TOME II. Q
Ce sont là des sentiments que chacun a pu observer le 18 mars à Paris.
Mais Paris n'a pas reçu l'impulsion énergique, vigoureuse, que comportait cette situation.
Il fallait, à Paris, une personnalité considérable, qui eût foi dans la résistance, et cette foi, elle a manqué.
11 fallait inspirer à cette population quelque chose de viril, d'élevé, d'énergique ; il fallait la mettre sous le feu des forts, la constituer comme une armée vigoureuse. Au lieu de cela, on l'a laissée dans Paris, livrée à tous les périls, à tous les dangers d'une grande ville corrompue.
Il fallait lui parler, à cette grande ville, lui dire les difficultés, los périls, l'encourager, se mettre sans cesse en communication avec elle.
On ne l'a pas fait; aussi, à une certaine heure, elle s'est crue trahie. De là encore une irritation extrême que personne n'a su calmer.. .
M. Leblond, p. 153.
Mais je dois constater que les opérations militaires avaient laissé une impression extrêmement pénible dans la population parisienne, et surtout dans cette garde nationale qui comptait 250 000 hommes plus ou moins disposés à se battre, mais qui témoignaient au moins un trèsgrand désir de le faire.
Je dois dire que mon opinion est qu'on aurait pu les employer plus sérieusement, et je croîs qu'ils l'auraient parfaitement accepté. Je crois qu'il y a eu de longs intervalles où la garde nationale aurait pu être employée plus fructueusement, qu'elle aurait été un élément militaire excellent, et que par conséquent on a eu grand tort de ne pas l'employer. Je sais qu'on a voulu finir par là, mais on l'a fait avec mauvaise grâce et d'une façon peu sérieuse, presque dérisoire. Ainsi, dans certaines de nos sorties, on a mis en réserve 58, 60 ou même 80 bataillons de la garde nationale sans leur faire tirer un coup de fusil. Au point de vue politique, c'était une faute ; au point de vue militaire, c'en était une plus grande.
Je cite ces détails parce que nous avons ainsi accumulé une foule de haines dans les rangs de la garde nationale.
Général Le Flô, p. 82.
Mais cette capitulation a été certainement une des causes détermir nantes de tout ce qui a suivi.
Quand il a fallu s'y résoudre, nous avions en munitions de grands approvisionnements, mais nous n'avions plus que trois jours de vivres.
COTTTEMPORAINE 131
Maintenant, la question de savoir si on pouvait forcer les lignes ennemies a été discutée si souvent, qu'il me paraît inutile d'y revenir. Mon sentiment est qu'il était trop tard à l'époque de la capitulation, niais qu'il y a eu un moment où il eût été possible, sinon facile, de le faire ; c'eût été toujours une opération extrêmement dangereuse, mais qui, dans plusieurs occasions, aurait présenté des chances de succès. Enfin, aucune tentative sérieuse n'avait été faite dans ce sens, de sorte qu'il en était résulté un très-grand mécontentement dans la garde nationale de Paris, qui croyait, elle, qu'on pouvait forcer les lignes ennemies avec une très-grande facilité, et qui était écœurée de tous les événements militaires qui se sont produits pendant le siège. Nous avions été, en effet, invariablement battus, et je ne sais pas une sortie dans laquelle nous ayons eu un succès sérieux. Je ne sais s'il peut se produire une autre opinion. Mais M. de la Rochethulon a assisté à tout le siège de Paris, et je ne pense pas qu'il puisse être d'un autre avis que moi.
Général Le Flô, p. 81.
m. le général le flô. — La cause principale de l'insurrection, c'est, je le répète, le mécontentement de la garde nationale, mécontentement résultant de nos opérations militaires et du refus qu'on avait fait d'employer la garde nationale, qui, je crois, se serait très-bien battue. Elle aurait commencé, sans doute, par se battre médiocrement, mais elle aurait fini par faire un élément de guerre excellent. J'ai dit vingt fois au général Trochu qu'il avait tort de ne pas l'utiliser, qu'il serait forcé de le faire un jour, et qu'alors il n'aurait plus le mérite d'en avoir pris l'initiative. Lui, y était assez disposé ; je dois dire que celui qui s'y est opposé absolument, c'est le général Ducrot.
Général Le Flô, p. 87.
Le jour où on vint lui annoncer que les vivres manquaient, qu'il fallait capituler, il y eut une profonde déception, qui se traduisit par une irritation très-vive contre les hommes qui avaient signé la capitulation. On allait jusqu'à prononcer le mot de trahison; on considéra les hommes qui avaient dirigé la défense, les hommes qui avaient signé la capitulation, comme des traîtres. Ce fut là une des causes des événements qui ont éclaté.
M. Hervé, p. 1C9.
Dans d'autres quartiers, les buttes Chaumont, les carrières d'Amérique, les causes sociales étaient au premier rang, mais dans le quartier de Montmartre c'étaient les causes politiques. Quand ils essayaient
de justifier l'assassinai des généraux Clément Thomas et Lecomte, que des ouvriers, des olliciers de la garde nationale ont essayé de justiûer devant moi, la grande raison qu'ils invoquaient avec une unanimité qui ne laissait pas de doute sur leur aveuglement, c'était la question de la capitulation de Paris, de trahison et d'abandon de Paris. Ils disaient : Que voulez-vous? à Cliampigny, nous avons été vainqueurs; si on n'avait pas arrêté notre élan, nous approchions du but. Ne croyezvous pas que ceux qui nous ont conduits dans des aventures semblables ne soient pas coupables et que la peine de mort serait trop douce pour eux ?
Je vous cite leur langage ; ils allaient jusqu'à dire pour l'affaire de Montretout : « Ne nous a-t-on pas dit dans les journaux, au nom du Gouvernement, qu'on n'avait fait la dernière sortie que pour donner une satisfaction morale à la garde nationale? ne nous l'a-t-on pas dit à nous-mêmes? nos ofticiers ne nous ont-ils pas réunis pour nous déclarer ceci : On vous a donné la satisfaction que vous vouliez ; la garde nationale a été au feu, vous vous êtes bien conduits, mais on ne peut pas percer les lignes des Prussiens il faut se rendre. Alors, pourquoi nous a-t-on conduits au combat si on ne croyait pas pouvoir percer les lignes ennemies ? » ...
° M. Hervé, p. 169.
M. Ferry sacrifie aux théories positivistes dominantes et à la propension de certaine école, qui veut tout expliquer par des causes physiologiques. Il fait intervenir la maladie du siège.
Les événements du 18 mars sont la suite du siège. Les esprits se trouvaient malades par suite des souffrances. On avait mal vécu, beaucoup bu. Une tentative eut lieu le 21 janvier; c'est alors que s'est constitué le Comité central de la garde nationale.
M. Hêligon, p. 345.
Je crois que l'on ferait fausse voie, que l'on s'abuserait étrangement, et qu'on se mettrait dans l'esprit des préoccupations démesurées, si on attribuait uniquement aux éléments de guerre sociale qui existent dans notre civilisation moderne les événements du 18 mars. Je voudrais dire en très-peu de mots, comment je les comprends, indiquer à la Commission les causes qui, i-uivant moi, auraient pu être écartées si les événements avaient été différents, et dégager de la sorte vos esprits de préoccupations excessives. Je suis persuadé, en effet, que les événe-
ments du 18 mars n'ont eu la gravité redoutable qu'ils ont affectée qu'à cause des circonstances extraordinaires qui les ont précédés.
Au nombre des causes secondes, — de ce que j'appellerai des causes secondes et déterminantes de l'insurrection, je placerai, tout d'abord, un état moral de la population parisienne que je qualifierais volontiers ainsi: « la folie du siège»; c'est-à-dire un état d'esprit déterminé par un changement d'habitudes et de vie, radicalement contraire aux habitudes, à la vie, à la tenue habituelle de notre société moderne; une société faite pour le travail qui se trouve, tout à coup, par suite d'événements extraordinaires, jetée dans la vie militaire, cinq mois de cette existence toute nouvelle, le travail interrompu, tous les esprits tournés vers la guerre; et cette lutte de cinq mois, aboutissant à une immense déception, une population tout entière qui tombe du sommet des illusions les plus immenses que jamais population ait conçues, dans une réalité qu'il avait été malheureusement impossible de lui révéler à l'avance, voilà ce que j'appelle la folie du siège; et je soutiens qu'à l'exception de ceux qui, se trouvant auprès du Gouvernement, avaient, par leur situation même, une connaissance plus exacte des choses, il n'y a pas eu de Parisien qui n'ait éprouvé cette folie du siège.
M. J. Ferry, p. 61.
L'entrée des Prussiens dans Paris a également contribué à l'émeute, puisque les canons ont été enlevés sous prétexte de ne point les laisser à l'ennemi.
Cette entrée des Prussiens dans Paris a été une des causes principales de l'insurrection. Je ne dis pas que, sans cette circonstance, le mouvement ne se serait pas produit ; mais je soutiens que cette entrée des Prussiens lui a donné une impulsion extraordinaire.
Dès que la ratification arriva, les Prussiens sortirent de Paris, mécontents de cette apparition si courte, qui, aux yeux de l'Europe, ne prouvait qu'une chose, c'est que le roi Guillaume qui est un brave soldat, ne craignait pas un coup de fusil. Mais, au fond, les vingt-quatre heures passées dans les Champs-Élysés ne leur avaient pas valu beaucoup de gloire, et nous avaient valu à nous beaucoup de mal.
Cependant, je le répète, cette circonstance a donné un grand élan au mouvement qui s'est produit dans Paris, dont la situation était la suivante : deux ou trois cent mille individus avaient passé plusieurs mois à ne rien faire, ou à porter un fusil, dont ils ne se servaient pas beaucoup; ils vivaient des secours de l'administration municipale de
ISA HISTOIJIK liÉVOLUTiONNAIRE
Paris, et ils trouvaient cette vie assez commode, il y avait, à côté d'eux, les révolutionnaires, les imitateurs de 1793, qui se disaient qu'en |£fc8 ils avaient été trop doux, que cette fois il fallait qu'ils se comportassent autrement. Il y avait encore Ylnimiationale, qui jouait sa partie. Tout cela constituait une force formidable. D'autre part, les portes du Paris avaient été ouvertes, et tous les honnêtes gens qui, pendant le siège, s'étaient conduits d'une manière très-patriotique, étaient allés voir leurs familles et respirer un autre air. La partie de la garde nationale composée de braves citoyens qui contenaient le désordre avait disparu ; il ne restait plus que la mauvaise partie de la population; il avait même fallu faire sortir un certain nombre de soldats.
M. Thiers, p. 68.
Aussi je place, sans hériter, au nombre des causes secondes, mais déterminantes, dont je parlais tout à l'heure, cette volonté exprimée par les Prussiens et dont il fut impossible de les faire revenir, d'entrer dans Paris et d'occuper un quartier de Paris.
Je considère que c'est là, parmi les causes de l'insurrection du 18 mars, un élément d'une extraordinaire importance et qui a décidé de la violence de la crise, et de la forme particulière qu'elle a revêtue. Si les Pru?siens n'avaient pas fait à la population parisienne cette injure à laquelle elle ne s'attendait pas, d'entrer chez elle — nous aurions eu sans doute d'autres crises — car nous ne nous sommes jamais fait d'illusions à cet égard ; il était impossible que quatre cent mille hommes armés, qu'on nourrissait à rien faire, quittassent la vie militaire pour la vie civile sans qu'il y eût une crise ; — mais je suis persuadé qu'elle aurait été fort différente et beaucoup moins grave.
Lorsque les Prussiens manifestèrent la pensée d'entrer dans Paris, la situation générale était extrêmement délicate pour le gouvernement. En effet, il s'était opéré, au moment où les portes de Paris furent ouvertes, un relâchement général de tous les liens et uoe désorganisation générale de tous les éléments dont l'accord avait maintenu l'ordre dans Paris pendant tout le temps du siège.
Nous avions réalisé un véritable problème d'équilibre, messieurs; car il faut bien se rendre compte que le gouvernement de la Défense nationale, pendant tout le temps que Paris a été investi, n'a eu à sa disposition que des forces morales. Il a été un gouvernement d'opinion; il n'avait pas à sa disposition une force matérielle dont il fût sur et qu'il pût opposer à un puissant mouvement d'opinions en sens cou ira in i; et quand, dans deux circonstances mémorables, au 31 octobre et au
22 janvier, le Gouvernement a triomphé, c'est parce que le mouvement d'opinion s'est prononcé avec une grande intensité en sa faveur. Le 31 octobre, il était contre le Gouvernement dans la première partie de la journée; il lui est revenu avec une force irrésistible dans la seconde. Le 22 janvier, le mouvement lui était beaucoup plus défavorable, parce que tout le monde sentait approcher la capitulation ; mais la force matérielle était venue à son aide avec plus d'efficacité, et quelques coups de fusil suffirent pour dissiper les émeutiers peu résolus, et hésitant eux-mêmes sur le plan qu'ils devaient suivre.
M. Jules Ferry, p. 66.-
Enfin, le général Trochu lui-môme se trouve impliqué directement dans cette crise épouvantable. Il a follement excité l'esprit public par une lettre publiée au moment de l'armistice, et dans laquelle il disait que les Prussiens n'avaient pas le droit d'entrer dans Paris.
m. le marquis de la rochethulon. — Au moment de l'enlèvement des canons par les insurgés, des journaux d'opinion avancée ont mis en avant une lettre publiée alors par le général Trochur dans laquelle il disait que les Prussiens n'avaient pas le droit d'entrer dans Paris. Je demanderai à M. le général d'Aurelle de Paladines si, au moment de la publication de cette lettre, le général Trochu avait une autorité quelconque dans Paris ?
m. le général, d'aurelle de paladines. — Si vous me demandez mon opinion, je crois que l'autorité du général Trochu était tout à fait déconsidérée. Il a vu là peut-être un moyen, en disant que les Prussiens n'avaient pas le droit d'entrer dans Paris, de se relever dans l'opinion ; mais c'est une simple appréciation personnelle de ma part. Dans tous les cas, cela s'est passé avant que j'eusse eu le commandement de la garde nationale. — Je dis ce que je pense. Le général Trochu, par suite de ce qui s'était passé dans les événements de la guerre et pendant le siège, avait perdu toute autorité morale dans Paris.
Général (F Aurelle de Paladines, p. 438.
Et pressé encore à ce sujet, le témoin ajoute :
La proclamation à laquelle on vient de faire allusion a étonné beaucoup de monde ; elle a été considérée comme inopportune ; c'était aussi mon avis. — Je répète qu'à ce moment je ne commandais pas la garde nationale- — J'ai pensé que le général Trochu avait voulu se relever par là dans l'opinion.
Quand on pensait à des moyens de conciliation, quand on cherchait à calmer l'effervescence produite par Vidée seulement de l'entrée des Prussiens dans Paris, le général Trochu a été imprudent de jeter celte brochure ou cette lettre dans la publicité.
Général d'Aurelle de Paladines, p. 438.
L'impunité des insurgés du 3i octobre et du 22 janvier est aussi une cause déterminante des événements de mars. M. Picard le reconnaît luimême, tout en accusant l'Empire d'avoir créé les groupes révolutionnaires qui l'ont renversé.
Nous nous sommes trouvés, dès le h septembre, en face de ces groupes créés par l'Empire et ayant contribué au renversement de l'Empire.
Ces groupes sont devenus formidables pendant le siège de Paris.
Pendant ce siège, le mode d'organisation de la garde nationale a été défectueux. La garde nationale n'avait pas été organisée par l'Empire, elle l'a été très-précipitamment pendant la défense; on a fait des bataillons de marche, on a souvent désarmé les gens d'ordre pour armer ces bataillons nouveaux ; on a créé des corps dangereux pour l'ordre public. Ce serait mal juger la garde nationale, l'institution même, qui n'est pas en faveur, qui disparaîtra peut-être.
Un membre. — Sûrement!
m. picard. — Prenez garde: quand on fait disparaître une institution de cette importance, il faut la remplacer par quelque chose de meilleur.
La garde nationale étant organisée de cette façon, il s'est trouvé parmi les chefs des hommes nommés fort irrégulièrement ; il y a eu des surprises, des élections apparentes. Dans les premiers jours, j'ai vu à l'Hôtel de ville les caissiers des journaux révolutionnaires devenus chefs de bataillon. Blanqui était là, il était chef de bataillon. C'était l'insurrection organisée; ces groupes ont vécu pendant le siège; ils ont été très-embarrassants le 31 octobre ; ils ont été vaincus avec le concours de la garde nationale, qui, le soir, est accourue.
La grande faute, je l'ai déjà dit, c'est de ne pas avoir puni les coupables; ces gens ont repris de l'audace, ils se sont fait nommer aux élections du mois de février; et quand la capitulation eht arrivée, nous les avons trouvés organisés avec une audace nouvelle; et, d'un antre i le parti de l'ordre, je ne dirai pas découragé, mais dégoûté, et disant : « Mais enûn nous avons fait notre devoir une première fois; on nVn i pas tiré les conséquences, à quoi bon ? » ne comprenant pas noe leur
indifférence retombait sur eux, qu'il vaut mieux faire son devoir deux fois et trois fois qu'une, que de s'abstenir.
M. Picard, p. 53.
Maintenant, nous arrivons au 18 mars. Cette journée a des causes bien diverses. Vous voyez dans quelle situation nous nous trouvions. La préfecture de police avait arrêté encore quelques coupables, le 22 janvier : Eudes, etc., d'autres dont les noms m'échappent; ils avaient été mis en liberté! On les relâchait successivement.
M. Ansart, p. 182.
Le mouvement insurrectionnel du 18 mars eut pour point de départ le 31 obtobre, puis le 22 janvier. L'initiative et l'organisation de ces trois tentavives appartiennent, à mon avis, aux deux groupes que l'on avait coutume de désigner sous les noms de blanquistes et d'hébertistes. Je sais que Blanqui n'était pas à Paris ; la présence de l'élément blanquiste dans l'insurrection est visible de tous les côtés. La plupart des hommes qui ont été à la tête du soi-disant gouvernement de l'Hôtel de ville depuis le 18 mars jusqu'à l'entrée des troupes à Paris étaient connus comme blanquistes.
Un membre. — Vous croyez que Blanqui a pu faire alliance avec Y Internationale? Il ne faisait pas partie de Y Internationale.
m. favre. — Les blanquistes ont choisi des soldats dans Y Internationale ; ils ont pris les individus les plus énergiques, les plus intelligents ; avec une partie de ceux qu'ils avaient choisis et leurs hommes à eux, ils ont dû fournir le noyau d'où est sorti le Comité central.
Un membre. — Vous croyez que c'est sous l'influence de Y Internationale que le Comité central s'est formé ?
m. favre. — Je ne le crois pas ; le Comité central s'est formé, à
mon avis, sous une influence plus spécialement blanquiste que sous
l'influence de Y Internationale.
M. Favre, p. 382.
Je répète que s'il n'y avait pas eu tant de longanimité de la part de certains membres du Gouvernement, cette insurrection n'aurait pas eu lieu. Il n'y avait qu'à garder les chefs qu'on avait arrêtés le 31 octobre et le 22 janvier. Il n'y avait qu'à empêcher le Comité central de se former, et comme c'était facile l Si on y avait été carrément le 18 mars, je crois que l' insurrection n'aurait pas eu lieu. Je me rappelle un mot de Jourde. J'allais le faire fusiller; il a été réclamé par un membre du Gouvernement ; il m'a fait une confession plus complète que colle qu'il
a faite devant le conseil de guerre. Je lui ai demandé ce qu'il pensait du 18 mars, il m'a dit : — « Nous avons été étonnés ; le Comité ne se serait jamais douté que nous pouvions avoir Paris en si peu de temps ; le soir nous étions à nous demander ce qu'il fallait faire ; nous ne voulions pas nous emparer de l'Hôtel de ville ; nous voulions faire des barricades, nous avons été très- embarrassés de notre autorité. »
M. Asude, p. Û7i.
La désorganisation du Gouvernement explique aussi l'insurrection. Paris n'était plus administré; la garde nationale n'était plus commandée; le préfet de police restait inerte comme les ministres.
En ce moment critique, M. Thiers ne remplaçait pas le préfet démissionnaire ; il laissait un intérimaire sans autorité et impatient de partir. Deux jours avant la catastrophe, il choisit enfin un nouveau préfet, et il prit un militaire, le général Valentin, comptant trouver en lui de Fénergie. Les événements disent s'il a eu la main heureuse.
J'étais parti pour Bordeaux ; j'y suis resté jusqu'au 10 mars.
Un samedi matin, M. Diifaure m'appela et me dit : « L'état de Paris m'inquiète, il faudrait partir. Je partis et j'arrivai le dimanche à Paris. Voici ce que je vis: je traversai à pied, tout seul, la plus graude partie des quartiers populeux, et le soir même j'écrivis à M. Dufaure : La ville est dans un état très-grave, ce n'est pas la justice qui peut sauver la situation. Ce qui manque, c'est l'administration. » Pendant le siège elle était presque impossible, j'en ai déjà dit les causes ; mais aujourd'hui Paris n'est plus du tout administré, chacun y fait sa volonté. Il n'y a plus de police municipale, encore moins de police politique; on peut constater dans l'espace de vingt mètres 500 contraventions : ce sont des rues qu'on barre, des gens qui étalent leurs marchandises au milieu de la chaussée, personne ne les eu empêche.
J'ai constaté avec douleur que les agents de police, loin de chercher les contraventions, fuyaient devant elles; c'était la police qui était poursuivie, elle avait peur des gens contre lesquels elle aurait dû sévir.
Voilà quel a été le sens de la lettre que j'ai adressée à M. Pufaurc. J'ai confirmé cette lettre le lendemain et le surlendemain, et, dans la mesure de mes forces, j'ai insisté pour qu'on créât, au plus vite, une police, une surveillance, une administration.
.1/. Lciilviul, p, 153.
La garde nationale avait besoin de chefs ; elle n'eu a pas trouve. Le
général d'Aurelle de Paladines a été envoyé trop tard ; il y a mis tout son cœur, mais il ne connaissait pas Paris, il n'avait pas entre les mains les instruments nécessaires, et je défierais Catinat et Turenne de commander une armée s'ils n'avaient pas d'officiers; le général se débattit avec les maires, qui le trompaient de leur mieux. Je ne parle pas de M. Vacherot.
m. vacherot. — J'étais à Bordeaux.
m. jules favre. — Ils lui disaient que tout allait rentrer dans l'ordre ; il a été joué.
M. Jules Favre, p. 45.
Le soir, j'ai été à la préfecture de police; j'ai trouvé M. Bbiville, employé à la sûreté générale ; j'ai vu le préfet, je lui dis : « Telle chose se passe, tels hommes se sont installés dans une maison de la Chausséedu-Maine, numéro 91 ; ils ont des barils de poudre; je n'ai personne pour me débarrasser d'eux ; je viens vous demander une force quelconque pour nous en débarrasser. Si vous laissez cela huit jours dans mon arrondissement, je ne réponds de rien. »
Ce monsieur me dit qu'on comptait sur mon énergie. — « Oui, mais il me faudrait une compagnie de gendarmes . — Mais on assomme nos agents; il faut attendre. » — J'ai attendu huit jours. Le samedi on battait la générale dans mon quartier.
if. Réligon, p. 546.
Pour ajouter encore à la gravité d'une situation déjà si compromise, et par une faute inexplicable, le Gouvernement laissa les canons à la disposition de la foule. Il n'eut pas la vulgaire prudence de réunir dans un arsenal ces pièces devenues inutiles contre l'ennemi, et qui allaient être si dangereuses. On avertit les ministres, on les presse ; rien ne peut triompher de leur fatale inertie et de leur béat optimisme.
m. le colonel vabre. — Depuis le 22 janvier jusqu'à l'armistice, il n'y a rien eu de saillant. Les Parisiens, n'ayant rien à faire, allaient à la colonne de la Bastille pour manifester. Enfin nous sommes arrivés à la reddition de Paris, et je dois dire, à ce propos, que l'incurie a présidé à tout ; c'était un désarroi complet; je me rappelle que j'ai fait sortir plusieurs fuis les hommes du 109" et du 110e régiment de ligne pour aller garder les canons qui étaient abandonnés çà et là.
M. Vabre, p. 557.
Voici donc les causes de l'insurrection : Le mécontentement général qui existait dans Paris ; la faute que nous avons peut-être commise de
ne pas profiter de l'armistice pour enlever dans les limites du possible toutes les armes qui se trouvaient encore dans Paris, c'est-à-dire l'artillerie, les munitions très-nombreuses éparpillées sur toute la surface de la ville; il eût sans doute été impossible de le faire complètement ; mais on aurait pu cependaut enlever sur certains points une assez grande quantité de munitions.
M. le général Le Flô, p. 82.
Quand on a rendu Paris, nous avons eu un général commandant en chef qui ressemblait, selon moi, beaucoup à un caissier qui, déménageant sa maison, oublierait d'emporter l'argent qui se trouve dans sa caisse. On n'a pas songé aux canons. De ce moment date la désorganisation de l'armée de l'ordre. Le 18 mars, elle a été due au mécontentement, habilement exploité, des cardes nationaux, et au non-usage de leur bonne volonté, pour ceux qui en avaient, et tous ne ressemblaient pas à ceux de Belleville. On prend les canons ; les canons sont à la merci de la population. On n'a pas songé à les garder; on s'en empare ; et c'est un M. Boudin, chef de bataillon, qui avait avec lui ce M. Moreau, secrétaire du Comité central, qui est entraîné, sottement, plutôt que méchamment, à prendre les canons, pour les sauver des mains des Prussiens. On les amène place Royale. Ils y restent, Messieurs, assez longtemps. Puis il se forme un comité central, qui se développe de plus en plus, qui a des réunions. En voici un exemple ; c'est une convocation adressée à un chef de bataillon : « Citoyen commandant, vous êtes prié d'assister aujourd'hui, 27 février 1871, à 2 heures précises, à la mairie du troisième arrondissement, salle du Comité central, pour prendre part au conseil de guerre tenu par la garde nationale. » Cette convocation était adressée au chef de bataillon du 212e, et comme le chef de ce bataillon n'était pas présent à Paris, c'était l'adjudant-major qui l'avait reçue et qui me l'avait communiquée. Sans cela, je ne l'aurais pas connue.
Je vais aussitôt trouver M. Jules Favre, puis M. le ministre de l'intérieur, et je dis à ces messieurs : « Vous ne pouvez pas tolérer des choses pareilles. Si vous tolérez qu'il y ait dans les mairies des conseils de guerre, nous sommes perdus. » Ils me répondirent : « Nous savons cela; nous avons des hommes égarés, mais ce n'est pas si grave que vous vous le persuadez. » J'insiste, j'y retourne : on me répond toujours : — « Ce n'est pas e^i grave que vous vous le persuadez ; les rapports de police nous donnent des informations positives. »
Pendant ce temps, le Comité central se développe toujours. Voici une pièce datée du 2 mars, qui m'a été communiquée par le capitaine
CONTEMPORAINE IZjl
adjudant-major et dont j'ai pris copie : « Urgence. 170. Le commandant Hubert, commandant le 95e bataillon, est invilé à se rendre au bastion k pour prêter main-forte aux trois compagnies du 208e envoyées à cette place, ainsi qu'une compagnie du 235e pour éviter tout conflit, et pour s'emparer des pièces et munitions.
« Le délégué de la commission, V. Frontier. » (Cachet du Comité central.)
Ainsi c'est le Comité central qui doune des ordres à un chef de bataillon.
Le délégué de la Commission était Frontier. Pour le Comité central, le cachet noir portait ces mots : « Comité central de la garde nationale. République française, liberté, égalité, fraternité. »
J'allai trouver M. Jules Favre. J'espérais trouver M. Thiers, et je regrette beaucoup qu'il ait été si longtemps retenu à Bordeaux, car assurément, si j'avais rencontré M. Thiers, et s'il avait connu l'état exact des faits, avec l'autorité qui s'attachait à son caractère de chef du pouvoir exécutif, je suis convaincu qu'un parti décisif eût été arrêté en conseil, et que le Comité central eût été dissous. Je communiquai à M. Jules Favre cette pièce en lui disant : « Si on n'arrête point le Comité central, nous sommes perdus. » Je dis la même chose à M. Picard et au préfet de police.
Le 5 ou le 7 mars, une réunion eut lieu chez M. Picard, ministre de l'Intérieur. Les maires y étaient convoqués pour s'entretenir de la situation générale, pour y délibérer sur la question des loyers, sur celle des échéances qui préoccupait beaucoup la population parisienne ; et cela donnait des renforts aux mauvaises gens. Enûn la discussion arrive sur les canons. Nous étions allés, M. Arnaud de l'Ariége etmoi, visiler, quelques jours avant, les canons à Montmartre, et nous avions trouvé, l'un et l'autre, que c'était très-menaçant. M. Picard engagea les maires à user de leur influence auprès des gardes nationaux qui étaient préposés à la garde de ces canons : « Tâchez de leur démontrer, leur dit-il, l'inutilité de cette garde et la nécessité de restituer les canons à l'artillerie. »
Cette opinion était généralement admise. Seul, à la fin de la séance, je me levai pour dire à M. Picard : « Sommes-nous ici dans une réunion d'enfants ou dans une réunion d'hommes? Nous avons, en face de nous, le danger le plus épouvantable qu'on puisse imaginer : l'artillerie est aux mains de fous furieux, et le Comité central se développe toujours. Nous n'avons qu'une chose à faire : prendre les canons et arrêter le
Comité central. Quant à moi, je me charge du quatrième arrondissement? »
Je fus pris pour un insensé. Messieurs mes collègues se levèrent et me demandèrent si je voulais la guerre civile. Je voulais une action immédiate pour éviter des malheurs plus grands; à ce moment-là, je voulais la dissolution et l'action; j'ai pu constater, d'après les documents qui sont à ma mairie, que le Comité central n'a été formé définitivement, dans mon arrondissement, que le 15 mars. La séance dont je parle est du 5 mars. Je voulais arrêter, notamment M. Moreau, qui a été fusillé depuis, et plusieurs autres membres du Comité central, enfin enlever les chefs et n'avoir plus à lutter contre les gens honnêtes qui seraient conduits par des coquins ou des fous.
Messieurs, je ne fais pas un reproche au ministre de l'intérieur de n'avoir point agi, notez-le bien ; je ne juge pas. 11 n'avait pas, sans doute, les forces nécessaires. Mais voilà ce que j'ai demandé ; je suis le seul qui, dans cette séance, ai indiqué si vivement le danger, car j'ai l'habitude de dire tout ce que je pense.
M. Vantrain, p. 372.
Est arrivée l'entrée des Prussiens, puis l'affaire des canons. Dans le Ue arrondissement, nous nous sommes opposés à ce qu'on sonnât le tocsin; nous avons dit : « Si les Prussiens viennent, nous les recevrons; » et jusqu'à trois heures du matin, nous avons tenu tête aux furieux qui voulaient faire ce qu'on faisait partout dans Paris.
Au lieu d'enlever les canons le 12 mars, on a laissé le temps de faire des terrassements et des retranchements. Au lieu d'enlever le pouvoir à Henry, qui se l'était donné à lui-même, on l'a laissé si longtemps que cela a donné du courage à tout son monde.
Au W arrondissement, on a proposé directement à M. Ferry d'enlever, avec cinquante hommes de ligne, non-seulement le secteur du I k* arrondissement, mais tous les officiers qui s'y rattachaient, et cela en une demi-heure. On n'a pas tenu compte de l'avis.
Survint le 18 mare. Le matin môme, il y avait eu des pourparlers avec les détenteurs des canons. Le Comité central s'était fondé, voici pourquoi? On avait refasé la solde des officiers. Les officiers avaient reçu un mois d'entrée en campagne. A la suite de l'armistice, on a prétendu que ce mois serait imputé sur lés appointements ; les officiers se sont réunis, ils ont réclamé la somme due. Voilà le noyau du Comité central constitué. Les gardes nationaux ont nommé, en dehors de leurs officiers, des délégués, et quand on a eu besoin de commander les compagnies fidèles, pour tenir tête aux autres, les officiers ont laissé
le sabre an fourreau, et ?e sont désintéressés de la question. On avait envoyé des délégués civils dans les compagnies. Telles sont les causes de l'insurrection du 18 mars.
AI. Fribourg, p. 570.
M. Thiers partage l'aveugle quiétude de ses ministres, et il n'écoute aucun des avertissements du général Trochu.
A Bordeaux, un peu avant le départ de l'Assemblée, je me suis présenté chez M. Thiers, à huit heures du matin, et je lui ai dit : « Monsieur le Président, vous allez à Paris pour gouverner. Permettez a. l'ancien gouverneur de Paris qui connaît bien la situation, de vous assurer que vous y allez pour rencontrer la guerre civile; et je dois ajouter que si vous n'avez pas, pour combattre la sédition, d'autres troupes que celles que j'ai laissées à Paris, vous courez le risque d'un trèsdangereux é^hec. » M. Thiers, avec la vivacité que vous lui savez, a fait quelques pas en arrière, vers un bureau qui était là ; il est revenu avec un papier à la main : « Mon cher général, au moment où vous m'exposez ces préoccupations pessimistes, j'ai avis que les insurgés de Montmartre se disposent à nous rendre leurs canons de bonne grâce. »
Je lui répondis : « Monsieur le Président, vous me soulagez beaucoup ; et cependant, vous le dirai-je, je m'éloigne de vous sans pouvoir me résoudre à croire à cette bonne nouvelle, tant je suis pénétré de la grandeur des périls que le siège a accumulés à Paris. Je ne puis m'imaginer que vous obteniez de bonne grâce les canons de ces messieurs ; et, ce dont je suis sûr, c'est que, si vous avez l'obligation de leur opposer des troupes, vous n'obtiendrez pas d'elles un coup de fusil. »
Alors il me dit, pour me rassurer sur ce dernier point, que la plupart de mes anciens bataillons avaient été remplacés par des bataillons de l'armée de la Loire.
Je lui répondis qu'à la vérité les troupes venues de la province, bien qu'elles ne fussent que des troupes de rassemblement comme les miennes, n'avaient pas été soumises, comme les miennes, aux douleurs du désarmement et à des contacts prolongés avec les masses populaires dans Paris, mais qu'elles étaient trop jeunes, trop peu sûres d'elles-mêmes pour triompher des impressions qui les accableraient quand elles seraient en présence de la sédition.
Général Trochu, p. 312.
1/j/i HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE CONTEMPORAINE
Lorsque nous avons quitté Bordeaux, je me suis présenté chez M. Thiers et je lui ai dit : « Monsieur le Président, j'ai voté pour le départ de l'Assemblée, parce que, chef de l'État et responsable, vous avez déclaré que vous ne pouviez pas gouvernera Bordeaux. Mais ne' croyez pas que vous allez gouverner à Versailles ou à Paris, vous allez à la guerre civile. Ayant étudié l'itinéraire de l'Assemblée de Bordeaux à Versailles, je vous en prie, étudiez l'itinéraire du retour de Versailles à Bordeaux. » M. Thiers m'interrompit et me dit : « Oh ! général vous n'êtes pas dans le vrai; au moment même où je vous parle, nous sommes en négociations avec les insurgés de Montmartre, qui vont nous livrer leurs canons de bonne grâce. » C'est le mot dont il s'est servi,
Je lui répondis : — « Monsieur le Président, ce n'est pas à moi qu'oo peut faire accepter cette espérance, je connais trop bien Paris; je sais ce que j'y ai laissé comme esprit public, comme garde nationale, et je sais dans quel état sont les troupes. Il y a là des masses qui vivent sur le fusil depuis cinq mois, qui ont tout à fait déserté le travail. Si vous comptez en être le maîire sans combat, vous vous trompez absolument, et vos troupes ne sont pas prêtes pour le combat dans Paris. »
Les faits ont surabondamment démontré la solidité de ces prévisions.
Général Trochu.
Nous verrons dans un autre chapitre comment l'imprévoyance et l'inertie du Gouvernement, ayant été des causes déterminantes de l'émeute, son irrésolution et ses fausses mesures firent le succès des insurgés et les malheurs de Paris et de la France.