CHAPITRE XXXIII
"L'armée subordonnée, pour les clioses de la guerre, au. pouvoir civil et atteinte dans sa liiérarcnie
Arrestation du général Mazure à yon. — Déclaration de M. Crémieux. — Exclusion des généraux suspects de n'être pas républicains. — Singulières théories de M. Crémieux, relevées par M. le comte Daru. — Prétentions des commissaires civils de la Défense nationale. — Pouvoirs militaires donnés aux préfets. — Le gouvernement de Paris cherche dans tous les rangs de l'année un homme qui prenne le commandement en chef des troupes.
Ce n'était pas assez que le hasard d'une révolution eût placé l'armée sous l'autorité de dictateurs de rencontre ; il fallut encore que les généraux fussent livrés aux violences de la foule, aux caprices et à l'arbitraire des préfets.
M. Glais-Bizoin raconte ainsi l'incident du général Mazure qui amena la démission, bien vite retirée, de l'amiral Fourchon.
Ainsi la première occasion qui lui fit remettre son portefeuille fut l'affaire Boyer; la seconde, l'affaire de La Motteroug-e, lorsqu'il nous avait assuré que le commandement en chef avait été retiré au général de La Motteroug-e. Je n'accuse pas l'amiral. Je suis convaincu que si le g-énéral d'Aurelle de Paladines ne commandait pas à ce moment, il était du moins investi du commandement en chef, mais en fait, c'est le g-énéral de La Motteroug-e qui commandait à cette désastreuse affaire d'Orléans; enfin la troisième fois que l'amiral remit son portefeuille, ce fut à l'occasion delà retraite d'Orléans par le g-énéral d'Aurelle de Paladines, sur l'annonce qu'Orléans était menacé
par 8 ou 10,000 Prussiens. Cette démission ne fut pas la dernière, et j'arrive maintenant à l'affaire Mazure.
Nous étions dans une situation très-difficile ; on croit que nous avons pu maintenir la paix publique avec facilité; c'est une grande erreur. Nous étions dans la situation la plus terrible où jamais hommes, qui gouvernent les affaires publiques, puissent se trouver. Si C rémieux et l'amiral étaient ici, ils vous le diraient comme moi. Nous recevons une dépêche de Lyon ; cette dépêche, signée Mazure et Challemel-Lacour, nous dit, dans un style très-laconique, que l'insurrection est flagrante, qu'elle est sur le point d'éclater et on nous demande s'il faut tirer le canon. La réponse devait être immédiate. Nous entrâmes en délibération; l'amiral dit : « Il faut tirer le canon. » Crémieux, au contraire , était d'avis d'employer un moyen terme disant: « Attendons, pas de précipitation. » Nous délibérions depuis près de trois heures, et nous étions dans la situation la plus perplexe, lorsque nous reçûmes une nouvelle dépêche de Challemel-Lacour.
Un membre. — C'était le préfet ?
m. glais-bizoin. — Oui. Cette dépêche était signée du préfet qui nous disait : « Investissez-moi immédiatement des pouvoirs civils et militaires ; la guerre civile éclate ; Lyon est en pleine insurrection ; si vous n'obtempérez pas à ma demande, je ne réponds plus de rien et je me retire. » Nous connaissions Challemel-Lacour comme un homme très-prudent.
h. le général d'aurelle de paladines. — J'aime à entendre le mot priuhnt, au sujet de M. Challemel-Lacour !
m. glais -Dizoïx. — Oui, il était d'une grande prudence; il nous en a donné les preuves les plus authentiques.
m. le général d'aurelle de PALAPiNES [ironiquement) . — Et à nous aussi !
m. gi.ais-bizoin. — Si nous n'avions pas eu Challemel-Lacour, BOyez convaincus que la guerre civile aurait éclaté à plusieurs reprises à Lyon; nous pouvons vous en donner les preuves, nous les avons en mains. Je poursuis ; la dépêche était ainsi conçue : « Si je ne suis pas nanti des pouvoirs civils et militaiit s, In. guerre civile éclate et je ne réponds plus de rien. » L'amiral dit qu'il n'y consentirait pas, qu'il donnerait, au contraire, l'ordre au général de résister et de ne pas se dessaisir de son pouvoir militaire. Civmieu\ et uoi, nous résolûmes île donner à Chul eincl Lacour les pouvoirs civils et militaires, et la derè-
che partit. Dans la dernière dépêche que nous aviom? reçue, on nous disait : « Le conseil municipal est réuni ; s'il n'a pas de réponse immédiate, il agira sans les ordres du gouvernement. =» C'est ce qui nous décida à agir immédiatement et à envoyer la remise des pouvoirs civils et militaires à Challemel-Lacour. L'amiral dit qu'il donnerait des ordres contraires au général Mazure ; nous résistâmes et nous ordonnâmes à la d irection télégraphique de n'envoyer que les dépêches signées de deux membres, au moins, du conseil. L'amiral dut céder, et Challemel-Lacour fut investi des pouvoirs civils et militaires. Quelques instants après, le général Mazure était fait prisonnier et enfermé dans un fort. Nous eûmes plus tard infiniment de peines pour l'en faire sortir.
m. le comte daru. — Vous vous seriez évité cette peine, si vous aviez commencé par ne pas le faire enfermer.
m. glais bizoin. — Vous croyez que c'est facile d'arrêter l'insurrection, et qu'un général peut le faire ?
m. le comte daru. — Je connais le général Mazure, et je suis persuadé qu'il se serait rendu maître de ïa situation.
m. glais-bizoin. — Rappelez-vousl'investissement de la Chambre ; vous étiez là. Et permettez-moi de vous dire que vous commettez une erreur; nous aurions donné tous les pouvoirs du monde au général Mazure, il n'aurait pas réussi comme M. Challemel-Lacour.
m. le comte daru. — Qui paraît avoir réussi en concédant tout.
m. glais -bizoin. — Il aurait fait fusiller si...
m. le président. — Ceci est de la discussion ; reprenez votre récit, monsieur Glais-Bizoin.
M. Glais-Bîzoin, p. 613.
M. Crémieux fait un récit analogue.
J'ai pris mes devoirs au sérieux; je n'ai reculé devant aucun obstacle, et cependant il y en a eu d'immense3 dont vous ne vous doutez même pas; j'ai montré constamment, non pas seulement de la fermeté, mais la plus grande énergie. Du reste, tous ceux qui sont venus me trouver, qu'ils aient appartenu, soit à la Chambre, soit au parti qui ne marchait pas tout à fait avec, nous, qui voyait dans la situation beaucoup plus d'obscurités que nous n'en voyions nous-mêmes, — et nous eu voyions
beaucoup, — peuvent dire comment je les ai reçus, de quelle manière j'ai écouté leurs conseils, comment j'ai répondu à toutes leurs déclarations, comment j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour marcher dans ce que j'ai cru être la bonne voie. Voilà tout ce que j'ai à dire, relativement au 4 septembre et aux quarante jours qui l'ont suivi.
m. le président. — Sur les points qui viennent d'être touchés par M. Crémieux, avez-vous, messieurs, quelques observations à faire? Il faudrait, autant que possible, ne pas empiéter sur les questions que nous aurons à traiter dans la prochaine séance.
Un membre. — Pourquoi, à propos des faits qui se sont passés à Lyon, avez-vous donné à l'élément civil la supériorité sur l'élément militaire ?
m. crémieux. — La réponse que je vous ferai ne sera certainement pas de nature à vous satisfaire.
m. le comte daru. — Vous croyez à l'avance qu'elle ne nous satisfera pas, parce que vous avez eu toit.
(M. Crémieux fait un geste de dénégation.)
m. le comte daru. — Oh! nous ne discatons pas. Je vous demande seulement de nous exposer à ce sujet, vos principes, vos
idées.
m. crémieux. — Est-ce aujourd'hui que vous me demandez si l'élément civil doit l'emporter sur l'élément militaire, ou votre question se réfère-t-elle à ce dont je parlais alorst
m. le comte daru. — Je vous demande pourquoi, dans les circonstances où vous vous trouviez alors, vous subordonniez l'élément militaire.
m. crémieux. — Je vais vous répondre ; s'il y a quelque vieux général parmi vous, qu'il veuille bien me pardonner, car je crois que nips arguments pourront ne pas lui plaire, mais je vais dire les faits tels qu'ils étaient.
Nous avions alors de vieux généraux qu'on avait pris, je crois, parmi les anciens cadres, dans les premiers temps de la terrible guerre qu'on entreprenait. Nous les avons rencontrés partout comme obstacle, toutes les fois que nous avons voulu prendre une mesure indispensable à nos yeux. La République ne leur allait pas; Bonaparte leur allait beaucoup mieux. Aussi trouvions-nous toujours un général pour s'opposer aux mesures que nous croyions bonnes. C'est ainsi qu'une grave disslde entre M. Challemel-Lacour et le géuérul Masure. .
m. le comte dard. — Qui n'est pas vieux.
m. crémieux. — Oh! je ne parle pas de lui plus spécialement. Je réponds à votre question générale par des faits généraux, et le nom du général Mazure se trouve amené, parce que le général Mazure a eu avec le préfet une discussion des plus vives. Je passe sur les détails : si l'amiral Fourichon croit devoir en occuper l'Assemblée, il ne manquera pas de le faire, mais je crois qu'il vaudrait mieux couvrir tout cela d'un voile, d'autant mieux mieux que le général Mazure a bientôt pris, dans l'armée, la situation la plus honorable. Je me résume à dire que toutes les fois que nous avons dû prendre une mesure que nous croyions bonne et utile pour le pays, les chefs militaires s'opposaient à nos résolutions. La réponse était toujours la même : la hiérarchie et les règlements militaires s'y opposaient. — Mais nous n'avons pas de quoi former des cadres ; est-ce que nous ne le pourrions pas en prenant des sous-officiers, de3 officiers, même des officiers supérieurs? — Que nous demandez-vous là? c'est impossible! Laloi militaire ne lepermetpas. — Enfio, l'immense majorité des généraux, plutôt bonapartistes que républicains, était perpétuellement en lutte avec les préfets chargés, surtout, d'organiser les mobilisés. Dans cette situation, il fallait bien prendre un parti décisif; nous ne pouvions pas opter pour ce qui n'était pas la République, ni pour ceux qui n'en voulaient pas, nous qui la voulions. L'argument est-il mauvais aujourd'hui? Il était bon alors.
m. perrot. — L'argument de cette époque contre les généraux était donc : vous n'êtes pas républicain.
M. Crémieux, p. 582.
Cet exposé attire à son auteur les réflexions suivantes de M. le comte Daru et de M. Callet, et M. Crémieux ^finit par reconnaître qu'il a pu avoir tort.
m. le comte i\e résséguer. — Permettez-moi de vous demander de nouveau pourquoi vous avez proposé de placer l'autorité civile au-dessus de l'autorité militaire? Il semble résulter de vos déclarations que c'était moins pour écarter des hommes évidemment utiles à la Défense, que pour faire passer telles ou telles mesures que vous proposiez, et auxquelles les généraux ne voulaient pas se prêter.
m. cre.mie.ux.. — Parfaitement; vous verrez quelles mesures nous avons prises qui né pouvaient pas être acceptéespar les généraux ni entrer dans leur esprit. Il y a, je crois, en ce moment-ci à l'Assemblée une commission chargée de revoir les décrets que nous avons rendus pour l'organisation de l'avancement militaire. Il y en a six qui ont été rendus par moi quand j'ai été ministre par intérim de la guerre, en l'absence de Gambetta, qui m'avait confié ses pouvoirs. Je vous ai dit ce qui s'était passé entre l'amiral Fourichon et moi; interrogez Fourichon, il vous renseignera.
m. le comte dàru. — N'insistez pas. Vous vous êtes trompé ; mais cela n'est pas étonnant, vous n'entendiez pas les choses de la guerre et vous ne pouviez pas bien les juger, pas plus vous que M. Gambetta. Quand on a travaillé et étudié des questions, on les sait, mais on ne peut pas savoir sans l'étudier un art difficile dont on ne s'est jaimais occupé.
M. Crémieux, p. 584.
m. callet. — Ainsi, défendre la hiérarchie militaire, la discipline, c'était, à votre avis, manifester des opinions bonapartistes; et, au contraire, porter l'indiscipline et le désordre dans la hiérarchie militaire, en fa.ce de l'ennemi, c'était, à votre avis, se
montrer républicain.
M. Crémieux, p. 583.
Dans l'affaire Mazure, je crois que le général Mazure a eu tort; il est possible que j'aie mal apprécié sa conduite, mais j'étais dominé d'abord par la crainte de la guerre civile à Lyon, et ensuite par cette pensée que, pour pouvoir soutenir la guerre, il fallait que les lois sur l'avancement fassent modifiées. Déjà, nous avions une armée anéantie à Sedan, une autre était retenue à Metz. Il fallait en créer une autre, deux autres peut-être, et, en suivant la hiérarchie militaire, nous ne pouvions rien organiser. Voilà ce qui m'a dirigé; voilà, BZk réalité^le fond de l'affaire Mazure. Je crois, d'ailleurs, qu'après ce déplorable emprisonnement, sur lequel il faut gémir, tout s'est terminé de la manière la plus-favorable. On a aimi échappé a la collision la plus funeste dans Lyon. Le général Mu/uiv s''e6tcoraporté à l'armée comme un brave qu'il est, m acceptant vaillamment le commandement qui lui fut otlert ailleurs.
Aussi, je n'ai parlé de lui que dans les termes les plus honorables.
M. Cré mieux, p. 572.
C'était d'ailleurs un système partout appliqué de subordonner pour les opérations de guerre l'élément militaire à l'élément civil ; l'amiral Fourichon le constate M. Gambetta l'explique, et le général Le Flo cite un mot incroyable de M. Crémieux.
M. Testelia, qui vient d'être élu aux élections complémentaires, réclamait également dans le Nord l'autorité supérieure pour lui. Déjà, M. Esquiros l'exerçait à Marseille. C'était une tendance générale qui me semblait funeste et à laquelle il ne m'était pas permis de m'associer.
Amiral Fourichon, p. 636.
h. de la sicotière. — Permettez-moi de vous adresser une question, sur laquelle vous pouvez, je crois, parfaitement nous éclairer.
sr. gambetta. — J'essaierai.
m. de la sicotière. — Je vous demanderai quels étaient les pouvoirs militaires des préfets? Les préfets, dans certains départements envahis, se sont arrogé un commaniement qui a amené des conflits entra eux et les commandants militaires. Dans nos départements nous n'avons jamais su quelle était la nature et quel était le vrai caractère de ce commandement exercé par les préfets ; pouvez -vous nous renseigner à cet égard?
m. gambetta. — Ils exerçaient un commandement?
m. de la sicotière. — Parfaitement; ils disaient même: « mon armée » — « les troupes qui sont à ma disposition. »
m. gambetta. — Voici, à peu près, dans quelle ligne de conduite je me suis maintenu : donner le moins possible de pouvoirs — le mot est bien étendu — de pouvoirs militaires aux préfets, que je considère comme des fonctionnaires essentiellement civils. Cependant, dans certains départements comme ceux de l'Aisne, l'Oise, la Côte-d'Or, qui étaient plus directement placés sous le coup de l'ennemi et qu'on pouvait défendre, nous avions conféré aux préfets une certaine ingérence militaire; ce n'étaient pas des pouvoirs, parce qu'il était impossible d'en définir le caractère, la limite, l'étendue; seulement, en
raison de cette circonstance qu'ils pouvaient avoir à faire face, du jour au lendemain, à une attaque de l'ennemi, et par conséquent prendre sur eux d'org-aniser certains efforts de résistance, on leur accordait exceptionnellement, transitoircment, le droit de prendre les mesures que comportait la situation. Cela n'a pas été plus loin ; si quelques préfets ont dépassé cette limite, ils ont abusé ; voilà mon sentiment.
M. Gambella, p. 566.
Le lendemain ou le surlendemain de mon arrivée, datis un conseil, je disais les choses fâcheuses que j'avais rencontrées à Bordeaux dans l'organisation de l'armée, la nécessité d'y apporter un prompt remède. J'indiquais quelles mesures générales devaient être prises. M. Crémieux, dans un moment de désespoir, leva les bras et dit : a Voilà l'armée qui va encore retomber sous l'élément militaire ! » (On rit.)
Général Le Flô, p. 629.
Le même témoin, M. Le Flô, raconte à son tour comment, à Paris, on eut également recours à un procédé révolutionnaire destructif de toute discipline et de toute hiérarchie.
Vers la fin du siège de Paris, n'a-t-on pas cherché des g-éné- Taux parmi les officiers inférieurs ? On nous a dit qu'on avait réuni des officiers de grades inférieurs, et qu'on leur avait demandé s'ils voulaient se charger de diriger les opérations militaires.
m. le général le flô. — Voici ce que je puis vous dire à cet ég-ard :
Il y a eu, en effet, une réunion de ces officiers chez M. Jules Simon.
M. Jules Simon, M. Ernest Picard, et peut-être un troisième membre du gouvernement, avaient obtenu du conseil, c'est-àdire du g-ouvernement lui-même, l'autorisation d'appeler un certain nombre d'officiers de différents grades pour leur demander leur opinion sur la direction des opérations militaires, et ils étaient autorisés à leur offrir le commandemant de l'armée de Paris. C'est à ce moment que le général Trochu donna sa démission.
Les membres du g-ouvernement étaient résolus à destituer le
général Trochu du commandement en chef et à lui laisser seu lement le gouvernement de Paris. Ils ne trouvaient pas, parmi les officiers généraux qui étaient sous les ordres du général Trochu, des qualités suffisantes pour diriger les opérations militaires; c'était une opinion de ces messieurs. Ils imaginèrent alors d'offrir le commandement en chef à des officiers inférieurs, à des colonels, à des chefs de bataillon, à des capitaines; ils l'auraient même offert à un caporal, s'ils avaient cru trouver dans un caporal des garanties suffisantes. C'était là un sentiment que partageaient certains membres du gouvernement delà Défense nationale, et ils ont fait beaucoup de démarches pour
e faire prévaloir, ils se sont adressés aux officiers de grades
inférieurs.
Général Le Flô, p. 632.