TOME u
C'est le 19 que je me suis aperçu de cet abandon. J'allai trouver M. Thiers à une heure du matin ; je lui lis annoncer ma présence; je lui fis dire que j'attendais sa réponse, et que même je dé.-irais le voir. M. Thiers me reçut au lit , madame Thiers venait de lui lire ma lettre. J'eus une explication avec lui. Il me dit : « Mais quelles troupes mettez-vous au Mont-Valérien ? » Je lui répondis : « Vous savez bien que je vous ai envoyé à Versailles le 119e de ligne, pour nettoyer et approprier la ville, que vous m'avez dit être dans un état déplorable ; le 1191' esL bien commandé. C'est ce régiment qu'il faut envoyer au Mont-Valérien, et il faut que je l'y envoie tout de suite, parce que les deux bataillons de chasseurs doivent partir à sept heures du matin. » M. Thiers se décida à signer l'ordre que je demandais. J'allai trouver le colonel qui commandait le 119e, et je lui dis : « Où sont vos hommes ? » — Ils sont éparpillés un peu partout. — Il faut m'en trouver au moins trois cents. »
Je fus prendre un escadron de cavalerie, de l'artillerie. J'écrivis un mot au colonel qui commandait le Mont-Valérien, et j'acheminai mes troupes vers la forteresse.
Un membre. — A quel moment ?
m. le général vinoy. — Dans la nuit du dimanche au lundi, parce que les deux bataillons' de chasseurs devaient partir à sept heures du matin. J'avais fait dire au commandant du fort de ne pas les laisser sortir, avant qu'il aperçût la tête de colonne des troupes que j'envoyais. L'ordre fut exécuté. Le détachement arriva avant que les chasseurs ne fussent partis.
m. martial delpit. — Me serait-il permis de demander au général l'heure précise à laquelle l'ordre d'évacuer les forts a été donué?
m. le général vinoy. — Cetordre a été donné à peuprès vers trois heures.
M. MARTIAL DELPIT. — Le 18.
m. le général vinoy. — Par conséquent, une heure avant le départ de M. Thiers. M. Thiers a été accompagné par l'officier qui commandait mon escorte, M. Gaitte, jusqu'à Sèvres.
Dès le soir, une forte colonne de garde nationale fédérée, venant de Paris, se présenta devant le Mont-Valérien pourlesommer de se rendre ; elle se retira bientôt devant la réponse énergique du commandant du fort.
Général Vinoy, p. 100.
m. le président. — C'est M. Thiers qui parait avoir donné l'ordre d'évacuer les forts et le ministre qui vous u donné l'ordre d'évacuer Paris?
m. le général vinoy. — Oui, monsieur le président.
m. le président. — On pouvait évacuer la ville sans évacuer les forts.
m. le général vinoy. — Le ministre de la guerre a donné l'ordre
d'évacuer Paris. C'est M. Thiers qui a donné l'ordre de renvoyer la
brigade Daudel qui occupait les forts.
Général Vinoy, p. 102.
m. le président. — Cet ordre était donc le résultat d'une décision prise en Conseil?
m. le général vinoy. — J'ai entendu M. Thiers dire qu'il n'y avait qu'à se retirer.
m. le président. — Et à évacuer les forts ?
m. le général vinoy. — C'est lui qui a donné l'ordre. Il y avait le 102e et le 114e sur lesquels je comptais; il m'a donné l'ordre de les envoyer à Versailles. Le mouvement d'évacuation des forts a commencé par l'évacuation de Paris.
m. le président. — Il y a un point sur lequel votre déposition n'est pas d'accord avec celle du général Le Flô. 11 a déclaré qu'il n'avait pas connu l'évacuation des forts.
m. La général vinoy. — L'ordre d'évacuer les forts m'a été donné par M. Thiers.
m. vacherot. — Enfin, général, l'ordre d'évacuer Paris et les forts a été donné par M. Thiers?
m. le général vinoy. — Oui, et M. Tbiers m'a envoyé dans la soirée un mot écrit au crayon, ainsi conçu : « N'oubliez pas de m'envoyer la brigade Daudel. » C'était celle qui occupait les forts.
Général Vinoy, p. 164.
A ces déclarations si nettes, ajoutons, par surcroît, celles de M. Vautrain, l'ami de M. Tbiers et de M. le colonel Lambert, chef de sa maison militaire :
Vous savez ce fait, que le commandant du fort du Mont-Valérien, M. le colonel Lockner, est resté pendant 24 heures avec quelques hommes seulement pour garder son fort. Je savais, quand j'ai signé, la situation dans laquelle il se trouvait ; j'ai appris depuisque les poternes avaient été brisées, et qu'une partie delà garnison qui était dans le fort était prête à faire cause commune avec l'insurrection. Ceci est historique ; c'est un fait connu.
M. Yautram, p. j77.
m. picard. — Je ne puis pas vous donner beaucoup de lumière sur ce fait.
Pour moi, je n'ai pas compris l'évacuation des forts. Nous avons insisté pour qu'un régiment prît possession du Mont-Valérien ; il a été abandonné et réoccupé. Ce doit être le général Vinoy qui a donné l'ordre d'évacuer les forts.
Voilà sans doute la raison de cet ordre. M. Thiers a déclaré qu'il ne fallait pas prendre de demi-mesures : il a insisté sur ce point qu'il fallait masser un certain nombre de troupes pour qu'elles se fortifiassent mutuellement. Il résultait de ce qu'il a exposé à ce moment qu'il était nécessaire de concentrer le plus de troupes possible.
Je crois que c'est en exécution de cette théorie de concentration que les forts ont été évacués.
M. Picard, p. 56.
m. le colonel lambert. — Dans la nuit du 19, j'ai vu une députation de l'Assemblée se présenter chez M. Thiers; j'ai reconnu M. le général Martin des Pallières et M. Buffet; ils ont parlé de l'inquiétude qu'ils avaient au sujet du Mont-Valérien.
m.vacbi-rot. — Les forts ne se sont pas vidés tout seuls; on a donné des ordres à cet égard-là. 11 y a de bonnes raisons pour soutenir que l'évacuation de Paris était nécessaire, mais quant à l'évacuation des forts, il ne semble pas qu'il y ait eu nécessité. Nous voudrions savoir ce que vous pouvez nous dire à cet égard.
m. le colonel lambert. — Je n'étais pas à Paris. Je ne sais ni par qui, ni dans quelle proportion les forts ont été occupés; je ne le sais que pour le Mont-Valérien, parce que, à une heure du matin, lecolonel Cholleton, du 119% couché dans la même chambre que moi, reçut l'ordre de partir pour l'occuper. Deux bataillons incomplets dechasseurs à pied attendaient, au Mont-Valérien, une autre destination. Le 20 au soir, les insurgés ont sommé le colonel Cholleton de leur rendre le fort. Le colonel du 119e pourra vous donner des renseignements à cet égard ; il a reçu les délégués de l'insurrection ; il a vu le nombre des bataillons qui les accompagnaient; il vous dira comment il les a reçus.
M. Lambert, p. 245.
Voici enfin la déposition de M. le général Le Flô, alors ministre de la guerre, qui a ignoré pendant deux ou trois jours l'ordre d'évacuer les forts, et à l'insu duquel une mesure si grave a été prise. On voit que nous étions encore alors sous le régime cher à M. Gambetta, celui de la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil, en ce qui touche les choses de la guerre.
m. le comte de la rochethulon. — M. le général Le Flô nous a dit que c'était lui qui avait donné l'ordre de l'évacuation de Paris, est-ce lui aussi qui a donné l'ordre de l'évacuation des forts?
M. LE GÉNÉRAL LE FLÔ. — Non.
m. le président. — Non ; les procès-verbaux de la commission des Quinze constatent que les forts ont été évacués par ordre du Gouvernement.
m. le général le flô. — Je dois dire même que les forts ont été évacués à mon insu, et ce n'est que cinq ou six jours après que j'en ai été informé ; il ne m'avait pas traversé le cerveau que cela pût se faire ; par ordre de qui cette évacuation a-t-elle eu lieu ? Je n'en sais rien.
m. le comte de la rochethulon. — H y a une note du général Vinoy dans laquelle il est dit que le Mont-Valérien n'avait pas été évacué. Il y était resté un bataillon, mais qui était désarmé; et, pendant toute une nuit, le Mont-Valérien est resté avec vingt-deux hommes, c'est le lendemain que le colonel Cholleton est venu reprendre la position,
m. vacherot. — Est- ce que le général ne pourrait pas nous donner d'explication sur ce fait, quoiqu'il y soit demeuré étranger?
m. le général le flô. — Aucune.
m. vacherot. — Gomment, dans quelle circonstance et en vertu de quelle nécessité a-t-il pu se produire, s'il y a eu nécessité?
m. le général le flô. — L'idée ne m'en était pas venue ; personne n'en a ouvert la bouche devant moi et je n'en ai été informé qu'après l'opération terminée, et deux ou trois jours après. C'est un fait bizarre, inouï, qui m'accuse parce que j'aurais dû réagir peut-être, examiner comment cet ordre avait été donné. S'il avait été donné par une autorité supérieure à la mienne, je n'aurais eu qu'à m'incliner, mais, s'il avait été donné par un officier sous mes ordres, le général Vinoy, par exemple, j'aurais dû prendre contre lui des mesures que la situation aurait justifiées.
Un membre. — Alors personne ne sait d'où est parti l'ordre ?
m. le président. — M. le,général déclare ne pas ie savoir.
m. le général le flô. — Absolument. Je ne le sais pas encore à
l'heure qu'il est.
Général Le Flô, p. 683.