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CHAPITRE XXXVI

Ajournement des Élections.

Le gouvernement de Tours veut constituer une Assemblée. — Celui de Paris s'y oppose, par suite de l'opinion prédominante dans la capitale. — M. Gambetta est envoyé pour empêcher les élections. — Consulte de préfets favorable à cet ajournement. — On a renvoyé les élections parce que l'on prévoyait des choix antirépublicains.

Après avoir chassé le Corps législatif, le gouvernement de la Défense nationale se complut dans une dictature sans contrôle et sans frein. Appuyé sur les passions démagogiques de Paris et sur le parti radical devenu prédominant et à qui les élections auraient enlevé ce pouvoir, on prétexta les exigences de la guerre et l'on résolut de ne pas convoquer les électeurs, afin de ne point les distraire de l'œuvre de la résistance.

M. Jules Ferry explique ces motifs :

La population de Paris, on ne peut pas se le dissimuler, ne voyait pas de très-bon œil la convocation d'une Assemblée. Elle n'avait pas ce sentiment essentiellement politique, et qui est pour nous la leçon de l'histoire, à savoir que plus une Assemblée (et il s'agissait alors d'une Assemblée constituante) est rapidement convoquée après un grand ébranlement politique, plus il y a de chance pour que cet Assemblée soit imprégnée de l'esprit qui a présidé à la révolution . Au point de vue des calculs de partis, et non pas seulement au point de vue de la situation à prendre vis-à-vis de la Prusse et surtout de l'Europe sur laquelle nous comptions encore, au point de vue des intérêts du parti auquel appartenaient les membres du gouvernement de la Défense nationale, il y avait le plus grand intérêt à faire les élections le plus tôt possible, et si les républicains ne sont pas en plus grand nombre dans l'Assemblée actuelle, c'est parce que les élections n'ont été faites que le

8 février, au lieu d'avoir été faites dans le mois d'octobre. J'en ai, comme preuve, tous les témoignages qui nous arrivaient de province, et je suis sûr que si chacun de vous était appelé à donner son avis, vous conviendriez tous, par l'expérience que vous avez des populations que vous représentez, que la composition de la Chambre eût été tout autre en octobre qu'en février.

Eh bien, Messieurs, non-seulement la population de Paris n'entrait pas dans cet ordre d'idées, mais elle était mécontente qu'on convoquât pour le 28 septembre un Conseil municipal. Oui, Messieurs, nous avons pu observer ce fait extrêmement curieux! Ace moment-là, à cette date du 28 septembre, les électeurs parisiens ne trouvaient pas bon que l'on songeât à un Conseil municipal, et des manifestations arrivèrent à l'Hôtel de ville, demandant l'ajournement des élections municipales. II fallut faire comprendre que, puisque les élections municipales se faisaient en France, il fallait bien les faire à Paris. Dans la réunion des maires de Paris, il y eut une opposition f rme'.le et un grand désir de voir ajourner ce Conseil municipal. « Il ne s'agit pas d'élections, nous disait-on ; les Prussiens sont à nos portes, il faut prendre des fusils ! » et l'on songeait beaucoup plus à se porter vers les remparts que vers l'urne électorale.

M.J. Ferry, p. .'586.

m . jules ferry. — Je voulais dire ceci pour en finir sur les élections, car il faut s'expliquer avec rne entière bonne foi : j'accepte la responsabilité di tout ce q: e j'ai fait. Eh bi n, la sït- a:ion d'esprit du gouvernement de Paris était assurément imprégnée de l'esprit de la population. J'en conviens parfaitement. On n'était pas à Paris au même point de vr-e qu'à Tours eu à Bardeaux. 11 es! certa n i.ue la délégation de Tours ou de Bordeaux, en communication intinse tt cons arite avec la province, considérait comme possibles des électi ns, mêmes faites sans armistice, ou avec un armistice sans ravitaillement. Quant ù nous, l'état de notre esprit étail absolumei t crniiaiie. I! n'entrait pas dans notre cerveau cuYh pût acce; ter de la Prusse des élections faites sans armistice oi avec armistice sans ravitailh ment. Cela nous paraissait ur e humiliation, un abaissement, et nous ne croyions pas la Franco assez ma'ade pour subir ce dernier outrage. Voilà p urquoi nous dés'rinn; dos élections avec armisliee, mais un armistice a- ec ravitaillement, l! ootfs p \pm ait que oe refus des çesi liions qui ékfiiM dans toutes les traditioi s européoi.nc-', et; it un acte tic déloyauté, 1 1 nous ne voulicns pas d'élections à ce prix. Yo là no:re état d'e-pi H ; c'était c« lui du la p' pul.it on de Tari tout entier. NfUU peu-ions qu'un goi

G0SXEMP0RAIN6 . S

nement qui se permettrait de faire des élections avec un armistice sans ravitaillement, ce qui élait une sorte de capitulation, serait un gouvernement perdu.

M. Jules Ferry, p. m.

m. le comte de ressèguier. — Vous dites qu'immédiatement après la négociation de Ferrières le gouvernement de Tours s'est décidé à ajourner les élections. Il est à croire que cette décision n'a pas été spontanée, mais imposée.

m. jules ferry. — Sur ce point, je fais des réserve?.

m. le comte dé ressèguier. — Le gouvernement de Paris cédant à J'influence des clubs, ne veut pas d'Assemblée; le gouvernement de Tours s'inspire du sentiment de la France, il veut que les élections aient lieu le 16.

Paris insiste et'M. Gambetta arrive pour faire prévaloir sa volonté.

En résumé, les deux dates auxquelles devaient avoir lieu les élections, le 2 octobre d'abord et le 16 ensuite, coïncident avec des instructions venues de Paris pour empêcher ces élections.

M. Jules Ferry, p. 412.

m. jules ferry. — Je crois qu'il est nécessaire le bien s'entendre. Dire que nous avions envoyé Gambetta ;près de la délégation de Tours uniquement pour empêcher les élections, n'est pas l'exacte vérité. Il y avait, en effet, un décret qui le* empêchait, mais la véritable mission de Gambetta c'était d'organiser la défense et non un qusment de faire rapporter le décret de la délégation de Tours qui fixait les élections au 16 octobre.

Un membre. — Elles avaient été fixées d'abord au 2, puis ensuite au 16 octobre !

m. jules ferry. — C'est nous qui les avions fixées au 2, mais après l'échec de la négociation de Ferrières, nous dûmes'les ajourner. Nous ne pouvions faire des élections avec un armistice sans ravitaillement et nous dîmes : — Puisque la Prusse nors met dans cette situation, nous la dénonçons à l'Europe. La Prusse nous a dit qu'elle ne faisait pas la jjuerre à la France mais à une dynastie; la dynastie est déchue et cependant elle poursuit la guerre; nous la dénonçons. Elle a dit encore que, devant cl e, ne se trouve plus un Gouvernement constitué avec lequel elle puisse traiter. Nous voulons alors faire des élections ; pour cela, il nous faut un armistice, et elle n >us refuse. — Dans le rapport de l'entrevue de Ferrières, rapport qui est certifié conforme à !a vérité par M, de Bismark lui-même, lors de 'a première conversation.

k HISTOIRB RÉVOLUTION!! AIRE

le chancelier dit à M. Jules Favre : « Des élections 1 une Assemblée, je n'en veux pas. Une Assemblée élue maintenant serait belliqueuse ; c'est votre pays qui tient à faire la guerre au nôtre , c'est une guerre de races. » En réalité, M. de Bismark ne voulait pas nous accorder d'armistice et nous ne pouvions pas sans cela faire des élections.

m. le comte de rességlier. — 11 est évident qu'un conflit a existé entre le gouvernement de Paris et celui de Tours au sujet des élections. A partir de la négociation de Ferrières, le gouvernement de Paris est parfaitement décidé à ne pas faire d'élections et il envoie à la délégation l'ordre de les ajourner. En effet, le décret paraît à Tours le 2ii"septembre, en même temps que le décret de la négociation de Ferrières. Mais, se ravisant quelques jours après, et cédant au vœu général de la France, le gouvernement de Tours, malgré les ordres qu'il a reçus de Paris, proclame de nouveau la nécessité des élections, et le 2 octobre, il convoque les électeurs pour le 16. Paris se décida alors à envoyer M. Gambetta pour empêcher les élections.

m. antonin lefèvre-pontalis. — La volonté de faire les élections est permanente à Tours, tandis qu'à Paris on n'en veut à aucun prix.

m. jules ferry. — Ce n'est pas tout à fait exact. On a eu à Tours, ainsi que je l'ai prouvé par les citations que je vous ai faites, au même moment qu'à Paris, la pensée que la situation faite à la France par la négociation de Ferrières devait faire ajourner les élections et qu'il fallait prendre avant tout le fusil.

m. antonin lefèvre-pontalis. — Je crois qu'il y a erreur dans votre esprit.

m. le comte de rességuier. — Je le crois aussi.

L'Officiel du 25 septembre à Tours, publie le récit de la négociation de Ferrières; donc il était en communication avec le gouvernement de Paris, car il ne pouvait être informé que par lui. En même temps que la délégation faisait publier ce récit, elle ajournait les élections. Il est tout naturel de supposer qu'elle ne les ajournait que sur l'injonction qu'elle avait reçue du gouvernement de Paris, en même temps que la communication de l'entrevue de Ferrières.

m. le président. — C'est probable.

Il est évident que le gouvernement de Tours cédait à l'injonction que lui faisait le Gouvernement.

M. Jules Ferry, p. ,'|12.

m. le comte daru. — L'opinion générale en province voulait des élections. Paris n'en voulait pas.

m. julls FERRY. — Nous étions dans le courant de la guerre a outrance.

Et tenez, puisque nous sommes ici pour faire notre confession, je dirai ceci : c'est que nous avons commis la faute de ne pas organiser assez tôt la délégation de province ; voilà mon aveu. Le gouvernement de Tours eût dû être formé dix, quinze jours plus tôt; mais Paris était le poste du péril, et personne ne voulait abandonner ce poste ; ce fut avec peine que les délégués acceptèrent leur mission ; quand nous vîmes à l'œuvre ces délégués— dont je suis loin de nier le dévouement— nous nous dîmes : le gouvernement de la délégation de Tours n'est pas asssez fortement constitué, et c'est alors que nous fîmes partir Gambetta. Nous avions confiance dans son énergie, autant que dans la modération de son esprit. Ceux qui ont connu M. Gambetta au Corps législatif comprendront notre confiance. M. Gambetta s'y était révélé comme un esprit très-sérieux, très-modéré, et nous ne pouvions envoyer personne de plus énergique, ni de plus capable de modération et de sagesse.

M. Jules Ferry, p. 413.

C'est donc la population, et la population révolutionnaire de Paris qui a empêché, au dire de M. Ferry, la convocation d'une Assemblée^ M. Jules Favre prétend que ce sont les militaires qui ont demandé l'ajournement des élections. Il avoue d'ailleurs que cet ajournement fut une faute.

m. jules favre. — Je ne puis que vous dire à ce sujet ce que tout le monde sait. Nous avons constamment désiré la convocation d'une Assemblée. Il y avait à cela une raison de principe et un motif d'intérêt personnel pour échapper à l'épouvantable responsabilité, aux dangers de toute nature qui devaient nécessairement menacer le nouveau gouvernement, car il a eu des destinées assurément très-cruelles ; mais je pensais qu'il en aurait de tout autres.

Convoquer l'Assemblée le 5 septembre était fort difficile. Nous avons pris le 8, c'est-à-dire quatre jours après, un arrêté pour cette convocation. Seulement ici les appréciations différaient. Pour ma part, j'ai toujours cru qu'il n'y avait pas de convocation d'Assemblée possible sans armistice. Une Assemblée partielle était impossible, elle -n'aurai t pas représenté la France, elle courait le risque de paralyser son action en h partageant. 11 fallait donc obtenir un armistice, et je suis allé, le 17 ou le 18, le solliciter à Ferrures, afin de pouvoir convoquer une' Assemblée.

L'armistice n'a pu avoir lieu. On veut aujourd'hui croire qu'il eût été possible; je déclare que l'on se trompe. Je suis revenu de Ferrières très-ébranlé; j'avais un désir ardent, bien naturel, de convoquer une

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Assemblée. Jte supposais, à cette époque, que l'Assemblée eût été une Assemblée de résistance ; Je crois qu'elle aurait1 aidé à la défense du pays et qu'elle nous aurait été d'Un secours considérable: Seulement, pour la réunir, il fallait livrer le Mont-Valérien. D;un autre côté, il s'agissait de réunir l'As-emblée à Bardeaux, et dans l'état d'esprit où était Paris, il eût été difficile de faire accepter une Assemblée de province. 11 fuïlait enfin renlre la garnison de Strasbourg prisonnière de guerre. Sans doute on a dû le faire depuis, mais alors c'était un sacrifice horrible, au-dessus des forces dé l'homme le plus courageux.

A man retour de Ferrières, j'étais très-ébranlé, parce que je comprenais toute la gravité de la situation et je savais à quel point Paris était désarmé. Je savais que si l'ennemi eût été un ennemi vigoureux, un ennemi français, Paris aurait succombé. On a dit que Paris était imprenable. C'est un grand mot que nous avons été très-heureux de voir se vérifier. Paris aurait été pris s'il avait eu vis-à-vis de lui un ennemi plus résolu et moins prudent.

Jules Favre, p. 335.

Nous avions convoqué les électeurs pour le 16, mais les militaires nous disaient, — et ce sont eux qui ont gouverné notre ré^oîuiion, — qu'en ce moment on avait les plus grandes chances de succès. Voua vous rappelez, en effet, qu'on présentait alors la province comme se soulevant, comme réunissant de très-nombreuses armées, et les Prussiens, disait-on, commençaient à être très-fatigués.

Sur ce point, je me suis trompé ; je l'avoue fort ingénument. Je ne supposais pas, — et cela pour l'avoir entendu dire à des hommes spéciaux, l'armée allemande capable de tenir si longtemps, à raison de sa composition, à raison du dommage que l'éloignement des soldats cause en Prusse à l'industrie, à l'agriculture, aux professions libérales. Les militaires nous ont toujours dit : Si vous convoquez' l'Assemblée, la défeûee est impossible sur une grande échelle, et cela au moment où nous allons pouvoir tenter une grande action vers l'extérieur, joindre notre armée à celle du dehors, et tenter de passer à travers les lignes ennemies. Nous avons là de très-grandes chances d'un succès éclatant.

Je ne veux pas dire que ce soit uniquement ce motif qui ait déterminé le Conseil, mais je dois vous faire connaître ce qui s'est passé dans son sein. Ce Conseil, dans lequel il y a eu, je le répèle, des dissidences sur cette question des élections, ce Conseil a été guidé dans ses résolutions par les motifs les plus purs. Mous avons pu ne pas être d'accord aur les détails, mais nous avons toujours été d'accord sur le

COSPTEMPORAINE ;

fond ; nous avons vécu en bons camarades, et, entre nous tous, comme entre mes collègues et moi, il n'y a jamais eu d'hostilité de personnes. Et ne croyez pas que nous fussions guidés par des sentiments personnels. Notre désir à tous eût été plutôt d'abandonner cette horrible tâche et de pouvoir nous confondre dans les rangs des défenseurs de Paris. Mais nous avons pensé, au moment du départ de M. Gambetta, que ce qui eût été le plus funeste, c'eût été des élections, parce que ces élections, telles que la Prusse prétendait nous les accorder, sans armistice, ne pouvaient avoir d'autre effet que de nous diviser, et de paralyser la défense, peut-être même, pour Paris, eussent-elles été absolument impossibles à faire accepter.

M. Jules Favre, p. 337.

M. Thiers arriva le 5 novembre. M. Thiers est un homme très-courageux, mais c'est aussi un homme très-prudent, et il a bien raison. Eh bien, il n'a pas voulu revenir au ministère des affaires étrangères. L'esprit de la population à Paris, et remarquez, Messieurs, que je ne veux pas parler ici des gens de désordre, mais de toute la population, de toute la garde nationale, était surexcitée à l'idée qu'on pût conclure un armistice et convoquer une Assemblée. On ne voulait pas d'une Assemblée, parce que l'Assemblée, c'était la paix, et qu'on voulait se battre. La surexcitation des esprits était telle, que M. Thiers n'a pas osé venir jusqu'à Paris, et qu'il s'est arrêté près du pont de Sèvres, dans une petite maison, à moitié crevée par la mitraille.

D'un autre c<Mé, le général Trochu, qui ne manque certes pas de bravoure, et qui a souvent bravé la mort avec tant d'audace, n'a pas osé venir causer avec M. Thiers, parce qu'il pensait que si on l'avait vu quitter Paris, et qu'on eût soupçonné où il allait, il pourrait être écharpé.

Voilà, Messieurs, les sentiments au milieu desquels nous vivions. C'est le général Ducrot qui m'a accompagné au pont de Sèvres, où nous avons rencontré M. Thiers. Notre entretien a duré à peu près deux heures, deux heures et demie. Puis nous sommes rentrés à Paris.

M. Jules Favre, p. 337.

m. ve comte db rességuirr. — Je ne comprends pas bien les motifs qui vous ont déterminé à ne pas convoquer de suite une Assemblée nationale et à interdire à ladélégatien de Tours le pouvoir de la convoquer. Cette délégation connaissait lfétat de la France, tandis que le gouvernement renfermé dans Paris ne le connaissait pas. 11 eût été prudent

et politique même, de laisser à la délégation de Tours le pouvoir de convoquer une Assemblée d'après les circonstances. Or, quand M. Gambetta a été envoyé de Paris, il est parti avec un décret interdisant cette convocation, et qui ne lui laissait pas même le droitd'apprécier les évé nements.

m. jules favre. — Vous avez parfaitement raison. C'est peut-être une faute que nous avons commise, mais nous craignions beaucoup que cette convocation n'amenât la guerre civile, et nous étions presque certains qu'elle en résulterait immédiatement. Nous avons pu nous tromper; mais nous avons cru qu'il était impossible que, dans un pays comme la France, il y eût une Assemblée qui ne fût pas formée par des élections de toute la France. Nous avons pensé que s'il y avait une Assemblée provinciale, Paris lui déclarerait la guerre.

M. Jules Favre, 345.

MM. Garnier-Pagès et Trochu donnent aussi sur ce point des explications, et M. Trochu revient sur cette affirmation erronée, que le roi de Prusse aurait déclaré au début de la campagne ne pas faire la guerre à la France, mais à l'Empire. Ses collègues et lui, dit-il, auraient compté sur les intentions pacifiques du roi.

Arrivons maintenant aux élections; c'était à ce moment une grande affaire. Huit jours auparavant, prévoyant les événements, voyant l'inexpérience de notre armée et de nos généraux, j'avais eu une conversation avec M. Jules Favre. Je craignais que tout ceci ne finît mal, et notre grande préoccupation était de sauver la France. Nous savions que, le lendemain du jour où nous étions gouvernement, notre premier devoir, comme notre premier soin, devaient être de convoquer le pays. Eh bien, le lendemain ou le surlendemain, M. Jules Favre et moi, nous avons posé la question des élections. La question était controversée. On ne contestait pas qu'il fallût faire les élections, on nous demandait seulement le temps de les faire. Pour moi, je soutinsqu'elles pouvaient se faire en huit jours. On me répondait : prenez garde! Si vous faites les élections, le péril est immense; et d'ailleurs, pourrezvous réunir les électeurs dans tous les départements? Après une discussion très-longue et très-vive, il fut décidé que l'on procéderait aux élections municipales de Paris, — les journaux sont là pour les détails, — et que les élections générales auraient lieu trois ou quatre jours après.

Je vous parle avec la plus grande franchise, la plus grands wnoôrité; je vous livre en ce moment comme le premier jet de ma pensée; je

n'ai rien écrit, rien préparé avant de venir déposer devant vous, et, du reste, en m'écoutant, on le voit, on le sent, et on peut découvrir la véracité de mes paroles.

Qui a empêché les élections? Ici, Messieurs, vous connaissez les faits. M. Jules Favre, à notre insu, avait fait une démarche auprès de M. de Bismark, afin d'obtenir un armistice qui pût nous permettre de consulter la France. A quelles conditions consentait-on à nous accorder cet armistice? On demandait simplement le Mont-Valérien, si nous voulions faire procéder à des élections, car l'armistice n'était demandé que pour pouvoir convoquer *les électeurs, afin de constituer un gouvernement régulier. Nous ne pouvions pas traiter à ce prix, et, pour la faculté de convoquer le pays, nous ne pouvions livrer le Mont-Valérien ; c'était impossible, nous préférions continuer la lutte.

Par malheur, nous étions entourés complètement par les Prussiens. Nous n'avions jamais pensé qu'on pût complètement investir Paris; on nous avait dit et répété que cela était impossible, et quand on nous apprit que Paris était sans aucune espèce de communication avec les départements, nous ne pouvions pas croire à cette triste réalité. C'était au moment de faire les élections, et, Paris entouré, il était évident que les élections ne pouvaient plus avoir lieu.

M. Garnier-Pagès, p. 443.

Pourquoi le Gouvernement, se sentant naturellement si faible, — nous acceptons cette faiblesse, nous voyons les événements qui ont créé cette faiblesse, — pourquoi n'a-t-il pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour convoquer une Assemblée nationale dès les premiers jours qui ont suivi le k septembre ?

m. le général tr-ochu. — A ce sujet, j'ai donné à la tribune desexplications et des détails qui paraissent avoir été complètement oubliés. Il semble que le gouvernement de la Défense nationale ne se soit jamais occupé de la convocation d'une Assemblée; il s'en est occupé au contraire très-énergiquement, très-opportunément, et avec le plus grand péril ; car si le voyage que M. Jules Favre fait à Ferrières dans ce but eût été connu, il ne serait pas rentré vivant dans Paris, arrivé au plus haut degré de l'exieitation et de la colère. C'est donc là un grand, un sincère effort qui fait honneur à M. Jules Favre; il a fait cette démarche sous sa propre responsabilité, car ce n'est qu'après son retour de Ferrières qu'il nous en a parlé.

M. Jules Favre, dès le h septembre, avait eu l'idée de la réunion immédiate d'une Assemblée nationale ; je crois même qu'il en a parlé' dans une des premières séances du Gouvernement.

14 HISTOinf HÉVOLU'nONNAIRK

Un membre. — Il en a parlé le 8 septembre.

u. le générai, thoghu. — Je crois me rappeler que, dans cette discussion, le gouvernement a considéré qu'un graud nombre de départements étaient ou allaient être envahis, que, par couséqurnt, si une Assemblée nationale élait réunie immédiatement, la Fiance n'aurait qu'une représentation fort incomplète. Et puis, nous pensions à ce moment, avec tout le monde, que la Prusse ne voulait pas détruire la France et y fonder l'anarchie. Nous pensions que le roi de Prusse serait fidèle, aux sentiments très-dignes qu'il avait exprimés solennellement à l'Allemagne au début de la campagne, et qu'il ne ferait pas la guerre au peuple français, mais au gouvernement de l'empereur. Et au fond des esprits, il y, avait l'espoir d'obtenir du roi de Prusse la faculté de convoquer une Assemblée nationale qui seraitnommée par la France entière, et qui aurait assez d'autorité pour statuer sur la grande question de la paix. Car, Messieurs, nous avons constamment insisté sur ce point dans nos relations avec la Prusse, à la Haute-Maison et à F?rrières; et plus tard, nous avons toujours stipulé que tous les départements, même les déparlements envahis, feraient les élections.

Les efforts de M. Jules Favre à la Haute-Maison ont été dirigés dans ce sens. Ils montrent que pendant ces treize jours, du k septembre au dix-sept, date de l'arrivée de l'ennemi, le gouvernement de la Défense nationale a fait ce qu'il a pu pour réunir une Assemblée.

Général Trochu, p. 290 .

Voici encore sur ce point les allégations de MM. Picard et Pelletan :

Je professais la théorie qui a été exposée, que nous n'avions pas d'autres droits que ceux que la défense nationale nous donnait; que nous ne pouvions pas légiférer et qu'il nous fallait réunir une Assemblée le plus tôt possible. Je l'avais demandé le 5, je le demandai le 6, puis le 7 et enfin le 8 je l'obtins. Mais comme il arrive souvent, le principe de la convocation obtenu, on voulut nous le contester dans l'exécution, et nous restâmes jusqu'à trois heures du malin à discuter sur la date de la convocation. Je la voulais pour la fin de septembre. On la reporta au ■rfi octobre. C'a été un grand malheur. Je ne sais si avec une Assemblée le pays aurait été sauvé. Mais, du moins, cela aurait uni tout loi monde dans un sentiment commun.

Cette question se reproduit plusieurs fois pendant la durée du siège, notamment le 31 octobre, lorsque M. Thiers revint- Nous pensions qu'on allait avoir un armistice pour faire les élections. L'armistice ayant été refusé, grâce, hélas I en grande partie, aux événements du 31 oc-

tobre, j'étais; d'avis de faire là convocation d'une Assemblée* même sans armistice; et je l'ai écrit.

M. Picard, p. 478.

m. à pelletà«. —Je crois que la raison a dû vous être donnée déjà bien des fois. Ceoi est d'ailleurs un peu matière à discussion. Je vous déclare très-sincèrement que nous avons 'voulu les élections, par plusieurs raisons. Le fardeau du pouvoir ne nous souriait pas; s'il y avait même quelque chose de triste, parmi nous, c'était souvent de voiries démissions si facilement offertes; il est vrci qu'on les retirait aussi par esprit de conciliation et de patriotisme. Quand nous sommes arrivés, notre premier acte, que vous connaissez tous, a été de déclarer que nous étions le gouvernement de la Défense nationale, et que nous convoquerions le plus tôt possible une Assemblée...

m. le président DARD. — Pardon si je vous interromps; mais vous avez déclaré que votre premier acte avait été la proclamation de la République. Vous ne vous êtes pas borné à dire que vous étiez le gouvernement de la Défense nationale. Il y a un décret qui établit d'autorité la forme du gouvernement républicain.

m. e. pelletan. — Je n'ai pas à discuter la forme du gouvernement, ceci nous entraînerait sur un terrain brûlant. Nous n'avions pas d'ailleurs à discuter la République, elle existait. Ce que je veux seulement dire, c'est que ce Gouvernement voulait les élections, et qu'il les a voulues dans le délai le plus bref possible. La meilleure preuve, c'est la démarche de Jules Favre à Ferrières. Pouvait-on faire des élections sans armistice? Nous ne l'avons pas cru. Nous avons fait tout au monde pour avoir un armistice, mais on ne pouvait pas, sans armistice, avoir une représentation sérieuse du pays. Cette opinion n'était pas seulement celle du Gouvernement, c'était au?si celle d'hommes qui étaient bien éloignés de nous, c'était l'avis de M. Vitet, de M. Guizot, je crois, et de la rédaction du Journal des Débats ; tous ont déclaré que, sans armistice, il n'y avait pas d'élections possibles.

C'était alors si bien l'avis du Gouvernement, que nous avons fait de nouvelles démarches pour l'armistice après l'arrivée de M. Thiers. Nous aurions peut-être réussi au 31 octobre sans l'insurrection.

u. ULiuc perrot. — Lors du départ de M. Gambetta, le fait n'était pas aussi clair que vous le dîtes, puisque la délégation de Tours avait été d'un avis diamétralement opposé au vôtre ; par conséquent ce n'était pas l'opinion unanime du Gouvernement.

U. PelUtan, p> i.69.

La délégation de Tours avait prescrit des élections ; c'est pour empê cher le scrutin que M. Gambetta lui fut envoyé avec des pouvoirs prépondérants. Elle aurait voulu d'abord résister, disent MM. Crémieux et Glais-Bizoin. Celui-ci parle, il est vrai, d'une réunion de vingt et un préfets, qui conseilla d'accepter le décret de Paris. M. Crémieux paraît avoir ignoré cette consulte de préfets, et il explique que M. Glais-Bizoin, qui n'avait aucun portefeuille et qui manquait d'occupations sérieuses, a pu employer son temps à sa façon.

Quand est venu l'ordre de rapporter le premier décret de convocation, je répondis : nous sommes en droit de maintenir la convocation ; et, pour mon compte, je regarde comme une des fautes les plus graves qu'ait faites le gouvernement de la Défense nationale, le retrait du décret qui convoquait les collèges électoraux. Nous devio ns déclarer que nous persévérions dans ce décret.

Nous fûmes très-perplexes; l'amiral Fourichon, M. Crémieux et moi, nous étions résolus à l'exécuter. Vingt et un préfets étaient alors à Tours, je les réunis au Palais de justice, et je leur apportai le décret de M. Gambetta. Je leur exposai sommairement les idées qui nous avaient touchés. Nous, délégués, nous avions rendu un décret; ce décret était rapporté par le ministre de l'intérieur, qui avait en même temps la police entre les mains; nous allions nous trouver dans cette situation d'opposer à un décret du gouvernement de la Défense nationale, un décret émané de la délégation ; une partie du territoire était envahie; les élections allaient être faites sans le concours de ces populations; ces élections auraient-elles dans le pays une autorité sur laquelle nous pussions nous appuyer ?

Les vingt et un préfets furent unanimes à nous dire d'accepter le décret de Paris, parce que, comme je le leur faisais remarquer moimême, le ministre de l'intérieur était résolu à l'exécuter, contrairement au décret de la délégation ; nous élèverions un conflit d'autorité qui nuirait singulièrement à l'union qui doit présider aux opérations électorales, alors surtout qu'une partie du pays envahie n'y participait pas.

M. Glais-Bizoin, p. 116.

Nous avons demandé à M. Glais-Bizoin pourquoi il n'avaii pas été procédé aux élections. Il nous a dit qu'il y avait eu à Tours une réunion de vingt et un préfets ; ces vingt et un préfets éuieut accompagnés tir M. Gent, qui se présentait comme délégué de dix-s^pt départ iOients du midi, et de plusieurs autres membres des ligues républicaines. Ces messieurs auraient déclaré qu'il ne fallait pas faire des élections;

« parce que, disaient-ils, si on les faisait en ce moment, cela tournerait contre nous. »

Vous rappelez-vous cette réunion de préfets et de délégués?

Pourriez- vous nous dire si elle a existé et si elle a été de nature à exercer une influence sur le Gouvernement?

Il serait utile de savoir quels étaient ces délégués, jouissant d'une influence si considérable et se donnant comme représentants d'une partie quelconque du territoire, qui inspiraient au Gouvernement des résolutions de cette importance.

m. crémieux. — Voici ma réponse :

Je puis avoir oublié bien des faits qui se sont passés à Tours et à Bordeaux, et, vous le comprendrez facilement, les grosses choses emportaient les petites. Mais ceci est une chose importante que je ne puis pas avoir oubliée. Eh bien, je vous déclare qu'il n'a jamais été tenu en ma présence aucune réunion de vingt et un préfets, ni même d'un certain nombre de préfets. Je n'ai jamais entendu parler d'aucune réunion de ce genre ayant un caractère déterminé. On a pu me dire dans la conversation, tel préfet a telle ou telle opinion sur les élections, mais je ne connais rien de ce que vous me dites là. Je l'apprends pour la première fois. Je dirai seulement, qu'en ce qui touche Glais-Bizoin, il a fait bien des choses que nous ne savions pas toujours. On l'a envoyé à Tours avec l'amiral Fourichon ; l'amiral Fourichon avait un ministère, lui n'en avait pas. 11 n'avait pas d'occupations sérieuses dans le Gouvernement, autrement que dans le conseil. Il a employé ses moments de la manière qu'il a cru le plus utile, et il est possible qu'il se soit occupé de ces réunions ; je ne puis pas le dire ; je n'ai assisté à aucune. Je n'accuserai pas sans preuve mon ami Glais-Bizoin de dire une chose qui n'est pas vraie; mais je ne puis pas croire qu'une réunion aussi importante ait eu lieu là où j'étais président de la délégation, chargé des pleins pouvoirs du Gouvernement, sans que j'en ai été averti.

M. Crémieux, p. 602.

Quant à la question relative à la non-convocation de l'Assemblée, j'y réponds très-volontiers. Pour moi, la non-convocation d'une Assemblée nationale a été une faute irrémédiable, politiquement. Glais-Bizoin et l'amiral ont toujours pensé comme moi sur ce point. Je n'ai du reste vu aucun de mes collègues de Paris ou de la délégation depuis le 20 février. C'est au gouvernement de Paris à justifier son acte.

Ce que je puis vous dire, c'est que je regarde comme un malheur immense pour le pays que la convocation n'ait pas eu liei». La respon-

l-'l HISTOIRE BCVOLUtlONNAIRE

sabilité de ce pouvoir que j'avais, m'a poursuivi jour et ,nuit : « Voilà des gens que j'envoyais se battre, me di^ais-je, la responsabilité du sang versé retombera sur nous. » La réunion d'une Assemblée pou va il seule nous décharger de cetteirespoosabilité! C'est cette pensée, qui m'a toujours dominé !

M. Crémieux,p, 589.

Ces scrupules et ces remords exprimés par M. Crémieux, M. GambeAta est loin de les partager. 11 se félicite, qu'on n'ait pas fait les élections annoncées. Paris ne l'aurait pas supporté, dit-il; et c'est à la démagogie, qui fit le 31 octobre et le 18 mars, que l'on a cédé. Du reste, M. Gambetta affirme que ce n'était pas un parti qui régnait à Pars, et il voit dans cette absence dlun parti au pouvoir, ,levke de la situation. 11 fallait avoir un gouvernement de parti, et on ne l'avait pas à Tours..

On avait résolu de convoquer une Assemblée constituante; mais en présence de Paris menacé, investi, en présence des propositions insolentes de M. de Bismark, il n'y eut qu'un cri : « ïl n'y a pLis qu'uni: chose à faire, c'est de courir aux armes. » Alors on ne pensa plus à l'application du décret qui convo quait les électeurs et on se prépara à la résistance.

M. Gambette, p. 547.

Je le répète, Paris ne pouvait pas admettre que l'on fît des élections en France, une fois qu'il était aux prises avec l'ennemi. Je peux me tromper, je ne sais pas ce que vous ont dit mes collègue?, et je ne veux pas avoir l'air de les attaquer, et c'est prur cela que je ne veux pas entrer dans des détails; mais je suis convaincu que si, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre, on avait su que des élections allaient avoir lieu, le gouvernement de l'Hôtel de ville aurait sombré.

if. Ganibeita, p. 551.

A la place de ce gouvernement, on envoya une délégation en province, et nous apprîmes par une voie tout à fait irréguliè.e que lesélectii ns qui avaient été suspendues, allaient être faites en province. La nouvelle de cette décision, prise sans non consulter, causa dans les conseils du Gouvernement une émotion extrême et telle, que l'on résolut d'envoyer immédiatement à Tours un décret pour empéi Ikt convocation; ce décret a ëtë rendu, je l'ai en ma posses-sion, et il a Été publié en partie. Le plusdiiïicile était de le faite parvenir. On im> de manda si, comme ministre de l'intérieur, j'avais tin moyen d'emoyoi oetft communication en province; h ce m unont j'avais eu* oyé bu^u*

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coup d'émissaires; ils étaient invariablement arrêtés, et je lisais ensuite dans les journaux allemands la publication des dépêches dont je les avais chargés; M. de Bismark les arrêtait tous, avec une police trèsbien faite.

M. Gambetta,p, 546.

m. gambetta. — Il était impossible de faire des élections dans les condiiions où nous étions alors, sans que les gens d3 l'Hôtel de ville fussent immédiatement exposés aux plus graves périls. Personnellement, j'aurais été parfaitement tranquille, parce que je crois qu'il y a moyen de mener ces affaires là ; mais lorsque j'ai apporté au Gouvernement la nouvelle du décret de convocation des électeurs par la délégation de Tours, il a causé un véritable mouvement de stupeur. C'était un secret; si ce secret avait été répandu, si l'on avait dit à Paris bloqué : « On fait des élections en province ! » personne n'aurait voulu croire que le Gouvernement de Paris ne les aurait pas ordonnées et il serait certainement sorti de cette révélation une agitation trèsvive ; c'était le sentiment des personnes qui se trouvaient là.

M. Gambetta, p. 548.

Je dis à mes collègues : « Je m'offre d'aller porter ce décret en province, mais je veux vous expliquer dans quel bat je partirai. » Cela fut approuvé et je partis.

J'arrivai en province. Mon objectif n'avait pas changé, ni les vues principales qui me dirigeaient; c'était, autant que p3ssible, de maintenir l'ordre à l'intérieur sans porter atteinte à aucune liberté publique; et surtout de pousser à la guerre contre l'étranger.

M. Gambetta, p. 553.

Vous me demandez mon sentiment, et jo vous dis que depuis le moment où j'ai touché le sol jusque vers le milieu de décembre, le pays, dans sa majorité, ne voula't point faire d'élections, et qu'à partir de ce moment, il était d'un avis contraire.

Vous ne pouvez pas dire avec plus d'autorité que moi : voilà quelle était Topin on du pays ; parce que nous n'avons pas encore inventé en politique un baromètre qui nous autorise à dire avec quelque certitude : voilà ce que veut le pays. Q.iant à moi, je ne puis que vous rendre compte de mes observations, et vous donner mon appréciation.

M. Gambetta, p. 553.

Vous pensez que les élections ont été suspendues parce qu'il y aurait

eu un cri général dans Paris, si on avait fait des élections pendant que Paris était investi ?

m. gambetta. — Je crois que c'est une des raisons. Il y en a d'autres.

ii. le président. — Et ce qui aurait fait pousser ce cri dans Paris, c'eût été que les élections auraient eu lieu dans Paris investi? Mais permettez- moi de vous dire que tout à l'heure nous vous avons entendu dire que, quant à vous, vous trouviez que c'était une grande faute de la part du gouvernement de la Défense nationale, de n'être pas sorti de Paris et de s'être laissé investir. Je crois que sur ce point vous trouv erez un assentiment presque général ; eh bien 1 il y a ici quelque chose que je dois faire remarquer ; si Paris était investi, et si le Gouvernement avait tort d'y rester, quel était le remède? C'était évidemment qu'il y eût des élections hors de Paris, car ces élections auraient créé un Gouvernement, aurait rendu à la province cette vitalité qu'elle devait avoir et qu'elle pouvait employer à la libération même de Paris, selon votre intention ; de telle sorte qu'il pourrait bien se faire qu'il n'y eût pas d'autre cri contre ces élections que celui de l'opinion violente et exagérée de Paris, et qu'au contraire, si l'on avait su que des élections avaient lieu, — vous avez dit que le secret avait été parfaitement gardé, — cela eût, toujours en suivant la pensée que vous avez exprimée, cela eût été une espérance pour Paris, une idée qui lui aurait donné du'courage que de savoir la province se ranimant pour venir à son secours.

m. gambetta. — Je crois que l'idée qui dominait à ce moment-là, non-seulement dans le Gouvernement, mais dans la population de Paris et d'une grande partie de la France, était que toute opération électorale, tout débat impliquait une distraction de l'effort militaire, et que dès lors, il valait mieux ajourner les élections. La pensée d'ajournement était combinée de ces deux éléments : l'urgence militaire, et l'exclusion de Paris. C'est là mon sentiment.

M. Gambetta, p. 552.

m. gambetta. — II n'y avait pas de parti qui régnait à Paris; c'était à mon avis, le vice de la situation, car on ne gouverne qu'avec des partis, avec des partis qui ont le droit d'existence bien entendu. Ce qui, à mon sens, a été la condition même de la faiblesse du Gouvernement, c'est qu'il n'était pas un gouvernement de parti. La préoccupation de voir un gouvernement provincial, opposé à un gouvernement parisien, n'a pas apparu ; ce n'est pas évidemment la question qui a pu agiter l'esprit des membres du Gouvernement; c'ett pua-mont et simplement

ces deux idées: Paris ne veut pas de ces élections, et puis, la guerre en souffrira, l'effort de résistance en sera attiédi. On ne peat pas faire d'élections sans armistice ; l'armistice aurait pour effet de détendre la défense. Voilà les idées qui avaient cours.

M. Gambetta, p. 553.

Quant à ce qui a été dit avec tant de vérité, que les élections ont été ajournées parce que l'on savait qu'elles ne seraient pas républicaines, M. Gambetta affirme le contraire, et il paraît dire que, gouvernant à sa façon, il aurait eu un vote tel qu'il pouvait le désirer.

m. gambetta. — Je suis persuadé que le Gouvernement n'aurait couru aucun péril s'il avait gouverné d'une certaine manière ; ce qui faisait le danger du Gouvernement, c'était sa mollesse. Je crois, au contraire, que l'état de Paris aurait été très-favorable et très-profitable aux desseins à poursuivre ; seulement il y avait pour cela des mesures décisives à prendre ; le Gouvernement ne les a pas prises. Il est impossible de discuter ces questions ; vous le comprenez ; je suis dans une situation particulière à cet égard. Ce n'est pas le moins du monde pour décliner votre droit ; je n'oublie pas que je suis avec des collègues, et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, que de faire de l'histoire; mais je ne crois pas que l'on fasse de l'histoire à six mois des événements.

M. Gambetta, p. 552.

m. le comte daru. — M. Gambetta veut respecter le secret que les membres du Gouvernement se doivent les uns aux autres ; mais, pour le rassurer, nous devons lui dire que nous avons les procès -verbaux des séances du gouvernement de la Défense nationale, avec les noms des personnes qui ont pris part aux débats, et mêms avec les noms votants; il est donc libre de parler, il ne commattra pas d'indiscrétions.

M. Dréo, d'accord, bien entendu, avec les membres du Gouvernement, nous a communiqué les procès-verbaux de ces séances; le secret que l'on désire garder vis-à-vis de collègues n'est pas aussi nécessaire, et peut n'être pas aussi absolu qu'on le prétend.

m. gambetta. — Eh bien I si vous connaissez par les procès-verbaux ce qui s'est passé au sein du Gouvernement, je n'ai plus besoin de vous l'apprendre.

Vous n'avez qu'à lire avec attention les procès- verbaux ; et quant à moi, j'aime mieux que vous les lisiez que de les réciter.

M. Gambetta, p. 552.

m. le comte de RESSÉGuiER. — Nous avons lu, dans les procès-verbaux du gouvernement de la Défense nationale, que l'un des membres du Gouvenement fit observer que la question était de savoir si les élections seraient républicaines. Si on en était sûr, ajoutait-il, on n'hésiterait plus à les faire . C'était l'impression générale ; vous auriez fait des élections si vous aviez cru que le pays était avec vous.

m. gambetta. — Je crois que les élections auraient été beaucoup plus républicaines, si on les avait faites après le k septembre, qu'elles ne l'ont été le 8 février.

m. pekrot. — Je déclare qu'elles eussent été tout à fait antirépublicaines dans le département de l'Oise.

u. gambetta. — Je dis dans l'ensemble du pays; je n'ai pas la prétention de dire qu'il n'y a pas en France des départements antirépublicains.

il, Gambetta, p. 572.

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