‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 68 sur 92 · TOME II. fi · texte numérisé non relu

TOME II. fi

bonne troupe, une bonne garde mobile et des moyens suffisants pour contenir et comprimer l'émeute. Il ajoute que ces forces ont été mal tenues, mal employées, et que lui-même a refusé de les commander à cause du choix que M. Thiers avait fuit d'hommes du 4 septembre, conservés au ministère.

Un membre. — Voudriez-vous compléter ce que vous disiez sur l'année, après la capitulation? Nous avions, disiez-vous, une bonne armée.

m. le général ducrot. — C'est-à-dire, nous avions de bonnes troupes et une garde nationale mobile excellente. D'abord, vous savez qu'on avait conservé une division armée de 12,000 hommes; on avait un peu forcé le chiffre et on était arrivé à 13,000; ajoutez à cela les gendarmes et les gardiens de la paix, 3,000 ; il y avait réellement entre les mains du commandant de Paris 16,000 hommes. Maintenant vous aviez les hommes désarmés qui, désœuvrés, étaient restés mêlés à la population de Paris, pendant plusieurs semaines ; et, à ce propos, permettezmoi de vous dire quelques paroles quej'ai prononcées dans le 8e bureau, à la séance du h mars, et qui vous prouveront que les avertissements n'ont pas manqué au Gouvernement. On discutait, la question du transfert de l'Assemblée à Versailles ; M. le général Le Flô cherchait à nous convaincre des avantages de cette mesure; il affirmait que la situation de Paris était excellente, que les Parisiens étaient fatigués de garder leurs canons, qu'ils allaient les rendre et que tout rentrerait dans Tordre. A cela, je répondis dans les termes suivants: (C'est la copie du procès-verbal de la séance du h mars.)

« Contrairement à l'avis de M. le ministre de la guerre, je pense que le danger est très-sérieux. Les gens de Belleville évidemment sont peu redoutables par eux-mêmes, et dans des circonstances ordinaires, il suffirait de quelques coups de mitrailleuse pour en finir. Mais aujourd'hui, ils peuvent donner à leur soulèvement un prétexte auquel les uns se laisseront prendre, et que les autres exploiteront. Ils diront, comme ils le disent déjà, que la paix, au prix qu'elle a coûté, est une lâcheté, un crime contre la nation, et ils trouveront des hommes résolus. Il y a en ce moment à Paris un grand nombre d'anciens francstireurs, gens de peu de valeur morale, pour la plupart, mais très-énergiques; ils formeront des groupes autour d'eux, et seront des têtes de colonne capables d'une action très-vigoureuse.

» Il est fâcheux que, dès la première tentative, l'insurrection n'ait pas été étouffée. Il faudra plus tard un siège, peut-être.

» Et d'ailleurs, il n'y a pas que Taris qui suit menacé. Le numu'ment s'étendra, ou ne peut oublier qu'un grand nombre de d.parle-

ments sont encore, à l'heure présente, administrés par des hommes de désordre. » (Extrait du procès-verbal de la séance du h mars 1871.) A ces observations, M. le ministre répondit avec une certaine vivacité qu'il faisait son possible pour maintenir l'ordre, non-seulement à Paris, mais encore dans le reste de la France ; que, précisément en ce moment, il s'occupait d'organiser une armée à Lyon et qu'il avait l'intention de proposer au chef du pouvoir exécutif de m'en confier le commandement.

Je répliquai que j'étais fort touché de la bienveillance de M. le ministre de la guerre, mais que j'étais fermement résolu à n'accepter aucun commandement, aucune position officielle, tant que je verrais dans les conseils du Gouvernement et sur les bancs des ministres, MM. Jules Favre, J. Simon, J. Ferry et le ministre de la guerre lui-même. « J'ai été trop souvent en contradiction avec ces messieurs pendant le siège de Paris, pour vouloir recommencer la lutte. »

Un membre. — Il est fâcheux, qu'avec les éléments dont on disposait, on n'ait pas agi au début de l'insurrection.

m. le général ducrot. — J'ajouterai encore une observation. Vous aviez d'excellents régiments, la division Faron qui est et qui a toujours été excellente, les gendarmes et les gardiens de la paix; mais le 18 mars, les troupes n'ont pas reçu d'ordre précis ; ou plutôt on leur donnait l'ordre de ne pas tirer, de ne pas répandre le sang. Il est arrivé ceci : c'est que de malheureux bataillons se sont trouvés au milieu de la population qui les pressait, et a ÛDi par leur prendre leurs fusils; on les a forcés de mettre la crosse en l'air ; n'importe qu'elle troupe placée dans cette situation eût agi comme l'ont fait ces pauvres bataillons. Je vous citerai un exemple :

Un commandant de gendarmerie, dont le nom ne me revient pas en ce moment à la mémoire, occupait le palais de. l'Industrie.

Il me raconta ainsi qu'il suit la journée du 18 : « Je savais que des groupes se formaient pour descendre vers la place de la Concorde. Tout à coup, je vois arriver un lieutenant-colonel d'état-major qui m'apportait un ordre. Il me dit que le général m'ordonnait de bien prendre mes dispositions, mais surtout d'éviter l'effusion du sang; puis il partit au galop sans donner d'autres ordres. Je me mis à réfléchir sur ce qui m'avait été dit, et je conclus que pour bien prendre ses dispo-itions, et surtout éviter l'effusion du sang, quand on avait devant soi des gens armés, le meilleur moyen c'était de s'en aller, et je me retirai à l'Ecole militaire. »

Vous savez encore comment ont été abandonnés sans ordre les régiments et les batteries qui étaient au Luxembourg. Rappelez-vous,

Messieurs, un mot que j'ai dit, de ma place, dans une séance de nuit en comité secret. Un de nos collègues disait à la tribune que l'armée était démcra'isée. Je demandai aussitôt la parole pour un fait personnel, et je répon 'is que quoique membre de cette Assemblée, je ne pouvais oublier que j'appartenais toujours à l'armée et que je croyais devoir protester contre l'expression employée. « Non, l'armée n'est pas démoralisée, mais elle n'est pas commandée, et le jour où l'on saura et l'on voudra s'en servir, on la trouvera .

Général Duc rot, p 25.

Mais le gouvernement de M. Thiers commit la double faute de désorganiser l'armée en renvoyant les classes, et de la laisser j-e perdre dans Paris, livrée à l'oisivetéet à la démoralisation .Sur ce sujet, les témoignages sont nombreux.

En renvoyant les classes, on a désorganisé les régiments ; et, la veille du 18 mars, on avait des régiments qui ne comptaient pas plus de 500 anciens soldats, et qui recevaient des contingents aussi nom-

breux venus d'autres corps.

Général Ducrot, p. 25.

m. corpon. — Vous savez qu'un ministre ne peut voir que par les yeux des autres. Ce que j'accuse surtout, c'est l'inertie du pouvoir militaire. C'est l'autorité militare qui a laissé l'armée se démoraliser par l'oisiveté, le jeu et la boisson. C'est elle qui, après avoir laissé les troupes fraterniser dans la démonstra'ion avec la garde nationale des faubourgs, a eu 1 inepte idée de tenter un coup de force avec l'armée contre cette même garde nationale ; c'est elle enfin qui, tentant ce malheureux coup de force, cette action provocatrice, n'a pas été assez prévoyante pour avoir sous la main les attelages, et qui, le coup de main commencé la nuit, a fait attendre pendant quatre heures les troupes réunies sur les buttes Montmartre ; juste le temps suffisant pour que la population avertie, pût arriver en masse et faire avorter dans le sang une opération si stupidement conçue et menée.

M. Corbon, p. 620.

Le plus grand malheur, antérieur à ces faits, c'est le désarmement de l'armée ; mais en dehors de cela, c'est d'avoir gardé à Paris tous les hommes qui étaient libérables au 31 décembre 1870. Une fois désarmés, ces hommes n'avaient plus rien à faire. A Paris, les casernes étaient encombrées, et, au lieu de les ca^emer, on les mettait chez

l'habi'ant, dans des quartiers éloignés, où la surveillance était impossible. Ils se sont trouvés en contact avec la population qui voulait le désordre. On leur a fait croire qu'ils étaient libérables en 1870, qu'on ne voulait pas les renvoyer, qu'on allait recommencer la guerre ; c'est là ce qui a empêché les troupes de donner comme elles auraient dû donner au 18 mars.

J'avais à ce moment un excellent régiment qui était désarmé ; il est resté très-bon jusqu'au dernier moment, les hommes ne se sont pas laissé entraîner. Le 17, ils ont été versés dans d'autres régiments; ils ont changé de chefs, ils ont eu à peine le temps d'avoir des fusils.

Le mouvement a commencé le 16 mars, et les hommes libérables ne sont partis de Paris que ce jour-là. Les troupes sont venues au Luxembourg le 17 ; c'était déjà trop tard, les esprits étaient excités ; il eût fallu un coup de main énergique pour enlever les canons le premier jour, mais les soldats arrivaient de province, il y a eu trois ou quatre régiments qui sont venus en armes, les hommes libérables étaient désœuvrés dans les rues de Paris ; je crois que cela a été une des causes de la faiblesse des troupes.

Colonel le Mains, p. 53a.

Au 18 mars, on eut le spectacle le plus déplorable à la caserne du Château-d'Eau, qui était occupée par un régiment de ligne. Sans être atta [ué ni "sérieusement menacé, ce régiment se précipita au-devant de la foule et livra ses armes de la manière la plus écœurante pour les témoins de ce fait, à une multitude de gamins déguenillés.

m. le président. — Quel était ce régiment?

m. dubail. — Je ne pourrais pas le dire.

m. le marquis de quinsonas. — C'était le 110e qui devait être au Château-d'Eau.

M. Dubail, p. 356.

Pour vous montrer à quel point était venue l'indiscipline dans notre armée, je vous citerai un fait. Nous connaissions l'auteur principal de l'assassinat du s-ergent de ville : c'était un chasseur du 18e bataillon des chasseurs à pied, caserne près du MontValérien ; nous le ^gnalâmes, on n'osa pas l'arrêter, de crainte que son arrrestation n'excitât un soulèvement dans tout le bataillon.

M. Marseille, p. 1Ô9.

On abandonna Paris, on se porta sur Versailles. J'ai été témoin, Messieurs, de celle retraite qui a été vraiment déplorable. Dans la

nuit du 18 au 19, sur la route, les soldats étaient si mal disposés, qu'ils insultaient les gardiens de la paix et la gendarmerie qui marchaient à côté d'eux, et qu'on ne pouvait leur faire exécuter aucun ordre. Dans cette armée, il y avait beaucoup d'éléments parisiens, beaucoup de jeunes gens qui, pendant le siège, ne pouvant aller rejoindre leurs corps, étaient restés à Paris; il y avait aussi des engagés volontaires qu'on avait accueillis légèrement, parce qu'on avait besoin d'hommes, et je puis dire que ce n'était pas la fleur de la population. On leur demandait à peine des certificats de bonne conduite, émanant d'un commissaire de police ; pourvu même que l'identité de l'individu fût constatée, on ne recherchait pas ses précédents.

Outre que le recrutement de ces corps d'armée n'avait pas été bon, ils manquaient complètement de discipline ; ils avaient eu trop de relations avec la population parisienne, ce qui ne vaut jamais rien.

M. Marseille, p. 200.

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