CHAPITRE LU
L'Amiral Saisset au 18 mars.
Récit de l'amiral. — Opinion de M. Vautrain. — L'amiral désespère du succès dès le premier jour. — Il repousse les dévouements qui s'offrent à lui. — Ses pourparlers avec les maires. — Ses hésitations et ses complaisances pour eux. — Sa funeste proclamation.. — Il abandonne Paris et renvoie les défenseurs de l'ordre.
M. l'amiral Saisset, nommé par M. Thiers commandant de la garde nationale parisienne, raconte ainsi qu'il suit comment il reçut ce mandat :
M. Thiers m'appela pour me demander de tenter tm effort à la tête des gens de l'ordre de la garde nationale de Paris ; il me nomma commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, le 20 mars 1871.
Au moment de mon départ, je n'avais pas d'instructions écrites ; les instructions verbales de M. Thiers étaient : « Je ne vous donne pas l'ordre d'aller à Paris, je suis heureux de votre détermination ; je vous recommande de faire tout ce qu'il faudra pour arriver à l'élargissement du général Chanzy. Faites tout ce que vous pourrez au moyen de votre popularité — popularité plus ou moins passagère — pour tâcher de conjurer les horreurs de la guerre cicile. Je n'ai pas d'instruvtions à vous donner] les maires de Paris ont mes pleins pou-
voir s. »
Anriraî Saisset, p. 303.
A en juger par ce que dit M. Vautrain, le choix n'était pas heureux, et ce témoignage est continué par MM, Desmurets, liellaigue et de Plœuc.
Je pressais l'amiral de prendre des mesures. Je ne soîd pas mililnire. On a fait de grands reproches à fiambetta, et Je crois avec raison, d'avoir voulu être militaire. 11 ne m'appartenait donc pas de donner
des Gordres militaires, ependant, je ne pouvais tû'empêcher de dire à l'aide de camp de l'amiral : « Il me semble que rien ne se fait ; l'insurrection approche, et nous ne prenons pas de mesures. » — « Mais, me répondait-il, l'amiral Saisset a reçu du pouvoir exécutif l'ordre de ne pas faire de résistance. » — « Enfin, disais-je, faisons toujours des barricades; nous avons des paniers, nous les mettrons rue de la Banque, rue Croix-des-Petits-Champs, et quand on viendra nous attaquer, ce sera un moyen de défense. Voilà des maisons qui commandent la rue Vivienne : pourquoi ne pas les occuper? » — « L'amiral ne peut pas donner d'ordres que l'on pourrait considérer comme agressifs ; cependant, si vous me donnez l'ordre de le faire, je vais les occuper. »
C'est un officier, Messieurs, que je vous engage à faire appeler devant vous. Il s'appelle Feytaud. C'est un officier de marine qui n'était pas précisément aide de camp de l'amiral, mais qui ne le quittait jamais.
Je fis occuper ces maisons par M. Feytaud, lorsque arriva l'attaque de la mairie du 1er arrondissement par les insurgés.
M. Vautrain, p. 375.
Le GouverDement avait nommé l'amiral Saisset pour commander les gardes nationaux; j'étais en rapport avec lui, je l'ai trouvé personnellement très-calme, mais, militairement, absolument convaincu de l'inutilité complète d'aucune espèce de résistance. A dix reprises différentes, il m'a donné cette assurance-là; j'ai essayé de combattre sun opinion, je l'ai toujours trouvé ferme dans sa conviction.
M. Desmarest, p. ûll.
Militairement, l'amiral Saisset participait au découragement des maires, il n'a pas pu donner des ordres précis. Il y avait 1,700 hommes dans la rue de la Banque, j'ai demandé s'il n'était pas urgent d'en amener d'autres pour se grouper autour de ce noyau central ; l'amiral Saisset était très-occupé de l'alimentation des gardes nationaux ; il m'a dit : « Faites ce que vous voudrez, voici un ordre, vous en ferez ce que
vous voudrez. »
M. Bellaigne, p. 388.
J'avais été chargé par un habitant de Passy de faire connaître à l'amiral que deux ou trois bataillons étaient sous les armes depuis trois jours,, qu'ils étaient surmenés; ils le conjuraient de les faire relever, coin m t.: aussi de venir prendre une quarantaine de pièces de canon qui se trouvaient dans le parc de la Muette, sous leur g,arde. L'amiral me répondit qu'il était bien difficile de faire relever ces bataillons, qu'il
pouvait être dangereux d'envoyer les bataillons d'un quartier dans un autre, qu'il y réfléchirait.
Marquis de Plœuc, p. 489.
L'amiral Saisset avoue lui-même qu'il a cru ne pouvoir essayer aucune résistance :
J'avais la conviction, quand je me suis décidé, le 22, à rendre compte de la situation à M. Thiers, que si j'avais engagé l'action, nous aurions été complètement écrasés, et l'insurrection victorieuse, ne rencontrant aucun obstacle, serait ve;;ue jusqu'à Versailles.
Dès le 22, ils étaient parfaitement organisés et approvisionnés de canons et de munitions; les bataillons de marche pouvaient, dès le 22, venir nous tourmenter ici, j'en suis convaincu; et comme, à ce moment, nous n'étions pas sûrs de l'armée, je ne sais pas s'ils n'auraient pas eu le dessus. C'était un acte de prudence que de ne pas engager l'action le 22.
Plus tard, je vis qu'autour de moi on se désagrégeait, la fatigue s'emparait de tous .
Amiral Saisset, p. 307.
En ce qui touche la proclamation signée de lui et où étaient annoncées des décisions de l'Assemblée, contraires à toutes les intentions bien connues de la majorité, l'amiral Saisset donne des explications confuses, desquelles il résulte qu'il a rédigé divers projets de proclamation avec des variantes considérables. Les maires ayant adopté la plus grave de ces variantes, on a fait imprimer et afficher le placard, sans qu'il eût donné le bon à tirer.
Voici, d'ailleurs, ces explications et le texte de la proclamation ellemême :
Ce projet d'affiche fut remis par l'amiral à MM. les maires; il donna lieu, paraît-il, à une discussion à la suite de laquelle il fut modifié de la manière suivante :
Le bon à tirer n'a pas été donné par l'amiral sur l'affiche définitive.
Le temps marchait, les coups de fusil allaient partir; nous rédigions des projets de proclamations, tantôt d'une façon, tantôt dune autre, pour calmer l'effervescence; j'y disais: « Nous réussirons à obU'nir, ou nous obtiendrons, ou nous avons obtenu; » tout cela était écrit à l'avance et destiné à paror aux diverses éventualités. Comme je n'étais maître de rien, un beau jour, sans que j'aie donné le bon h tirer, on a imprimé un de ces placards avec une rédaction de laquelle il résulte que « nous nous étions entendus avec l'Assemblée ». De sorte qu'on
donnait comme un fait accompli des choses qui ne l'étaient nullement.
Un membre. — Nous ne comprenons pas bien ces explications.
m. le président. — L'amiral dit qu'il avait préparé plusieurs projets de transac'ion conformes aux instructions données par le président du Conseil aux maires de Paris, lesquels étaient autorisés à faire les sacrifices nécessaires à la pacification des esprits.
Sur ces différents projets, il y avait tantôt « on pourra vous concéder telle chose, ou on vous donnera, ou on vous a donné. » La rédaction changeait tous les jours, c'était la situation qui changeait surtout. L'amiral dit que le dernier projet a été imprimé à son insu, contre sa volonté.
Le même membre. — Je demande alors à l'amiral qui l'a fait parler malgré lui.
m. l'amiral saisset. — M. de Turenne a réussi à se procurer cette pièce, sur laquelle se trouve la mention « bon à tirer à 25,000 exemplaires ; » elle porte une signature que je ne connais pas et qui n'est pas la mienne: j'y trouve une note (l'amiral a entre les mains ces papiers qu'il communique aux membres de l'Assemblée), je crois que cette note a été faite par un ancien préfet du Finistère qui avait été mis à ma disposition; un homme âgé, dont le nom m'échappe.
D'accord avec MM. les maires, il avait été convenu qu'une affiche serait apposée pour informer la population :
Qu'ils pensaient obtenir du Gouvernement :
1° La reconnaissance complète des franchises municipales ;
2° L'élection des officiers de la r,arde nationale, quel que soit leur grade ;
3° Des modifications à la loi des échéances;
h" La présentation d'un projet de loi sur les loyers.
L'affiche composée, d'accord avec MM. les maires, a subi de leur part, sans l'aveu ni l'approbation de l'amiral, les modifications suivantes:
1° Au lieu de : « Nous réussirons à obtenir ou nous obtiendrons, » l'affiche portait : « Nous avons obtenu. »
2° Au lieu de : « Quel que soit leur grade », l'affiche portait : « Y compris le général en chef. »
Une copie porte : « Si l'élection est décrétée par l'Assemblé nationale. »
3° Au lieu de : « Présentation d'un projet de loi », l'affiche portait : « Un projet de loi. »
k° Au lieu de : « Les lois de conciliation que nous réussirons à obtenir », l'affiche portait : « Les lois que nous avons réussi à obtenir. »
5° Au lieu de : « Le vice-amiral, commandant en chef des gardes
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19/j HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
nationales de la Seine », l'affiche portait : « Le vice-amiral, commandant en chef provisoire. »
Ainsi tout ce qui était dubitatif devenait affirmatif.
On ajoutait au paragraphe 2, la nomination du commandant supérieur des gardes nationales.
L'espérance de la présentation d'un projet de loi sur les loyers devenait un fait accompli.
Enfin, on ajoutait à la signature de l'amiral le mot « provisoire. »
Ces modifications, qui ont profondément altéré le sens de la proclamation, n'ont été portées à la connaissance de l'amiral qu'à l'état de fait accompli, et quand il n'était plus possible d'en décliner la responsabilité, sans se séparer des maires, avec lesquels il était prescrit de marcher d'accord, eux seuls ayant les pouvoirs nécessaires pour aqir; tout en reconnaissant que, plein de confiance dans MM. les maires, il avait tenu la plume pour la rédaction d'un premier projet qui ne devait être affiché qu'après avoir reçu l'approbation de l'amiral.
m. lé président. — Amiral, vous déclarez que vous n'avez autorisé personne à faire imprimer cette affiche, qu'elle a été imprimé malgré vous et sans votre assentiment (1) ?
m. l'amiral saisset. — Oui, Monsieur le président. D'abord, je n'avais aucune action sur l'imprimeur. D'ailleurs, toutes les fois que quelqu'un veut faire imprimer, c'est lui-même qui donne le bon à tirer sur l'épreuve définitive, et c'est sur le reçu de sa signature qu'on imprime.
Voici l'épreuve définitive qu'on a réussi à retrouver, et vous voyez que je n'ai pas donné le bon à tirer.
Un membre. — Qu'est-ce que cette affiche ?
m. l'amiral saisset. — C'est une affiche qui formulait des conditions comme si l'Assemblée nationale les avait acceptées; elle engageait l'Assemblée, tout cela sans ma participation: