‹ Histoire révolutionnaire contemporaineChapitre 88 sur 92 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Occupation de Paris par l'armée.

Entrée de l'armée de Versailles à Paris. — Elle aurait pu être plus rapide. Exécutions sans jugfment.— Instructions judiciaires négligées ou omises. Facilités de fuite données ou laissées aux meneurs.

De même qu'au 18 mars les fautes du Gouvernement amenèrent l'échec de son entreprise sur les buttes Montmartre et le triomphe de de l'insurrection, de même au 22 mai, par le fait d'instructions malheureuses ou faute d'informations qu'il était pourtant facile d'obtenir sur L'état intérieur de Paris* la rentrée de l'armée de Versailles se fit avec ur>e lenteur et une hésitation qui prolongèrent la lutte, coûtèrent beaucoup de sang et entraînèrent bien des ruines. M. Corbon le constate dans les termes suivants :

Elles y sont rentrées presque sans coup férir dans la nuit du dimanche au lundi. Si le général qui commandait les opérations de la rive gauche avait eu des instructions qui lui laissassent plus de liberté, ou s'il avait été mieux renseigné tout à la fois, et sur l'état moral de Paris, et sur l'état défensif de la rive gauche, il aurait su :

Premèrement, que la population de Paris, y compris la très-grande partie des gardes nationaux fédérés, désirait passionnément la fin de la guerre civile, et que, hormis un petit nombre de fédérés ou de fous, tout Paris attendait l'armée de Versailles pour le délivrer de la Commune; car, depuis une quinzaine de jours, un revirement caractéristique se faisait dans les esprits, les actions de Versailles remontant beaucoup, et celles de la Commune descendant en proportion;

Secondement, on aurait su que la rive gauche était à peu près vierge de barricades ; que rien n'était si facile pour l'armée que de suivre les quais et la grande rue de Sèvres pendant la nuit, de manière qu'en s'éveillant, la population sentît que l'affaire était faite.

Nous pensions, nous autres de h Ligue, que Paris pouvait être pris en quatre heures. En suivant les quais de la rive gauche, l'armée tenait toutes les têtes de pont, et même pouvait, sans difficulté aucune, occuper les quais des deux côtés, à partir du pont Royal jusqu'au pont d'Austerlitz; et il n'y avait pas d'incendies, pas de désastres, pas d'affreuses tueries d'hommes. Au plus, y aurait-il eu quelques engagements du côté du ministère de la marine, à Montmartre et à Ménil montant. Mais l'action réduite à ces proportions laissait Paris sauf.

Sur la rive gauche, les premières barricades ont commencé à être élevées vers neuf heures du matin, le lundi ; le mardi, à trois heures, on ne faisait que commencer celles du boulevard Saint-Michel et de la place Maubert. Ce sont fes lenteurs déplorables de l'envahissement de Paris par l'armée qui ont donné l'idée d'essayer la résistance. Il sufûsait qu'un petit nombre d'individus commençant une barricade forçassent les voisins d'y travailler, pour qu'à leur tour ceuxci forçassent les passants d'y travailler.

J'ajoute que, pendant le combat, les défenseurs des barricades étaient incroyablement peu nombreux. De ce que j'ai vu de mes yeux, et de ce que j'ai appris de témoins oculaires, il résulte que, pour moi, la moyenne des combattants fédérés était à peine de vingt par barricade. Celle de la rue de Rennes, qui était des plus fortes, et qui a tenu près de cinquante heures, n'a jamais eu plus de trente hommes pour la défendre. J'y suis allé cinq fois et je n'ai jamais compté plus de vingt-sept hommes.

M. Corbon, p. C21.

Nous n'avons pas à juger les mesures de répression prises contre les insurgés du 18 mars. On avait déclaré d'avance que la loi seule serait appliquée. Aujourd'hui encore on se vante de n'avoir employé que des moyens légaux. On reproche à une autre époque, des commissions mixtes et des mesures de rigueur suivies, six ans après, il ne faut pas l'oublier, d'une amnistie générale.

Voici ce que nous lisons dans l'Enquête au sujet d'exécutions sommaires que ne réparera aucune amnistie :

Millière a été amené; nous étions à déjeuner avec le général, au restaurant rue de ïournon, à côté du Luxembourg. Nous avons entendu un très-grand bruit et nous sommes sortis. On m'a dit : « C'est Millière. » J'ai veillé à ce que la foule ne se fit pas justice elle-même. 11 n'est pas entré dans le Luxembourg, il a été arrêté à la porte. Je m'adressai à lui, et je lui dis : « Vous êtes bien Millière. » — « Oui, mais vous n'ignorez pas que je suis député. » — « C'est possible, mais je

crois que vous avez perdu votre caractère de député. Du reste, il y a parmi nous un député, M. de Quinsonnas qui vous reconnaîtra. »

J'ai dit alors à Millière que les ordres du général étaient qu'il fût fusillé. Il m'a dit «Pourquoi ?» i

Je lui ai répondu : « Je ne vous connais que de nom, j'ai lu des articles de vous qui m'ont révolté, vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied. Vous détestez la société. » Il m'a arrêté en me disant avec un air significatif: « Oh! oui, je la hais cette société. » — « Eh bien, elle va vous extraire de son sein; vous allez être passé par les armes. » — « C'est de la justice sommaire, de la barbarie, de la cruauté. » — « Et toutes les cruautés que vous avez commises, prenezvcus cela pour rien ? Dans tous les cas, du moment où vous dites que vous êtes Millière, il n'y a pas autre chose à faire. »

Le général avait ordonné qu'il serait fusillé au Panthéon, à genoux, pour demander pardon à la société du mal qu'il lui avait fait. Il s'est refusé d'être fusillé à genoux. Je lui ai dit : « C'est la consigne, vous serez fusillé à genoux et pas autrement. » Il a joué un peu la comédie. Il a ouvert son habit, montrant sa poitrine au peloton chargé de l'exécution. Je lui ai dit : « Vous faites de la mise en scène, vous voulez qu'on dise comment vous êtes mort; mourez tranquillement, cela vaut mieux. » — « Je suis libre dans mon intérêt et dans l'intérêt de ma cause, de faire ce que je veux. » — « Soit, mettez-vous à genoux. » Alors il me dit : « Je ne m'y mettrai que si vous m'y faites mettre par deux hommes. » Je l'ai fait mettre à genoux et on a procédé à son exécution. Il a crié: « Vive l'humanité! » Il allait crier autre chose quand il est tombé mort.

Tony Moilin a été arrêté un soir à neuf heures. Il a dit qu'il voulait prendre certaines dispositions. Un point à noter, c'est que presque tous les chefs vivaient en concubinage. Tony M'jilin a demandé à régulariser son union ; il voulait assurer sa fortune à sa concubine ; on lui a donné toute la nuit pour prendre ses dispositions. Je ne l'ai vu que le lendemain matin, et je lui ai demandé, comme aux autres, quelle était la part qu'il avait prise à l'insurrection, quelles étaient ses idées sur la Commune qu'il voulait fonder. Il m'a répondu: « Je réprouve très-fort les actes odieux de la Commune. Je voulais fonder la République, telle que je l'avais rêvée; je n'ai pas réussi, c'est un malheur pour moi. »

Je lui ai dit : « Mjis, en somme, comment appréciez-vous ces faits odieux, comment admettez-vous ces jncendies ? » Il m'a répondu : « Monsieur, c'est la guerre. » — Ah! vous appelez la guerre, mettre le feu dans tous les quartiers, faire sauter des populations! Vous les avez vus ces femmes, ces enfants qui ne savaient où se cacher. » —

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« C'était la guerre. » — « Rien que ces mots-là dégagent tout homme qui vous condamne à mort. Vous ne méritez aucune pitié. »

Les dernière? paroles adressées à sa femme ont été : « Tu élèveras mon enfant dans la haine de ceux que j'ai combattus. » C'était sa dernière recommandation.

Madame Tony Moilin avait demandé que son mari fût fusillé d'une certains façon, qu'on ne touchât pas à la tête et qu'on lui donnât le cadavre.

Le général en chef n'a pas cru devoir déférer à cet le demande. On s'est souvenu de l'affaire Baudin; il a été enterré dans la fosse commune et des ordres ont été donnés pour qu'il ne fût pas retrouvé.

M. Garcin, p. 239.

m. ROBEr.T dc massy. — Pourriez-vous nous dire, Monsieur le maréchal, quel a été le nombre des hommes fusillés à Paris?

m. le maréchal — Quand les hommes rendent leurs armes on ne doit pas les fusiller. Cela était admis. Malheureusement, sur certains points, on a oublié les instructions que j'avais données. Je dois dire toutefois qu'on a beaucoup exagéré le nombre des exécutions de ce genre, et sans pouvoir le préciser, je puis affirmer qu'il est très-restreint.

m. de massy. — Mais dans le combat?

m. le marécilyl. — Il m'est impossible d'en dire le chiffre, je ne le connais pas.

m. vacherot. — Un général m'a affirmé que le chiffre des hommes tués dans le combat, ou sur les barricades, ou après le combat, s'élevait à 17.000 hommes.

m. le maréchal. — Je ne sais pas sur quoi il a pu se baser dans son évaluation, qui me paraît exagérée. Tout ce que je puis dire, c'est que les insurgés ont perdu plus de monde que nous.

m. vacherot. — Ce chiffre peut-être s'applique a. tout le siège et aux forts d'Lsy et de Vanves.

m. le maréchal. — Le chiffre est exagéré.

m. vacherot. — Le général Appert, car c'est de lui que je tiens ce renseignement, entendait peut-être parler des morts et des blessés.

m. le maréchal. — Oh ! alors, c'est différent.

Maréchal Mac-Mahon,p. 20.

11 n'y a pas eu que dos insurgés frappas par cetto justice oxpéditive ; des innocents ont été fusilles, dit iM. Corbon, et M. Macé avoue que les

instructions se sont faites d'abord avec une rapidité très-grande, et qu'elles ont été bientôt complètement impossibles.

Quiconque a vu de près les événements de cette épouvantable semaine, dira que l'on a fait huit ou dix fois plus de pri?onniers qu'il n'y avait de combattants du côté de l'insurrection. Quant à moi, j'ai la conviction profonde qu'on a fusillé plus d'hommes qu'il n'y en avait derrière les barricades; ces faits, à jamais déplorables, s'éclairciront un jour.

En attendant, et pour clore cette longue déposition, je maintiens que Paris pouvait être pris pendant la nuit et dans la matinée du lundi, sauf les extrémités nord et nord-est de la ville: et que, conséquemment, nous n'aurions pas eu à déplorer les malheurs de tous genres qui ont été les effets d'opérations militaires arrêtées sans connaissance de l'état des esprits et des possibilités matérielles.

m. le président. — Nous ne pouvons pas accepter votre appréciation sans faire au moins des réserves. (Séance du 2G janvier 1872.)

M. Corbonrp. 621.

Les instructions cnt été faites plus rapidement; on se contentait de leur demander leur état civil.

Dans le commencement, les instructions que nous, faisions étaient complètes, quoique sommaires ; elles devinrent ensuite tout à fait impossibles. (Séance du 28 juillet 1871.)

M. Macé,p. 222.

Si des insurgés obscurs et entraînés, si des innocents ont péri lors des exécutions militaires qui se firent à. l'entrée des troupes libératrices, des chefs ont été l'objet d'une tolérance ou d'une faveur inexplicable. On n'a pas oublié cet individu, depuis condamné à mort et pour qui M. Glais-Bizoin avait obtenu de M. Barthélemy-Saint-Hilaire un passeport à l'étranger. L'autorité a négligé les mesures de surveillance qu'on lui proposait de prendre à Saint-Denis, où il envoya pour commissaire un homme du 4 septembre qui laissa passer tout le monde. M. Héligon lui-même se plaint que la police municipale n'ait pas été rétablie aussitôt. Elle aurait pu, dit-il, prendre tous les membres de la Commune qu'elle connaissait pour les avoir surveillés et arrêtés sous l'Empire,

m. de la rochethulon. — Vous pensez, que les Prussiens ne s'y seraient pas opposés ?

m. ossude. — Au contraire ; un jour on me dit : « Demandez au commandant s'il s'opposerait à l'établissement d'une autorité civile. » Le commandant me répondit : « Je ne demande que cela. J'en ai arrêté un,

parce qu'il avait été insolent, mais il a fallu le relâcher le lendemain. » C'était Johannard. Cette autorité n'était pas contestée par le commandant prussien; il disait : « Je sais obligé de faire arrêter les femmes qui viennent empoisonner nos soldats, j'en ai prévenu M. Manias. »

M. OssUde,p. 471.

Je vins trouver un jour le chef d'état-major et je lui dis : « Allez donc trouver le ministre de l'intérieur; dites-lui que le commandant prussien ne demanderait pas mieux que de faire arrêter ces gens-là; il vous donnera toute latitude pour établir à Saint-Denis une autorité civile. » On a envoyé M. Mahias, vous le connaissez. Ce que je constate, c'est qu'on n'a rien barré du tout; ces gens-là s'échappaient comme ils voulaient; j'en ai vu passer. Plusieurs fois, il y a eu des rapports constatant tout ce qui se passait à Saint-Denis ; le commissaire de police était désespéré. Jusqu'au dernier moment, quarante hommes de la police de sûreté seraient allés à Saint-Denis, et auraient fait la plus Ibelle collecte de communards qu'il soit possible de voir.

M. Ossude, p. 471.

J'ai été étonné de ne pas voir Damaret passer en jugement; il était chef de légion, c'est lui qui a fait fusiller des réfractaires ; il m'avait été amené sous un faux nom, il m'avait échappé. Le maréchal savait que je l'avais relâché, j'ai été l'arrêter dans un cabaret borgne; je ne l'ai pas fait fusiller. C'est lui qui a dénoncé les incendiaires du faubourg Saint-Germain. Ce qui m'étonne, c'est que dans ce moment-là. un général fit tout ce qu'il put pour le tirer d'affaire ; il ne passa pas en jugement. Je l'ai repris d'une façon singulière : je vois un individu de Grenelle qui me dit : « Damaret est fusillé, le bataillon est dans l'enchantement. » J'ai su qu'il n'était pas fusillé du tout ; je l'ai fait arrêter. 11 savait qu'il aliaitêtre fusillé. Un général a dit . « Non, nous en tirerons des renseignements. » Il est ici, on ne parle pas de le faire passer en jugement.

J'ai vu Jourde, je lui ai fait subir un interrogatoire ; il m'a dit : « Je vais être fusillé. » Je lui ai répondu : — « C'est probable, je neveux pas vous le cacher; mais dites-moi ce que vous savez. » I! m'a fait une confession complète; il m'a donné sur l'Internationale et sur le Comité central des renseignements détaillés.

M. Ossude, p. .'|72.

Malheureusement, à la suite de la rentrée des troupes dans Pari?, lÔS mesures ont été très-mal prises. On aurait dû faire 'entrer immédiate-

ment, à la suite des troupes, la police dans chaque quartier. Les hommes de la police connaissaient parfaitement bien leurs arrondissements, et immédiatement ils auraient enlevé ces gens-là, et on aurait pu laisser tranquilles les pauvres malheureux qui n'avaient marché que pour leurs trente sous. Cela n'a pas été fait; la police, dans mon arrondissement, n'a pensé à fonctionner que sept ou huit jours après l'entrée des troupes, et encore elle n'avait que deux ou trois agents. Les membres de la Commune ont donc eu le temps de se sauver et de se mettre à l'abri. Avec la précaution que je vous indique, on aurait pu les prendre tous. Il n'y a pas un agent de police qui ne les connusse; tous ont été condamnés plusieurs fois, tous ont été suivis plus ou moins sous l'Empire- Eh bien, aucun d'eux n'a été pris.

M. Héligon, p. 549.

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