TOME II
imprévus et décisifs. Les généraux étaient à cet égard d'opinions trèsdifférentes. Quelques-uns prouvaient qu'en accumulant sur un seul point une masse de feux considérable, on pourrait produire des effets très-prompts et très-grands. D'autres prouvaient que le plus sûr était de suivre les règles, d'ouvrir la tranchée,, de cheminer jusqu'au bord du fossé, et là de battre en brèche, et de donner de suite l'assaut, promettanl d'emporter la brèche, quelle que fût l'énergie do la défense.
Après avoir écouté, avec la déférence qui leur était due, les hommes consommés qui m'entouraient, je pris le parti d'employer les deux moyens à la fois : d'ouvrir la tranchée en s'avançant par les procédés ordinaires jusqu'au bord du fossé, mais, en même temps, de réunir une masse de feux extraordinaires, convaincu que ^ous la protection de ces feux, le travail des tranchées serait plus rapide, et que peut-être, en rendant la rempart inhabitable pour ses défenseurs, on ferait évacuer les ouvrages. Cet avis fut unanimement adopté et suivi.
On tomba ainsi d'accord qu'on réunirait une masse d'artillerie très^ grande, et qu'on s'en servirait au moins pour hâter et rendre moins périlleux le travail des tranchées. On pensa qu'on pourrait ainsi arriver en 15 ou 20 jours à forcer les portes de Paris.
Réunir ces moyens d'action était une affaire d'administration ; je m'en chargeai. Les transports commerciaux sur les chemins de fer furent suspendus, et on amena ici des masses prodigieuses de pièces de canon. L'administration des chemins de fer et la marine nous ont rendu, en cette occasion, des services signalés. Le résultat à été vraiment extraordinaire.
Dans le Conseil de défense, lors du premier siège, on trouvait que 250 coups par pièce étaient un approvisionnement suffisant; 500 coups semblaient une exagération, et 750 une folie. J'en vins à réunir des approvisionnements de 1,000 coups par pièce. On disait : « Les pièces ne résisteront pas! » — « Nous aurons des approvisionnements de canons », répondais-je. Bref, après des efforts prodigieux et des peines in li lies, nous fûmes approvisionnés dans les proportions que je viens d'indiquer.
Nous fîmes un essai sur un point. Le fort dïssy nous incommodait. Le général d'artillerie de Berckheim, homme du plus grand mérite, placé sous les ordivs du général de Cissey, dirigea sur le fort d'Is.-y les feux d'une artillerie considérable. Le fort fut réduit au silence, et rendu presque inhabitable pour ses défenseurs. Cependant, BDQtBM par le fort de Vanves et des troupes fraîches y étant entrées, il essaya d vri mimencer la lutte ; mais il fut écrasé par notr »> artillerie; et, u our, à l'abri de nos feux terribles, les cheminements étant de.wnusn
plus faciles, nos travailleurs approchant des fossés, s'aperçurent que le fort était évacué. Le fort de Vanves fut conquis de même.
Quand Issy et Vanves eurent été pris de la sorte, les idées se fixèrent. 11 devint clair qu'en élevant contre le Point-du-Jour une batterie formidable, on atteindrait les mêmes effets, surtout les feux d'Issy et de Vanves, feux de flanc fort incommodes, étant définitivement éteints.
Je fis élever à Montretout, en huit jours, une batterie comme on en a rarement employé à là guerre. Sous la protection de cette batterie, le général Douai était entré dans le bois de Boulogae ; le travail des tranchées était devenu plus facile, on cheminait très-rapidement vers Paris ; nous étions près de la place. L'artillerie de Montretout avait brisé, pilé le Point-du-Jour.
Nous espérions que l'escarpe allait être en assez mauvais état pour nous permettre de donner l'assaut, lorsque le dimanche 21 mai, le général Douai et quelques soldats da tranchée aperçurent un homme agitant un mouchoir blanc : c'était Ducatel. On ne se doutait pas de l'effet qu'avait produit cette anillerie de Montretout; on ne croyait pas la brèche si praticable. La porte et le pont-levis s'étaient abattus, et formaient une espèce de pont naturel. Ducatel, au milieu de graves dangers, était venu en aide à nos soldats, en leur apprenant qu'ils pouvaient entrer.
Le maréchal de Mac-Mahon et moi nous étions au Mont-Valérien, lorsqu'une estafette vint nous apprendre que le général Douai entrait dans Paris. Le général de Cissey, placé sur la rive gauche, en avant d'Issy, avait, de son côté, ouvert une brèche qui allait bientôt devenir praticable. Au milieu de notre satisfaction, nous fûmes, au Mont-Valérien, très-agités, parce que nous crûmes voir des troupes sortant de Paris, et nous craignîmes que notre armée n'eût été repoussée au Pointdu-Jour. Mais le contre-amiral Krantz, qui a rendu de grands services, nous dit, après avoir examiné à la lunette : « Ce ne sont pas des gens qui fuienl ; au contraire, ils sortent bien tranquillement. »
En effet, bientôl après, nous en vîmes d'autres qui entraient au lieu de sortir. Nous fûmes alors rassurés. C'étaient d'épaisses colonnes, de de loin paraissant toutes noires, qui serpentaient dans les plis du terrain, et qui se dirigeaient sur l'enceinte pour y pénétrer. Les insurgés ne purent point résister; ils se réfugièrent dans les maisons voisines, d'où ils dirigeaient sur nos troupes un feu meurtrier. Mais, dans leur fuite, ils avaient laissé deux bouches à feu. Nos soldats, n'ayant pu faire passer de l'artillerie-, songèrent à aller chercher à bras des obus ; ils les transportèrent de la sorte et chargèrent ces deux pièces qui
k2hk HISTOIRE RÉVOLUTIONNAIRE
furent pointées sur les maisons occupées par les insurgés. C'étaient les allées et venues de nos soldats qui nous avaient d'abord inquiétés à notre observatoire du Mont-Valérien.
Le général Douai entra à la tête de ses troupes par une autre porte, celle qui venait de s'ouvrir vers la gauche. Une autre ne fut ouverte que le lendemain matin. 11 fallut dix-sept heures pour faire entrer 130,000 et notre nombreuse artillerie.
On disait que tout Paris élait miné. Le général Douai, à la tête de ses colonnes, s'avança intrépidement jusqu'au Trocadéro, au risque de sauter en l'air. Nous étions fort inquiets ; heureusement rien ne sauta. Nous nous rassurâmes, mais nous nous attendions à avoir des combats terribles, désespérés. Le triomphe de nos troupes fut dû à leur vaillance, à la vigueur de nos généraux, et surtout à la constance, à l'habileté avec laquelle l'illustre maréchal Mac-Manon dirigea pendant huit jours la conquête de chaque quartier, l'un après l'autre.
Rentré à Versailles, après avoir assisté à l'entrée de nos troupes dans la nuit du dimanche au lundi, je songeai que nous, avions accumulé plus de 200 bouches à feu au pont de Neuilly, qui était gardé par une brigade de la division Montaudon. Le général Lamirault avait fait dire au maréchal Mac-Manon qu'il avait besoin de cette brigade; elle lui fut envoyée, et il ne restait plus de troupes au pont de Neuilly pour garder l'immense matériel qui s'y trouvait. Je fus inquiet à la pesée que si les révoltés s'échappaient de Paris, ils pouvaient s'emparer de cette artillerie et se jeter peut-être en désespérés sur Versailles pour y mettre le feu; et, à ce moment, nous n'avions que des gendarmes des sergents de ville, c'est-à-dire deux ou trois mille hommes tout au plus. Heureusement, il venait de nous arriver 1,500 prisonniers rendus par les Prussiens. Ou leur donna des fusils et, sous les ordres du général Fournez, ils allèrent garder le pont de Neuilly. Le général Ladmirault put alors se servir de la seconde brigade Montaudon, s'empara des hauteurs de Belleville, et termina ainsi la lutte. Il y eut de grandes douleurs, de grands sacrifices ; le massacre des otages fut un des crimes les plus navrants de ces terribles scènes. On nous avait proposé l'échange de plusieurs des otages contre le conspirateur Blanqui. Nous ne pouvions pas consentir à un tel échange ; ces malheureuses victimes tombèrent sous les coups des assassins. Enfin, nous sortîmes de cette horrible situation.
Voilà, Messieurs, tout ce je puis vous dire, et j'ose allirmer que c'est la vérité même.
Et maintenant, je résume ce récit.
If. Thier>\ />. IS.
Voici maintenant la déclaration du maréchal Mac-Mahon :
m. le président. — Monsieur le maréchal, je commence par vous remercier d'avoir bien voulu venir déposer devant nous.
Je crois devoir vous avertir que nous avons un sténographe qui recueillera votre déposition. La sténographie vous sera communiquée, afin que vous puissiez y faire les rectifications que vous jugerez nécessaires.
m. le maréchal. — Messieurs, je ne suis rentré d'Allemagne que l'avant- veille du 18 mars; il me serait par conséquent bien difficile de vous donner mon appréciation sur les faits militaires qui s'y rapportent.
Dès le début, lorsque les troupes ont marché contre les insurgés, elles se sont trouvées en face non- seulement d'une masse d'hommes armés considérable, mais d'une foule nombreuse qui les suivait et qui semblait faire cause commune avec eux. On peut donc en conclure, tout d'abord, que les insurgés étaient organisés depuis longtemps et prêts à la résistance. Un fait qui vient à l'appui de cette assertion, c'est qu'aussitôt que les troupes eurent quitté Paris, les insurgés dirigèrent du monde sur les forts et s'en emparèrent. Quelque temps après, ils prirent l'offensive; ils se portèrent sur Neuilly et même jusqu'à Rueil, où ils sont arrivés au nombre de 17,000 hommes, tandis qu'ils tentaient une autre sortie par le sud, dans la direction de Ghàtillon. Ces mouvements indiquent qu'ils étaient organisés et qu'ils avaient un but.
Cependant, avant le 18 mars, le gouvernement ne paraissait pas prévoir une pareille résistance. Ce qui me portait à le croire, c'est que le 18 au matin, ayant entendu battre le rappel dans le faubourg Saint- Germain que j'habitais, et m'étant rendu chez le ministre de la guerre, je trouvai ses officiers, que je connaissais presque tous, très-calmes et sans inquiétude. Ils m'assurèrent que tout était terminé, que les troupes s'étaient emparées des buttes Chaumont, qu'elles occupaient une partie des hauteurs de Montmartre, et que si on faisait battre le rappel, ce n'était pas pour faire agir la garde nationale, mais dans le but de pouvoir dire qu'elle avait concouru aux opérations de l'armée.
On ne s'attendait donc pas évidemment à une résistance aussi grande que celle qu'on a rencontrée; et, à ce propos, je me permettrai de remarquer qu'on est souvent tombé chez nous dans des illusions du même genre. Depuis trente et quelques années seulement , notre histoire en offre des exemples frappants. J'ai été témoin de quelques-uns. Je pourrais rappeler entre autres la première expédition de Gonstanline en 1837, celles de Rome, de Sébastopol, du Mexique et enfin la guerre de 1870. Dans chacune de ces entreprises, nous n'avons pas su mesurer
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du premier coup l'étendue des difficultés à vaincre. Est-oe là un défaut naturel de noire esprit porté à se créer des illusions, ou la conséquence du régime constitutionnel, sous lequel on craint souvent de demander aux Chambres des ressources suffisantes? Je ne saurais le décider.
Quoi qu'il en soit, les troupes évacuèrent Paris; elles abandonnèrent même tous les forts, à l'exception du Mont-Valérien, et se retirèrent à Versaillc?, en ne laissant entre cette ville et Paris qu'un seul régiment chargé d'occuper Sèvres et Saint-Cloud.
On était depuis quelques jours seulement à Versailles, et déjà l'opinion publique impatiente accusait le Gouvernement de faiblesse et prétendait qu'avec les forces dont on disposait, on pouvait marcher sur Paris. A mon avis, c'était une grande erreur; c'était une illusion analogue à celle dont je parlais tout à l'heure ; le Gouvernement a bien fait de n'y pas céder et d'attendre pour attaquer Paris que l'armée fût organisée. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'état de cette armée au moment où elle a quitté Paris.
Elle se composait alors de trois divisions d'infanterie seulement et d'une brigade de cavalerie. De ces trois divisions, il n'y en avait qu'une qui fût solidement constituée : c'était la division Faron. Elle était formée de troupes qui n'avaient point été désarmées. Vous savez, en effet, que d'après les conventions faites avec les Prussiens, il avait été décidé que nous ne conserverions dans Paris qu'un corps de 12,000 hommes pour le maintien de l'ordre, et c'était la division Faron qui avait été conservée. Toutes les autres troupes avaient été désarmées et renvoyées de la capitale.
Ce chiffre de 12,000 hommes paraissant trop faible, eu égard à l'esprit qui animait une grande partie de la population et de la garde nationale, et au nombre considérable de fusils dont celle-ci disposait, on obtitit des Prussiens de le porter à Z|0, 000 hommes. Mais ce dernier chifïie était loin d'être atteint, quand éclatèrent les événements. On avait bien formé deux nouvelles divisions pour les ajouter h la division Faron, mais outre qu'elles étaient numériquement assez faibles, elles manquaient encore de consistance, de cohésion ; elles étaient composées d'hommes rassemblés de toutes les. parties de la France. Beaucoup de ces hommes étaient très-jeunes, sans instruction, sans expérience; les cadres étaient incomplets et formés d'éléments très-divers. Lesoflui is venus de tous les côtés, comme la troupe, ne connaissaient pas leurs hommes, et souvent ne se connaissaient pas entre eux. C'étaient de mauvaises conditions pour combattre ot pour aborder les obstacles sérieux que présentait Paris.
CONTEMPORAINE '2kl
Les insurgés, en effet, avaient mis à profit tous les moyens de défense accumulés pendant le siège soutenu contre les Prussiens. Ils disposaient d'une artillerie formidable et d'au moins 450,000 fusils. Ils avaient des munitions de toutes sortes en abondance et étaient parfaitement retranchés.
Les forts du sud étaient entre leurs mains ; l'enceinte de ' a ville était intacte ; les ponts-levis en bon état, et des ouvrages défendaient l'approche de toutes les portes. Enfin, au-delà de l'enceinte, de nouvelles lignes de défense avaient été préparées.
Dans ces conditions, il était sage de ne pas s'exposer à un échec par une précipitation fâcheuse, et M. le chef du pouvoir exécutif eut raison de procéder d'abord à la réorganisation de l'armée avant de rien entreprendre.
Il fit revenir à Versailles la division Bruat qui avait gardé l'Assemblée à Bordeaux, et qui était composée de bonnes troupes. Il fit venir ea outre des régiments de tous les points de la France et en forma cinq divisions nouvelles ; il y ajouta trois divisions de cavalerie qu'il réunit en un corps d'armée, et me donna le commandement de toutes ces forces, le 6 avril. J'hésitai d'abord à l'accepter et en fis connaître les raisons; mais sur les observations qui me furent laites, je crus devoir céder.
Dès le début, j'eus occasion de reconnaître chez M. le chef du pouvoir exéeutif une disposition que je me plais à constater ici et qui n'a pas été sans influence sur la marche des choses. 11 avait une confiance entière dans l'armée et ne doutait pas du succès ; il réunissait souvent les officiers généraux à sa table, leur manifestait ses sentiments, et leur faisait partager son opinion sur le résultat final de la lutte, opinion fort légitime, du reste, puisque l'Assemblée sur laquelle il s'appuyait représentait la France, et qu'il avait ainsi pour lui le droit et la force pour le faire prévaloir.
Ces réunions donnaient lieu souvent, de la part des généraux, à des observations relatives aux difficultés de la situation. M. le chef du pouvoir s'efforçait de les lever, mais il était indispensable de les signaler, car la tendance à ne voir de difficultés nulle part commençait à reparaître. On s'étonnait, par exemple, qu'on n'eût pas enlevé les forts d'Issy et de Vanves d'un coup de main, mais particulièrement celui dlssy, qu'on disait à moitié détruit par les Prussiens, et dont on pouvait s'emparer, assurait-on, avec une poignée d'hommes et quelques échelles. Cela n'était point exact. Ce fort avait souffert, à la vérité ; quelques casemates avaient été enfoncées et une partie de l'escarpe détruite. Mais les ouvertures faites dans les casemates avaient été bou-
chées avec des sacs à terre, les déblais tombés dans le fossé avaient été enlevés, et le mur d'escarpe avait été rendu de nouveau infranchissable.
Les observations faites après le siège ne laissent pas de doute à cet égard. Pendant une dizaine de jours, notre artillerie a tiré sur une des courtines du fort avec des pièces nombreuses et de gros calibre. Les effets de nos projectiles sur une muraille déjà entamée par les projctiles prussiens, ont déterminé une brèche qui était à la rigueur praticable, mais qui n'avait guère plus de deux mètres et demi de largeur vers le haut et qu'il aurait fallu agrandir pour donner passage à une colonne d'assaut. Dans tous les cas, la contre-escarpe était restée intacte et, par suite, la descente dans le fossé était une opération difficile .
On a donc eu raison de ne pas tenter cette attaque prématurément. Pour justifier cette tentative, on disait en outre que la garnison du fort était ivre toutes les nuits. Sur la foi de ce renseignement, on a essayé de s'approcher des remparts pendant la nuit, mais chaque fois, nos troupes ont été reçues à coups de canon et à coups de fusils. Il est vrai que pendant une soirée les fédérés ont abandonné le fort, mais on ne l'a su que le lendemain. Eudes avait alors réoccupé ce poste ; l'ennemi était sur ses gardes quand on s'est présenté ; donc la surprise était devenue impossible.
Quelques jours après, un détachement de travailleurs, croyant la place abandonnée, se jeta sans ordres sur le pont-levi*, le trouva fermé, et fut ramené avec pertes.
On s'était imaginé-également que les batteries de Montretout renversaient les murailles de Paris ; c'était une autre erreur ; le gouvernement prit le sage parti de recourir aux opérations d'un siège régulier. La première chose à faire était de choisir un point d'atlaqup. L'enceinte bastionnée de Paris, de la porte Maillot jusqu'à la porte de Chantilly, se développe sur deux longues lignes droites, qui se rencontrent vers le Point-du-Jour et y forment un saillant prononcé ; c'est ce saillant qu'on résolut d'attaquer. Mais pour y arriver, il fallait préalablement s'emparer du fort d'Issy, dont les feux prennent le Point-du- Jour à revers.
Cette mission fut confiée au 2e corps, sous les ordres du général de Cissey, qui commença ses travaux d'approche le 12 avril, pendant que le 1er corps, à l'aile gauche, sous les ordres du général de Ladmirault, s'emparait de tout le cours de la Seine jusqu'à Asnières. On sait B quelle rapidité le général de Cissey et son chef du génie, le général Rivière, poussèrent les opérations du siège d'Issy.
Dès le 26, on put recconnaître à l'attitude des insurgés qu'ils étaient ébranlés par les progrès de l'attaque. Le génie en profita pour pousser hardiment ses tranchées entre le fort et la ville, de manière à leur couper toute retraite; entreprise périlleuse qu'autorisait le commencement de démoralisation remarqué chez l'ennemi. Le but était près d'être atteint, il ne restait plus qu'un petit intervalle de quelques centaines de mètres à fermer, entre l'église d'Issy et le chemin qui conduit à Clamart; on espérait faire prisonnier tous les hommes enfermés dans le fort ; mais, au dernier moment, ils profitèrent delà nuit pour s'échapper.
Le 9 mai, nos troupes entrèrent dans le fort abandonné. Maîtres de ce point et du Mont-Valérien, on pouvait cheminer vers le Point-du- Jour, sans être inquiété sur ses flancs.
Le général Douay, qui commandait le 4e corps, fut chargé de cette attaque; il devait être secondé sur sa gauche par le 5e corps aux ordres du général Clinchant. Ces deux corps avaient été créés par décision du 23 avril. Ils comprenaient chacun deux divisions formées principalement de soldats rentrant de captivité.
A partir de ce moment, les attaques de droite et de gauche marchent pour ainsi dire parallèlement. L'attaque de droite est diriége contre le fort de Vanves, l'attaque de gauche s'avance dans le bois de Boulogne et embrasse bientôt toute la partie de l'enceinte comprise entre la Seine et la porte de !a Muette.
Après la prise du fort de Vanves, le 2e corps menace les portes de Sèvres et d'Issy, et entreprend de faire brèche au bastion 69.
Les 4e et 5e corps, sous la protection des batteries de Montrelout et du Mont-Valérien, s'avancent pour couronner le chemin couvert, vers Auleuil, Passy et la porte de Saint-Cloud.
Des batteries sont établies pour faire brèche aux bastions 62 et 63 ; d'autres sont destinées à abattre les ponts-levis, les grilles et les murs qui fermaient les portes de Saint-Cloud, d'Auteuil, de Passy et de la Muette.
D'après le degré d'avancement des travaux, on espérait pouvoir entrer dans Paris le 22 ou le 23.
Voici, à la date du 21, quel était l'état des choses :
Le flanc gauche du bastion 69, sur la rive gauche, en face du 2e corps, était fortement entamé. En prolongeant le feu quelque temps encore, on était certain d'y avoir une brèche praticable.
Sur la rive droite, le mur reliant le bastion 67 à la Seine était complètement détruit. Le 4° corps touchait presque à la porte de Saint-Cloud, dont une partie du pont-lcvis était abattue ; un peu plus à gauche.il couronnait le chemin couvert. Les murs élevés devant les portes de
Passy el de la Muette étaient renversés, mais les grilles étaient encore debout et présentaient de grandes difficultés. Les boulets les traversaient sans les abattre. L'artillerie pourtant ne doutait pas qu'avec un jour de plus de feu, on en viendrait à bout, et qu'elle pourrait livrer ainsi un large passage à l'armée. L'ouverture de la porte de la Muette est de 120 mètres.
Pour donner le temps de détruire ces derniers obtacles, je venais de prescrire de différer l'attaque jusqu'au 23, lorsqu'on me rendit compte que le Point-du-Jour était abandonné par les insurgés, et que, sur l'avis qui leur en avait été donné par M. Dacatel, conducteur des ponts et chaussées, deux compagnies du 37e y avaient pénétré. Quelques sapeurs, munis d'outils, les avaient suivis et avaient établi une passerelle avec les débris du pont-levis.
Les gardes de tranchées el les travailleurs furent amenés en toute hâte- pour soutenir le combat, car, malgré cette surprise, les insurgés n'avaient pas perdu l'espoir de défendre Paris. Il y avait, en arrière de l'enceinte, de nombreux obstacles qui pouvaient nous arrêter. Derrière la porte de Saint-Cloud, se trouvait le chemin de fer de ceinture, qui formait une ligne de défense naturelle. Les arcades du viaduc avaient été murées pendant le siège et les murs percés de créneaux.
Un peu plus loin, on rencontrait le château et le parc de la Muette, entourés de fossés, de parapets, de grilles et de batteries qui en rendaient l'abord inaccessible du côté des remparts. D8 la Muette jusqu'à la Seine, tous les murs de clôture étaient crénelés et formaient comme une seconde enceinte.
Toutes les avenues, toutes les places, étaient couverte? de barricades et défendues par des canons. Enfin, Montmartre et les buttes Ghaumont étaient comme des réduits, où l'insurrection pouvait se concentrer et faire une défense désespérée.
Tels étaient les obstacles qui attendaient l'armée dans Paris. Elle est parvenue à les surmonter sans trop de sacrifices; ses pertes, eu égard à la difficulté de la tâche, ont été relativement assez faibles. Elle a eu 600 hommes tués et 7,000 blessés environ. Il n'en faudrait pas conclure que la lutte n'a pas été aussi sérieuse qu'on l'a représentée. La défense de Paris avait été organisée de longuo main et d'une façon formidable contre les Prussiens. L'insurrection en a profité et n'a rien ménagé pour rendre la victoire de l'armée aussi sanglante que possible. Si celle-ci n'a pas fait plus de pertes, il faut attribuer ce résultat aux précautions qui ont été prises, à la prudence des opérations et à la façon dont tous les chefs ont conduit leurs troupes.
Maréchal Mac-Mahon, p. M.