CHAPITRE XLVI
Principales Causes du 1$ mars.
Organisation et action des secteurs révolutionnaires depnis le mois de janvier 1870. — Le 18 mars, suite naturelle du 4 septembre. — Les maires de Pans et le Comité central ont préparé l'insurrec iou. — Explicatious diverses donnas au sujet du 18 mars. — Suffrage universel. — Fortifications de Paris. — Paiis capitale. — Armement général de la population. — Impéiitie de la défense pendant le siège.
— Causes politiques et causes sociales de l'iusurnction, — Maladie du siège. —
— Entrée des Prussiens. — Excitations imprudentes du général Tiochu. — Impunité des insurgés du 31 octobre — Mise en liberté des coupables. — Gouvernement désorgauis-é. — Pas de préfet de po'ice. — Abandon des canous.
— Avis repousses ou dédaignés. — Aveuglement de M. Thiers qui ne croit à aucun aveitissement.
Le 18 mars fut le résultat, dès longtemps préw, de causes nombreuses et diverses, et le gouvernement de M. Thiers ferma les yeux à l'évidence, quand il méconnut les signes avant-coureurs de l'orage, et qu'il resta sourd aux avertissements de ses propres anus.
L'organisation de cette émeute fut dès longtemps préparée, et l'on peut dire que le renversement de l'Empire amena inévitablement cette révolution sociale, que prévenait seul le pouvoir réparateur, aftiriné par quatre manifestations imposantes de la volonlé nationale.
Cette vérité est affirmée par les deux témoignages suivants, et le président de la Commission d'Enquête l'exprime par des mots aussi justes que saisissants.
Nous recherchons l'action des diverses sociétés qui ont toutes coopéré au mouvement du 18 mars; sociétés révolutionnaires; sociétés internationales. Elles se sont fondues en une seule; elles se sont groupées, d'abord à l'époque de l'enterrement de Vicor Noir; puis dans les rassemblements qui ont eu lieu autour du palais du Corps législatif; puis, après nos désastres, elles se sont retrouvées ensemble, attaquant le Gouvernement plus tard. Elles ont attaqué, dans les journées du 31 octobre et du 22 janvier, le gouvernement du h septembre ; enfin elles ont fait l'insurrection du 18 mars. Tout cela émane de la même penser, de la même influence ; ce sont les mêmes chefs. — Il un résulterait que l'alliance des jacobins et des internationaux une fois conclue, a donne aux premiers, les jacobins, la firce; aux seconds, les internationaux,
des chefs habiles, entreprenants, ayant une ancienne influence sur les sauveurs de Paris.
M. de Plœuc, p. 505.
En résumé, on peut conclure que la révolution du 18 mars acail une direction savamment organisée. Cette direction n'avait pas du tout été improvisée lors de l'éclosion du mouvement révolutionnaire, mais elle exis'ait au contraire et fonctionnait longtemps auparavant; son programme était arrêté et coordonné de longue date. »
M . Garcin, p. 235.
m. le président. — Tout est dans tout. Le 18 mars est dans le 22 janvier, le 22 janvier dans le 31 octobre, et le 31 octobre dans le U septembre.
M. de Plœuc, p. 504.
À Bordeaux, un député radical de Paris prédisait à coup sûr, dans un lieu public, l'insurrection prochaine, et déclarait qu'il y prendrait part,
A Bordeaux, au Café de Bordeaux, vous avez dû, étant en compagnie d'autres personnes, lorsqu'on discutât la question de savoir si l'Assemblée resterait à Paris, tenir le propos que voici : Si l'Assemblée ne revient pas à Pri>, je vous réponds qu'il y aura une insurrection formidable, et j'y serai.
m. floquet.— J'ai dit à ce moment-là beauconp de choses très-vives, parce que j'étais fort ému des projets de l'Assemblée; mais je n'ai pas pu me servir de ces termes. Voici ce qui s'est passé exactement : Je rencontrai dans le café où j'allais dîner, M. Jaubat d'Ambergès, qui est actuellement préfet de FAriége ; c'est un jeune homme de mon pays, que je connais depuis son enfance et qui était al )rs, je crois, secrétaire de M. Thiers. Je sortais des bureaux, et j'étais très-animé; je lui dis : « Le refus de l'Assemblée d'aller à Paris, la décapitalisation de Paris, serait le signal de la guerre civile, et notre devoir, à nous, députés de Paris, serait de nous y mettre. Vous pouvez le dire à M. Thiers. »
Voilà ce que j'ai pu dire. On l'a peut-être entendu autour de nous, mais je l'ai dit en parlant exclusivement à la personne de M. Jaubat d'Ambergès, qui me répondit amicalement : « Ne dites pas cela, vous ne dites pas votre pensée. »
M. Floquet, p. 21JA. .
M. Ansart établit que le Comité central et les maires de Paris ont préparé l'iniurrection.
Ce Comité a donc surgi avec le 18 mars?
12(i IIISTOIKi; HÉVOLPTIOSNAIRI-:
m. ansart. — Non. la formation en est antérieure. Elle a joué un rôle très-grave ; la mise à la disposition de l'insurrection de toutes les forces de la garde nationale en a été le résultat. Il s'intitulait le Comité dirigeant de la garde nationale.
m. quinsonnas. — Les hommes qui le composaient étaient-ils des blanquistes ou des sectaires de l'Internationale !
m. ansakt. — 11 y avait des uns et des autres. La physionomie politique n'en était pas accentuée d'une façon bien déterminée. Ce Comité se composait de tous les éléments qui se trouvaient dans la garde nationale, et dont chacun voulait dominer pour son propre compte.
A côté du Comité central, les municipalités ont joué, de leur côté, un rôle, sur lequehje ne saurais trop insister devant vous, et que tous ceux qui se sont trouvés mêlés à ces événements connaissent d'ailleurs.
M. Ansart, p. 184.
Quaat aux causes du mouvement, chacun les indique à son point de vue.
Les uns les trouvent dans le suffrage universel et dans les fortifications de Paris.
Je remonte à 1&j8. Je crois que c'est là le point de départ de l'état social qui a amené le 18 mars. C'est la cause, pour moi, immédiate de ce douloureux événement.
A cette époque, les bases politiques de notre pays ont été changées. La base périlleuse ou illusoire du suffrage universel a été substituée à celle du cens, qui nous avait donné les seuls gouvernements libres que la France ait connus. L'avènement brusque et inattendu de la forme démocratique dans tout ce qu'elle avait de plus radical, a transformé complètement nos mœurs, nos habitudes, notre situation sociale et politique. La révolution de 18/»8 a été une surprise ; elle a été une cruelle mystification pour ceux-là même qui l'avaient faite, à leur insu. J'y ai assisté; j'étais à Paris; engagé déjà dans l'administration, j'ai pu la voir d'assez près pour en porter un jugement. On a voulu implanter chez nous la forme républicaine, qui répugnait au pays, à ce moment-!;! du moins. Pour essayer d'atteindre ce but, on a été obligé de substituer à la base ancienne du gouvernement la base nouvelle du suffrage universel. Vous savez ce qu'il a produit.
Le coup d'État s'est l'ait au nom des intérêts conservateurs alarmés. Il s'est fait précisément par réaction contre la situation qu'avait produite l'introduction intempestive vi téméraire du suffrage uni ver de la forme républicaine; il s'est produit au înm du salut du la B0<
et, il faut bien en convenir, avec l'adhésion de l'immense majorité de la nation.
Mais au lieu de restaurer la société sur le terrain des opinions conservatrices et des traditions libérales, on a essayé de l'organiser à l'aide du suffrage universel ; on a fait la révolution autoritaire au nom du suffrage universel. Au fond, on ne l'a point pratiqué, on a été obligé de le tourner, on a dû s'arranger de manière à n'en laisser que l'apparence. On a ainsi réussi à en paralyser les dangers, mais ces procédés ne devaient durer qu'un temps.
Tant que le gouvernement a été purement et simplement autoritaire; tant qu'il s'est maintenu à l'aide des précautions qu'il avait prises vis-àvis de la tribune ; en d'autres termes, tant qu'il a été établi sur le principe purement personnel, tant que le suffrage universcd n'a été qu'une apparence, oh S cela a marché, grâce à ce que les adversaires politiques ne pouvaient encore l'exploiter et le retourner contre la dynastie qui essayait de se fonder.
C'est à partir du moment où l'empire a voulu se faire libéral, où il a cru qu'il pouvait impunément permettre certaines libertés, qu'on a été aux prises avec la formidable réalité du suffrage universel, et avec les difficultés qui y sont inhérentes.
On s'est trouvé invinciblement entraîné vers une forme de liberté qui semblait peu compatible avec le régime impérial, tel qu'il s'était établi, et qu'il ne pouvait pas pratiquer sans s'exposer à de dangereuses récriminations.
M. Mettetal, p. 160.
Je crois que celte insurrection est la conséquence nécessaire de deux faits principaux que je qualifie ainsi :
Paris contenant le Gouvernement, c'est le premier fait.
Le second fait c'est celui-ci :
Sous le suffrage universel, tout le monde armé.
A ces faits on pourra chercher des palliatifs, on n'en trouvera pas. Quand une ville aussi merveilleuse que Paris, — et ceux qui l'ont vue depuis vingt ans peuvent dire combien cette ville es' merveilleuse; même quand un peuple renverse successivement, à certains moments où l'impatience le gagne, tous les gouvernements que se donne la nation, on peut dire qu'il y est comme habitué.
En même temps, quels que soient les efforts que l'on fasse, tant que l'idée subsistera que, sous le suffrage universel, les citoyos peuvent être de plein droit armés et se constituer en garde nationale, c'est-àdire en milice ai dehors de l'organisation militaire, infailliblement ce
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qui, dans la garde nationale est mauvais, l'emportera toujours à un insiant donné sur ce qui est bon. Ceux qui ont vu de près la garde nationale le savent; si le nombre est souvent du côté des bons, la révolution est toujours du côté des mauvais.
M. Beihmont, p. 171.
Je pourrais vous parler des fortifications de Paris; elles sont pour beaucoup dans la révolution du 18 mars. Quand Pans a été fortifié, les opinions éi aient divisées; M. le comte Daru le sait mieux que personne, parce qu'il a été militaire.
.1/. Jutes. Favre, p. 41.
D'autres, avec plus de raison, croient que l'armement précipité et imprudent de la garde nationale a déterminé la crise.
J'ajouterai, pour me résumer en terminant, que les causes principales des événements du 18 mars sont faciles à donner; elles sont dans l'armement précipité des gardes nationaux du département de la Seir.e par des commissions d'arrondissement, agissant sous l'impulsion des municipalités, et dans un but politique évidemment étranger à l'intérêt de la défense de Paris. Ces commissions n'ont observé ni l'e«prit ni le texte des instructions ministérielles; ainsi, bien loin de s'astreindre à no porter sur les rôles que des hommes inscrits sur les listes électorales, elles ont recensé, sans exception, tous les individus qui se présentaient, fussent-ils des étrangers, des gens sans aveu et même des repris de justice et des forçats libérés. Ces commissions n'avaient évidemment d'autre but que celui de créer une armée au service du parti socialiste. Tous les esprits sensés et les amis de l'ordre se préoccupaient, à bon droit, d'un armemei.t aussi formidable, et on se demandait avec anxiété comment on pourrait s'y prendre un jour pour parvenir à faire réintégrer ces armes da: s les magasins de l'État. Il était de toute évidence que le parti socialiste, appuyé de la connivence des municipalités qui s'étaient organisées à la suite de la révolution du h septembre, avait exploité les malheurs de la patrie pour se créer une armé3 puissante, uniquement en vue d'assurer son triomphe. Pour en avoir la preuve, il .suffit d'examiner la composition de ces municipalités et les noms des individus qui ont été élus pour cominan telles 19/| bataillons organisés en vertu de la circulaire du 6 septembre. Ces deux lisie^ nominatives contit puent à cet égard les renseignements les plus précis. On ne doit donc pas s'étonner qu'à la suite de la capitulation qui désarmait l'année et ta. yarde mobile pour laisser entre les
mains de la garde nationale 340,000 fusils, plus de 1,200 pièces d'artillerie, des munitions et un matériel de guerre immense, le parti socialiste se soit empressé de s'emparer du pouvoir et de réaliser un programme arrêté depuis longtemps. A la fin, le parti de l'ordre n'avait aucun moyen matériel pour arrêter ce mouvement; l'autorité supérieure et la garde nationale en particulier étaient également impuissantes pour y opposer une digue. Ii serait donc souverainement injuste de vouloir les en rendre solidaires à un degré quelconque, et, je le répète, les désastres dont Paris a été le théâtre n'ont eu certainement d'autre cause que la précipitation avec laquelle le Gouvernement a ordonné l'armement général de la garde nationale, en confiant l'exécution de cette grave mesure à des municipalités en totalité choisies parmi les membres les plus avancés de l'opposition radicale et des sociétés secrètes.
M. Beaudouin de Mortemart, p. 458.
m. le général appert. — Les causes de l'insurrection sont de différentes sortes. Il y a des causes morales et des causes matérielles.
La grande cause morale, c'est que la population ouvrière avait l'esprit perverti par la propagande des Sociétés secrètes, de l'Internationale ei des différentes sectes qui se rapprochent du jacobinisme. Les classes d'en bas voulaient, je crois, arriver à la possession des jouissances matérielles qu'elles voyaient en haut. Cet esprit pervers a été exploité pendant le siège par les meneurs du parti démagogique.
La principale cause matérielle a été la création d'une garde nationale de 350,000 hommes. Cela a été une véritable calamité. La garde nationale n'aurait dû compter dans ses rangs que 60 à 80,000 hommes.
Cette garde nationale n'a pas été occupée autant qu'elle aurait pu et qu'elle aurait dû l'être, et elle s'est trouvée prête pour ce que les meneurs voulaient en faire.
Maintenant les hommes, — je les ai très-peu vus, — les membres de la Commune qui sont prisonniers ici, je n'ai pas causé avec eux parce que ce n'était pas mon rôle. C'est celui de nos rapporteurs. Pour moi, il est certain que ce sont les meneurs de l'Internationale et des sectes jacobines qui ont soufflé le feu de cette insurrection.
Général Appert, p. 250.
L'impéritie de la défense, pendant le siège, explique aussi un soulèvement auquel les gens honnêtes ne résistèrent pas, tant ils avaient un profond dégoût pour les hommes du 4 septembre, tant le maintien de quelques-uns d'entre eux dans le cabinet de M. Thiers les indignait.