général Trochu aurait eu une autre responsabilité. Il a donc fait un grand acte de civisme et de dévouement. Je crois qu'il aurait dû s'expliquer sur ces choses autrement qu'il ne l'a fait à la tribune, dire que, sentant tout perdu si l'armée ne se joignait pas à ce mouvement de la défense et s'il y avait à l'intérieur de Paris une sédition, il s'était rais au-dessus de toute autre considération. Je crois que ce sont les sentiments qui l'ont guidé; mais il me m'appartient pas de faire sa critique, ni d'opposer un élément de contradiction qui pourrait affaiblir ce qu'il a dit à la tribu ae. Je pourrai un jour dire la vérité.

M, J. Favre, p. 334.

Du moment qu'on avait si peu de confiance dans l'issue de la lutte, il était naturel de désirer un armistice et de subir même sur ce point les exigences abusives de l'ennemi qui ne consentait pas au ravitaillement. Le temps que l'on a si mal employé pour préparer l'action l'eût été consacré à constituer l'armée de Paris, et l'on aurait eu l'avantage de procéder à des élections. Mais, comme nous le verrons plus loio, le gouvernement ne voulait pas que le pays fût consulté ; il tenait à prolonger sa néfaste dictature, et, bien que l'on eût assez de vivres pour arriver au terme de l'armistice, à l'époque où les opérations défensives commencèrent, on s'obstina à refuser une combinaison qu'il fallait subir dans l'intérêt du pays.

Les dépositions suivantes établissent que les ressources alimentaires de Paris étaient connues au moment où les négociations échouèrent.

Uu membre. — Une question sur ce point. Vous deviez savoir quels étaient alors les approvisionnements de Paris ; ils ont duré trois mois après cette époque, ils auraient pu durer plus longtemps si un avait commencé le rationnement plus tôt. Par conséquent, vous aviez pour trois mois de v i\ ros, et même pour quatre mois, en commentant le rationnement ce jour-là. Il y

avait un intérêt supérieur à laisser de côté vos premières prétentions et à accepter l'armistice, même sans ravitaillement, de façon à avoir une Assemblée nationale qui vous déchargeât de toute responsabilité, et qui permît à la France de faire ce qui lui aurait convenu.

m. jules ferry. — Il nous a paru que l'armistice sans ravitaillement, c'était le refus d'armistice, c'était l'impossibilité de faire des élections, c'était l'absence d'engagement de la part de la Prusse, et, par conséquent, les élections livrées à l'arbitraire de l'ennemi, de l'ennemi qui occupait vingt-trois départements.

Le même membre. — Mais non, les élections ne se faisaient pas sans armistice. La Prusse acceptait l'armistice sans ravitaillement, et il y avait alors un intérêt supérieur à réunir une Assemblée nationale.

m. jules ferry. — Notre impression , qui était celle de M. Thiers, manifestée avec beaucoup de netteté dans sa circulaire du 9 novembre, c'était que la Prusse ne voulait pas d'élections, ne voulait pas la paix. Vous ne voulez pas d'élections; eh bien ! la guerre, la guerre à outrance !

Un membre. — M. Thiers n'était pas de cet avis. Saviez-vous quel était, à cette époque, le chiffre de vos approvisionnements?

m. jules ferry. — Oui, à peu de chose près.

Le même. — Vous saviez alors que vous en aviez encore pour trois mois ?

m. jules ferry. — Non, nous ne pensions pas aller au-delà du 15 décembre. Et puis, nous avons découvert que nous pouvions aller jusqu'au milieu de janvier, et, grâce à la grande économie qui était apportée à la consommation de Paris, nous avons pu aller jusqu'à la fin de janvier.

m. dk ralweville. — Si vous aviez commencé le rationnement plus tôt, vous auriez pu aller un mois de plus.

m. jules ferry. — C'est une très grande erreur.

m. de rainxeville. — Le rationnement a été mal mené; ainsi, au début, l'on a donné du blé aux chevaux.

m. jules ferry. — Nous avons su qu'en effet, on avait nourri certains chevaux avec du blé, et la raison en e^t très simple, c'est que le blé coûtait meilleur marché que l'avoine. L'avoine était presque exclusivement aux mains des compagnies de transport et du ministère de la guerre. Mais comme, à la fin, nous avons mangé l'avoine des chevaux, au point de vue de la

durée de la résistance de Paris, le résultat a été le même. J'ai d'ailleurs été toujours convaincu que l'abus qui consistait à donner aux chevaux du blé ou du pain, — abus impossible à prévenir, — ne s'était produit que sur des quantités tout à fait insignifiantes.

Notre impression a été, je le répète, celle-ci : nous nous trouvions en face d'un revirement inattendu ; nous avions e?péré, grâce à l'intervention des puissances et aux négociations de M. Thiers, obtenir la reconnaissance de ce droit, qui appartenait essentiellement à la nation française, de nommer une Assemblée, mais de la nommer avec un armistice tel que le reconnaît le droit des gens, c'est-à-dire avec ravitaillement. Puis, tout à coop, notre adversaire change de tactique, refuse le ravitaillement. Nous avons vu là la preuve que la Prusse ne voulait ni des élections, ni de la paix. Telle était aussi l'opinion de M. Thiers. C'est donc une manœuvre, un acte de déloyauté, une façon de rompre les négociations. Eh bien! aux armes, il faut aller jusqu'à la fin et se battre à outrance. Comment faire des élections avec les Prussiens occupant vingt-trois départements, sans que les hostilités soient suspendues! Cela n'était pas possible.

Plusieurs membres. — Mais il y avait armistice, il y avait donc cessation de.^ hostilités!

m. jules ferry. — C'était sans exemple, un armistice sans ravitaillement !

La preuve que nous voulions la réunion d'une Assemblée, c'est l'entrevue de Perrière3. Cette entrevue et la négociation de M. 'lhiers n'avaient pas d'autre but. Ce n'est pas pour autre chose que M. Thiers était allé dans les cours principales de i'Europj, à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg.

m. le comte de RESsÉGuiER. — 11 est certain que la délégation de Tours voulait la réunion d'une Assemblée nationale, et je m'étonne qu'à Pu ris vous eussiez un avis aussi tranché sur l'impossibilité de faire les élections en France, vous qui n'étiez pas en communication avec la province, tandis que la délégation de Tours, qui, elle, était en communication exacte avec la province, per.-istait dans un avis différent et voulait laisser la France maîtresse do ses destinées. Assurément, cela eût mieux valu et pour la guerre et pour la paix.

m. jules iirry. — Messieurs, après le 31 octobre et le îvjet de

la négociation de M. Thiers, il ne nous a pas été possible de connaître ce désir de la France par aucun symptôme.

M. Mies Ferry, p. 409.

m. le président. — Vous avez répondu dans le principe qu'il existait dans Paris, un approvisionnement assuré jusqu'au 28 décembre. M. de Rairmeville vous a demandé si le gouvernement le savait à l'époque où l'on a reçu de M. de Bismarck des propositions d'armistice sans ravitaillement.

m. magnin. — A cette époque, nous ne doutions pas que M. de Bismarck n'acceptât un armistice avec raviraiUement.

m. le président. — Pour convoquer une Assemblée nationale, il fallait arriver à un armistice. Puisque vous aviez des approvisionnements jusqu'au 28 décembre, pourquoi n'avezvouspas accepté l'armistice sans ravitaillement? Vous étiez membre du gouvernement ; pouvez-vous rép jndre?

m. magxin. — Je n'étais pas membre du gouvernement, en ce sens, que je n'étais que ministre. Arrivé au ministère après la constitution du gouvernement de la Défense nationale, je votais quelquefois avec les membres du gouvernement, quand on me demandait mon avis, mais je ne prenais point une part essentielle et habituelle à ses délibérations Je crois que les membres du gouvernement étaient unanimes pour qu'il n'y edt pas d'armistice sans ravitaillement. On a dû vous faire cette déclaration.

m. le président. — M. Magnin se trompe. Il n'y avait pas unanimité sur ce point parmi les membres du gouvernement ; M. Picard était d'avis que l'armistice pouvait être conclu sans ravitaillement; il nous l'a déclaré ici même.

M. Magnin, p. 520.

M. le comte de rességuier. — Il résulte de votre déposition qu'on avait du pain jusqu'au 3 janvier, delà viande jusqu'au 22 novembre, sans compter les chevaux.

m. magnin. — Pour les chevaux, nous en avions une certaine quantité ; j'eu avais fait faire le recensement, mais seulement au mois d'octobre ou au commencement de novembre. Nous avions alors de 50 à 60,000 Chevaux.

Un membre. — 68,000.

m. m.uînix. — Oui, 68,000. Nous savions cela très-bien, puisque les déclarations étaient exactes.

.17. M'ignin, p. 50o.

Aussitôt que j'ai été installé au ministère, j'ai recueilli tous les renseignements possibles pour établir les quantités de denrées alimentaires appartenant à l'Etat. Je ne savais pas ce que les particuliers possédaient ; aussi, quand je parle de farines et de blés, je parle des quantités qui appartenaient à l'État. Eh bien, pour celles-là je suis arrivé le 8 septembre, — j'ai la date très-exacte, — avec les états que j'avais fait dresser, avec les calculs que j'avais fait établir avec beaucoup de soin, je suis arrivé à trouver que nous n'avions de vivres que pour trois mois, c'est-à-dire du 8 septembre au 8 décembre. J'avais ouvert l'avis qu'il fallait afficher ce renseignement, parce que je pensais qu'il fallait dire à la population la vérité et lui faire connaître la situation. Mais on a pensé, et le g'énéral Trochu en particulier, que l'on n'était pas absolument certain de ce chiffre, qu'il pouvait y avoir des déchets, des avaries, surtout dans les farines. En quoi l'on s'est trompé; il n'y a pas eu d'avaries, à peine dans la proportion de 2 pour 100. Toujours est-il que l'on s'est décidé à faire connaître tout simplement que l'on n'avait de vivres que pour deux mois. Mais lorsque le comité des subsistances, dont j'ai parlé tout à l'heure, s'est réuni à l'Hôtelde-Ville, dès la première séance, — et le fait est consigné au procès -verbal, — j'ai établi le compte de ce que nou» possédions au 28 septembre, en farines et en blés. J'avais, d'après certains calculs, pu me rendre compte de ce que les particuliers possédaient en farines et en blés, je n'avais pas le chiffre exact, mais, avec ce que je connaissais, j'étais arrivé à tenir jusqu'au 3 janvier. J'avais même dit à cette occasion que, pour le jour de l'an, nous pourrions donner à la population de Paris un petit pain blanc. Du 3 janvier nous sommes allés jusqu'au 7 février, mais cela a eu lieu par différentes raisons. D'abjrd la guerre, qui n'avait jamais voulu nous dire le chiffre exact de ses approvisionnements et leur importance, est venue à notre secours et nous a fourni 75 à 80,000 quintaux d^ fariues, ce qui nousa donné douze jours d'alimentation; puis, au lieu de manger du pain de blè pur, nous avons mélangé de l'avoine, de l'orge, du riz, du seigle, et nous étions arrivés, dans les derniers jours,

à donner du pain, dans la confection duquel il n'entrait que 10 à 12 pour 100 de blé, ce qui nous a permis encore d'accroître la consommation de quatre ou six jours. J'avais annoncé, dès le 27 janvier, que nous irions jusqu'aux 5, 6, 7 février, et si nous n'avions pas obtenu des secours, nous n'aurions pas été plus loin.

M. Magnin, p. 515.

Les opérations de la défense continuèrent donc à être conduites, comme le pays le sait, et le commandement commettait des fautes si lourdes, il savait si bien s'y prendre pour que l'ennemi connût à l'avance le but et le jour des sorties, que l'on crut partout à une trahison.

m. le comte de rességdier. — On s'est beaucoup occupé de la divulgation des plans de sorties. Ainsi, la sortie sur la Marne a été généra1 ement connue du public avant son exécution. Je faisais partie des ambulances de l'Internationale; huit jours avant, nous savions le point par lequel on devait sortir.

m. le général ducrot. — Vous ne pouviez le savoir que par hasard ou par présomption. Il n'était pas, d'ailleurs, difficile d'entrevoir les combinaisons possibles.

m. chaper. — Je confirme parfaitement ce que vous dites, mon général.

m. le général dccrot. — Je prenais moi-même la peine de faire les ordres et les instructions, laissant en blanc les noms des lieux, les numéros des divisions qui devaient prendre telle ou telle part à l'action, et ce n'est que la veille de l'action que je faisais remplir ces blancs par un officier d'état-major. Ainsi, lors du projet d'opération sur Pontoise, et pendant longtemps, il n'y eut que le général Trochu et moi dans le secret; je le suppliai de ne pas en parler ; ce ne fut qu'à la fin qu'on fit appeler les généraux de Chabaud-La-Tour et Guyot qui étaient des généraux spéciaux dont nous avions besoin, et Jules Favre, pour les mettre au courant.

Le 29 au soir, les Prussiens ne se doutaient pas de l'attaque ; et sans cette crue, qui nous a forcés de retarder l'attaque de vingt quatre heures, ils eussent été complètement surpris.

Un peu avant minuit, j'étais sur les bords de la Marne avec MM. Krantz et Ducros, qui devaient établir les ponts; nous avions constaté un commencement de crue et je dis aux ingénieurs : « Cela ne vous donne-t-il pas quelque inquiétude ? —

« Non, répondirent-ils, cela n'a aucune importance; nous allons commencer notre mouvement tout à l'heure. » A minuit, je les quittai ; je remontai au fort de Notent et là, j'écrivais des ordres, lorsqu'à deux heures du matin, M. Krantz arriva pâle, ému, me dire : « Il est impossible de placer nos ponts ; la crue a pris des proportions formidables; nos remorqueurs nepeuvent passer sous le pont de Joinville ; nos bateaux ont chaviré. » Alors je montai à cheval etme rendis au fort de Rosny prévenir le général Trochu de l'incident qui nous arrivait au dernier moment. Jusque là, les Prussiens ne se doutaient de rien. Un moment nous eûmes la pensée de tenter un mouvement du côté du Raincy, mais nous vîmes bientôt les difficultés dans lesquelles nous allions nous lancer, et nous persistâmes dans notre premier projet. C'était seulement un retard de vingt quatre heures. La crue diminua dans la journée et nous fîmes notre mouvement le 30, au lieu de le faire le 29.

m. le comte de rességuier. — Comme je vous le disais toutà-1'heure, dans la société Internationale de secours aux blessés, nous étions prévenus du mouvement sur la Marne, bien des jours avant son exécution. N'attribuez -vous pas cela à la présence de l'élément civil dans les conseils militaires?

m. le général ducrot. — Il n'y avait que deux hommes appartenant à l'élément civil qui connussent nos projets : MM. Krantz et Ducros, chargé de faire nos ponts. Je crois que vous voulez faire allusion à certains bruits qui ont couru, notamment sur le général Schmidt. Je n'ai pas pour sa personne beaucoup de sympathie, mais quant à penser qu'il ait divulgué nos plans, commis des indiscrétions comme on l'a dit, trahi, je repousse bien loin cette pensée. J'affirme fur l'honneur que, dans ma conviction, cela n'est pas vrai. M. Schmidt n'est pas mon ami, je peux être cru quand je dis que ce sont là de pures calomnies.

Un membre. — Le général Trochu l'a défendu contre ces calomnies.

m. le comte de rességuier. — Ainsi selon votre impression, il n'y avait pas eu divulgation du plan?

m. le général ducrot. — Non, c'est impossible. Maintenant nous étions enfermés dans un rayon très limité, et quand on a l'habitude du métier, on sait à peu près ce qui peut et doit se faire.

in'na-al DMOPtt, p. 21.

L'expédition sur la Marne ayant échoué, et l'armée de la Loire ayant été battue, le général Ducrot s'occupa de réorganiser ses troupes, et il conseilla de prêter l'oreille aux ouvertures de l'ennemi. Toute chance de salut avait dès lors disparu, mais on voulut flatter et ménager l'opinion que l'on avait abusée.

Lorsque je connus la retraite de l'armée de la Loire, je pris mon temps pour réorganiser mon armée. Elle se trouvait dans une situation fort précaire, et je me suis vu obligé, avec mes trois corps d'armée, de n'en former que deux. Je manquais complètement de cadres pour organiser les régiments de mobiles et j'étais obligé d'improviser des colonels avec des capitaines de dragons, avec des officiers d'artillerie, d'état major, avec des officiers subalternes qui, du reste, ont bien justifié la confiance qui les avait fait nommer, car ils ont admirablement conduit leurs troupes et se sont fait tuer ou estropier presque tous.

Comme je vous le disais, à partir de ce moment, nous prîmes le temps nécessaire pour réorganiser l'armée. Pour moi, je pensais bien que nous n'avions plus aucune chance de réussir dans une opération très-considérable, et dans les conseils du gouvernement, j'exprimai plusieurs fois mon regret de ce qu'on ne voulait pas essayer de traiter pendant qu'il était temps encore. Plus tard, une nouvelle occasion s'étant présentée, lorsque le prince de Saxe écrivit à l'amiral La Roncière le Noury, j'exprimai encore le même regret, et ces messieurs, qui ne se laissaient dominer absolument que par cetta considération qu'il fallait donner satisfaction à l'opinion publique singulièrement égarée; ces messieurs, dis-je, allèrent un jour jusqu'à me faire sentir qu'ils me considéraient tous comme un peu « faiblard. ■»

Je leur répondis que je me souciais peu de leur opinion, et que quand le jour serait venu, je leur prouverais que je savais faire mon devoir aussi bien et mieux que personne. J'avais le courage de mon opinion et je dis à M. Jules Favre : «Vous avez l'air de m'accuser de faiblesse. Eh bien, c'est vous qui êtes faible, et c'est vous qui nous conduirez fatalement à une capitulation sans donditions. Vous nous menez la corde au cou aux Prussiens. Moi, au contraire, je suis dans le vrai quand je vous dis : Aujourd'hui nous pouvons traiter honorablement avec l'ennemi, car nous avons relevé l'honneur des armes, nous

avons fait noblement notre devoir de capitale, nous avons encore des munitions, des vivres, des éléments de résistance, des armées à l'extérieur; mais arrivera fatalement un moment où nous n'aurons plus de vivres ; plus d'armées, plus de ressources d'aucune espèce, et alors, nous serons obligés de nous rendre à merci. «

Voilà ce que je disais. Mais ces messieurs n'étaient préoccupés que de l'idée de donner satisfaction à l'opinion publique qu'ils contribuaient à égarer. Ayant commis la faute d'armer et d'organiser toute la population, ils voulaient tenter une grande opération avec les masses de la garde nationale. Là-dessus encore, j'étais en opposition avec eux. Je leur dis : « Messieurs, à force de soins, de peines, de petits combats d'abord, de gros ensuite, je suis arrivé à former une armée qui a sa valeur, qui n'est pas parfaite, à coup sûr, qui manque de bien des choses, mais qm est enfin en état de manœuvrer et de combattre honorab'ement : j'avais à Champigny 350 bouches à feu de campagne en ligne, de 12 et de 7, et nous avoîis su nou* en servir.

a Je suis donc parvenu à organiser une armée ayant une valeur incontestable, mais si vous voulez la noyer dans deux cent mille gardes nationaux, qui, par leur nature, n'ont aucune des aptitudes nécessaires pour se battre en rase campagne, vous ferez un immense chaos de tout cela et vous vous exposerez à quelque gros désastre. Je veux bien utiliser votre garde nationale, mais dans la mesuré du possible! »

Général Ducrot, p. 17.

Le lendemain, — c'est là-dessus que j'appelle votre attention, — il nous est arrivé un parlementaire portant une lettre de M. de Moltke ; elle était adressée, non pas au gouverneur de Paris ou au chef du gouvernement de la Défense nationale, mais au commandant en chef de l'armée française. Elle commençait par cette phrase : « Mon gênerai, j'ai l'honneur de vous informer que j'ai réoccupé la ville d'Orléans; si vous voulez vérifier le tait, je vous donnerai toutes les facilités pour foire passer un de vos officiers d' état-major. »

J'étais présent et je dis : — « C'est un incident pro\ identiel; ces gens-là en ont assez, ils veulent traiter.» Cela ne fut pas le sentiment du général Trochu, il me répondit : ■ Ces gens-là

se moquent de moi, ils veulent me compromettre comme ils ont compromis Bazaine. »

a Mais enfin, lui dis-je, pourquoi cela? Pourquoi ne pas admettre qu'ils sont sous l'impression des pertes que nous venons de leur faire subir? J'admets bien qu'ils ont réoccupé Orléans, mais ils ne parlent pas du désordre de l'armée de la Loire. Ils disent simplement : nous avons réoccupé Orléans. Par conséquent, je crois qu'ils sont très-impressionnés et il me Semble qu'il n'y aurait qu'une chose à faire, ce serait d'écrire dans le sens suivant :

— a M. le comte, la réoccupation d'Orléans par les armées allemandes est unjait qui ne nous surprend pas, il est entré dans nos prévisions, Nous n'avons pas besoin de le faire vérifier par un officier d'état-major ; je m'en rapporte parfaitement à Votre Excellence. Cela ne change rien d'ailleurs, à la situation de l'armée de Paris. Je ne comprends pas pourquoi Votre Excellence a cru devoir porter ce fait à ma connaissance, je lui demande de vouloir bien s'en expliquer.

Cela ne vous compromettra pas, il n'y aura pas d'engagement, et cela nous permettra de connaître s'ils veulent réellement traiter

Je crois que le général Trochu était un p-iu ébraûlé ; malheureusement il rentra dans Paris, et revint à sa première idée et fit Cr'tte réponse très-vive, très-belle et très-fière, mais qui enleva toute possibilité d'entamer des négociations,

Le lendemain il y avait armistice pour enf errer les morts. Mon chirurgien en chef, M. Sarrazin, M. de la Orangerie, chef des ambulances de la presse, eurent l'occasion de causer longuement avec des officiers de l'armée ennemie, et entre autres avec un capitaine d'état-major de Versailles qui leur dit : cMais enfin, pourquoi donc le général Trochu ne veut-il pas entrer en pourparlers? Nous avons une grande admiration pour son talent, pour son caractère; notre roi serait très-disposé à lui faire da, très-honorables conditions. Ils insistèrent beaucoup là-de?sus.»

Quand M. Sarrazin vint me rendre compte du fait, je lui dis : « IL fant monter à cheval, aller trouver le gouverneur et lui expliquer cela vous-même.»

Malheureusement la réponse était déjà partie et il n'y avait plus à y revenir. D'ailleurs cela n'était pas dans son sentiment.

Le général Trochu disait : S'ils en font tant, c'est que probablement ils ont été battus sur la Loire et qu'ils sont près de leur ruine. Il faut continuer. »

Enfin, nous perdîmes cette occasion et aujourd'hui que tous les événements nous sont connus, noua savons parfaitement que l'armée allemande était en effet épuisée en ce moment, qu'elle était très-inquiète pour son ravitaillement, qu'elle manquait de vivres, qu'elle avait fait des pertes énormes sur la Loire et dans d'autres combats, qu'ils ne pouvaient pas continuer la lutte sans demander à l'Allemagne de très-lourds sacrifices et qu'ils reculaient devant cette nécessité. Et c'est pour cela qu'ils voulaient entrer en pourparlers.

Général Ducrot, p. 15.

On n'avait rien négligé, en effet, de ce qui pouvait faire naître et entretenir les illusions les plus vaines et les plus dangereuses. Cette fausse politique a entraîné bien des fautes, et causé de grands malheurs. Le général Ducrot, M. Ferry et M. Vacherot constatent l'erreur qui l'inspira.

Je tiens encore à dire ceci, puisque je suis -entré dans cette voie. Si j'ai refusé d'opérer avec les masses des gardes nationales, j'étais tout prêt, au contraire, à opérer avec mes troupes. Ainsi, lors de l'affaire sur Versailles, j'avais proposé un contreprojet qui peut ge résumer ainsi. Mes troupes étaient divisées en six petites colonnes agissant sur des voies différentes, mais ayant toutes le même objectif, c'est-à-dire des directions concentriques. On avait des chances de réussir avec de bonnes troupes. Car enfin, ce qu'on ne voulait pas comprendre, c'est que, toutes les fuis que nous marchions, nous arrivions nécessairement, fatalement, à un goulot de bouteille ou défilé, et là, il ne s'agit pas d'avoir beaucoup de monde, mais des têtes de colonnes solides qui peuvent forcer le passage. Lorsque nous sortions de nos lignes, d'assiégés, nous devenions assiégeant-; ; nous nous trouvions en présence de villages fortifiés, de r trauchements, de redoutes, et, de même que les Prussiens n'oût pu parvenir à enlever nos postes, nous ne pouvions espérer enlever les leurs. Aussi je disais : « Vous avez tort de tromper 1» population de Paris; il arrivera un moment où, fatale-

ment, il faudra lui faire connaître la vérité; vous l'entretenez d'illusions qui vous sauvent pour le momeat, mais qui, plus tard, seront des armes puissances contre vous. Ainsi, vous laissez croire à cette population que des armées extérieures viendront la délivrer ; mais c'est un mensonge. » Et alors, M. Emmanuel Arago disait : « Pourquoi ne pas compter sur les armées extérieures? » — « Pourquoi? Parce que je connais leur composition, leur valeur! Parce que je sais ce dont elles sont capables, et le jour où l'armée delà Loire, par exemple, sera dans les plaines de la Beauce, en présence de l'armée de Frederick- Charles, elle sera indubitablement battue. D'ailleurs, j'ai plus d'babitude des choses de la guerre que vous, et dans les dépêches de Gambetta où vous voyez un succès, une victoire, je vois un échec, un combat douteux. Je suis convaincu que ce que vous donnez à la population parisienne comme victoire ou succès, n'est rien d'heureux pour nous. Voilà mon opinion ; il faut préparer la population de Paris à sa situation ; au lieu de préparer l'opinion publique, vous êtes à sa remorque ; marchez en avant, tâchez de la former. Vous en avez le moyen. La presse a une grande action. Puisque vous l'avez maintenue, nommez un syndicat de la presse, faites venir les représentants des journaux, nous allons leur expliquer la situation militaire de ma nière à leur faire partager nos convictions, à leur faire connaît -e la vérité, et alors, comme parmi eux il y a beaucoup d'honnêtes gens, s'ils ne le sont pas tous, ils nous aideront à éclairer la population, notre rôle deviendra plus facile. »

Un jour Jules Favre dit : « Dans l'état où est votre armée, prenez garde aux fureurs populaires. » — « Cela m'inquiète peu, lui répondis-je, avec quelques bataillons et deux mitrailleuses, je viendrai à bout des fureurs populaires. »

Général Ducrol, p. 23.

Un jour, chez M. Ferry, préfet de la Seine, où il y avait grande compagnie, j'ai été retenu à déjeuner; on venait de recevoir des bulletins de Gambetta annonçant des victoires pa tout. « Je puis vous annoncer maintenant en confidence, me dit M. Ferry, que Bourbaki occupe Nancy. » D'autres personnes le disaient aussi. C'est Gambetta qui envoyait ces bulletins ; il y en a plusieurs qui n'ont pas été publiés alors. Je crois que le général Trochu était moins confiant que les autres

membre^ ; il doutait davantage, et je crois que c'est lui qui a empêché qu'on ne les publiât. Tous ces bulletins parlaient de mouvements qni devaient nous sauver.

M. Vacherot, ps ;>94.

Le 16 et le 18 décembre, arrivent de nouveaux pigeons qui nous apportent les dépêches du 5 et du 11. Gambetta nous raconte ainsi les événements de la Loire :

« Les choses sont r. oins graves que ne le disent les Prussiens ; on a divisé l'armée après l'évacuation d'Orléans en deux armées : Chanzy et Bourbaki; — Faidherbe opère au nord, — l'armée, malgré sa retraite, est intacte, et n'a besoin que de quelques jours de repos. »

Le lendemain, arrive un autre pigeon porteur d'uoe dépêche qui s'étend sur la retraite du général Chanzy, et dit: « L'armée de la Loire est loin d'être anéantie. — Faidherbe a repris La Fère ; — nous n'avons pas de nouvelles de vous depuis plus de huit jours, ni par les Prussiens, ni par les étrangers ; nous sommes fort inquiets de votre sort.

« Le mouveme t de retraite des Prussiens s'est accentué, ils paraissent las de la guerre, — pertes énormes, — ra' it-.i'lement difficile. — Si nous pouvons durer, nous triompheroas. — Le gouvernement de la Défense nationale est partout obéi et respecté. » C'est alors qu'eut lieu la teniative de sortie vers le Nord, sur la foi de ces affirmations venues de la province.

M. J. Ferry, p. 414.

La dépêche du 9 janvier est une des dernières que nous reçûmes de Gambetta ; elle arriva en même temps qu'une dépêche de l'Agence Havas : nous l'avons, comme toutes les autres, fait connaître au public. L'affai- sèment de la population était tel qu'on n'aurait pu obtenir de la garde nationale, ni de l'an le moindre effort, sans la pensée d'un secoars arrivant de la provin'-e.

La dépêche de Gambetta ne nous arriva que le 9 janvier; mais elle portait la date <'u 28 décembre, et elle était expédiée de Lyon. Voici comment Gambetta expliquait la situation :

a Démoralisation et lassitude chez les Prussiens. Belfèrt ap- « provisionné pour huit mois. Toute la ligne bien gttrdé

CONTEMPORAINE G3l

« Montbéliard à Dole, de Dôle à Autun, le Morvan et le Niver- « nais jusqu'à Bourges.

« Excellente situation de Bourbaki ; manœuvre dont on at- « tend les meilleurs résultats. »

Le général Trochu a déclaré que ce plan, entre les mains de Bourbaki, était bon, mais qu'il venait un peu tard.

La dépêche ajoute :

« Chauzy a fait lâcher prise aux Prussiens. Il refait ses troupes, et va reprendre l'offensive.

« Le Havre est dégagé ; Rouen, abandonné après avoir été pillé. Les gardes nationaux mobilisés deviennent, aufea, d'excellents soldats. Le pays est, comme nous, résolu à la lutte à outrance. »

m. le président. — On ne peut pas mentir plus complètement (assentiment); non-seulement mentir, mais tromper. C'est le contraire de la vérité.

M. J, Ferry, p. 425.

m. jules ferry. — Peu de jours après, un pigeon nous apportait la dépèche du général Faidherbe, qui avait gagné la bataille de Bapaume : c'était un vrai succès.

Le mêma pigeon apportait une dépêche Havas encore plus explicite. Elle annonçait d'abord la victoire de Faidherbe à Pont-Noyelles ; elle insistait beaucoup sur le combat de Nuits, où Garibaldi avait mis en déroute les Prns-iens. La dépêche lïauas insistait aussi sur l'affaiblissement dea Allemands : <t Ils « ont perdu 300,000 hommes depuis leur entrée en France ; ils «■ ont 100,000 malades. — 600,000 hommes tournent toutes les « sorties de Belfort. »

Le 10, arrivait une aitre dépêche de Gambetta, datée du 3 :

« La première armée de la Loire portée vers l'Est, sous Bour- « baki : 150,000 hommes en tout. — Affaire de Nuits. — Dijon « évacué par les Prussiens le 27 décembre. — Nous marchons « sur Vesoul, ce qui pourrait bien débloquer Belfort. — Chanzy «c est bien au Mans. — Les Prussiens n'osent franchir la Loire, c et ont évacué la vallée du Loiret. — Nos bonnes chances « augmentent tous les jours. — Les Prussiens ont perdu a 500,000 hommes. — Lyon est bien. »

M. Mes Ferry, p. 416.

632 UISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

Malgré tous ces efforts pour tromper l'opinion, la vérité se faisait sentir, et le général Trochu commençait à expier par une impopularité méritée la faveur qui l'avait si malheureusement entouré au début.

M. le général ducrot. — Les élections eurent lieu et furent, vous le savez, presque à l'unanimité, favorables au gouvernement. On sentait que l'on consolidait la situation du gouvernement de la Défense nationale et du général Trochu. Il faut le dire, il y avait là deux idées qui dominaient tout. L'une, c'était l'espoir de la paix pour beaucoup. Du moment que M. Thiers était en pourparlers avec M. de Bismarck, on espérait qu'en confirmant les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale et surtout du général Trochu, qui pour beaucoup était l'arbitre de la situation, on avait des chances d'obtenir la paix ; puis, la seconde idée, c'était l'espoir que le gouvernement puiserait dans ce vote assez d'énergie pour dominer complètement le parti insurrectionnel. Le sentiment qui dominait, c'était qu'il fallait que le général Trochu prît la dictature et en finît. Je crois que mes amis et mes collègues ne démentiront pas ce sentiment.

m. le comte de rességuier. — C'était le sentiment de tout le monde.

m. le général ducrot. — Lorsqu'on vit que le général Trochu ne prenait pas, avec sa parfaite loyauté, avec son honnêteté, le parti de marcher dans cette voie, il y eut une réaction contre lui. Ici, je suis forcé de me mettre moi-même en cause. Je dois dire que beaucoup de personnes, des hommes considérables, sont venus me trouver pour me tâter et pour me demander si je ne serais pas disposé à le remplacer.

Naturellement, je répondis que si le général Trochu était renversé, je tomberais avec lui, que mon sort était lié au sien, que je ne pourrais voir à son remplacement que de très-graves inconvénients, et qu'il fallait marcher avec lui.

J'ai rappelé ce fait pour vous indiquer qu'à partir de ce moment, la popularité du général Trochu, qui jusqu'alors était immense, alla toujours en déclinant. Vous avez vu, 001111111' moi, de quelles acclamations il a été l'objet pendant un certain temps.

Gênerai Dui'rot, y. \2.

L'élan fut très-beau ; malheureusement, comme on vous l'a expliqué, des troupes aussi jeunes, aussi inexpérimentées, ne sont pas capables d'un élan de longue durée. L'action, qui avait été glorieuse au commencement, finit par une retraite ; à la nuit tombante, on lâcha pied devant les canons allemands, et l'on abandonna les positions ; le mécontentement qui avait éclaté à Paris après l'évacuation du plateau d'Avron, se reproduisit alors avec une telle intensité, que le commandement ne put plus rester entre les mains du général Trochu ; le gouvernement fut obligé de lui demander ea démission dans la nuit du 21 janvier. Mais, je tiens à le dire, dans ces circonstances si douloureuses pour lui, il tint une conduite pleine de noblesse; il fut admirable vis-à-vis des maires qu'il avait lui-même convoqués, pour leur exposer l'état des choses. Il fut admirable dans le conseil : il offrit sa démission de gouverneur de Paris, et consentit à rester président du gouvernement. Le général Vinoy fut nommé général en chef à sa place.

M. J. Ferry, p. 416.

On avait beaucoup exagéré les résultats obtenus par l'industrie privée et par M. Dorian dans la fabrication des canons et des armes à feu. Il résulte des aveux de M. Dorian lui-même que les fameux canons qu'il a fondus n'ont été terminés qu'après le siège. Ils n'ont donc servi qu'à la Commune.

m. dorian. — Ce qui a motivé cet énorme travail de l'armement de Paris, c'est que lorsque les Prussiens ont approché, et que le siège a commencé, on s'est aperçu que l'on manquait de tout : de pièces d'artillerie, d'affûts, de projectiles, de tout ce qui était indispensable pour résister avec quelque chance de succès. Le général Trochu, qui était à la tête de la Commission de défense, était très-effrayé de l'idée de recevoir le choc des Prussiens avec un armement insuffisant. Il a raconté que chaque pièce n'avait que dix coups à tirer et que ces pièces étaient insuffisantes en quantité. Nous étions très-inquiets et on s'est livré non-seulement à la fabrication des pièces d'artillerie, mais à celle des projectiles. Toutes les fonderies de Paris ont fabriqué des projectiles creux. Chaque fois que nous mettions en fabrication une pièce de canon, nous faisions exécuter en même temps les affûts, les caissons, les munitions, de sorte que lorsque la pièce était faite, elle était immédiatement précédée ou

suivie de tout ce qu'il fallait pour s'en servir. Tout ceci, dans une ville fermée, était un travail énorme, quand il fallait trouver l'outillage et les matières; il est vrai que Paris n'est pas seulement une ville de consommation, mais encore une ville d'entrepôt. Le bronze, la fonte ne nous ont jamais manqué, les matières nécessaires pour la fabrication de la poudre n'ont jamais fait défaut; nous avons trouvé du salpêtre, et nous en avons laissé beaucoup.

Comme je vous le disais tout à l'heure, en présence de cette insuffisance de l'armement, on s'est divisé le travail ; je fus chargé de la fabrication des pièces d'artillerie avec leurs fourgons et leurs munitions. C'est au Conservatoire des Arts et Métiers que, nous avons centralisé le travail, en réunissant des commissions d'ingénieurs de bonne volonté, qui ont travaillé tous gratuite aient à la défense avec beaucoup d'activité et de talent. C'était M. Tresca qui présidait ces commissions, et qui a choisi pour les composer des hommes très- capables. Au ministère des travaux publics, nous avions une commission que nous avons appelée Commission d'armement et qui s'occupait de l'arme portative, c'est-à-dire du fusil. Cette commission d'armement était chargée de la réparation des armes qui se faisait dans les ateliers dîués au Louvre, sous la direction de M. Gévc-lot, notre collègue. M. Morin, du Conservatoire des Arts et Métiers, s'était chargé de faire des ateliers de réparation d'armes dans les ateliers de chemin de fer. C'étai nt des ateli rs bien montés et bien outillés. Nous avons trouvé dans les administrations de chemins de fer, un concours très -utile; aucun des aiministrat-urs ne s'est opposé à cet envahissement des ateliers des Compagnies. Cela avait l'avantage pour elles d'employer les ouvriers dans les ateliers même, et de les di-'penser de ces gardes aux r mparts d'où ils revenaient plus ou moins indisciplinés. Nous avons ainsi réparé une grande quantité d'armes. Je ne sais pas le nombre exact, mais il est considérable.

Lorsque la ga-de nationale s'est formée, et que le général Trochu a pensé qu'il pouvait tirer parti de Get élément nombreux, mais mal instruit, il nous a demandé une transformation d'armes. Le fusil que possédait la garde nationale était le fusil à percussion se chargeant par la bouche. Quand Le général Trochu projetait une sortie, il prenait les hommes armés île fusils à tir rapide, soit chassepots, soit fusils à tabatière dont les mobiles nous avaient apporté quelques échantillons. Ot

désir de faite des sorties nous a amenés à faire des fusils à tabatière avec des fusifs à percussion ; elle n'était pas trèsfacile à faire, à Paris et avec rapidité, cette transformation ; nous manquions de matières premières ; la chambre de culasse des fusils à tabatière se fait en acier; nous n'avions pas d'acier; nous avons fait une composition de bronze et d'étain qui a trèsbien réussi. Nous nous tommes adressés à M. G., fabricant de machines à coudre, et à une autre maison, et nous leur avons commandé 50,000 fusils transformés. Ces fusils se sont faits à des conditions de prix de revient peu différentes du prix normal. Les conditions du prix de revient sont en général plus élevées à Paris que dans les manufactures, mais comme ces fabricants aimaient à conserver leurs ouvriers dans leurs ateliers pour les retrouver après le siège, ils ont fait quelque- sacrifices, et nous* avons payé les pièces ce qu'elles valaient.

En môme temps que l'on faisait les fusils transformés, nous avons entrepris la fabrication de mitrailleuses. On avait retrouvé à un modèle de mitrailleuse de Meudon, qui a été

coufié à la maison Cail, sous la direction d'un mécanicien, M. Frey ; c'était la mitrailleuse réglementaire, auec le canon à balle.

On a fabriqué aussi de& mitrailleuses Gatling, c'est la maison V... qui a entrepris cette fabrication, on lui en a commandé une cinquantaine.

La maison Cail a fait Je système de Meudon et le système Gatling-; elle a été Irès-longue à livrer ces pièces.

La mitrailler e Gatling* était, je crois, d'u.j service plus utile, mais d'un prix de fabrication un peu plus élevé. m. chaper. — Vous avez aussi fabriqué des fusils chassepots? El dorian. — Nous en avons abordé la fabrication, mais nous avons éprouvé de grandes difficultés. Nous avons eu beaucoup de peine pour nous procurer des canons passab es, parce que l'acier que nous avions à Paris n'était pas la qualité correspondante aux exigence^ du canon de chassepot; il faut un acier extrêmemeut doux, à peine carburé, et nous n'avions à Paris, que des acier^ d'outils qui l'étaient beaucoup. Nous avons fait de l'acier dans un atelier situé à Grenelle, appartenant à M. Ponsard, qui se livrait à des réductions de minerais. Il y avait là des hauts-fourneaux convenables; nous faisions fondre de l'acier en barre avec du fer non cimenté, et nous avions l'acier qu'il fallait pour faire un bon canon. Quand nous avions les

G3fi HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE

lingots, il fallait les étirer, et pour cela on les partait au pilon de M. Cail; tout cela nous donnait mille peines et demandait beaucoup de temps.

Quant aux pièces du chassepot, elles se font très-bien à Paris et dans des conditions de prix de revient qui ne sont pas obtenues dans les manufactures d'armes. Seulement il fallait avoir soin de diviser les commanles, et de distribuer la fabrication des différentes pièces à des ateliers qui avaient des aptitudes particulières. Nous arrivions par ce moyen à faire des pièces qui ne laissaient rien à désirer et à des prix de revient avantageux. Ainsi, les gâchettes et(les détentes de ressorts étaient faites par des lunetiers, des ouvriers qui font des lunettes et qui travaillent chez eux. Ils les faisaient admirablement bien et à bon marché.

La grande difficulté, à Paris comme partout, était le forage des canons. On le faisait très-bien dans des ateliers parfaitement outillés et où l'on a monté un outillage spécial pour la fabrication des chassepots. On ne pouvait pas demander des fusils complets aux ateliers de Paris, mais il fallait faire fabriquer chaque pièce séparément et avoir des ateliers de montage. Nous nous sommes peut-être fait des illusions à l'endroit du chassepot ; nous avions pensé que nous aurions des chassepots au bout de deux mois, cela ne s'est pas réalisé II y a des difficultés énormes pour fabriquer les armes de guerre, parce qu'il faut qu'une pièce serve à un autre fusil, c'est un tour de force. Nous tenions beaucoup à produire des chassepots.

m. chaper. — En avez-vous fait à Paris?

M. DORIAN. — Oui!

m. chaper. — A quelle époque ces chassepots ont-ils été faits?

m. dorian. — Ils n'ont été terminés qu'après le siège. Cela n'a servi à la défense que parce que c'était un moyen de maintenir les ouvriers dans les ateliers. C'était là, d'ailleurs, ma grande préoccupation, et j'avais plus peur des Parisiens que des Prussiens; tout ce qui pouvait remonter le moral de la population était un succès pour nous. Il est à remarquer que les ouvriers de ces ateliers n'ont jamais pris part aux manifestations.

M. Dorian, p. 525.

C'est M. Reifye et le commandant Pothier qui ont fait les canons de 7 ; ils ne l'ont pas inventé, puisque le modèle était déjà à Meudon; mais avec uu ingénieur des chemins de fer, M. \ i le-

neuve, il3 ont refait toutes les tables de construction de la pièce de 7; ils ont tout calculé comme si cela n'avait jamais existé, et l'ont vérifié après. Puis, nos fondeurs ont fondu les pièces, et le tournage a été fait parles ouvriers des ateliers constructeurs.

m. le président. — Ces canons ont été payés par des souscriptions ?

m. dorian. — Pas entièrement : on nous donnait 5,000 francs lorsqu'il en fallait 40,000, pour payer tout, les pièces, les affûts, ^es chevaux, les harnais et les munitions. Chez M. Gévelot, les gargousses et les projectiles se faisaient très-bien.

M. Dorian, y. 526.

M. le général Le Flô complète ces révélations, et il les fait suivre d'une constatation des services qu'à rendus l'intendance, si conspuée.

M. Dorian est un homme parfaitement honnête et d'une activité remarquable ; il est très versé dans toutes les questions de l'industrie, et il a accompli ses fonctions avec un grand dévouement, quoique les résultats qu'il a obtenus aient été moindres que ceux qu'on en espérait.

Ce ne fut que dans les derniers moments du siège que l'industrie privée nous a fourni quelques canons, et tous, certes, n'étaient pas bons ; il y en eut même cinq qui crevèrent à la première décharge. Un peu plus tard, on corrigea les vices de la fonderie, on améliora le mode de fabrication, et l'on parvint à avoir des canons assez bons; mais le siège était fini.

Général Le Flô, p. 630.

En réalité, on doit rendre grâce à la merveilleuse prévoyance d'un corps contre lequel il y a eu des préventions qui existent peut-être encore, mais qui a été admirable pendant le siège de Paris : je veux parler du corps de l'intendance. Il y avait à la tête de cette administration, à Paris, un homme d'une grande intelligence, d'une capacité remarquable et d'un complet dévouement : je suis heureux de nommer ici M. Blondeau.

Il y avait à la tête des subsistances un autre homme d'une intelligence et d'une capacité non moins grandes et d'un dévouement égal : M. Périer. Si cet homme, au lieu de consacrer ses services à l'administration de l'intendance, avait appliqué

ses facultés à quelque branche de l'indust.ie, il serait certainement riche à plusieurs millions.

Grâce à ces deux hommes, grâce à leurs subordonnés qui les ont secondes avec le plus grand zèle, et je pui?, sans manquer à la modestie, dire aussi que j'ai joint mes efforts aux leurs, nous avons non-seulement produit ce fait remarquable, que l'armée n'a jamais manqué de rien, que des distributions lui ont été faites pendant plus de cinq mois de siège, qu'elles n'ont pas manqué un seul jour, mais que, de plus, avec les ressources de la guerre, nous avons nourri pendant quinze jours la population de Paris, qui se composait alors de deux millions d'habitants

Général Le Flô, p. 631.

Nou? sommes parvenus, avec les ressources qui étaient dans Paris, à habiller convenablement et à équiper l'armée ; à armer, de plu-, et à équiper complètement la garde nationale mobile, et à donner 48,000 effets de toute espèce à la garde nationale. Nous avons habillé en partie la garde nationale et nous l'avons armée tout entière.

C'étaient là des résultats considérables. J'y ai contribué pour ma part ; je ne m'en fais pas un mérite, qui appartient aux excellents officiers que j'avais sous mes ordres. Nous avons attelé 56 batteries de campagne; M. Dorian n'en a pas attelé une seule, et nous avons attelé ces 5G batteries au moment où tout le monde criait contre cette grande organisation, dans le moment où nous habillions et équipions 100,000 hommes de troupes, la garde nationale mobile et une partie de la garde nationale.

général Le Flô, p. 631.

Depuis le 4 septembre, on n'avait donc pas plus ajouté à l'artillerie que possédait Paris avant cette date, qu'on n'avait accru ses approvisionnements.

On ne tira même pas de ceux-ci tout le parti possible Le pain fut gaspdlé au début et donné aux chevaux. La répartition de vivres se fit abusivement et au gré des passions démagogiques.

Il a é'é déclaré que les mairies des qu trtiers agités, mauvais, de Belleville, Ménilmontant, Popinçourt n'ont jamais manqué

• I- icu, qu'elles avaient des ressources tout a fait dispropor-

tionnées avec la part faite aux mairies mieux administrées ou aux mairies de quartiers plu? riches. Des témoin- nous o it dit que dans certains quartiers, on comptait sur la générosité de personnes aisées, tandis que, dans les quartiers pauvres, on ne le pouvait pas. Avez-vous distribué les denrée • alimentaires aux mairies proportionnellement à la population de chaque arrondissement?

m. magnin. — Oui, pour la viande, exactement. Quand j'ai donné des denrées alimentaires qui devaient reu placer la viande fraîche, comme de la viande salée, des légumes sec?, de la morue, ces distributions ont été faites sur le mêoie pied que la viande. On pourrait retrouver au ministère copie des dépêches qui annonçaient aux municipalités que tel jour, à telle heure, elles pourraient, à tel endroit, prendre livraison des quantités de denrées proportionnelles à leur population.

Maintenant, quand quelques maires venaient me trouver et me dire: « Je n'ai rien, absolument rien, pour ma cantine municipale, » je leur donnais des petites quantités, trè minimes, très peu importantes; mais j'égalisais cela autant que possible. Quant h avoir donné aux quartiers très populeux plus qu'ils n'auraient dû recevoir, je ne sais si cela a existé, mais on pourrait retrouver la preuve du contraire. Ainsi Delescluze. le maire du XÏXe arrondissement, m'a écrit, au mlcistère, plus de quarante lettres dans lesquelles il me faisait des menaces, et m'accusait de ne rien donner aux XIXe arrondissement. Personnellement je n'ai pas répondu, mais les bureaux l'ont fait. Delescluze se plaignait de ce que je ne lui donnais pas assez, de ce qu'il avait plus de pauvres que les autres, et il demandait qu'on lui donnât "beaucoup. C'était une grande erreur ; j'ai toujours eu l'intention, et je crois y avoir veillé avec le plus grand soin, de distribuer les denrées proportionnellement à la population. Le reste était l'affaire des municipalité?, c'était à e les de prendre leurs précautions. Ainsi, le Ville arrondissement quand le siège est venu, avait fait des petits magasins, où il avait renfermé des approvisionnements, et tout ce qu'il avait pu mettre de côté.

M. Magnin, p. 513.

M. magnin. — Je n'ai jamais eu l'intention de favoriser un arrondissement plus qu'un autre ; maintenant, certains quar-

tiers ont pu profiter de certaines circonstances. Ainsi le XXe arrondissement, par exemple, est celui de la Villette, où se trouve l'abattoir. Il a pu, peut être, avoir plus de viande que d'autres, parce qu'on volait beaucoup à l'abattoir et que cela se répandait même un peu dans les arrondissements voisins, un peu pour tout le monde. Quand nous avons passé de la viande de bœuf à celle de cheval, le même fait s'est produit; à l'abattoir des Batignolles, on volait aussi beaucoup, on volait la nuit, on volait surtout quand les voitures sortaient avec leurs chargements. Il était fort difficile d'empêcher cela.

M. Magnin, p. 514.

Une détestable mesure fut prise, et le lendemain, retirée. Elle poussait à la délation.

M. le comte de rességuier. — Je désirerais vous adresser une question sur une dissidence qui s'est élevée entre vous et le gouvernement de la Défense nationale, à propos d'une prime promise à ceux qui dénonceraient les détenteurs de blé.

m. le président. — Vous avez pris là une mauvaise mesure.

m. magnin. — Il n'y avait aucun dissentiment entre le gouvernement et moi pour cette mesure. Je demande la permission de ne pas vous dire le fond de cette affaire; c'est moi qui suis responsable de l'acte, c'est sur moi qus doit en retomber la responsabilité ; par conséquent, je demande à ne rien dire. J'avais trouvé la chose mauvaise et je la regrette. J'ai rapporté ce décret dans Y Officiel du lendemain, mais le gouvernement ne m'en a fait aucun reproche. Quant à moi, je n'hésite pas à reconnaître que je trouvais la chose mauvaise.

M. Magnin, p. 518.

Le mode de distribution des vivres a donné lieu aux explications suivantes :

m. le président. — Voulez-vous nous expliquer le mode de distribution des denrées pendant le siège ? Vous vous serviez d'intermédiaires ; vous envoyiez aux différents maires les denrées qu'ils vous demandaient.

m. magnin. — Oui, je leur donnais dos bons, mais cela n'a pas existé pour toutes les denrées depuis le commencement. Ainsi,

pour le pain, jusqu'au rationnement, il n'y a pas eu de distribution, chacun prenait son pain chez son boulanger, comme bon lui semblait, et avec la quantité qui lui convenait.

La viande a été rationnée assez promptement ; dès les commencement d'octobre, le rationnement s'est opéré. J'ai fait alon à chaque municipalité, proportionnellement à sa population, les distributions de viande tuée, dépouillée, prête à être mangée ; chaque municipalité allait les chercher à l'abattoir, puis ensuite faisait sa distribution de détail entre ses administrés, comme bon lui semblait ; je n'intervenais pas dans les distributions de détail.

m. le président. — Comment se faisaient les distributions dans chaque mairie ?

m. magnin. — Je ne sais pas bien au juste. Je crois que chaque mairie a fait ses distributions comme elle l'a entendu ; les unes avaient des cartes pour un jour; les autres pour trois jours ; je n'ai jamais su bien exactement comme tout cela s'arrangeait. Je ne pouvais nullement me charger de toutes ces questions de détails.

m. le président. — Est-ce qu'il ne vous appartenait pas, en délivrant les denrées aux municipalités, de surveiller l'emploi qu'on en faisait ? Quelques municipalités laissaient beaucoup à désirer; on a même accusé plusieurs d'entre elles d'avoir commis des gaspillages. E:t-ce qu'il ne vous appartenait pas de regarder à la distribution de denrées appartenant à l'État et fournies parle ministère du commerce?

m. magnin. — Non, c'était l'affaire des maires de Paris qui se réunissaient deux ou trois fois par semaine, soit à l'Hôtel-de- Ville, sous la présidence du maire de Paris, soit au ministère. Une seule fois, j'ai été appelé dans ces réunions parce qu'on s'était plaint d'un moie de distribution, je ne me rappelle plus lequel, qui avait eu pour résultat d'empêcher les denrées d'arriver aux heures nécessaires. Mais ordinairement, je n'avais avec les maires aucune relation, si ca n'evt celle de leur donner la part proportionnelle à leur population. Le reste ne me regardait pas ; il y avait une administration ceotrale ; c'était le ministère de l'Intérieur qui avait autorisé les maires. Je n'avais moi, aucune relation avec eux.

M. Magnin, p. 513.

•il

642 HISTOIRE RKVOLr/TIONNAIRE

M. de rainneville. — Voici une question spéciale qui a donné lieu à beaucoup de commentaires ; c'est celle du fromage. Comment se faisait cette distribution?

m. magnin. — Je ne donnais jamais de fromages que quand ils étaient avariés ; c'était un peu comme la ménagère qui ne commencée donner des poires que- quand elles sont avariées, de sorte qu'on ne mange jamais de bonnes poires. Il en était ainsi pour les fromages. J'en avais une petite quantité, on les soignait beaucoup, on les brossait, on les nettoyait, et quand je voyais qu'ils s'avariaient un peu, je les faisais distribuer.

Je donnais quelquefois 500 ou 600 kilogrammes de fromage.

Un membre. — A quel prix?

m. magnin. — Le prix n'était pas très élevé, je ne me le rappelle pas au juste.

Le même membre. — N'était-ce pas à 38 fr. le kilo ?

m. magnin. — Oh non ! on a vendu à ce. prix-là, je crois, chez M. Jules Simon, à une sorte de vente de charité,

M. Magnin, p. 520.

Les provisions s'épuisaient. Toute probabilité d'un secours de la province s'évanouissait. On résolut une dernière action, action désespérée, au sujet de laquelle fat dit un mot cruel que nous ne voulons pas répéter.

Le 31 décembre, nous réunîmes un conseil de guerre. Je crois que je pourrai vous communiquer le procès- verbal de ce conseil, car il a été gardé par un secrétaire du gouvernement. Ce conseil de guerre fut tenu à l'hôtel du gouverneur en conséquence de l'échec du 21. Ce conseil de guerre qui témoignait (le l'affaiblissemeut de notrû- confiance dans le gouvernement militaire, était composé des trois généraux commandant les corps d'armée, les généraux Vinoy, Dt-crot et l'amiral La Routière le Noury, deux géaéraux d'artillerie et du génie, lts généraux Guyot et Chabaud-La-Tour, et de quatre divisionnaires. C'était à peu près tout. Je mettrai sous vos yeux le pro èsverbal, par conséquent je n'insiste pas, je le résume seulement. On demanda : * Y a-t-il quelque espérance 4e p iver les lignes? » Les militaires répondirent: « Non ! Les lignes prussiennes sont constitué s de telle Bcrte, et nos moyens d'-action sont tellement affaiblis que nous ne pouvons percer les lignes. —

Faut-il pour cela mettre bas les armes, et croyez-vous que le siège de Paris puisse se terminer decette façoa? » Sur ce second point, la réponse des militaires fut négative. Ils croyaient devoir à l'honneur de l'armée française un dernier effort. Il fallait que dans cet effort suprême, on associât la garde nationale et l'armée, ce serait le couronnement de cetts noble et longue résistance !

De cette délibération est sortie l'affaire de Buzenval.

Bien que Le général Trochu eût proposé une action autrement audacieuse : il voulait, lui, marcher sur Châtillon même, et donner l'assaut à ces terribles pièces de siège qui couvraient de leur feu le faubourg* Saint-Germain...

Mais ce plan n'eut qu'une voix dans le conseil de guerre.

L'affaire du 19 janvier fut décidée ; elle ne fat définitivement fixée que lorsque de nouvelles dépèches, — ce furent les dernières, — nous eurent rendu quelque lueur d'espoir.

M. Jules Ferry, p. 415.

M. le général Ducrot explique ainsi les causes de son retard et de l'insuccès qu'il attribue à la même influence à laquelle est due la perte de l'armée de l'Est.

Je vous ai dit, messieurs, que M. Jules Favre avait été cause de mon retard à Buzenval. Eh bien, oui, c'est positif et voici comment.

J'abuse peut-être de votre patience ?

(Non ! non ! parlez !)

J'avais eu des discussions ave: ces messieurs, parce que je me refusais à employer la g-arde nationale en masse. A la suite d'une de ces discussions, j'eagageai moi-même le g-énéral Trochu à essayer quelque chose avec le général Vinoy qui, jusquelà, avait été sous mes ordres. En effet, il y eut une convocation d'officiers généraux, de ceux qui étaient sous mes or 1res et qui en furent détachés momentanément ; dans cette réunion, on voulut leur persuader qu'il fallait faire une opération sur Versailles par Châtillon. Cela n'avait pas le sens commun, mais enfin c'éta t toujours l'idée populaire qu'il fallait aller à Versailles. On ne sortait pas de là, on semblait ignorer les travaux formidables que les Prussiens avaient faits de ce côté dès les

premiers jours du siège, et qui couvraient tous les plateaux. Si on était parvenu sur le plateau au-delà de Châtillon et de Clarnart, on se serait trouvé soumis au feu croisé de l'artillerie des redoutes établies en arrière; il n'y en avait pas pour un quart d'keure : c'eût été une destruction complète.

Mais enfin, on n'avait pas voulu me croire et il était décidé qu'on ferait une opération. On convoqua chez M. le général Trochu vingt-six ou vingt-sept officiers généraux; comme je l'ai dit, je n'en étais pas, on m'avait mis de côté.

Là, ces messieurs, à l'unanimité, déclarèrent que l'opération de Châtillon n'avait pas le sens commun, qu'elle ne pouvait pas se faire.

Le général Bertauld, un brave soldat, celui qui a contribué à reprendre Paris, et qui s'est très bien conduit pendant tout le siège, leur dit que si l'on voulait absolument arriver à Versailles, ce qui n'était peut-être plus possible, il fallait tenter d'y arriver par Montretout et Buzenval. C'était une opération difficile, mais peut-être pouvait-on tenter quelque chose. Cette idée eut du succès et l'on se sépara en disant : « Nous allons penser à cela. » Et en effet, le général Trochu me fit appeler pour me donner communication du projet. Quand je sus qu'on voulait faire cette opération sur Versailles, je me dis : « Mon Dieu ! je suis un obstacle à tous leurs projets : Il ne me convient pas de conserver la direction d'opérations que je blâme, que je trouve absurdes. » Et alors j'écrivis au général Trochu pour lui envoyer ma démission, ajoutant que j'entendais bien ne pas séparer mon sort de celui de l'armée que j'avais commandée jusqu'à ce moment, mais que, ne pouvant me charger d'opérations que je désapprouvais, je considérais comme un devoir de ne pas en conserver la direction, et que je demandais pour toute faveur, de rester à la lète des vaillants éclaireurs de mon quartier -général, qui avaient été organisés par le brave capitaine de Néverlée, que nous connaissons bien, et que, du moins, au milieu d'eux, j'aurais la satisfaction de finir en bonne compagnie.

Là-dessus, le général Trochu me répondit par une lettre datée du 7 janvier :

« Cher. ami, Dans les circonstances où sont Paris et le pays, ta résolu-

tion ne serait pa comprise et ne pourrait être justifiée. On comprend et on honore la résolution d'un commandant de fort ou de navire qui, privé des moyens de combattre et ne pouvant plus soutenir la lutte, fait sauter son fort et son navire; mais on ne peut pas admettre la décision qu'il prendrait de résigner le commandement, de se mêler à la foule des combattants et de subir le sort commun dans les rangs de son armée

« Je te supplie de ne pas donner suite à ton projet. Si fortes et honnêtes que soient tes convictions militaires, elles ne peuvent se concilier avec les devoirs civiques que les événements t'ont faits et nous ont faits à tous. Il faut que chacun de nous demeure à son poste et y meure dans la forme qu'il plaira à la Providence de décider. »

Je fus très-touché de cette lettre, et j'allai le trouver. Je lui dis que puisqu'il considérait ma démission comme pouvant avoir de si graves inconvénients au point de vue général, je la retirais; mais qu'il était bien convenu que je ne pouvais plus avoir la direction des opérations militaires; je me bornerais à exécuter de mon mieux les ordres qui me seraient donnés ; que, quant à la direction, je prétendais ne pas en avoir la responsabilité. Cela fut convenu.

C'est alors que l'opération de Montretout et de Buzenval fut arrêtée par ces messieurs. Il y eut un conseil de guerre, dans lequel je fus appelé et où je dis simplement quelques mots pour tâcher de faire comprendre que cette entreprise n'offrait aucunes chances de succès pour moi qui avais la connaissance parfaite de tous les ouvrages de l'ennemi ; que si nous parvenions à percer la première ligne, no as tomberions sur une seconde, puis sur une troisième ; et qu'alors il ne reviendrait pas un homme de notre armée ; que ce n'était pas d'ailleurs avec la garde nationale qu'on pouvait tenter des opérations de ce genre.

Mais enfin j'acceptai un rôle dans cette affaire et il fut décidé que le général Vinoy commanderait la colonne de gauche, le général de Bellemare le centre, et moi la colonne de droite.

Le lunùi 17, nous étions réunis au conseil du gouvernement à dix heures du soir. On discuta cette opération sur Versailles, et MM. Jules Favre, Emmanuel Arago, Jules Simon et autres

insistèrent beaucoup, disant que le peuple voulait cette opération, qu'il fallait la faire absolument, qu'on était dans ces idéeslà, qu'il y avait chance de réussir. Quelques observations furent à peine écoutées, et enfin il fut décidé que l'opération aurait lieu.

Alors, M. Jules Favre se leva et dit de son ton le plus solennel, au général Trochu :

«Eh bien, général, maintenant que nous avoE s décidé l'opération sur Versailles, il s'agit de convenir du jour, vous savez que le temps nous presse ; il faut donc que ce soit le plus tôt possible. Quand pensez-vous pouvoir faire Cette opération sur Versailles ? »

Le général Trochu lui répondit : -*- « Voyons... C'est aujourd'hui lundi ou plutôt mardi, puisqu'il est près de minuit, nous avons des troupes à Rosny, à Bondy, qu'il faut faire revenir daus la presqu'île, de G-e)jneviliiers; c'est assez long, nous ne pourrions guère commencer l'opération que dans la nuit de jeudi à vendredi. J'avoue que ce jour de vendredi me contrarie, il inquiétera beaucoup de gens ; nous avons déjà tant de chances contre nous qu'il ne faut pas les augmenter. On déjà parlé des vendredis du gé; éral Trochu. Je crois doue qu'il serait bon de ne commencer l'affaire que dans la nuit du vendredi au samedi. »

— « Samedi ! s'écria Jules Favre, c'est toute une semaine encore ! Est-ce qu'avec beaucoup de bonne volonté vous ne pourriez pas avancer l'heure de l'action et la mettre dans la nuit de mercredi au jeudi ? — C'est impossible, répondit le général Trochu, il eA minuit ; nous sommes au mardi, songez-y ; il faut des ordres aux généraux des corps d'armée, les transmettre aux généraux de division, il faut préparer un plan et nous ne pouvons faire cela en tipeude temps. »

M. Jules Favra ne se rendit pas à ces raisons et répéta encore une lois :

— Voyons, général, avec beaucoup de volonté et d'énergie, ne pourriez-vous pas arriver à faire ce que je vous demande ? »

Le général Trochu, ainsi pressé, répondit : « A la rigueur, avec beaucoup d'activité et d'énergie, on y arriverait. — Eh bien, c'est convenu, dit aussitôt M. Jules Favre, nous ferons cela dans la nuit du mercredi au jeudi. »

Il était près d'une heure, nous nous sommes séparés. Le général tSchmidt s'est couché et n'a préparé BOO a 11 aire que le

lendemain. Les ordres furent faits à la hâte et très écourtés. C'est le mercredi seulement que je reçus l'ordre suivant :

Ordre pour la journée du 19 janvier :

<t Messieurs les officiers généraux commandant les colonnes d'attaque devront prendre toutes les dispositions nécessaires pour que les têtes de colonne soient arrivées et prêtes à eb porter en avant à six heures du matin sur les positions respectives, savoir :

* Celle de gauche, à la Briqueterie ; celle du centre, derrière laFouilleuse; celle de droite, auprès de Reuil. Trois coups de canon précipités tirés à six heures du Mont-Valérien, après un silence de toute la nuit, donneront le signal du départ des points de concentration pour l'attaque des positions. »

Quand je reçus cet ordre, jedis : « C'est matériellement impossible, cela ne peut se faire ainsi.» J'allai trouver immédiatement l&général Trochu et je lui dis : « Mon cher ami, je connais le terrain mieux que toi, je suis resté trois mois dans la presqu'île de Gennevillers, et je te déclare qu'il est impossible que les têtes de colonnes soient à six heures au lieu du rendez -vous; au rond-point de Courbevoie, il va se produire un encore brement de voitures, d'infanterie, de cavalerie; dont tu ne te fais pas une idée, parce que cela dépasse l'imagination. »

Le général Trochu parut frappé de mes observations, et alors j° lui dis : <* II n'y a qu'une chose à faire, envoie une dépêche au Mont-Valérien pour prescrire de ne pas faire le sgnal avant six heures et demie, nous serons à notre poste à cette heure ; si nos tête* de colonnes ne sont pas arrivées, nous t'enverrons une dépêche pour f-dre suspendre le signal. » ri me dit : — « C'est très sage. » En effet, des ordres furent donnés en ce sens au Mont-Valérien.

Je rentrai à la Porte-Maillot à dix heures, je réunis mes généraux de division pour doûner mes dernières instructions, je Le me couchai pas; à quatre heures, je montai à cheval.

Dès l'avenue de Neuilly, je trouvai un encombrement effrayaut; je fus près d'une heure pour passer sur le pont. De l'autre côté du pont, je trouvai toute l'artillerie du général Vinoy qui était venue de ce côté, au lieu de passer par Puteaux et Suresne, pour arrivera la briqueterie du carrefour du Roi.

A 9ix heures, .voyant que mes colonnes n'arrivaient pas, j'en-

voyai, de la redoute du Moulin-des-Gibets, un télégramme au Mont-Valérien : « Les colonnes ne sont pas là, j'attends. »

Néanmoins, à six heures et demie, le Mont-Valérien donne le signal convenu : trois coups de canon et trois fusées. Personne encore! Comment cela se faisait-il? je n'en sais rien. Voici ce qui s'était passé :

Le général Trochu était parti du Louvre de très bonne heure, mais il était en voiture, et n'avait pu passer au pont de Neuilly» de sorte qu'il n'était arrivé au Mont Valérien qu'à sept heures un quart. Le signal avait été doDné à six heures et demie ; les troupes du Mont-Valérien, sous les ordres du général Noël, avaient engagé l'affaire, mais aucune des têtes de colonne n'était encore là.

A sept heures un quart, je reçus enfin une dépêche du général Trochu, elle disait : « Nos tètes de colonne ne sont pas encore arrivées. Le général Noël s'est engagé seul, je fais courir après lui pour l'arrêter, s'il en est temps encore ; pressez la formation de nos troupes, je ferai donner un nouveau signal dans une heure. »

Mais Noël était tellement eDgagé qu'il ne put revenir sur ses pas. Le général de Bellemare le fit donc appuyer aussitôt qu'il eut sa première brigade formée, c'est-à-dire à huit heures; quant à moi, dont les troupes venaient de Saint-Ouen, c'est-àdire de douze kilomètres, j'avais un retard proportionnel, et, par suite de l'encombrement, ma tète de colonne ne put arriver qu'à dix heures, et c'est à cette heure seulement que je pus engager ma première brigade.

Voilà comment l'influenee de M. Jules Favre venant faire hâter le mouvement et avancer l'attaque de deux ou trois jours empêcha la préparation des ordres, la régularité dans leur transmission, et amena finalement un retard de deux ou trois heures suivant les distances.

Si je vous raconte ce détail, c'est pour vous prouver une fois de plus combien l'intervention des hommes incompétents dans les affaires de guerre est toujours funeste. Ainsi, je ne reproche pas à M. Gambetta d'avoir pris la direction des affaires dins une certaine mesure, je reconnais son énergie, son activité ; mais où je trouve qu'il est coupable au dernier degré, c'est d'avoir osé assumer sur sa tète l'immense responsabilité d'organiser et de diriger, non seulement une année, mais plusieurs

armées. C'est une présomption insensée , un orgueil coupable.

Général Ducrot, p. 20.

L'irritation fut extrême dans Paris après ce sanglant échec. M.Fribourg exprime ainsi qu'il suit l'opinion régnante :

Nous sommes allés à Buzenval ; je suis rentré à Paris dans une colère furieuse contre les généraux.

Notre bataillon devait attaquer la Malmaison ; nous sommes arrivés quatre heures trop tard, nous sommes arrivés à dix heures un quart, et nous devions attaquer à six heures. Je voyais défiler les troupes prussiennes près d'Argenteuil. Je disais, « Mais elles sont près du Mont-Valérien !» Il y avait quinze batteries; elles n'ont pas tiré.

Le soir, il y a eu une débandade. Le général Susbielle m'a vu à cinq heures et demie du soir cherchant à rallier un bataillon du 90e qui se débandait; j'ai voulu l'arrêter, le général m'a vu faire des efforts. Quand j'ai pu rejoindre ma compagnie, le général Susbielle qui fumait, a tourné sur pes talons, et est rentré dans le château de Bois-Préau, et a laissé là nos hommes.

Nous sommes allés nous battre jusqu'à onze heures du soir, nous sommes revenus furieux, jurant que nous nous vengerions de la façon dont on nous avait conduits. Beaucoup sont restés avec cette idée, pensant qu'on les avait envoyés là pour les faire tuer.

M. Fribourg, p. 569.

M. Garnier Pages parle d'une résolution héroïque que M. Arago proposa. La garde nationale eût marché à la mort pendant que les gouvernants seraient restés chez eux.

Permettez-moi de m'arrêter ua instant sur le projet d'une dernière bataille que mon ami Arago vous dira peut-être tout à l'heure, mais j'ai besoin d'en parler en dehors de lui. Il fallait finir par un acte héroïque. La garde nationale doutait qu'on voulût l'employer, et Arago proposa de marcher à la tête de 150,010 hommes de garde nationale, pour tenter de faire une trouée ; il posa la question à un général dans une conférence. — J'accepte, répliqua celui-ci profondément ému, je vous con-

duirai à la mort, mais joterai mon uniforme, parce que je ne peux, comme chef d'armée, faire peser sur ma conscience un acte semblable. — Et c'est dans cette situation que nous apprîmes nos désastres : le général Chanzy, en pleine déroute, au Mans ; Bourbaki, défait en voulant secourir Belfort ; enfin, les revers et la retraite de Faidherbe. Ajoutez à cela que nous calculions en ce moment, jour par jour, les vivres que nous possédions encore.

M. Garnie)' -Pages, p. 446.

Cette idée n'eut pas de suite, et M. Garnier-Pagès en a seul révélé l'existence ; on se borne à demander un officier de génie et de résolution qui fit une chose impossible, et qui serait devenu d'emblée, quel que fût son grade, généralissime. Personne ne s'offrit.

m le président. — Ne pourriez vous pas nous donner quelques renseignements sur ce qui a suivi l'opération de Montretout?

m. le général ducrot. — Je vous ai dit qu'après l'opération de Montretout, il y eut une rénnion des maires dans laquelle on obligea le général TYochu à se retirer ; comme je m'étais lié à sa fortune et que. la lutte était terminée, je demandai à être mis en disponibilité. Il y eut alors alors une réunion de quelques membres du g-ouvernemens de la Défense nationale et des maires, clans laquelle on appela des officiers subalternes.

On voulait rechercher si parmi eux, il ne se trouvait pas un homme, de génie capable de faire ce que nous avions essayé -cans pouvoir y réussir. Cette réunion n'eut aucun succès. Alors, M. Jules Favre se décida à aller trouver M. de Bismarck pour traiter avec lui.

SK le président. — C'est après la réunion des officiers généraux que M. Jules Favre prit cette décision ?

m. le général ducrot. — Non, c'est après la réunion dans laquelle avaient été appelés les officiers subalternes.

Un membre. — Cette réunion eut-elle lieu après Buzenval, ou avant !

m. le général ducrot. — Après Buzenval. Le général Trochu dit dans cette réunion, qu'après l'expérience faite à l>uz- uval delà garde nationale, il n'y avait plus moyen tfessayer d'en us -r. 0 • lui dit : « C'est votre conviction, mais la notre est contraire. » BU on l'obligea à donner sa démission. Le gênera

Vinoy, qui lui succédait, n'avait pas plus confiance que nous dans la garde nationale ; c'est alos qu'eut lieu une seconde réunion dans laquelle on apqela les officiers subalternes, espérant trouver dans ces éléments ce qu'on n'avait pu trouver dans Trochu, Vinoy et moi ; c'est dans cette réunion que le brave colonel de Brandon, qui avait mené avec tant d'ardeur son monde au feu, a déclaré que ce qu'on attendait alors des officiers était une folie. Il y a dans la garde nationale quelques personnalités d'élite qui se font tuer, mais c'est le petit nombre. Tous indisciplinés, nous les avons vus à Buzenval se débander, courir à un quart de lieue les uns des autres; tirer dans toutes les directions. Ils ont même tiré dans les jambes de mon cheval; nous avons eu un quart de nos hommes tués par eux, et je ne sais si Lambert, dont nous parlions tout à l'heure, n'est pas une de leurs victimes.

Général Duerot, p. 24.

Lorsque nous avons eu ce combat de Montretout et de Buzenval, où l'on a dit que j'étais arrivé en retard, cela m'a été reproché très-vivement; je vous montrerai tout à l'heure que la responsabilité de mon retard doit être attribuée à M. Jules Favre lui-même; quoi qu'il en soit, après cd combat, on avait forcé le général Trochu à donner sa démission, ou plutôt on l'avait destitué. Les membres du gouvernement de la Défense nationale s'étaient réunis avec les maires, et ils avaient fait venir le général Trochu. Là, on lui avait dit qu'il fallait eocore tenter une grande sortie avec la garde nationale. Le général Trochu avait répondu : « Jusqu'à présent, contrairement à l'opinion de tous mes généraux, j'ai été d'avis qu'il fallait te ?i ter une grande opération. Mais après l'essai fait à Buzenval avec la garde nationale, je suis bien obligé de reconnaître que j'ai eu tort, et je suis fermement résolu à ne plus renouveler une pareille entreprise. » Alors un 'les maires prit la parole et lui dit en termes courtois, mais très-précis, qu'il devait donner sa démission. A Cela, le général Trochu répondit que, dans les circonstances présentes, personne ne pouvait abandonner volontairement son poste, mais qu'on pouvait le destituer ; et il ajouta : — « Je vous ferai remarquer qu'il ne faut point d'interrègne dans le commandemement militaire. Il faut donc immédiatement me remplacer. Or, vous n'avez que trois hommes en situation de me

remplacer; c'est le général Le Flô, ici présent, ministre de la guerre. »

Le général Le Flo se leva immédiatement et dit : ce Je ne puis accepter. » — a C'est ensuite le général Ducrot, mais je dois vous déclarer que le général Ducrot, à l'endroit de la garde nationale, a des idées encore plus arrêtées que moi; il ne veut pas en entendre parler, et, par conséquent, comme vous voulez opérer votre sortie avec la garde nationale, il faut nécessairement écarter le général Ducrot.

« Il ne vous reste donc que le général Vinoy. En conséquence, je vous engage à le nommer. *

Le lendemain, MM. Jules Simon, Dorian et les maires convoquent le général Vinoy avec le général Bellemare et deux ou trois autres généraux, et là, on leur dit : « Messieurs, nous comptons sur vous pour faire une grande opération. Qu'est-ce que nous pouvons bien faire? »

Le général Vinoy répondit : « Nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de continuer la défense des forts et de tâcher de ne point les laisser prendre par l'ennemi. Quant à faire des sorties, nous n'en voyons pas la possibilité. »

Il y eut une grande stupéfaction et un grand mécontentement, mais l'on ne se tint pas pour battu ; et le lendemain on convoqua des colonels, des chefs d'escadron, des officiers subalternes, chez M. Jules Simon. C'est chez lui qu'on avait convoqué cette réunion, et, pendant ce temps on se battait à l'Hôtel-de-Ville. Voici le langage qu'on tint à peu près devant les officien. C'étaient pour la plupart des officiers de mon armée ; ils vinrent, immédiatement après la séance, me raconter tout ce qui s'était passé. On leur dit ceci : « Voyons, vous êtes des hommes pleins de jeunesse, de vigueur, d'ardeur et de patriotisme. Depuis trop longtemps vous souffrez de l'incapacité et de la faiblesse de vos chefs, incapacité qui réduit à l'impuissance cette magnifique garde nationale remplie d'une si généreuse ardeur. Certainement il en est parmi vous qui ont recherché les moyens de forcer les lignes ennemies, qui ont étudié un plan de campagne. Dites-nous à ce sujet toutes vos pensées et, si parmi les projets que vous exposez, il s'en trouve un offrant véritablement des chances de succès, et si son auteur se sent assez résolu pour tenter l'exécution, nous lui donnerons le commandement en chef, quel que soit son grade aujourd'hui. »

Voilà à peu près ce que M. Jules Simon, ministre de l'instruction publique et des cultes, osa dire dans cette réunion.

Ce fut, je crois, le commandant Bourgeois qui, le premier, prit la parole, et il dit : — «Ona fait jusqu'à présent tout ce qu'il était possible de faire. Au point où en sont les choses, on ne pourrait faire mieux, et à moinsd'être un malhonnête homme ou un fou, je ne puis pas vous proposer d'agir autrement. »

Et cela, messieurs, a été dit et répété par tous, de la même manière, sans exception. Et alors, le brave colonel Brandon, qui certainement est un des hommes qui ont le plus de qualité pour parler de la garde nationale, prit la parole. Je cite textuellement la note qui m'a été donnée par un des officiers présents, et que j'ai conservée.

« Les autres officiers de l'armée eurer*t tous une opinion conforme M. de Brancion ajouta cette considération que Buzenval avait montré que, dans la garde nationale, les cœurs vraiment patriotiques, représentés par quelques personnalités de rang social plus élevé, savaient se faire tuer, mais que la lie, qui composait les bataillons de marche, restait en arrière : que si de nouveaux efforts devaient être tentés, la fraction honorable paierait encore de sa personne, laissant derrière elle, pour l'insurrection et le pillage, la majeure partie, composée d'éléments viciés. »

a Bref, tous furent unanimes pour reconnaître qu'il n'y avait plus rien à tenter, que la partie était perdue, que le rôle militaire devait céder la place à la diplomatie. »

Général Ducrot, p. 18.

Force fut alors de traiter, et M. J. Favre dut accepter cette tâche cruelle. Nous allons voir comment il la remplit, et aggrava encore nos malheurs.

Il fut décidé en conseil qu'alors que nous n'aurions plus que sept jours d'existence devant nous, M. Jules Favre irait traiter à Versailles d'un armistice qui était, en fait, une capitulation, devant une partie de la population et toute l'armée de la démagogie qui s'y refusaient absolument. C'était, je le dis à l'honneur de M. Jules Favre, la négociation la plus écœurante comme la plus périlleuse qui se vît jamais ! M. de Bismarck en fut plein de joie, et c'est ce jour-là, qu'au dire des officiers qui l'entouraient,

654 UIST01RE RÉVOLUTIONNAIRE

il manifesta cette joie en sifflant l'hallali et en s'écriant : « La bête est morte ! » Quand M. Jules Favre nous rendit compte, avec une profonie émotion, et au milieu de notre émotion à tous, de tes premières entrevues avec M. de Bismarck, nous trouvâmes qu'il était nécessaire d'échanger avec ce dernier des explications complémentaires, naturellement tout à fait secrètes. Le ministre des affaires étrangères en fit l'objet d'une dépêche diplomatique. Le lendemain, elle paraissait dans le Moniteur prussien de Seine-et-Oise, et révélait à tout Paris l'ensemble de la situation !

C'est le général Trochu (p. 33) qui donne ces détails Ainsi fut tenue sa promesse : o Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

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