X-.e Camp cle Conlie
Opinion de M. de Kératry, de M. Gambetta. — Critiques de M. Fourichon. — Réserves de
M. Crémieux.
Le camp de Conlie a tenu une large place dans l'organisation militaire tentée par la dictature de Tours, et surtout dans nos budgets. M. de Kératry a exalté cette création qui lui est due, M. Fresneau en a fait le tableau le plus lamentable ; l'enquête a dû rechercher la vérité à ce sujet.
Voici d'abord ce qu'affirme M. de Kératry :
Je n'ai pas à entrer ici dans les détails de l'organisation à laquelle je travaillai pendant un mois, ni des déboires de toute sorte auxquels je fus exposé de la part des administrations de la guerre et de la marine. Cette histoire des armées de Bretagne fera l'objet d'un travail spécial qui va être publié et trop volumineux pour être consigné ici. 11 me suffit de dire que les ministères de la guerre et de la marine me refusèrent constamment des officiers, (point capital) et qne la commission d'armement, tout en me leurrant des plus magnifiques promesses, me donna en tout 5,000 spencers, 2,000 Temingtons espagnols et 1,500 revolvers. C'est là tout ce que j'en obtins personnellement en matière d'armes à feu portatives.
Quoiqu'il en soit, au 22 novembre, j'avais déjà réuni à Conlie, 30,000 hommes dont 12,000 furent armés d'armes perfectionnés, de différents calibres, dont une partie avait été fournie directement par les départements.
M. de Kératry, p„ 674.
716 mSTOHLK RÉVOLUTIONNAIRE
Quant à la cause qui a fait dissoudre l'armée de Bretagne, elle est, pour moi, dans les craintes politiques inspirées chaque jour à M. Gambetta par une partie de son entourage, qui recevait le mot d'ordre de la Commune de Paris, et dans l'hostilité des bureaux de la guerre contre toute tentative d'armée citoyenne, étrangère à sa sphère de création et d'action.
M. de Kèrutry, p. 678.
Mon opinion était, dès cette époque, que M. Fouriclion et M. de Loverdo, ne croyant pas à la possibilité de la défense, avaient fait leur possible pour l'entraver, pour arrêter la ciéation de l'armée de Bretagne et paralyser les intentions de M. Gambetta. J'y persiste aujourd'hui et je demande une enquête formelle où j'apporterai à l'appui mes preuves de leur mauvais vouloir et de leur inaction coupable.
M. de Kératrij, p. 078.
M. Gambetta paraît moins satisfait des résultats obtenus et de la prévoyance et de l'habileté du général en chef choisi par lui.
m. le président. — Pourriez-vous donner à la Commission quelques renseignements sur ce qui s'est passé au camp de Conlie?
m. gambetta. — Gela m'est bien difficile, je vous dirai même que cela m'est impossible, car je n'ai pas les rapports. J'ai nommé le général Hacca, un inspecteur aux finances et un intendant militaire pour faire une enquête; ils ont fait l'enquête et déposé un rapport. Tout cela a été au ministère de la guerre.
m. le président. — Alors, il y a au ministère de la guerre un rapport du gérerai Hacca et d'un intendant divisionnaire?
M. gambetta. — Oui. Je l'ai vu ou examiné, tout cela au point de vue du service. Je n'ai que des indications trss-vagues sur la question elle-même.
m. le président. — Ces malheureux réunis au camp de Conlie étaient dans un état tellement déplorable qu'un général, je trois, avait refusé de les faire marcher, parce qu'il ne pensait pas que ces troupes pussent apporter un concours efficace à la défense.
M. c.ambetta. — Je vois tout de suite ce dont d s'agit. En effet, ce général n'a pas voulu faire partir ses troupes, et c'est pour cela qu'il n'est pas resté au camp de Conlie. Mais il s'est trouvé, par bonheur, un homme plus vigoureux, un brave breton, un nom qu'il faut se rappeler, Gougeard, capitaine de frégate, et qui a pris le
commandement de ces hommes. Il a eu cet honneur d'en faire une des parties les plus solides et les plus vigoureuses de l'armée du général Chanzy. C'étaient cependant les mêmes hommes.
m. le comte daru. — Ce sont des faits et des époques différentes, vous confondez.
m. gambetta. — Du tout, je ne confonds pas. Vous voulez parler de M- de Kératry, qui n'a pas voulu mener ces hommes au feu.
m. le comte daru. — Non. Au début, les douze premiers mille hommes, formés au camp de Conlie, et qui ont été envoyés à l'armée de l'Ouest se sont bien battus, mais sous les ordres de M. Gougeard Mais ceux qui sont restés dans le camp au nombre de 48, 000 hommes ont beaucoup souffert et ont été fort maltraités.
m. gambetta — Je le crois bien, je suis allé voir ce camp : il était très mal choisi.
m. le comte daru. — Le camp était mal choisi, mais les hommes manquaient d'armes, de chefs, d'objets de campement, d'habillement. Ils étaient dans un é!at déplorable.
3i. gambetta. — Déplorable, c'est exagéré. Le grand reproche, le reproche fondé, c'est d'avoir choisi l'emplacement dans un lieu qui n'était pas nivelé, dont les terres étaient très-fortes et où il n'y avait pas d'écoulement pour les eaux. Or, comme la saison a été trèspluvieuse, il y avait une boue horrible, dans laquelle les hommes pateaugeaient.
if. Gambetta, p. 561.
m. callet. — Permettez-moi de préciser deux questions relatives au camp de Conlie.
La première se rapporte au temps où M. de Kératry exerçait le commandement.
Il attendait depuis longtemps des armes pour instruire ou occuper du moins, ses hommes qui pataugeaient dans la boue....
m. gambetta. — C'est sa iaute : il ne fallait pas qu'il choisît ce emplacement.
m. callet. — Enfin, il fut officiellement avisé que 75,000 fusils, à lui destinés, arrivaient à Brest ; au moment de son arrivée, on lui signifie que ces fusils seront dirigés sur Toulon.
m. gambetta. — Et les bateaux ont levé l'ancre?
m. callet. — Oui. Qui avait donné cet ordre? Qui avait changé la destination de ces armes? Voilà ma première question et maintenant voici la seconde.
Un peu avant la bataille du Mans, il restait au camp de Conlie 10,000 hommes environ, qu'on voulut mettre sous les ordres du général Chanzy ; le général de Marivault qui les commandait ne fut pas d'avis qu'on disposât de ces hommes qui n'étaient point exercés, qui n'avaient que des armes en très-mauvais état, dont ils ne pouvaient se rervir, et à l'exercice desquelles, je le répète, ils n'étaient nullement façonnés. On insista; il donna sa démission qui fut acceptée. Le général Lalande lui succéda dans le commandement, et après avoir étudie et constaté l'état des choses, il déclara à son tour qu'envoyer ces jeunes gens à l'ennemi, c'était les envoyer à une mort certaine ou à une humiliation certaine. Il se rendit même à l'état-major de Chanzy pour faire cette déclaration; néanmoins, ces jeunes gens inexpérimentés et mal armés furent conduits au feu, et mis, je crois, à l'avant-garde. Aussi arriva-t-il ce qui devait naturellement arriver : ils lâchèrent pied, et c'est à propos de ce fait prévu et inévitable, que parut un ordre du jour qui a offensé toute la Bretagne.
m. de la borderie. — On a eu soin de publier partout l'ordre du jour signalant : « la panique des Bretons à la Tuilerie, et étant le signe de la débandade ». Cet ordre du jour a été répandu à profusion dans toute la Bretagne ; mais quant à l'ordre du jour du général Chanzy sur la manière dont les Bretons avaient tenu les positions d'Auvert, il n'en est pas question. Cette dépêche n'est pas parvenue dans la Bretagne pour effacer le blâme qui lui avait été infligé par la première dépêche. .
m. gamretta. — Elle a été mise au Moniteur.
m. delà borderie. — Je vous demande pardon, j'en ai fait la vérification.
m. gambetta. — Je suis certain qu'elle y a été mise.
m. de la borderie. — Elle n'a pas été publiée en province.
m. gambetta. — Je me rappelle très bien que je disais : a 11 ne faut pas faire supporter à des gens qui se sont bien conduits la responsabilité d'une défaillance particulière. » Cela a été inséré au Moniteur. Maintenant, si on ne l'a pas publié en province, que voulez-vous que j'y fasse ? Je n'en sais rien. 11 faut faire une enquête; je ne puis pas répondre à des faits particuliers que je ne connais point. Il en est ainsi de cette histoire de fusils, dont vous venez de me parler ?
m. callet. — C'est M. de Kératry qui en a déposé.
m. gambetta. — Il faudrait interroger les agents chargés de ces services. 11 n'y a sur ce point que deux personnes qui pourraient
vous renseigner : le général Thoumas et M. Lecesne. Quant à moi, je ne puis pas vous répondre, et jusqu'à preuve, je n'en crois rien.
m. le comte de rességuier — Mais vous pouvez répondre sur l'envoi de troupes qui n'étaient point organisées, qui n'avaient que des armes défectueuses?
m. gambetta. — C'est une erreur. Deux mois avant, on avait fait partir une partie de ces mêmes homme?, et ceux-là se sont bien battus. C'est une question d'officiers, voilà tout I
M. le comte de rességuier. — Tous les officiers qui ont déposé sont unanimes pour nous dire : que non-seulement ces hommes n'étaient pas exercés, mais que leurs armes étaient hors de service, le gouvernement en a été prévenu, on lui a déclaré que c'était un crime de mener ces recrues devant l'ennemi, et il a passé outre.
>i. le comte daru. — Vous n'avez pas connu ces faits?
m. gambetta. — 11 faut bien se garder de croire que pour faire bonne contenance devant l'ennemi, il ne faille que des armes de premier choix. Il fallait bien se résigner à faire la guerre avec les armes que nous possédions.
m. le comte de rességuier. — Oui, mais avec des armes dont la lumière n'est pas percée ?
m. gambetta. — Je voudrais voir cela pour le croire !
m. le comte de rességuier. — On nous l'a déclaré.
m. gambetta. — - Je ne le crois pas.
Un membre. — Croiriez-vous le témoignage de l'amiral Jauréguiberry ?
m. gambetta. — Certainement.
m. le comte DE rességuier. — Eh bien l des officiers très-compétents nous ont déclaré qu'après vérification faite des armes, il s'en est trouvé beaucoup qui ne pouvaient faire feu; que les hommes n'avaient point de cartouches, et qu'arrivés au Mans, on leur en avait distribué qui n'étaient point du calibre des fusils qu'ils portaient.
H. gambetta. — C'est une enquête à faire.
Un membre. — On nous a donné encore un autre détail : c'est qu'on était obligé de mettre plusieurs hommes pour tirer la baguette du fusil du canon qu'elle occupait.
m. de sugxy. — Il y a eu là une sinistre incurie !
m. gambetta. — Je ne croirai à ces faits qu'après une enquête ; et je suis frappé de cette circonstance. Du camp de Confie sont sortis, sous les ordres de deux officiers, les mêmes hommes, on n'a pas lait de choix ni pour les hommes, ni pour les armes ; et cepen-
dant les uns se sont bien conduits et les autres mal. Voilà ce qui es certain. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas eu des irrégularités graves, dont il faille rechercher les auteurs, mais quant à ce fait général que les troupes dont vous parlez aient eu à subir ce détriment, je ne le crois pas.
m. PEimoT. — H y a une partie de ces hommes qui n'ont jamais reçu d'armes.
m. gambetta. — Ces hommes-là, aussi, n'ont point été menés au feu. Il y a beaucoup d'hommes en France qui n'ont point eu d'armes; cela tient à ce que nous n'en avions pas; aussi, on ne les menait pas devant l'ennemi sans armes. Quant à ce, fait de 75,000 fusils partis de Brest pour Toulon, c'est la première fois que j'en entends parler, je n'y répondrai donc pas. Je n'étais pas au courant des arrivages des bateaux ; si vous voulez vous éclairer parfaitement sur ce fait, il y a deux hommes que vous pouvez consulter, ceux qui étaient chargés de l'arrivage et de l'armement: M. Lecesne aux travaux publics, et celui qui était préposé à la distribution des armes, le commandant de la section d'artillerie au ministère de la guerre.
m. le président. — Ne venez-vous pas de nous dire que sur les faits du camp de Conlie, il y a un rapport adressé au ministre de la guerre ?
m. gambetta. — Oui.
m. le président. — Croyez-vous que le fait relatif aux 75,000 fusils soit consigné dans ce rapport?
m. gambetta. — Je ne le crois pas. J'ai parcouru ce rapport, et je ne me rappelle pas ce fait.
Un membre. — M. de Kératry en a parlé.
m. gambetta. — Cela mérite examen.
M. Gambetta, ;>. 562.
Il est vrai que M. Gambetta doit avoir sur le cœur la lettre que lui a écrite M. de Kératry, que celui-ci a publiée, et dont la postscriptwn est ainsi conçu :
« J'ai entre les mains des décrets et arrêtés que vous avez signés comme ministre; vous avez commis l'insigne faiblesse de les laisser tous protesler, et cela par une administration dont M. de Loverdo est le véritable chef, et qui, pour tous les yeui clairvoyants, personnifie la trahison vis à-vis de la France non impérialiste. Il n'y a que
vous qui ne vous en soyez pas aperçu, malg-ré mes avertissements réitérés et télégraphiés. »
M. de Kératry, p. 677.
M. Fourichon n'hésite pas à dire son opinion défavorable sur le commandement de M. de Kératry. M. Crémieux hésite entre tout le mal et tout le bien qu'il a entendu dire de son ancien collègue au Corps législatif.
Après avoir lu le livre qui a été publié par M. de Kératry, où il se plaint de moi, j'avais dit à M. Perrot que si l'on ne nous mettait pas en présence l'un de l'autre, il serait difficile à la Commission de conclure. M. de Kératry se plaint de moi, j'affirme qu'il se plaint de moi sans raison, et que ce qu'il a dit est tout à fait contraire à la vérité des faits. J'ai donc dit à M. Perrot que si l'on me mettait en présence de M. de Kératry, en lui demandant d'articuler des faits, la Commission serait mieux informée.
Amiral Fourichon, p. 645.
Quant au camp de Conlie, j'ai ouï dire que l'emplacement en avait été fort mal choisi ; que c'était une espèce de cuvette qui, par les temps de pluie, se convertissait en un lac de boue ; que les hommes y avaient subi de terribles souffrances. Je n'en ai pas d'ailleurs connu l'organisation.
m. de la sicotière. — L'emplacement du camp de Conlie a-t-il été indiqué à M. de Kératry ou l'a-t-il choisi spontanément ?
m. l'amiral fourichon. — Je suis convaincu qu'il l'a choisi luimême; je ne puis pas dire pourtant que j'en sois sûr.
m. de la sicotièke. — C'était le plus déplorable emplacement qu'on pût choisir au monde.
Amiral Fourichon, p. 641.
Un, membre. — Je demanderai à M. Crémieux de nous donner quelques détails sur M. de Kératry et sur le camp de Conlie. Par qui a-t-il été appelé et quelle a été la nature de son pouvoir?
m. crémieux. — Je ne sais pas le premier mot du camp de Conlie et de M. de Kératry. J'ai entendu contre M. de Kératry tout ce qu'on peut dire de mauvais ; j'ai entendu en faveur de M. de Kératry tout ce qu'on peut dire de bon. Mais je ne sais pas un mot de ce qui s'est passé. M. Glais-Eizoin y est allé.
Le même membre. — Il a même fait tirer le canon en son honneur pour son arrivée.
Je vous demande qui, dans le gouvernement de Tours, a nommé M. deKératry généralissime du camp de Conlie?
m. crémieux. — Vous savez que les nominations de généraux se faisaient à la Guerre.
Le même membre. — C'est M. Gambetta qui l'a nommé. {Séance du 29 juillet 1871 . )
M. Crémieux, p. 607.