CHAPITRE XLII
La Délégation de Tours et de Bordeaux, et le Gouvernement de Paris.
Hostilité de la délégation de Tours au gouvernement de Paris. — Conflit de Bordeaux. — Exclusion prononcée contre une catégorie de candidats. — Récit de M. J. Simon. — Explications de M. Gambetta. — Attitude de l'amiral Fourichon.
La délégation de Tours et de Bordeaux ne fat jamais d'accord avec le gouvernement de Paris. Divers témoignages l'établissent :
m. le président. — M. Crémieux disait tout à l'heure que le gou vernement de Paris jugeait mal la délégation de Tours. Il me semble que la délégation de Tuurs était également assez hostile au gouvernement de Paris. Ainsi, par exemple, quand M. T... fut envoyé à Clermont par le Gouvernement central pour organiser le service des dépêches photographiques réduites, la délégation de Tours lui dit : « Si vous correspondez avec le gouvernement de Paris, nous vous ferons passer devant une cour martiale et nous vous ferons fusiller. »
m. crémieux. — Ce n'est certes pas moi qui ai dit ces affreuses paroles, ni mon collègue de la délégation, M. Steenackers... Non, non, je me garderai de les lui imputer, quand je n'ai eu aucune connaissance de ce propos; je ne le comprendrais pas dans sa bouche.
Ce que je puis vous affirmer, ce que je n'ai pas besoin de vous dire, car vous le savez tous, c'est que nous n'avons fait passer personne devant les cours martiales et que nous n'avons fait fusiller personne.
M. Crémieux, p. 598.
Dans la dernière séance de la Commission, l'honorable M. Piampont a insisté sur les difficultés systématiquement créées par la délégation de Tours et de Bordeaux pour ne pas se mettre en rapport avec le gouvernement de Paris. Et, à l'appui de cela, il nous a dit que le service des pigeons avait été organisé avec toutes sortes de peines par lui et ses collègues. On était parvenu à se procurer une certaine quantité de pigeons ; on avait envoyé par ballon deux personnes expertes dans la matière, chargées d'organiser le service des dépêches par pigeons. La délégation de Bordeaux aurait refusé de se servir de ces agents; elle leur en aurait substitué d'autres, qui auraient ©péré tellement mal, que les pigeons ne parvenaient pas, et que, pendant quinze jours, à Paris, on était resté sans aucune espèce de nouvelles. Dans la pensée de
M. Rampont, cette interruptions de communications entre Bordeaux et Paris aurait eu lieu systématiquement.
m. crémœux. — Je ne connais pas M. Rampont, mais je le sais fort honnête homme et fort intelligent. S'il était là, je lui demanderais d'expliquer pour quelles raisons nous n'aurions pas voulu avoir des relations avec Paris, lorsque, tout au contraire, notre ardent désir était d'en avoir tous les jours, toutes les minutes.
J'ai rendu un décret, par lequel j'ai frappé même de la peine de mort quiconque tuerait des pigeons dans l'intérêt de l'ennemi, et de la peine de l'emprisonnement quiconque, pour un autre motif, tenterait de tuer des pigeons. Et vous voulez que nous ayons eu la pensée de ne pas accepter une mesure qui aurait facilité le service des pigeons ! Le système de M. Rampont n'a pas été adopté, à tort ou à raison, mais sans doute parce qu'on ne l'a pas trouvé bon ; je ne pense pourtant pas qu'il en éprouve quelque ressentiment. Quant à moi, cette question de facilités offertes pour la correspondance ne m'a pas même été posée. Je ne puis rien dire de certain.
M. C rémieux, p. 602.
Cet antagonisme prit, au moment de l'armistice, de nouvelles proportions; il fut une menace pour les relations internationales et pour la paix intérieure du pays :
A quelques jours de là, M. Gambetta entrait en lutte avec notre Gouvernement, en se refusant à exécuter nos ordres pour de libres élections qui n'excluaient personne. J'ai, Messieurs, je l'ai dit à la tribune avec sincérité, une meilleure opinion de M. Gambetta que beaucoup d'eDtre vous. Mais son attitude, en ce moment, nous mettait dans le plus grand péril qui se puisse imaginer. Car il pouvait faire échouer les négociations ou les interrompre, et encore quelques jours, à cette date, la famine éclatait à Paris, où se seraient passés des événements qu'on ne peut envisager sans frémir. Soyez sûrs que les actes abominables dont la Commune vient de vous rendre les témoins auraient é'.é surpassés par ce qui aurait eu lieu dans Paris affamé, livré à la démagogie et à une soldatesque démoralisée.
Ctènêral Trocfiu, p. 33.
M. Pello.tan dit à ce sujet :
m. le président. — Nous vous demanderons alors des explications sur votre voyage à Bordeaux. D'après de nombreuses dépositions que la Commission a reçues, il y aurait eu à Bordeaux, entre M. Gambette et M. Jules Simon, un conflit qui aurait pu prendre des proportion sidérubles, mais qui, heureusement, a pu être évité. Vous &V4 envoyé de Paris, avec d'autres membres du Gouvernement, MM. krtgo et Garnier-Pagès, pour donner force à M. Jules Simon, jusquo-là seul.
Veuillez nous dire ce que vous savez de ce conflit, des causes qui l'ont amené, et des proportions qu'il a eues. La scission pouvait-elle amener une guerre civile, comme on paraissait le craindre à cette époque?
m. pelletan. — Nous avons été envoyés à Bordeaux pour donner un point d'appui à M. Jules Simon. La délégation — c'était un fait public — ne reconnaissait plus le gouvernement de Paris ; elle allait jusqu'à dire qu'il était prisonnier de guerre de la Prusse; elle ne voulait pas, d'abord, faire les élections; elle voulut les faire ensuite, dans des conditions déterminées, que nous n'avions pas acceptées à Paris.
M. Jules Simon s'est trouvé en face de la délégation de Bordeaux à peu près isolé, et il fallait rétablir la majorité. Alors, nous avons été délégués, MM. Garnier-Pagès, Arago et moi, pour faire prévaloir l'opinion du gouvernement de la Défense nationale dans son intégrité, à Bordeaux aussi bien qu'à Paris.
Vous connaissez les faits ; vous savez que nous avons fini par triompher des résistances de M. Gambetta ; nous avons agi avec toute la prudence et toute la fermeté qu'exigeait la gravité des circonstances, et nous avons eu le bonheur de réussir. Nous avons convoqué cette Assemblée; et nous avons déposé nos pouvoirs dans ses mains, bien soulagés, je vous assure, de passer à d'autres le terrible fardeau des responsabilités que nous avons eues à subir.
m. le président. — Nous connaissons les faits, mais nous avions sur différents points des dépositions contradictoires, et c'est pour cela que nous vous interrogeons. Est-il vrai que l'irritation de M. Gambetta ait pu aller jusqu'à la signature d'ordres d'arrestation que M. Ranc aurait été chargé d'exécuter ?
m. pelletan. — Je n'en ai pas eu connaissance ; je n'étais pas dans l'intimité des délibérations du ministre de l'intérieur. Quant à moi, après avoir eu avec M. Gambetta une entrevue qui a été, quelquefois, un peu animée, je n'ai pas eu de doute que l'esprit de la majorité du Gouvernement ne finît par l'emporter.
Quant à des menaces d'arrestation et autres faits semblables, pour ma part, je n'en ai aucune révélation directe ; je ne les ai connues que par ouï-dire ; nous sommes arrivés tout à fait à la fin du règne de Gambetta.
m. le président. — De son règne !
m. pelletan. — Non, à la fin de ses pouvoirs ; je ne veux pas me servir de mots blessants ; j'ai dû combattre sa politique ce jour-là, il ne me siérait pas, maintenant, de l'attaquer.
m. le président. — Vous n'avez rien à nous dire qui puisse éclairer la Commission sur ce qui s'est passé lorsque M. Gambetta, levant à demi l'étendard de la révolte, a manqué tout au moins de déférence vis-à-vis du gouvernement de Paris?
m. pelletan. — Non, je ne connais pas les faits qui se sont passés.
u. le président. — M. Jules Simon a-t-il couru quelque daoger, comme il l'a. dit à la tribune ?
ai. pelletan. — Je n'étais pss à Bordeaux dans ce moment-là ; à mon arrivée, j'ai eu la conviction que nous ne courions aucun danger. Ma première entrevue avec M. Gambetta m'aurait d'ailleurs parfaitement rassuré; je crois même que ce jour-là il ne songeait qu'à déposer le pouvoir et il offrait sa démission. Sa démission pouvait paraître plus ou moins un coup de tocsin; nous l'avons prié de rester jusqu'à la réunion de l'Assemblée.
Je dois ajouter que nous avons été vis-à-vis de lui conciliants sans doute, mais fermes; nous avons déclaré que nous n'accepterions les élections que dans telles et telles conditions, c'est-à-dire dans les conditions du décret de Paris; que, s'il voulait faire une scission complète, la responsabilité en retomberait sur lui ; que, quant à nous, nous ferions exécuter, par tous les muyens que la loi mettait à notre disposition, le décret de Paris.
Nous étions arrivés à Bordeaux à onze heures du soir; nous n'avons
pu avoir une conversation avec M. Gambetta que le lendemain matin ;
c'est la seu'e que nous ayons eue; nous devions avoir une seconde
entrevue à quatre heures, mais il nous envoya sa démission; M. Arago
fut nommé ministre de la guerre et de l'intérieur; notre rôle a fini à ce
moment-là.
M. Pelletan, p. 'tT2.
Voici, à cet égard, la déposition de M. J. Simon lui-môme, que nous donnons textuellement :
Quand il fut question, le soir du k septembre, de répartir les ministères, cela ne nous prit pas un quart d'heure. Tout le monde semblait désigné à l'emploi qui lui fut donné ; d'ailleurs, les nouveaux ministres n'acceptaient qu'un supplément de charge, sans aucun avantage, pas . même celui d'un traitement particulier. 11 n'y eut de difficulté que pour le ministère de l'intérieur. M. Picard le réclama; M. Gambetta en avait pris possession; on eut recours au sucrutin, M. Gambetta ne l'emporta que d'une seule voix. J'avais voté pour M. Picard; cela divisa un peu le Gouvernement en deux partis. Je fus encore en lutte avec M. Gambetta lorsqu'il fut envoyé en province. On voulait lui donner voix prépondérante, ce qui le constituait dictateur. Je proposai de lui donner seulement un droit de veto sur quelques points que le Co^eil déterminerait. Il n'accepta pas celte proposition, qui rencontra peu de faveur. Arrivé à Tours et ensuite à Bordeaux, il se montra mécontent des ordres que j'avais donnés, de ne faire aucun changement dans l'organisation ou le personnel de l'Université; j'ai toujours craint, dans ces matières, les réformes précipitées. Je pouvais cependant jusque-là le considérer
comme un bon collègue. Mais quand j'arrivai à Bordeaux, nous entrâmes dans une lutte ouverte. Vous approuverez que j'aie rappelé ces faits au moment où je vais parier de lui.
Dans les conseils tenus à Paris, en présence de M. Gambetta, où les élections furent discutées, il émit son système d'exclure de l'éligibilité les candidats officiels, les sénateurs, les ministres, en un mot le personnel de l'Empire.
C'était un système hardi, évidemment contraire au principe du suffrage universel. M. Gambetta soutenait cela à Paris, et il n'avait pas changé d'idée en province, de sorte que, toutes les fuis que nous l'avertissions qu'on allait faire des élections, il répondait toujours qu'il y consentait, pourvu que les exclusions fussent comprises dans le décret; sinon, non.
Nous courions les risques très-sérieux, en faisant des élections à Paris, de n'être pas suivi par la province, ou d'y faire des élections d'après un système qui, à la fin du siège surtout, les aurait rendues impuissantes ou inutiles. C'est ce qui obligea le Conseil à m'envoyer à Bordeaux, au lieu d'y expédier seulement des ordres.
J'ai lu la brochure de M. Crt'mieux, qui ne contient pas de graves inexactitudes sur mon compte. Voici ce qu'il dit au sujet de mon arrivée à Bordeaux : « La première dépêche du gouvernement de Paris nous annonçait l'arrivée d'un délégué du gouvernement. Trois jours s'écoulèrent, aucun délégué n'arriva. Enfin le quatrième jour, M. JulesSimon apparut.»
On annonça mon arrivée, parce qu'on m'avait donné l'ordre de partir. Mais il me fallait, pour sortir de Paris et pour parcourir la France jusqu'à Vierzon, un permis de M. de Bismark. M. Jules Favre dut aller le chercher à Versailles; M. de Bismark se trouva absent, il y eut un retard de vingt-quatre heures. M. Jules Favre me le remit à deux heures du matin, je partis cinq heures après. Le voyage fut assez long; nous mîmes neuf heures pour nous rendre de Paris à Orléans. J'arrivai à Bordeaux le lendemain matin, et vous savez ce qui s'est passé. J'allai trouver mes collègues, je leur dis pourquoi je venais, et quelles étaient les résolutions du gouvernement de Paris. On me dit qu'on n'acceptait pas cela, et que, puisque nous formions une délégation, à Bordeaux, du gouvernement de Paris, nous allions délibérer et prendre une décision.
Je répondis que cela ne se pouvait pas; que je venais au nom de la majorité du gouvernement de Paris; que j'apportais des ordres avec la mission expres:-ion de les faire exécuter. Je prévins en même temps tous mes collègues que ma résolution était prise, que je la ferais connaître partout, et que, coûte que coûte, il faudrait bien qu'elle prévalût. Mais mon embarras était de trouver des agents pour me faire obéir. Le maire de Burdeaux, M. Fourcaud, mon ami personnel, aujourd'hui
notre collègue, sur lequel je croyais pouvoir compter, me déclara qu'il y avait à Bordeaux deux quartiers hostiles au gouvernement de Paris, et qu'il ne pourrait pas, quand il le voudrait, faire exécuter mes ordres ; qu'il était maire de Bordeaux, chargé avant tout à ce titre d'éviter la guerre civile, et que je ne pouvais l'emporter sur M. Gambetta que par la guerre civile. Une grande partie de la population de Bordeaux croyait encore que la guerre et même le siège auraient pu être continués, et nous reprochait comme un crime d'avoir cédé, quand le paia nous manquait pour nourrir deux millions d'hommes. On se refusait à croire que nos greniers étaient vides, que depuis près de deux mois nous souffrions de la faim.
A défaut du maire de Bordeaux, qui ne pouvait rien faire, trois personnes m'offrirent leur concours : M. Cellerier, alors premier président, aujourd'hui procureur général, chez lequel je pus mettre en dépôt les décrets etles ordres destinés à être publiés, aussitôt après mon arrestation si les choses en venaient là ; M. Delcussot, intendant général du camp de Saint-Léonard, qui me promettait, de h part de son général, l'appui de cette petite armée, et se mettait sans réserve à ma disposition ; M. le général Foltz, qui consentait à donner des ordres comme ministre de la guerre, et à occuper la préfecture et le télégraphe. M. Foltz, à qui je fis connaître mes pleins pouvoirs, n'eut pas un moment d'hésitation, et je pus être certain dès lors que si je ne réussissais pas comme je l'espérais à éviter une lutte, la lutte serait courte et décisive.
Pendant ce temps, je ne négligeai rien pour donner la plus grande publicité possible au décret du gouvernement de Paris sur les élections; cela n'était pas très-facile. Les membres de la délégation de Bordeaux avaient donné au Journal officiel l'ordre de ne pas recevoir mes communications ; le télégraphe me fut également fermé ; on déTendit d'afficher mes proclamations, si j'essayais d'en faire; enfin, j'étais, à juste titre, persuadé que mes lettres, si j'en écrivais directement, courraient risque d'être interceptées. Pour déjouer ces manœuvres, j'utilisai le zèle de quelques amis, qui partirent par les chemins de fer avec des lettres de moi et des exemplaires de notre décret. Le bruil de raa mission et de son objet se répandait, quoique lentement, dans les départements. M. Bicard m'écrivit ; « Est-il vrai que vous soyez porteur d'un décret différent de celui de Bordeaux, et ordonnant de convoquer immédiatement une Assemblée, sans faire de catégories ? Faites-le-moi savoir; si votre décret existe, je le ferai exécuter. » J'employai toutes les personnes que j'avais sous la main à écrire dus lettres, que nous adressions aux correspondants des maisons de commerce dont les chefs étaient mes amis. Nous mettions le timbre de la maison de commerce sur l'adresse. Grâce a ces précautions, je créai une publicité très-insuffisante. Je comptais que si l'une de ces lettres tombait en bonnes
mains, elle paraîtrait dans quelque journal. Les directeurs des journaux politiques publiés alors à Bordeaux se rendirent chez moi, et me demandèrent si le décret de Paris existait, et si je voulais le leur communiquer. Je leur répondis que je n'avais pas de plus vif désir, et je leur en fis connaître les termes. Ils ne manquèrent pas de publier notre conversation : c'est ce que je souhaitais. Il y avait conseil le soir, et je ne manquai pas de m'y rendre. Un ou deux de ces journaux avaient déjà paru, c'étaient des journaux de l'extrême droite; j'avoue que cela m'importait fort peu. Je cherchais de la publicité; j'étais assuré de celle de la Gironde, qui me prêtait l'appui lé plus courageux; les autres journaux ne venaient par surcroît, et faisaient mon œuvre mieux que je n'aurais pi la faire. M. Gambetta m'injuria fort à propos de cette publication. Il m'accusa de pactiser avec nos ennemis. M. Crémieux ne m'épargna pas. Il dit dans sa brochure que j'écoutais ces injures tranquillement; c'est la pure vérité. Je paraissais très-tranquille, et je l'étais. J'écoutais même avec plaisir M. Crémieux, qui a l'invective ('■loquente. J'appris, en rentrant chez moi, qu'on ne s'était pas borné à m'injurier. Tous les journaux avaient été saisis. Ainsi cette ressource encore m'échappait; comme, après tant d'efforts, on ne pouvait plus espérer que l'objet de ma mission resterait inconnu, on publia une affiche, dans laquelle on affectait de douter de l'existence du décret, parce que je n'en apportais pas le texte avec les signatures authentiques, et on déclarait en même temps que M. Crémieux allait partir pour Paris afin de s'assurer de ma véracité et de s'entendre, dans tous les cas, avec le gouvernement de la défense. Le temps pressait alors. On ne voyageait pas aiiément, et l'on pouvait espérer qu'avant le retour de M. Crémieux les élections seraient faites.
Je me rappelle un détail de la dernière séance du Conseil, à laquelle j'assistai, avec mon ami M. Lavertujon, qui m'avait été adjoint comme secrétaire du Gouvernement. Comme on annonçait qu'on n'obéirait pas, et qu'on allait renouveler les instructions aux préfets, je déclarai, de mon côté, que je ne pouvais plus délibérer avec des collègues qui se mettaient en lutte avec le Gouvernement, et que j'allais aviser aux moyens de publier le décret dont j'étais porteur. M. Crémieux s'écria que je n'en avais pas le droit; que, depuis mon arrivée, je n'étais plus qu'un membre de la délégation, et que je devais me soumettre à la majorité. J'avais en effet plusieurs instructions distinctes, dont je ne devais me servir que selon les cas. Celle que j'avais montrée à mon arrivée me donnait seulement l'ordre de délibérer avec la délégation ; mais, comme on avait prévu le cas de désobéissance au Gouvernement central, on m'avait muni d'un décret que je fis connaître alors, et qui m'investissait de pleins pouvoirs absolus pour faire procéder aux élections conformément au décret délibéré à Paris, et inséré au Bulletin
des lois de Paris. Cette lecture faite, je sortis de la préfecture avec M. de Lavertujon, et c'est à ce moment-là que nous tentâmes la publication par les journaux et par l'affichage. Vous savez que je ne parvins pas à afficher, et que la Gironde et les autres journaux furent saisis.
Je n'ai, comme vous le voyez, communiqué mes pleins pouvoirs qu'au moment où, ayant perdu tout espoir de me faire une majorité dans la délégation, je crus devoir recourir à la publicité. Si mes collègues lisent m i déposition, ils apprendront pour la première fois que j'avais pleins pouvoirs de faire arrêter M. Gambetta en cas de résistance; j'avais aussi ma nomination, signée par tous mes collègues, de ministre de l'intérieur. Lorsque, après l'arrivée de MM. Garnier-Pagès, Pelletan et Arago, M. Gambetta donna sa démission, qui termina la crise, ce fut M. Arago qui prit le ministère de l'intérieur, et on s'en étonna beaucoup à Paris. Voici l'explication de cet incident.
Nous étions réunis chez M. Crémieux, car M. Crémieux avait rencontré, en route, les amis que j'avais appelés à Bordeaux, et il était revenu avec eux. 11 n'y avait plus alors à discuter mes pleins pouvoirs, puisque avec les trois nouveaux venus j'avais la majorité; d'ailleurs, M. Fourichon était avec nous. On venait lie lire la démission de M. Gambetta. On dit : Il faut nommer un ministre de l'intérieur. M. Arago répondit : C'est Jules Simon ; nous l'avons nommé à Paris. M. Crémieux et M. Glais-Bizoin se récrièrent. M. Crémieux, qui se croyait battu, pensait qu'il le serait deux fois. Je pressais la direction des affaires. Il parla longtemps avec beaucoup de talent, comme toujours, et donna des raisons que je trouvai bonnes. Un bruit assez répandu faisait de M. Gambetta le membre le plus avancé du Gouvernement, et de moi le plus modéré, ou du moins l'un des plus modérés. Aller de Gambetta à Jules Simon, cela paraissait une révolution trop subite. Nous dépendions des préfets pour l'exécution de nos plans. Ils étaient choisis par Gambetta ; ils lui étaient tous dévoués; presque tous ils étaient trompés sur la situation de Paris et les causes de la conclusion du traité. Ils m'en vou'aient très-probablement, et de la chute de Paris, et de ma mission, et du succès que je venais d'obtenir. Éiaii-il bien politique de les mettre sous mes ordres directs? M. Crémieux proposa le nom de M. Arago, qui nous parut à tous préférable pour ménager la transition. Nous étions d'ailleurs habitués à inarcher d'accord. Il se défendit énergiquement ; mais enfin il se rendit à nos prières, et je mis ma commission de ministre de l'intérieur dans ma po, ho.
Voilà, Messieurs, tout ce qui me revient en ce moment sur ce qui s'est passé à Bordeaux. Si vous avez d'autres questions à m'adresser, je suis prêt à y répondre.
m. ii * • » m ii m RESsfoi ni!. — \ $ord< auxn'a-t-on pas voulu voui arrêt irî
\i. h i es SîMON. — On est venu me dire do tous les côtés qu'on devait
m'arrêter; que l'ordre était signé. Je pris quelques précautions; car, malgré les précautions et les ordres dont M. Cellerier était dépositaire, mon arrestation aurait eu des conséquences fâcheuses; vous entendrez dire, on l'a répété à Bordeaux sur tous les tons, que l'ordre avait été donné de me fusiller, mais je n'en ai jamais cru un traître mot, et M. Gambetta est absolument incapable de songer à rien de pareil. Il faut mettre cela sur le compte de ces inventions odieuses qui ne sont jamais épargnées aux hommes publics dans les moments de révolution.
m. le comte de RESSÉGUiER. — Parmi les personnes qui étaient autour de vous, y en avait-il qui aient pris part à ce projet d'arrestation? N'avez-vous pas dit, en voyant un de vos employés : « Cet homme a été chargé de m'arrêter?»
m. jules simon, en riant. — Je vous représente en ma personne une curiosité administrative. Je suis en ce moment entouré d'à peu près tous les employés du Gouvernement impérial, et je déclare qu'ils font trèsbien ltur service et qu'ils exécutent nos ordres avec zèle et intelligence.
J'ai suivi le même système à Bordeaux. J'avais amené avec moi mon fils aîné, avec la permission du général Le FIô, car il s'était engagé pour le temps de la guerre ; je lui donnai, pour la circonstance, le titre de secrétaire, en ajoutant dans la nomination, sur sa demande expresse, qu'il ne toucherait ni traitemenl ni indemnité. A Bordeaux, je trouvai mon délégué, M. Silvy, dont la conduite pendant la délégation avait été au-dessus de tout éloge. Ce fut tout mon personnel, s.ii pendant la lutte que j'engageai, soit plus tard lorsque je joignis à mes fonctions celles de ministre de l'intérieur par intérim, ce qui avec l'Assemblée à recevoir et à installer, et l'administration à refaire, n'était pas une sinécure. Les amis personnels de M. Gambetta, tels que M. Ranc, M. Spuller le préfet. M. Alain-Targé, l'avaient naturellement suivi dans sa reiraite. Je gardais tous les autres. On me disait que j'avais sous mes ordres ceux qui, quinze jours auparavant, étaient chargés de m'arrêter. Je n'en fis que rire. Le service était dur alors, il fut parfaitement fait ; je n'eus pas même une réprimande à adresser. J'avais pris pour secrétaire général un des chefs de division, M. Durangel, dont on m'avait fait éloge, et qui était en effet un homme du premier mérite. Jamais, dans les temps les plus calmes, le passage d'une administration à une autre ne se fit plus simplement.
Jules Simon, p. 305.
Nous donnons encore l'opinion de M. Glais-Bizoin, celle de M. l'ouriehon, qui avoue singulièrement ses hésitations, ses faiblesses et son impuissance et les explications de M. Gambetta, toujours convaincu de la sagesse et de la légitimité de sa politique :
Au dernier moment, M. Gent était arrivé à Tours, dél 'gué par dix-
sept départements, pour être commissaire général et. former la ligue du Midi. Les délégués du Midi étaient là, une ligue avait été formée à Toulouse; ceux de l'Ouest arrivaient, représentant treize départements.
Nous étions donc sur le point de voir éclater la guerre civile par le fait même de nos amis. Il fallut faire, de part et d'autre, des concessions pour l'éviter; l'amiral Fourichon vous le dira; c'a été le but de tous nos efforts.
C'est dans cette situation que nous sommes arrivés à Bordeaux.
Nous étions résolus, l'amiral Fourichon, M. Crémieux et moi, à avoir des élections; M. Gambetta n'en voulait pas, et c'était, chez lui, une volonté absolue. L'armistice nous fut annoncé, avec les élections comme corollaire. M. Gambetta dit qu'il acceptait l'armistice, mais qu'il refusait les élections.
Ce fut alors qu'une députation arriva de Lyon, et déclara que l'insurrection allait éclater si on n'excluait pas telle et telle catégorie de candidats. M. Gambetta nous dit : — Si vous consentez à introduire dans la loi électorale telles et telles exclusions, de mon côté, je consens aux élections. — Je dis en plein conseil, et l'amiral Fourichon pourra vous le répéter : « Nous allons recevoir une leçon ; M. de Bismark va nous dire : Vous faites une loi électorale qui n'est pas le droit commun; vous voulez avoir une Chambre qui soit votre image, je ne l'acceple pas, je ne traite pas avec elle. » Les exclusions furent prononcées, et 24 heures après nous recevions une lettre de M. de Bismark.
M. Jules Simon arriva de Paris à Bordeaux, et brisa immédiatement le décret de M. Gambetta. On ea donna connaissance aussitôt aux autorités. Nous étions en délibération, lorsque le conseil municipal de Bordeaux tout entier, présidé par M. Fourcaud, vint nous déclarer que si nous rapportions notre décret, il ne répondait pas de la paix publique à Bordeaux. Depuis notre arrivée, nous avions toujours négocié pour le maintien de la tranquillité publique, qui était l'objet de toutes nos préoccupations.
M. Jules Simon nous dit : « 11 faut attendre; nous allons envoyer une dépêche, et si nos collègues n'approuvent pas nos raisons, nous rapporterons le décret. » Une dépêche fut envoyée. M. Crémieux partit pour Paris à dix heures du soir, pour expliqu r les motifs du décret, et la résolution que nous avions prise. MM. Arago, Garnier-Pagès et Pelletan revinrent avec lui, et nous firent connailre que les motifs sur lesquels nous nous étions appuyés n'avaient pas été approuvés à Paris.
M. Gambetta signa lo décret du gouvernement de la Défera nationale, et le fit mettre à exécution p;ir les préfets.
Voilà comment les choses se sont passées. Nous avions seulement voulu gagner du temps, et avoir la certitude qu'à Paris on n'accept m
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pas les raisons qui nous avaient fait introduire, malgré nous, des catégories dans la loi électorale.
M. Glais-Bizoin, p. 618.
Maintenant, il y a des actes politiques auxquels j'ai été amené à souscrire après de longues résistances. Je ne l'ai fait qu'avec regret, mais je l'ai fait.
J'en compte trois principaux :
D'abord, la dissolution des conseils généraux. C'était une violence maladroite. Les conseils généraux n'avaient rien refusé; la délégation avait en eux des instruments utiles et dociles. Pourquoi les frapper ? M. Gambetta soutenait qu'il devait céder aux réclamations qui lui arrivaient de tous côtés.
J'avais refusé de signer la proclamation contre le maréchal Bazaine ; mais je ne pouvais pas jouer le rôle d:être membre de la délégation et de me tenir en dehors de ses actes. Lors donc qu'arriva le décret de dissolution des conseils généraux, signé par mes collègues, je signai le dernier et je restai.
Une autre mesure, qui m'a inspiré bien des répugnances, a été la révocation des magistrats ayant fait partie des commissions mixtes ; mais la discussion qui a eu lieu au sein de l'Assemblée nationale m'a rassuré. Aux yeux d'un grand nombre de personnes, ce décret avait fait de ces magistrats des victimes, la discussion en a fait des coupables.
Enfin est venu le décret sur les incompatibilités électorales. M. Gambetta avait déclaré que si on faisait les élections, il y mettait pour condition l'exciusion des députés qui avaient été candidats officiels. Cette question avait été bien des fois débattue entre nous quand nous arriva la nouvelle de la capitulation de Paris.
La dépêche télégraphique de M. Jules Favre ne mentionnait ni l'envoi d'un décret électoral, ni la continuation des hostilités autour de Belfort. A ce moment, M. Gambetta exprima l'intention de se retirer. Persuadé, comme mes collègues Crémieux etGlais-Bizuin, que, dans de telles circonstances, une rupture dans le sein de la délégation, amenant le départ du ministre de l'intérieur et de la guerre, créerait les plus grands périls et compromettrait la réunion d'une Assemblée nationale, pressé d'ailleurs par l'urgence d'agir sans plus de retard, je souscrivis aux conditions que M. Gambetta mettait ù l'exécution de l'armistice et à la convocation des électeurs.
M. Fouridion, p . 037.
Quant au décret relatif aux inéligibles, permettez-moi de vous dire qu'au point de vue de la politique pure et des principes les plus larges, ce décret peut certainement soulever des objections graves ; maïs, je
vous prie de considérer dans quel état particulier se trouvait et se trouve encore ce pays-ci au point de vue des intrigues bonapartistes.
Voilà un homme, Napoléon 111, qui a pris le pouvoir dans des conditions que je n'ai pas besoin de vous rappeler ni de stigmatiser; l'ère les invectives contre l'Empire est close, c'est une chose finie. Mais ce pouvoir, Napoléon l'a gardé 20 ans ; 20 ans durant, il s'est créé une grande clientèle dans l'armée, dans les finances, dans l'administration, dans la police, dans l'État, dans toutes les classes, dans tous les rangs. 11 a, comme inspirateur de cette politique, excité des convoitises de restauration qui dureront autant que la race; il a pour lui des hommes considérables, habiles, ardents, audacieux. Eh bien, ces hommes ne reculeront devant rien pour arriver à leur but; ils ont été pendant leur carrière comblés par l'Empire et par l'Empereur ; ils veulent reprendre ce qu'ils ont perdu ; ils se sont associés, ils sont devenus les complaisants, ou. si vous aimiez mieux, les complices de ce gouvernement qui est le véritable auteur de nos désastres, qui nous a perdus ; et, je crois, quant à moi , que l'on ne fera rien de sérieux que lorsqu'on aura coupé court à toutes leurs espérances. Pour cela il n'y a qu'un moyen, c'est de leur interdire la politique, et surtout il fallait la leur interdire, c'était et c'est encore mon sentiment, en face d'un étranger qui était sans cesse en collision avec eux.
C'est pour cela qu'imitant un exemple donné par les peuples les plu* libres, les Anglais, les Américains, nous avons frappé d'exclusion momentanée, et d'une indignité passagère au point de vue de l'exercice du mandat souverain de député, les hommes qui avaient été les instruments du régime impérial.
Je dis que comme les complices de l'Empire ne forment pas une couche sociale, et ne constituent pas une classe de citoyens, les reproches adressés au décret de mutiler la représentation nationale, d'attenter au droit souverain du suffrage universel sont mal fondés. C'est une série nominative de personnes, d'individus ayant pris part à un ensemble d'actes politiques que l'on frappait au nom et dans l'intérêt du pays. Voilà les motifs qui ont dicté le décret sur l'exclusion des bonapartistes. Je le défends ; je comprends ce que cela peut avoir de choquant pour nos habitudes françaises, mais après les affaires de la sécession en Amérique, après les agïlalions chartistes en Angleterre, on en a fait tout autant; ce sont des décisions graves, importantes, suprêmes. Quand il faut les prendre, un gouvernement, se doit de ne pas reculer ; c'est ce que j'ai cru devoir làire, d'accord avec mes collègues; et Dieu veuille qu'un jour le Gouvernement actuel n'ait ,pas à se repentir, aux élections prochaines, de n'avoir pas pris un pareil décret pour son propre compte !
M, Gambétta, p<