CHAPITRE LV
La Prise de Paris sur la Commune.
Déclarations de M. Thiers et du maréchal duc de Magenta.
M. Thiers avait quitté précipitamment Paris avant que l'insurrection fût arrivée à 1 Hôtel de ville. Il eut ainsi la satisfaction de faire, pour son compte, ce qu'il avait conseillé le 2i février au roi Louis-Philippe.
En évacuant la ville où restaient des fonctionnaires et des soldats livrés à l'émeute, on avait évacué les forts, même le Mont-Valérien, qui ne fut réoccupé que sur les instances d'abord mal accueillies de généraux et de personnages politiques.
Il fallut ainsi faire le siège de Paris. M. Thiers raconte avec complaisance les détails de cette opération qu'il a conduite. Il fait l'éloge de sa prévoyance administrative et de ses audaces en artillerie. Nous donnons ci-apiès ce récit. Nous le faisons suivre de celui beaucoup plus simple et beaucoup plus modeste de l'illustre maréchal duc de Magenta.
Je commençai par donner mes soins aux soldats; je m'occupai de les faire placer dans de bonnes positions, de leur procurer tout ce dont ils avaient besoin, et surtout de les bien concentrer. Plusieurs personnes avaient émis l'avis qu'il fallait en laisser autour de Paris.
Nous étions trop peu nombreux pour occuper le périmètre d'une ville aussi grande. Si nous avions voulu nous étendre, embrasser un espace que les Prussiens n'embrassaiei.t pas eux-mêmes, nous aurions été faibles partout; on aurait pu percer notre ligne sur tous les points. En général, quand les troupes faiblissent devant les masses populaires, il y a chez elles plus de faiblesse que d'infidélité. Des troupes qui n'ont pas le sentiment de leur supériorité sont prêtes à mettre la crosse en l'air, plutôt par timidité que par esprit de trahison. 11 fallait donc tenir nos troupes ensemble, de manière que, quelque part qu'elles fussent
abordées, elles eussent l'avantage. C'est pourquoi je voulus que leurs positions fussent resserrées. Et, défait, avec les 130,000 hommes que nous avons eus plus tard, c'est à peine si nous aurions pu embrasser la moitié de Paris. Les Prussiens avaient employé 300,000 hommes à envelopper le tout. Au moment dont je viens de parler, nous ne comptions que 22,000 hommes.
Je fis occuper le Mont-Valérien. On y envoya un excellent régiment. Il y avait là un immense matériel, et de plus une position dominante qui commande tous les environs. Quant aux autres forts, nous nous serions affaiblis si nous avions voulu les garder, car il nous aurait fallu au moins 8,000 hommes pour les occuper. Nous aurions perdu là sans profit une partie notable de nos forces. Je ne gardai donc que le Mont- Valérien, et je ramenai tout le reste. J'eus ainsi 22,000 hommes bien liés et bien commandés.
Nous passâmes à Versailes quinze jours sansrien faire. Ce sont les plus mauvais jours de ma vie. Il y avait cette opinion répandue dans Paris : « Versailles est fini ; dès que nous nous présenterons, les soldats lève- » ront la crosse en l'air. » J'étais bien certain que non ; et cependant si nous avions été attaqués par 70 ou 80,000 hommes, je n'aurais pas voulu répondre de la solidité de l'armée, ébranlée surtout par le sentiment d'une trop grande infériorité numérique. Aussi, fis-je donner l'ordre de serrer l'armée et notamment de l'isoler. Nos principales forces étaient campées à Satory, avec injonction de ne laisser aborder qui que ce fût. L'instruction était donnée de fusiller quiconque tenterait d'approcher. Du côté de Neuilly, je fis prescrire au Mont-Valérien, qui était entre les mains de braves gens, de tirer à outrance, dès qu'il se présenterait des masses ennemies.
En même temps, je recommandai de la manière la plus formelle de traiter très-bien nos soldats. J'augmentai la ration, surtout celle de la viande, reconnue insuffisante. J'étais sûr qu'en les nourrissant bien, qu'en les faisant camper, qu'en forçant les officiers à camper avec elles, les troupes se referaient bien vite, et arriveraient à avoir une très-bonne attitude.
A la suite du premier siège, les soldats étaient débraillés, mal vêtus, leur aspect était fâcheux. J'étais certain que ce désordre passerait bientôt avec le campement, avec une surveillance active et bien soutenue. Mon espérance ne fut point trompée, car en quelques jours l'armée changea d'aspect, et tout le monde en fut frappé.
Ce n'était pas tout que de réconforter l'armée sauvée de Paris ; il fallait la porter à 120 ou 130,000 hommes et surtout la munir d'un immense matériel de siège. Il y a une manière d'ordonner que j'ai
employée souvent, et qui m'a toujours réussi, c'est de ne pas s'en fier à la correspondance et de commander directement et de vive voix. Chaque matin je réunissais tous les chefs de service autour de moi, j'arrêtais en présence de tous les chefs ce qu'il fallait faire, et chacun avait ainsi sa tâche bien tracée. Il fallait de la grosse artillerie ; on disait surle-champ où elle était ; on s'occupait des transports devenus très-difficHes. S'H y avait une difficulté, on cherchait à la lever instantanément. Grâce à cette manière de procéder, j'ai pu, en réunissant tous les services, en ne recourant pas aux correspondances qui prennent un temps infini en demandes et réponses, en exigeant que les ordres fussent transmis immédiatement, en m'assurant que tout le monde était d'accord, avait bien entendu, bien compris, exécuterait l'après-midi ce qui avait été convenu te matin, en m'assurant moi-même que les ordres s'accomplissaient, j'ai pu, dis-je, arriver au but, et créer en quelques semaines nne armée de 130,000 hommes. Je recommençais le lendemain ce que j'avais fait la veille : je ne donnais jamais un ordre sans êire certain de son exécution, et je suivais cette exécution jusqu'à ce que tout fut consommé.
C'est ainsi, Messieurs, que des hommes m'arrivècent de toutes parts, et que nous atteignîmes en peu de jours le chiffre de 50,000 hommes. Alors je fus, non pas rassuré sur la possibilité d'emporter Paris, mais sur le danger d'être assailli à Versailles par une masse de forcenés. « Qu'ils viennent, me dis-je alors, et ils seront bien accueillis ! »
L'opinion générale était qu'il ne fallait pas perdre de temps; mais on comprenait aussi qu'ïly aurait danger à faire une tentative prématurée, car si un malheur était arrivé sous les murs de Paris, il eût été impossible de compter sur rien.
L'Assemblée nationale crut qu'il fallait demander des volontaires; tout le monde était de cet avis. Je reconnus bientôt que le pays était tellement abattu par les désastres de toute nature qui avaient fondu sur lui, qu'il ne fallait pas compter sur une ressource semblable. Les mobiles ne valaient pas grand'chose, ils étaient découragés; une fois la paix signée, ils étaient rentrés chez eux. Une vint pas un seul bataillon de volontaires. Mais il restait les débris de nos armées; je me hâtai de les réunir, de les réorganiser, et c'est avec ces débris que je composai l'armée qui est parvenue à arracher Paris à la révolte. Dès que je fus parvenu à réunir 50,000 hommes, je me dis que le moment était venu de donner une leçon aux insurgés. Ils étaient sortis du côté des forts du sud, ils s'avançaient du côté de Chfttillon, de Vanves. Je me préparai à les bien recevoir. Ils se montrèrent plus téméraires du côté de Nettillyet de Courbuvoie. On dit même qu'ils se préparaient a une at-
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taque sérieuse. Je n'en étais pas effrayé. Je voulais leur prouver que nous n'avions pas peur ; je voulais surtout bien engager l'armée. Les officiers placés au Mont-Valérien, et munis des instruments qui leur permettaient de bien voir les mouvements des insurgés, nous rendirent d'immenses services. Le maréchal Mac-Mahon n'était, pas encore à la tête de l'armée. D'après les observations du Mont-Valérien, le mouvement se dessinait évidemment vers le pont de Courbevoie. Je fis diriger de ce côté uue grande partie de l'armée. Je dis au général Vinoy,: « On nous attaque faiblement du côté de Meudon, de •Châtillon, des forts du sud; il faut être en grande force du côté de Courbevoie, où le mouvement de l'ennemi est plus prononcé. » Les troupes vinrent, en effet, se placer sur des coteaux qui sont au pied du Mont-Valérien, et qui dominent les plaices de Saint-Germain et de Saint-Denis. On fondit sur eux à outrance, on en sabra un bon nombre. Flourens fut tué ce jourlà. Chacun avait pris confiance; il y eut un entrain extraordinaire. Nous n'avions pas mis en ligne 50,000 hommes, mais seulement 30,000; les autres étaient restés à Versailles et vers les forts du sud.
Une tentative était possible sur le pont de Sèvres : quelques mille hommes le couvrirent, refoulèrent les insurgés qui étaient là, et les rejetèrent de l'autre côté du pont.
J'étais renseigné, je savais qu'on disait que nous ne prendrions jamais Pari? ; mais en même temps on avouait que les gens que nous combattions ne prendraient jamais Versailles ; de sorte qu'il y avait deux corps ennemis en présence, qui étaient pour ainsi dire impénétrables l'un pour l'autre.
Cependant, peu à peu, la situation s'améliorait visiblement. Je veillai aux vêtements, car je savais que le soldat bien vêtu se comporte mieux. Je passai mes journées dans les bivouacs, je m'occupai de tout ; les soldats étaient contents. L'armée avait un aspect •excellent.
Pourtant je m'abstenais encore d'agir contre Paris, malgré beaucoup de plaintes qui retentissaient de toutes parts. On me disait ; « Il faut en finir! » Je répondais : « Je ne ferai une tentative sur une place aussi forte que Paris que lorsque j'aurai Ioub les moyens nécessaires pour réussir. >
On me disait aussi, et il y avait du vrai dans cette objection : « Mais» pendant que vous vous organisez, les insurgés s'organisent aussi. » — Je répondais : « Oui, mais ils se rendent odieux à la population par les moyens qu'ils emploient, tahdis que nous, en nous préparant, nous ré- . pondons au vœu du pays, nous gagnons plus qu'ils ne .gagnent, ils finiront par des actes qui soulèveront l'indignation générale. Dans tous les cas, la place de faris est tellement jformidabte, qu'il ne serait pas rai-
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sonnable de l'attaquer avec 50,000 hommes. » — J'étais convaincu que c'était par la puissance des feux q le nous triompherions, et nous étions loin alors d'avoir une artillerie suffisante.
L'Assemblée a bien voulu me laisser faire. Je dis à la Commission des Quinze mes raisons d'attendre et de temporiser, jusqu'à ce que le moment fût propice, et elle finit par m'approuver.
A'ors, il faut le rappeler, les Prussiens étaient de très-mauvaise humeur. Il n'est pas vrai, comme on l'a prétendu, que j'eusse beaucoup de difficultés avec le gouvernement prussien à propos de la Commune, et qu'il eut pour elle la moindre prédilection. Il y eut seulement quelques dépêches désagréables échangées à ce sujet avec M. de Bismark.
La Commune, qui joignait à la prétention d'un patriotisme implacable, celle d'être en faveur auprès de la Prusse, avait répandu le brait de ses relations amicales avec les généraux prussiens. Des écrivains imprudents en avaient tiré des suppositions offensantes pour le cabinet de Berlin, et tout à fait calomnieuses. M. de Bismark, avec beaucoup de raison, démentait ces bruits, se plaignait de ce que nous ne les démentions pas nous-mêmes, en quoi il avait tort, et offrait publiquement ses secours contre la Commune, secours qu'évidemment nous ne pouvions point accepter. Il nous pressait lui-même d'en finir, et, à cet égard, joignait ses impatiences à celles d'un certain nombre de députés, qui auraient voulu substituer leurs idées aux nôtres, sans connaître la situation et ses difficultés.
Cependant, malgré ces démêlés, malgré le traité qui limitait à 40,000 hommes l'armée de Paris, M. de Bismark consentit à une augmentation, qui fut d'abord de 100,000 hommes, puis de 130,000. Il nous en fournit lui-même les moyens, en nous renvoyant un nombre assez considérable de nos prisonniers, dont il avait suspendu le retour par suite de contestations survenues.
Les troupes que nous avions étaient très-jeunes, elles n'avaient pas beaucoup vu le feu. Il y avait près de la frontière beaucoup de nos soldats faits prisonniers à Metz; ceux-là avaient pu voir 47,000 hommes abattus en un seul jour à Gravelotte. Je demandai qu'on me les rendît le plus tôt possible. M. de Bismark y consentit. Le général Ducrot à Cherbourg, le général Cl inchant à Douai, reçurent les prisonniers, et s'occupèrent de les réorganiser. Je ne saurais dire exactement le nombre des soldats qui nous furent ainsi rendus; les papiers de l'administration de la Guerre étaient les uns à Paris, les autres à Bordeaux, quelques-uns avaient été perdus. Les prisonniers arrivèrent au nombre de 50 à 00,000 hommes, mais la moitié était libérable; il fallait leur donner leur congé, car ils eussent été des mécontents et non des combat-
tants dévoués comme il nous en fallait. Beaucoup étaient fatigués. Tous les soins furent donnés à leur rétablissement. Nous avons pu avoir ainsi la moitié de ces prisonniers à verser dans l'armée . Les dépôts s'étaient aussi remplis de recrues que la loi nous autorisait à y appeler. C'est ainsi que nous parvînmes à créer une armée de 130,000 hommes bien organisés , et pouvant être mis en ligne. Nous avons eu jusqu'à 170,000 rationnaires. Mais, dans une armée, tout ce qui mange ne combat pas. 11 y avait le train, les malados, les blessés. Ces derniers étaient peu nombreux.
Après la tentative manquée du côté de Courbevoie, les insurgés nous attaquèrent du côté de Chàtillon. Le général de Cissey enleva cette redoute avec la plus grande vigueur. Nous eûmes alors deux routes ouvertes, Chàtillon et Courbevoie.
Je ne m'étais pas borné à compléter l'armée, j'avais appelé à sa tête les chefs les plus renommés, et notamment l'illustre maréchal de Mac- Mahon, digne et constant objet du respect universel. Sa présence avait donné à l'armée une nouvelle consistance, et une direction excellente. Tout étant prêt, le moment d'agir était venu. Mais comment attaquer Paris ? On disait : « Il faut employer les moyens réguliers, ouvrir la tranchée, cheminer, pour battre en brèche quand on sera au bord du fossé. » Les règles de Vauban subsistent en effet tout entières, sauf très-peu de modiûcalions. Leur application aux ouvrages immenses de Paris offrait de graves difficultés. On estimait à trente jours au moins le temps nécessaire pour être au pied des murailles, et pouvoir établir les batteries de brèche. Les impatients, et ils étaient nombreux, disaient: « Trente jours! » M. de Bismark pensait que nous aurions du bonheur si nous arrivions à ce résultat en trente jours. Dans l'Assemblée, on disait: « Que fait-on? pourquoi employer les moyens ordinaires, les tranchées, les cheminements ? Comment se condamner à trente jours de travaux ? Pourquoi pas une attaque à force ouverte ? » — A cela les généraux répondaient : « Comment escalader de lelles murailles, monter à l'assaut avec des escarpes de dix à douze mètres ? »
Une idée me préoccupait depuis longtemps, pour le sort des ouvrages de Paris, et m'avait fort inquiété pendant le premier siège, celui que dirigeaient les Prussiens.
Comme membre du Conseil de défense, où j'étais entré malgré moi un peu avant le k septembre, j'avais eu occasion, quelques jours avant Sedan, de visiter les forts qui entourent Paris, et je m'étais dit que si l'ennemi dirigeait sur un de ces forts une masse considérable de feux, l'ouvrage ainsi attaqué pourrait se trouver en grand péril. J'étais persuadé que par la puissance des feux on pourrait amener des résultais