CHAPITRE LUI
Les Maires de Paris au 18 mars.
Pleins pouvoirs donnés aux maires par M. Thiers. — Instructions vagues reçues par l'amiral Saisset. — Composition et esprit de la réunion des maires*. — Double courant d'opinion parmi les maires. — Admission des délégués du Comité central. — Majorité des maires acquise à la révolution. — Excitations coupables de MM. Floquet, Clemenceau et Jules Simon. — Elles entraînent les maires à pactiser avec l'émeute. — Explications de M. Floquet. — La capitulation des maires consomme le succès de la révolution.
Nous avons déjà vu comment l'organisation et l'action des maires de Paris avait préparé et amené l'insurrection.
Cependant, dès son arrivée à Versailles, M. Thiers remit ses pleins pouvoirs à la réunion des maires, et les instruclions de l'amiral Saisset, nommé commandant de la garde nationale, portaient qu'il eût à s'entendre pour tout avec les maires. Jamais il ne fut donné par un chef de gouvernement des directions aussi vagues et aussi imprudentes.
M. Thiers m'avait dit : « Laissez les maires faire ce qu'ils croiront utile, vous leur devez vos avis, votre assistance militaire, rien de plus. »
Amiral Saisset, p. 303.
M. Thiers me répondit ceci : « Vous n'avez qu'une chose à faire, c'est d'empêcher l'effusion du sang pendant quelques jours; votre devoir est de ne pas continuer une résistance inutile. Dans tous les cas, vous avez fait un acte de bon citoyen, et je vous en serai toujours reconnaissant. »
Je rentrai à Paris, et je fis afficher une proclamation dans laquelle, après avoir remercié la garde nationale de son concours, qui nous avait permis de placer les légitimes revendications de Paris sur le terrain de la légalité, et voulant éviter tout conflit sanglant, j'invitais les électeurs h se rendre au scrutin. Le lendemain, les élections eurent lieu s;ms
aucun désordre. Dans mon arrondissement, mes trois adjoints et moi avons été nommés. M. Desmarest, M. Méline, M. Adam et quelques autres membres des municipalités le furent également. Mais la grande majorité des élus étaient des candidats proposés par le Comité de l'Hôtel de ville.
M. Tirard, p. 343.
La réunion ainsi constituée par M. Thiers, arbitre de la situation de Paris et jusqu'à un certain point de celles de la France, méritait bien peu cette preuve de confiance, à en juger par des témoignages, dont plusieurs émanent des membres mômes de ce Comité :
Nous nous sommes réunis; eh bien, laissez -moi vous le dire : il y a eu de grandes divergences parmi les maires. Il y a eu des conspirateurs, c'est évident, puisqu'ils sont entrés tout droit à la Commune. Mais, néanmoins, la grande masse des maires n'était pas pour l'insurrection. Rappelez-vous, Messieurs, notre première affiche; nous pouvions à peine parler de l'Assemblée nationale ; nous en avons parlé avec une très-grande discrétion. .Dans notre seconde affiche, rédigée par MM. Henri Martin et Arnaud de l'Ariége, nous disions aux Parisiens : « Vous n'avez de salut que dans l'Assemblée nationale, la seule souveraine. » Et l'affiche était signée par tous les maires. Soyez bien convaincus que l'immense majorité des maires présents, quoique vous en ayez vus de très-avancés, était pour l'Assemblée nationale contre l'insurrection.
M. Vautrain, p. 374.
Dès ce moment-là, peut-être, se produisirent dans la commission des maires deux courants: les uns étaient décidés à résister jusqu'au bout pour le maintien de l'ordre et des lois; les autres étaient enclins à la conciliation , quelques-uns avec une complaisance fâcheuse, qui énervait la fermeté de la réunion, et allait jusqu'à entraver l'exécution des mesures de défense. Plusieurs pouvaient avoir pour but, par des concessions, de gagner du temps et de mettre par là le gouvernement en mesure de se fortifier contre l'insurrection; mais ce motif ne fut guère allégué, du moins à ma connaissance, et celui contre lequel j'eus le plus à lutter, moi qui étais partisan de la résistance, ce fut ie fantôme toujours évoqué de la réaction, qui, une fois les fédérés dissous, refuserait à Paris des libertés et un Conseil municipal élu ; à quoi nous répondions que si les municipalités triomphaient par elles-mêmes de l'émeute, elles seraient bien plus autorisées à réclamer cette satisfaction et l'obtiendraient, comme nous en avions la promesse du Gouvernement.
M. DuOail, p. 357.
Et je me rappelle que le 20 ou le 21 mars, une réunion de maires ayant lieu à la troisième mairie , nous fûmes scandalisés d:apprendre qu'une délégation du Comité central tenait séance à côté de nous, avec l'autorisation du maire, qui, à ce moment même, nous présidait.
M. Dubail, p. 354.
Il y avait là plusieurs de mes collègues, qu'à tort ou à raison, je souçonnais d'être plutôt du parti ennemi que du nôtre, et de ne venir au milieu de nous qua pour nous épier et nous trahir, au dernier moment. Dans un moment de discussion vive, je dis à ces messieurs : « Si vous êtes ici pour résister avec nous, c'est bien; sinon, il faut partir. » Je leur dis cela en termes soldatesques. Voilà où nous en étions, et c'est cette division déplorable qui explique la faiblesse du pouvoir si respecté de l'ensemble des maires, devant une insurrection sans autorité ni chefs connus, et leur défaillance finale.
Un membre. — Quels sont les maires dont vous parlez?
m. dubail. — Je puis me tromper, et je le souhaite, sur les intentions de mes collègues, mais ils ont fait, selon moi, le plus grand mal à leur insu, sans doute, par leur continuelle entremise entre les maires et le Comité central, leur complaisance pour celui-ci, leur pression, parfois menaçante, sur nous, et quelques-uns par une sorte de connivence avec les insurgés dont ils soutenaient toutes les exigences. Ils se sont d'ailleurs plus ou moins démasqués depuis. Mais enfin, le dernier jour, je considérais la présence de ces messieurs comme un danger au moment de la lutte qui allait éclater.
M. Dubail, p. 360.
La réunion était très-nombreuse, tous les maires et adjoints s'y étaient rendus, à mesure que la révolution se consommait, et j'y arrivai un des derniers, retenu que j'avais été par les causes que je vous ai dites. Je me fis rendre compte par mes voisins du sujet de la discussion. On y discutait sur le point de savoir si on devait envoyer une délégation à l'Hôtel de ville, auprès du Comité central, pour négocier avec lui, sur ce qu'il pouvait y avoir à faire dans l'intérêt de la ville de Paris.
Je fus surpris, je le dis très-sincèrement, qu'une question comme celle-là pût s'agiter. Je ne sais pas s'il y avait habileté politique à le faire, je ne dis pas non, mais, quant à moi, mon impression était celle-ci : prendre l'initiative d'une démarche de cette nature, était une chose dangereuse, qui ne pouvait qu'être de nature à amoindrir le parti de l'ordre devant l'insurrection.
Je me relirai; mais je crois me rappeler qu'avant le moment où Je ne
retirais la mesure avait été votée, et que quelques personnes avaient été déléguées pour aller à l'Hôtel de ville le lendemain matin.
M. de Normandie, p. 366.
m. bei.laigue. — Le jeudi 23 mars au matin, j'assistai à l'Assemblée des maires. La position devenait de plus en plus tendue. Deux représentants s'y trouvaient : MM. Louis Blanc et Floquet. Je suis arrivé pour entendre uns motion qui m'a surpris et qui consistait, dans le désarroi où nous nous trouvions, à rallier les dissidents autour de la députation parisienne, à laisser de côté le Comité central qu'on n'approuvait pas, mais à ne pas suivre non plus l'Assemblée.
Ce thème a été développé plus ou moins habilement : j'ai demandé la parole pour répondre à ces messieurs. Je n'avais pas l'honneur d'être connu d'eux personnellement; j'ai dit que cette proposition ne tendait qu'à établir une insurrection mixte, alors que nous avions d'un côté cette détestable insurrection du 18 mars, et de l'autre le Gouvernement que nous devions reconnaître; qu'en admettant que ce ne fût pas un crime ou une faute, cela semblerait une folie ; que si nous avions quelque force dans le pays, nous devions la puiser dans la légalité et qu'il était insensé de vouloir créer celte nouvelle insurrection à côté de celle de l'Hôtel de viiîe.
Je crois que j'ai déterminé l'assemblée à ne pas suivre les deux représentants.
M. Bellaigue, p. 386.
Le conseil municipal se composait de trois éléments : un certain nombre de membres peu considérable était absolument avec la Commune; d'autres absolument contre la Commune, j'en étais avec M. Vacherot.Puisilyavait des intermédiaires très-nombreux, qui étaient près de la Commune en lui servant d'auxiliaires. C'est là qu'est la vérité. Voilà avec quoi nous avons eu à lutter.
Le nombre des maires foncièrement attachés à l'idée gouvernementale régulière était peu nombreux.
m. le président. — Trois ou quatre.
m. desmarest. — Dix peut-être, en comptant les adjoints.
m. le président. — Et combien pour la Commune?
m. desmarest. — Il serait difficile de le dire. Il y avait peut-être une dizaine de membres foncièrement dans les idées du Gouvernement régulier sur quatre-vingts, tant maires qu'adjoints. Les autres étaient dans des idées politiques qui les rapprochaient de la Commune ou
d'un rôle auxiliaire de la Commune.
M. Desmarest, p. 410.
Auprès de rous, il y avait des hommes qui croyaient qu'il fallait s'entendre avec le Comité central bien plutôt qu'avec le gouvernement de Versailles. Ces hommes disaient qu'il y avait plus à gagner pour la République à marcher d'accord avec le Comité central qu'à chercher à se rattacher au gouvernement de Versailles. Je n'ai jamais été de leur opinion. Toutefois il faut reconnaître que ce fut l'opinion première de la majorité des maires et adjoints, car, à la suite de la communication dont j'ai donné lecture, il s'engagea des relations, je ne dirai pas intimes, très-ruivies, entre l'Hôtel de ville et la mairie du deuxième arrondissement, où les maires se réunissaient, et où l'on avait, en quelque sorte, constitué un centre de résistance à l'autorité qui cherchait à se consolider à l'Hôtel de ville. Les allées et venues étaient fréquentes; on nous communiquait les résultats, et nous restions toujours dans l'indécision.
M. Degouve-Denuncque, p. 401.
MM. Hoquet et Clemenceau, et même un ministre de M. Thiers, M. Jules Simon, par des paroles au moins imprudentes, excitèrent encore les passions révolutionnaires de l'assemblée des maires, et la jetèrent du côté de la Commune.
m. de la rochethulon. — Il y a une déclaration disant que M. FI: que t a annoncé la nomination du duc d'Aumale. m. le président. — C'est la déclaration de M. Héligon.
M. Desi7iarest, p. 413.
Un membre. — On a dit que les maires étaient hésitants, n'étaient pas décidés à signer, lorsqu'un maire de Paris et M, Floquet déclarèrent qu'à Versailles l'Assemblée avait renversé la République et nommé le duc d'Aumale lieutenant général -les armées. Je me rappelle l'expression du témoin : «on se jeta sur les plumes. »
m. desmarest. — Le fait est vrai.
m. delà rochethulon. — Vous confirmez le fait que MM. Floquet et Clemenceau ont annoncé la nomination du duc d'Aumale?
m. desmarest. — Oui.
m. vacherot. — Ont-ils annoncé le fait comme accompli, ou entils dit que .le bruit en courait ?
m. desmarest. — Ils ont parlé des dispositions de l'Assemblée à nommer le duc d'Aumale, et non d'un fait accompli.
M. Pfsinurct, p, 413.
Enfin, au moment où la séance de nuit aller commencer, M. Thiers
était très-inquiet. Les quelques paroles qu'il prononça à la tribune, un instant après, le prouvent surabondamment. Je lui dis : « Si l'Assemblée veut accepter les propositions faiîes par les maires de Paris, je crois que nous pourrons prolonger la situation pendant quelques jours et atteindre la date du 3 avril, pour procéder à des élections régulières. »
Je pensais que la séance de nuit ne pouvait pas avoir une grande importance, puisque le rapport de la Commission, dans laquelle j'avais été entendu dans la journée, n'était pas prêt. M. Thiers désirait qu'elle le terminât le plus tôt possible. J'allai m'entretenir un instant avec M. Grévy, qui me dit : « Je vais lever la séance très-rapidement. » En effet, elle n'a duré qu'une dizaine de minutes. Et c'est à ce moment que M. Jules Simon, qui était au pied de la tribune, me dit: — « Je suis excessivement inquiet ; le bruit court que quelques membres de la majorité ont l'intention de proposer que le commandement de l'armée soit donné au prince de Joinville; croyez-vous que ce soit sérieux? »
« — Je n'en sais rien, j'ai entendu parler du duc d'Aumale. »
M. Tirard, p. 3i2.
M. Floquet cherche bien à expliquer ses paroles, mais M. Héligon les confirme, et M. Tirard eertiûe de nouveau le propos de M. J. Simon :
Plusieurs personnes ont déposé qu'en leur présence vous étiez venu annoncer dans la réunion des maires et au Grand-Hôtel que l'Assemblée nationale avait nommé M. le duc d'Aumale lieutenant-général, et que, sur cette nouvelle, la décision fut prise de signer le traité avec le Comité.
m. floquet. — Cela m'a déjà été dit, c'est pourquoi votre question ne m'étonne pas.
m. le président. — Deux personnes très-dignes de foi nous ont déclaré qu'elles vous avaient entendu faire cette déclaration.
m. floquet. — Je donne le démenti le plus formel à ces deux personnes. Voici ce qui s'est passé :
Le soir même où eut lieu ce fameux comité secret qui a été brusquement terminé avant d'avoir commencé, sur les supplications de M. Thiers, plusieurs membres de l'Assemblée me dirent avant d'entrer en séance : « Vous ne savez pas ce qui va se passer : au début de la séance, on va demander des explications à M. Thiers sur l'affiche de l'amiral Saisset qui a paru dans la journée; » — l'amiral avait annoncé que l'Assemblée avait décidé telle et telle concession, et il s'en trouvait une ou deux que l'Assemblée n'avait pas décidées; — « on va demander
des explications à M. Thiers, et s'il est établi que M. Thiers a autorisé l'amiral Saisset à publier cette affiche, M. Thiers sera renversé, et on est décidé à nommer le duc d'Aumale lieutenant-général de la République ou du royaume. On ajouta : « Vous pouvez être sûr de cela ; cela va se passer tout à l'heure. »
M. Floquet, p. 292.
Pendant ce temps, l'insurrection doublait ses postes, et dans la nuit le Comité central ne voulait plus du traité que les maires avaient signé. Ils voulaient la Commune et les élections pour le dimanche. On a parlementé, mais rien n'a pu y faire. Je déclare que certains des maires qui ont signé voulaient s'en aller chez eux. Voici ce qui a décidé une masse de nos collègues à signer. Dans la réunion du samedi matin, est arrivé de Versailles un maire député, M. Clemenceau avec M. Floquet. Ils nous ont dit qu'ils arrivaient de Versailles et que dans les couloirs, il n'était question que de proclamer le duc d'Aumale lieutenant-général du royaume.
m. le président. — M. Clemenceau et M. Floquet vous ont dit cela dans la réunion des maires ?
m. le marquis de la rochethulon. — Vous l'avez entendu?
m. héligon. — Oui; ils nous ont dit : « Le bruit court qu'on va nommer le duc d'Aumale lieutenant-général du royaume. » Alors les maires se sont jetés sur les plumes et ont signé le traité. Dubail, qui était là avec Tirard et moi pour diriger la résistance, Dubail a pris son chapeau et s'en est allé. Quant à moi, j'ai dit : « Je ne signe pas cette pièce. Je n'ai pas reçu de mandat pour signer des traités ; je me retire à Versailles et je donne ma démission. » Voilà comment les faits se sont passés.
M. Héligon, p. 5i9.
m. tirard. — Je tiens à vous faire connaître le fait suivant, parce qu'il a été pour beaucoup dans la détermination prise à Paris, le lendemain samedi, par mes collègues. C'est que le bruit courait, et c'est un ministre qui me l'a confirmé au pied de la tribune, qu'une partie des membres de la majorité, très-froissée de la proclamation de l'amiral Saisset, était décidée à proposer à l'Assemblée de confier le commandement de l'armée au prince de Joinville.
Un membre. — Au duc d'Aumale.
m. tirard. — Non, on m'a dit au prince de Joinville.
m. martial deli'IT. — Est-ce que c'est uu ministre qui vous a dit cela?
m. tirard. — C'est M. Jules Simon. Il m'a dit que c'était un bruit très-répandu.
M. Tirard, p. 341-
Voici encore les explications de M. Floquet au sujet du rôle, au moins ambigu, qu'il a joué au 18 mars :
Voilà donc ce que j'ai fait à Paris. Jamais je n'ai adhéré à la Commune, et j'ai toujours procédé dans le sens d'une conciliat;on sur laquelle je demande à m'expliquer en un mot. On a répété contre nous qu'il n'y avait pas possibilité d'une conciliation entre l'insurrection et l'Assemblée ; aussi n'avons-nous jamais cherché de conciliation entre l'insurrection et l'Assemblée nationale ; nous avons toujours essayé de faire pénétrer dans la population de Paris, — je ne veux rien dire contre l'Assemblée, mais enfin l'Assemblée peut être discutée, comme tous les pouvoirs ; or, l'Assemblée était discutée à Paris, et n'était pas sympathique à une grande partie delà population, il ne faut pas le contester; — notre but était, dis-je, de faire pénétrer dans cette population qui était réfractaire à l'Assemblée nationale et hostile à la Commune, dans cette population qui laissait passer les choses, parce qu'en rétablissant la situation légale, elle aurait rétabli l'autorité d'une Assemblée qu'elle n'aimait pas, nous voulions faire pénétrer dans cette population, l'idée qu'en définitive l'Assemblée représentait la légalité républicaine, et que, quoique le personnel de cette Assemblée ne nous convînt ni aux députés ni même à la majorité de Paris, on n'avait pas le droit de la renverser par la force.
M. Floquet, ». 297.
J'étais décidé à m'en aller dès que la bataille commencerait ; c'est pourquoi, le samedi soir, 1er avril, quand on lut une lettre de M. le général Ducrot et d'un autre général demandant un congé, et que M. Grévy leva la séance en disant : « A lundi, » comme ordinairement il y avait séance le dimanche, je me persuadai que la bataille allait commencer dès le lendemain, et, à partir de ce moment-là, ma résolution fut prise ; je me dis : Je donnerai ma démission. J'étais sous l'empire de deux sentiments : le premier, c'est que, représentant élu de Paris, je ne pouvais pas être hors de Paris pendant que la ville, les innocents comme ceux qui étaient dans l'insurrection, seraient, en définitive, en présence d'une situation matérielle terrible, exposés à de grands dangers ; que je devais être avec eux, et que, par conséquent, je devais rentrer au milieu de mes électeurs.
C'est ce que je dis dans ma lettre : « Je subirai les périls et les souf-
frances que mes concitoyens auront à supporter. » Je parle pour la grande partie de la population, môme pour celle qui n'a pas pris part à l'insurrection. C'était un sentiment vrai ou faux, je l'ai cru vrai, j'y ai obéi. D'autres collègues ne l'ont pas partagé, et quand j'ai vu des collègues comme ceux qui sont restes dans l'Assemblée, juger qu'ils ne devaient pas agir comme je l'ai lait, j'ai hésité très-sérieusement sur la question de savoir si j'obéissais à un scrupule excessif, à un entraînement irréfléchi, mais, en définitive, mon premier sentiment l'a emporté.
L'autre senliment qui m'a déterminé était le désir bien naturel de servir le plus utilement au déuoûment de cette crise terrible. Or, dans l'Assemblée, je ne pouvais plus rien, la bataille commencée, que me taiie. A Paris, si je continuais à rester représentant, à être solidaire de l'Assemblée, qui y était fort mal vue, je n'avais aucune autorité morale.
M. Floquet, p. 295.
Entraîné par la fraction radicale et par les propos relatifs au projet d'une restauration orléaniste, la réunion des maires passa dans le camp des insurgés et consentit ce que l'on a appelé la capitulation des maires. Elle donna une force nouvelle et une apparence de légalité à l'insurrection.
Je fus chargé de rédiger une proclamation nouvelle dont les termes étaient ceux-ci : « Le Comité central manque pour la deuxième fois à la parole donnée en son nom par ses délégués : il veut faire demain des élections sans sincérité, sans régularité, sans contrôle. C'est la guerre civile qu'il appelle dans Paris ; que la honte et le sang en retombent sur lui seul !
» Quant aux maires, ils engagent la garde nationale à se rallier à eux pour défendre la République et l'ordre. »
Celle proclamation fut livrée de très-bonne heure, le samedi malin, à M. Dubuisson, rue d'Argout; elle fut composée; j'en corrigeais l'épreuve, quand eut lieu ce que je ne puis m'empécher d'appelrr 1 1 capitulation des maires et des députés ; et la proclamation fut remplacée par une autre que falsifia le Comité, abusant de la bonne foi des signataires avec qui il avait traité, supprimant la partie qui sauvegardait leurs droits, prena.it le premier rôle et annonçant les élections pour le lecdemain.
1/. rmbail, />. 358.
Nous arrivons ainsi au jour de la capitulation, qui a été pr.aik e
d'une séance presque intime à laquelle je me suis trouvé mêlé par hasard. Dans mes voyages de la rue de la Banque au Grand-Hôtel, j'ai trouvé l'amiral Saisset, M. Schœlcher et un aide de camp de l'amiral qui apportait cent mille francs que l'amiral avait demandés.
M. Schœlcher disait à l'amiral Saisset : « La lutte me paraît impossible, on va venir du Comité avec des mitrailleuses, nous ne pouvons pas tenir rue de la Banque, il faut capituler, traiter avec le Comité central. »
Avant que l'amiral Saisset ne répondît, je pris la parole peut-être un peu trop vivement et je dis : « Puisque vous me faites l'honneur de m'associer à ce conseil de guerre, pourquoi capituler? Vous êtes militaires^ vous savez si nous sommes en force ; je ne vois pas la nécessité de traiter avec des gens dont nous avons horreur. »
L'amiral Saisset pensait à ce moment, comme M. Schœlcher, qu'il n'y avait pas de résistance possible. On décida, alors, qu'il y avait lieu de capituler. Voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, j'ai été à la Banque chercher de l'argent pour mon arrondissement. En revenant, j'ai rencontré un de mes collègues, M. Hubard, qui m'a dit : « On vient de signer la capitulation. » Il y a eu une réunion, chez M. André ; j'ai été à cette réunion ; des larmes ont été versées par des hommes qui disaient qu'ils avaient signé malgré eux. C'est là le dernier acte de l'insurrection parisienne.
M. Bellaigue, p. 389.
m. vacherot. — Ne pensez-vous pas, Monsieur Hervé, que s'il n'y avait pas eu ce qu'on a appelé d'un mot qui est peut-être un peu dur, la capitulation des maires, que si les municipalités étaient restées complètement en dehors, et que les élections eussent été faites uniquement par le pouvoir nouveau issu de l'insurrection, on serait allé livs-peu aux urnes électorales?
m. hervé. — On y serait allé moins. Ceux qui ont voté pour M. Desmarest, par exemple, ne s'y seraient point présentés.
m. vacherot. — Mais y aurait-il eu un véritable échec pour la Commune ?
m. hervé. — C'est mon sentiment, et c'est une des raisons qui m'ont fait combattre cette capitulation. (Séance du 21 juillet 1871).
M. Hervé, p. 176.
J'ai signé, moi ! Et quand j'ai signé, personne ne m'y contraignait. J'ai signé par considération politique, et je ferais encore de même, et, en le faisant, je crois que je vous ai sauvés! C'est bien facile de dire :
« les maires de Paris ont capitulé, nous ont abandonnés. » La vérité est qu'il fallait un bouc émissaire. « La garde nationale, disait-on, allait se grouper, nous aurions été invincibles. » Nous aurions fait sacrifier quelques milliers de braves gens sans aucun succès. •
M. Vautrain, p. 379.
Nous eûmes occasion de demander à M. Ranvier pourquoi le Comité central tenait tant à précipiter les élections. — Il les voulait pour le 26 mars; nous demaudions qu'elles n'eussent lieu que le 30, et nous disions : « quatre jours de retard seulement, c'est laisser les choses en l'état. » — M. Ranvier eut, je dirai l'ingénuité, de nous faire connaître le fin mot, et ce mot aurait dû singulièrement nous éclairer ; il nous déclara que le Comité central était à bout d'efforts; qu'il avait assumé une tâche beaucoup plus lourde qu'il ne le supposait ; que la victoire lui était restée à des conditions si complètes, qu'il se trouvait dans la nécessité de faire occuper tous les forts du sud, de faire garder toutes les portes de Paris et de placer des hommes dans tous les postes à l'intérieur ; que, pour ces différentes occupations, il n'avait qu'un personnel insuffisant. M. Ranvier alla même jusqu'à dire que tout son monde était sur les dents et qu'il fallait en finir.
Je résume ici des explications qui ne durèrent pas moins de six heures ; mais enfin voilà dans quels termes M. Ranvier nous posa la question : « Le Comité central est à bout, il veut en finir à tout prix ; il veut précipiter un dénoûment. » — Je le répète, nous refusâmes de revenir sur la décision qui avait été prise dans l'après-midi, et nous nous séparâmes à trois heures du malin, convaincus que tout accord était rompu entre nous et le Comité central ; que, par conséquent, le lendemain, s'il devait y avoir une bataille, elle s'engagerait.
Je revins le lendemain à la mairie du 2e arrondissement, dans l'aprèsmidi, et je fus fort étonné lorsque j'appris que la majorité des maires et des adjoints avait capitulé ; que, contrairement à ce qui avait été décidé dans la nuit, on avait, à midi, signé une affiche par laquelle on acceptait les élections pour le lendemain 26 mars.
M. Degouve-Denuncque, p. 403.
En résumé, Messieurs, je crois remplir un devoir en déclarant, que, si la majorité des maires et des adjoints de Paris avait été du côté du Gouvernement, du côté de la vraie République, plutôt que du côté de l'Hôtel de ville, nous avions en nous une force morale suffisante pour faire comprendre à la population de Paris, du moins à la majorité de
cette population, que c'était de notre côté qu'il fallait se tourner. Nous avions une force matérielle qui, jusqu'au moment où nous avons éprouvé des défaillances, s'était constamment accrue, qui n'aurait fait que s'accroître encore , avec laquelle nous aurions pu avoir raison de ce gouvernement de l'Hôtel de ville qui , par l'organe de M. Ranvier, nous avait déclaré qu'il était à bout de forces, qu'il voulait en finir, parce que tout son monde était sur les dents.
Dans mon opinion, la cause première de l'insurrection du 18 mars, c'a été les défaillances d'un très-grand nombre de maires et d'adjoints.
M. Degouve-Denuncque, p. 4O4.