‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 85 sur 92 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

jamais!

226 HISTOIRE KÉVOLTJTIONXAIRE

» sigef ; J« vais choisir un bataillon de gardes nationaux qtkî relèvera •» le bataillon des employés de la Banque; je le choisirai en vue de la » -conservation de la Banque. » - ■

Prendre possession delà Banque était tout son désir et c'était aussi toute ma crainte; mieux vaut subir une attaque à distance que d'être pris à la gorge. A tout risque, je répondis que je n'y consentirais

« Ne me faites pas de violence, lui disais-je. Vous vous dites le oatrôn » des ouvriers ; si les ouvriers ont un billet de vingt francs et que vans » me fassiez violence, ce billet vaudra le prix du papier et vous serez y> tous ruinés. Vous assumez sur vous une responsabilité que vous êtes » trop intelligent pour ne pas comprendre. »

» — Eh bien, citoyen, combien avez-vous d'hommes dans votre poste » extérieur ?

» — Trente ou quarante.

» -— Il faut que vous me donniez ce poste,

C était peu de chose en apparence, mais ce pouvait être beaucoup à un moment donné. Je le priai de réfléchir : « Nous verrons cela demain; d'ailleurs, rien ne peut se faire sans l'avertissement du délégué delà Commune. Donnez-moi quarante-huit heures, nous en causerons.» Mon argument que rien ne pouvait se faire sans l'assentiment du délégué de la Commune fut tout-puissant. Il se retira. C'est le plus grand danger peut-être que j'aie couru. Si les fédérés étaient entrés à la Banque, je ne sais pas au prix de-quels sacrifices nous ^s aurions satisfaits.

Beslay donna sa démission à !a Commune pour l'attaque faite le 12 mai; la Commune la lui renvoya, et quand je lésas, le dimanche 14, je me rendis chez lui pour le prier de ne pas inïhtersur sa démission, lui déclarant que j'avais absolument besoin de lui, et que, sans lui, j'étais absolument Téduit à l'impuissance. Il ne ra maintint pas, et il continua à m'assister.

Le mardi, 16 mai, je fus encore prévenu que la Banque allait être iirrôstie ; tout le bataillon prit les armes ; c'était le jour de la démission de la minorité modérée de la Commune. Cependant personne ne vint et la journée se passa dans un calme relatif.

Nous approchions du jour de la délivrance, mais nous n'en savions rien ; de Versailles, il ne nous était venuni tm avis ni un encouragement.

Beslay, le 19 mai, reçut la lettre suivante :

« Cher et honoré citoyen Beslay, f Mod caissier Durand vous exyhqnera quelle importance j'attache a

» une ouverture de un million de plus pour demain. — Coûte que » coûte, il faut que demain avant midi j'obtienne au moins 500, OOt) » francs. Nous réglerons avec la Banque la différence que cela pro- » duira.

» Si je succombais, vous savez ce qui en résulterait. Dévoué à notre » grande cause socialiste et communale, je puis, en étant soutenu, éviter » des écarts et des violences que notre situation explique et que je ne » reproche pas à nos collègues. Mais, au nom du salut de la révolution, » il faut que je sois absolument secondé. Je sais combien vous m'ho- » norez de votre précieuse estime; aidez-moi, je vous prie, à la mériter.

.» Respectueux et fraternel salut,

Signé : » Jourue . »

Nous donnâmes 600,000 francs^

Un membre. — A qui était adressée cotte lettre?

m. de ploeuc. — A Beslay.

Les termes de cette lettre indiquent bjon que la Banque était menacée.

L'imminence des entreprises hostiles engagea la Banque à faire descendre dans les caves tout ce qui n'était pas nécessaire au service de quatre ou cinq jours, et à tout ensabler.

Nous avions pris ainsi toutes les précautions utiles, et la Banque eût été démolie par le feu ou les canons qu£ l'obstacle n'en eût été que plus considérable.

Le dimanche 21, la situation se tend encore davantage. La Commune est profondément divisée ; il y a quatre gouvernemeats : la Commune, le Comité de salut public, le Comité central, le Comité fédéral.

Tous ces Comités deviennent plus agités; ils sentent que tout va leur échapper. Vers le soir, le caissier du .ministère des finances se présente porleur de la lettre suivante:

«Paris, le 20 mai.

» Choyen Durand,

» Il est indispensable que la Banque nous avancé une somme de » 300,000 francs sur le million que, du reste, j'avais demandé au j> citoyen Beslay.

» Faites donc le nécessaire. auprès de la Banque, pour lui faire comprendre quel intérêt il y a à obtenir cette somme. » Sans cela ! !

Signé : » Jourde. »

Le conseil de régence, agissant comme contraint et forcé, autorise. A dater de ce jour, dimanche soir, je me suis trouvé privé du con-

seil de régence, la circulation devenant dans Paris dangereuse et impossible. Par une sorte d'intuition, je rentrai à la Banque de France vers dix heures du soir pour n'en plus sortir, ignorant l'entrée des troupes, mais sentant que la crise suprême approchait.

Les journées du lundi et du mardi nous ont paru à tous de bien longues journées j sans aucun avis de l'armée, sachant seulement qu'elle était engagée dans Paris depuis le dimanche soir.

m. le duc de la Rochefoucauld -bisaccia. — Vous n'avez pas été tourmenté pendant ces deux journées-là?

m. de quinsonas. — Ce n'est que le mercredi que vous avez été délivrés?

m. de ploeuc — Le mercredi, à sept-heures et demie du matin ! Le lundi, au mil eu de la lutte, le Comité de salut public me fit demander sept cent mille francs; j'en donnai 200,000; mais le soir, je reçus la réclamation du complément avec une lettre me menaçant de l'occupation immédiate par la garde nationale.

Les dispositions autour de nous étaient les suivantes :

Une barricade au coin de la rue de la Feuillade et de la rue des Petits- Champs, en face de notre corps de garde.

Je l'avais laissé Lire pour ne troubler en rien l'apparente bonne intelligence qui existait entre nous et l'extérieur.

Une barricade dans la rue Coquillière ;

Le Louvre et la place Notre-Dame -des-Victoires, occupés par les fédérés ; la ra-erne de la rue de la Banque, à cent pas de nous, occupée par les vengeurs de Flourens; enfin, la place Vendôme qui était également aux mains des fédérés

Je payai les 700,000 francs.

A dater de ce jour, les employés de la Banque de France, que j'avais jusque-là laissés rentier par escouades dans leurs familles, n'ont plus quitté la Banque : les bureaux, les caisses furent fermés; tout le monde consigné, sous 1 s armes, réparti dans les divers postes assignés par leur commandant.

Le mardi, les troupes, entrées depuis l'avant- veille, ne m'avaient encore donné aucun avis et j'ignorais les chances de la lutte ; une nouvelle réduisit on de 500.000 francs me fut faite au nom du Comité de salut public, qui menaçait d'occuper immédiatement la Banque ; et, en effet, devant les portes stationnaient des compagnies, précédant des forces considérables massées aux Halles centrales.

Je fis appel à Besl iy que j'avais prié de venir le dimanche à la Banque pour y resler avec moi, et il parvint encore à éloigner ces troupes mais il me fallut consentir à cette dernière réquisition.

Les fédérés qui occupaient le quartier voulurent encore une fois nous forcer à concourir à la défense extérieure ; nous leur répondîmes en évacuant notre poste extérieur et en nous renfermant strictement dans nos cours.

C'était le moment le plus grave pour nous. Vers dix heures du soir, on vient me prévenir qu'une très-grande émotion régnait dans les cours ; et, en effet, un de nos malheureux employés, qui est en même temps docteur eu médecine, avait été retenu par un bataillon de fédérés depuis deux ou trois jours, pour en être le médrcin. Il s'était échappé, et il portait à la main un petit sac dans lequel était renfermé tout ce qu'il avait pu sauver de l'incendie de sa maison, rue de Lille. Cet employé avait eu dans la journée le chef de scn bataillon blessé. Celui-ci pensant qu'il aurait asile plus sûr chez un employé de la Banque, lui avait demandé l'hospitalité, quand, vers neuf heures du soir, cet employé apprend qu'on met le feu à sa maison ; il descend et il trouve les soldats du bataillon auquel il était attaché depuis trois ou quatre jours qui allumaient du pétrole sous son escalier. « Misérables, je vous soigne » depuis trois jours, vous ne savez donc pas que votre commandant » est chez moi. » Sans l'écouter, ils continuèrent leur criminelle opération et la maison fut brûlée.

Ce récit devait troubler profondément ceux qui avaient à Paris femmes, enfants, famille, et il était bien naturel qu'ils voulussent aller voir si leur quartier brûlait.

Cependant la notion vraie du devoir prévalut, et si l'émotion ne se calma pas, chacun resta à son poste. A onze heures, on vint me dire que le feu était aux Tuileries.

J'en acquis la certitude d'un point élevé de la Banque. Je me souviendrai toujours de ce sinistre spectacle : une mer de feu envahissant le faubourg Saint-Germain, les Tuileries, le minMère des ûnances, de toutes parts le feu, et le ciel aussi beau que je l'aie jamais vu en Orient.

Il était cnze heures ou minuit à peu près. Vers deux heures, on vint me dire qu'une colonne de fumée épaisse montait au coin de !a Banque de France. Cette colonne de fumée, large et épaisse en effet, c'était le Palais Royal qui commençait à brûîer dans la partie la plus rapprochée de nous.

Si le feu n'était pas éteint, il devait inévitablement gagner la rue Radziwill, et, de là, la Banque.

Sans nouvelles de la lutte engagée et ignorant que déjà les insurgés battaient en retraite, nous ne comprenions pas que ce moment ne fût pas choisi par eux pour nous attaquer.

Le craignant à tousi moments, je ne pouvais envoyer du secours à l'incendie et je me résignais à attendre. que le feu s'approchât. Je as venir Beslay, je le priai d'aller au. Comité de salut public demander des saufs-conduits pour les femmes et les enfants réfugiés à la-Banque. — Beslay y consentît, mais il revint peu de temps après, en nous> disant qu'il n'y avait plus de Comité de salut publia*

Le feu gagnait toujours, quand, vers cinq heures, se présente un inconnu. Depuis plusieurs jours, j'étais entouré d'inconnus, de gens qui me proposaient de recevoir à la Bmque de France des gardes nationaux isolés, afin de se servir de la Banque comme point d'appui pour combattre les insurgés* Les uns arrivaient avec des lettres incomplètes du ministre, sans caractère suffisamment certain. Ne m'inspirant aucune confiance, et craignant de tomber dans un piège de la Commune, je les éloignais. Cet inconnu mie demandait des hommes pour aller combattre l'incendie du Palais-Royal. Je lui fis subir un interrogatoire, et il finit enfin par m'inspirer confiance ; il s'appelle M. Sauvé; il est, m'a-t-il dit, ancien officier de marine et actuellement capitaine au long cours.

J'avais donné asile depuis trois jour3 à trente maçons, qui travaillaient aux constructions de la Banque., Ces maçons, me disait-on, avaient tenu quelques propos commun eux ; j'ai vu par leur intrépidité à combattre l'incendie qu'on les avait calomniés, mais je crus, à ce moment, qu'il était bon de m'en débarrasser. Je les confiai à M. Sauvé, et je fis accompagner une de nos pomp es par nos pompiers et une escouade de notre bataillon.

Le passage de cette pompe sur la barricade qui barrait la rue Croixdes-Petits-Champs fut accueillie du cri de « Vive la Banque! » Ce fut le réveil de l'esprit public dans le quartier; chacun sortie de sa maison et fut, à la suite des nôtres, attaquer l'incendie. Plus tard, j'envoyai d'autres hommes de secours, pris au hasard pour ne froisser personne; tout le monde voulait courir là où le danger était le plus manifeste. C'est au concours d'un petit nombre d'habitants du quartier, d'une part, et des employés de la Banque et des maçons dont je viens de parler, qui travaillèrent avec intrépidité jusqu'à, six heures du soir, qu'on doit que l'incendie du quartier du Palais-Royal n'ait pas pris de plus grandes proportions.

Dans cette nuit du 23 au 2k, un certain ébranlement dans les forces insurgées du quartier se faisait remarquer ; il y avait moins de monde à la barricade de la rue Coimillière; celle de la rue Croiwles-Petits- Champs avait été évacuée, ainsi que la caserne do la rue de la Banque.

\ sept heures et demie, et pour lai première fois depuis soixante

sept jours, nous vîmes les soldats de la France. Un prenùe* bataillon de l'armée passa près de nous, sans presque s'arrêter; iUvait une-autre destination que notre quartier. Un second bataillon survînt bientôt;, et j'appris de son commandant que la brigade du général l'Hérillier était à peu de distance. — Je fis relever, le drapeau, que, sur l'ordre de la Commune, j'avais abaissé, mais sans le remplacer par le drapeau rouge; je fis ouvrir les portes. La Banque de France était sauvée ! A huit heures aïoins le quart, le. général l'Hérillier entrait à la Banque iet y établissait son quartier général. Il élait temps que les troupes fussent arrivées le soir; j'étais impuissant à éteindre l'incendie, et on comptait un grand désastre de plus !

J'ai fait de tout ceci une sorte de procès-verbal, de compte rendu, que je pourrais communiquer à la Commission si elle le désire.

m. le président. — Elle vous en sera très-obligée.

m. de PLŒuc. — Tout ce que j'ai dit devant vous, Messieurs, se résume en quelques mots : Un établissement renfermant trois milliards dans une ville livrée à l'insurrection, aux abominables excès que vous savez, a été sauvé, grâce à l'intelligent concours d'un .conseil <le régence menacé, lui aussi, dans sa liberté, au-dessus de tout éloge, et d'un personnel qui est resté énergique et uni pendant soixante-sept jours, pouvant croire plus d'une fois qu'il n'y aurait pas de lendemain.

le lk mai, j'adressai les dépêches sni vantes au chef du pouvoir exécutif :

« Monsieur le Président,

» Après les jours les plus douloureux et que je suis incapable de vous » retracer par l'excès de fatigues et d'émotions, j'ai l'honneur de vous » faire connaître qu'à 7 heures et demie, ce matin, la brigade du gé- » néral l'Hérillier est apparue à la Banque de France.

» Sans aucunes couleurs depuis deux mois, nous avons relevé le » drapeau de la France, aux acclamations d'un personnel dont la fer- » meté et le courage ont été dignes d'éloges.

» Aucune atteinte au crédit du grand établissement de la Banque de j> France. »

» Je suis, etc., etc.

Signé : » Le sous-gouverneur,. .

» Marquis de Ploeuc. »

ki ministre des finances :

i Monsieur le Ministre, •» J'ai l'honneur de vous faire connaître que la Banque de France,

» après deux mois d'une situation indescriptible, a été délivrée ce matin, » à 7 heures et demie, aux acclamations d'un personnel au-dessus de y> tout éloge.

» Veuillez, etc.

Signé » : Le sous -gouverneur,

y> Marquis de Ploeuc. »

Je constate que je ne reçus pas de réponses ; mais, en revanche, l'autorité militaire, frappée des services qu'avaient rendus ces £|80 hommes en p-éservant la Banque de France contre toute atteinte dans des jours si difficile?, !eur a spontanément décerné la récompense la plus élevée pour des hommes de cœur. — Dans la mesure du désarmement général de la garde nationale et de la population, une exception a été faite en faveur du bataillon de la Banque! La Banque de France a conservé des armes.

Un membre. — Le commandant du bataillon de la Banque a-t-il été décoré ?

m. de ploeuc. — Il l'était déjà; des récompenses ont été données à ce que j'appellerai l'état-rhajor civil, ce qui est une faute. Il me paraîtrait de toute justice que de? propositions fussent faites pur honorer les modestes employés et garçons de recettes qui ont rendu tant de services, au péril de leur vie. La Banque fait préparer une médaille, mais je parle de l'État, qui, pour faire de bons citoyens doit honorer ceux qui accomplissent leur devoir.

Un membre. — La Commission devrait peut-être faire des démarches à ce sujet.

m. de ploeuc. — La meilleure récompense serait que le Gouvernement déclarât que le groupe d'hommes qui a tant contribué à sauver la Banque a bien mérité de la patrie.

m. le président. — Oui, tous ces hommes ont bien mérité de leur pays, et leur chef également; mais ne sortons pas de nos attributions.

m. de ploeuc. — Oh! quant a moi, ma carrière est presque terminée. Mais ne suis-je pas récompensé outre mesure par l'honneur que m'ont fait mes concitoyens en me nommant leur représentant, et pour celui non moins grand d'avoir été, dans les jours de péril, le chef d'un groupe d'hommes prêts à tous les sacrifices pour la défense d'un grand intérêt national I

m. le HtÉsiDENT. — Nous vous 'reir errions, Monsieur, de votre déposition, qui figurera avec honneur parmi celles que nous recevons.

m. de ploeuc se retire, recouduit par l'un Je MM. les membres de la Commission.

m. de ploeuc, rentrant. — Messieurs, en vous quittant, il m'a semblé que je n'avais pas conclu, et qu'il devait être resté dans vos esprits au moins un point d'interrogation. Vous avez dû vous demander, Messieurs, malgré tout ce que j'ai dit, comment il se faisait que la Banque de France n'ait pas été occupée, dévalisée, étant seule au milieu de cette grande viile affolée par l'esprit révolutionnaire, livrée à trois, quatre, cinq gouvernements différents, puisqu'il y avait le Comité central, les subdivisions de la Commune, un Comité fédéral, un Comité de salut public, etc. ; — comment elle s'était retrouvée pour ainsi dire intacte, avec ses chefs et ses défenseurs, les premiers jours.

En réfléchissant à ces divers incidents, je suis peut-être sur la voie de la seule explication à peu près plausible à en donner.

Vous vous souvenez de la soudaineté des événements du 18 mars. Le matin de ce jour, le Gouvernement avait tenté une action militaire peur s'emparer des canons qui, à Montmartre, avaient été accumulés de longue main; la tentative fut malheureuse. Le soir, le Gouvernement quittait Paris précipitamment et donnait l'ordre à tous les services publics d'évacuer sur Versailles.

La Banque seule se trouvait empêchée. I! eût fallu soixante ou quatrevingts voitures, peut-être, et presque un corps d'armée, pour évacuer ce qu'elle devait sauvegarder ; car, je ne crois pas que la Commune l'eût laissée librement, avec ce grand appareil, quitter Paris.

Dans les deux moij pendant lesquels j'ai subi le gouvernement de la Commune, il y a eu trois époques très-distinctes : La première, que j'appellerai l'époque du triomphe, se traduisait pour moi par des façons rappelant à merveille celle des proconsuls de \ 792 : le verbe trèshaut, l'écharpe rouge, l'assurance de la force dans l'attitude. On entrait chez moi en faisant annoncer : la « Commune! » quand un seul membre de la Commune se présentait. A cett* époque, on ne faisait pas avec moi de l'intimidation, mnis on paraissait supposer que l'écharpe rouge pouvait avoir toute influence sur la Banque de France.

Je l'ai dit déjà, ma seule tactique était de gagner du temps. Les émissaires que j'envoyais au Gouvernement, à Versailles, me revenant constamment avec l'avis d'une action militaire très-prochaine, je n'avais qu'à vivre au jour le jour et à gagner du temps.

L'époque dont je parle peut avoir duré deux ou trois semaines, pendant lesquelles j'ai été, sans ancun doute, devant les agitations de la rue, très-inquiet; mais je redoutais heaucoup plus l'occupation de la Banque que son pillage. On aurait aussi voulu m'arrêler, parce que

23/» HISTOIRE. RÉWLUTIONNAIRi:

j'étais le dernier représentant du gouvernement de lu Banque de France, et je savais que si l'on y était parvenu, on aurait rendu un décret ainsi conçu : « Attendu que sur trois des membres du gouver- » nement de la Banque, deux sont absents, que le troisième a conspiré » contre la Commune ; par ces motifs, nous nommons un tel, gouver- » neur de la Banque de France; » sans doute Beslay et deux autres. Mais, comme ils avaient l'espérance de fonder la Commune, ils voulaient avoir l'air de respecter ce qui était complètement livré.

11 y a un fait qui vient à l'appui de ce que je viens de dire. Le 30 mars ou le ,ltr avril,, on arrêta un des régents, M. Denière. — Pour la première fois, je mis à l'épreuve le dévouement de Beslay, doyen de la Commune, et qui avait donné sa démission, qui ne fut pas acceptée, dès qu'il eut prononcé son discours d'ouverture.

Quand on vint me prévenir que M. Denière avait été arrêté, je ûs avertir Beslay et je lui dis : « Pas de régents, pas d'argent! Je ne peux » donner quoi que ce soit sans avoir consulté le conseil de régence. j> Plusieurs des régents sont déjà absents; je refuserai absolument ce » que vous me demanderez, si on ne rend pas la liberté à M. Denière. » — « Venez avec moi », me dit Beslay. — Nous sortîmes pour aller à la place Vendôme, où M. Denière était prisonnier depuis la veille. Il y avait passé une assez mauvaise nuit. Il avait eu la fantaisie, la veille au soir, de demander sa montre pour compter les heures de la nuit.

Son gardien, portant un chou ro.ige sur le cœur et les insignes d'une Société de tempérance à la boutonnière, lui avait dit : — « Ta montre, » citoyen, pourquoi faire? Est-ce pour compter les heures de ton » agonie? » — Ce propos rapporté avec l'intonation dont s'était servie cette sorte de gardien, faisait reconnaître une sorte de Mé lingue, ou quelque acteur de la Porte-Saiut-Martin ou de l'Ambigu-Comique. C'était un pastiche de 92 emprunté au théâtre moderne. M. Denière fut relâché.

A cette époque, la Commune commençait à croire qu'elle s'établirait: elle comptait sur l'insurrection de Lyon, sur la complicité de Toulouse et de Marseille; jusque-là, elle avait vécu dans l'orgueil du triomphe, mais elle commençait, vers le 15 avril, à croire à sa fondation définitive et à sa domination, comme sa d.'\au irre, sur tout le territoire, — « Vous empiétez sur les droits souverains, leur disais-je, à chaque ■*> occasion. Si vous vous borniez à organiser les libertés eomuiu- » nales, vous auriez peut-être quelques chances; mais vous allez trop >• loin. »

Ils voulaient, en effet, imposer à la France la domination do la Commune parisienne comme en 1792; c'était bien là leur désir, et tout tu*

démontrait que le programme de 1792 était identiquement le programme de 1871.

Je traitais avec les délégués de la Commune avec le calme et le sérieux que j'aurais apportés avec les ministres d'un gouvernement régulier.

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