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CHAPITRE LVII

La Commune de Paris et ses crimes.

Composition de la Commune. — Les crimes ont été prémédités de longue main. — Etat de l'opinion publique dans Paris vis-à-vis de ce régime odieux. — Faiblesses et connivences. — Causes permanentes de révolutions et d'agitations à Paris.

Les membres de la Commune, telle que l'a constituée l'élection, appartenaient tous au parti radical, mais ils étaient de groupes différents. On y voyait des affiliés de l'Internationale et des ennemis de cette association; des jacobins, des hébertistes, des fédéralistes et des socialistes, tous unis par la même haine contre les principes religieux et sociaux.

Voici les déclarations relatives à cette composition de la Commune :

Il y avait dans la Commune des jacobins, des hébertistes, des fédéralistes, des socialistes.

m. le président. — Les jacobins et les hébertistes ne sont pas bien loin les uns des autres.

m. corbon. — Je vous demande pardon; les jacobins actuels détestent autant les hébertistes que Robespierre détestait Hébert.

Il y avait entre eux une compétition ardente d'influence. Le jacobinisme avait son expression dans la personne de Delescluze. Je crois que celui-ci répugnait beaucoup aux excès commis, et qu'il n'a été lui-même excessif que pour n'être pas débordé par les hébertistes, pour garder le haut du pavé par rapport à eux.

D'ailleurs, c'était de la part de cet homme un principe de ne se laisser jamais dépasser en radicalisme révolutionnaire. S'il détestait les néohéberlistes, ce néo-jacobin, il ne détestait pas moins les socialistes, mais encore parce qu'ils étaient fédéralistes.

m. le président. — Est-il possible qu'un malheureux pays soit livré à de telles haines!

m. corbon. — Ce malheureux pays n'aurait pas été entre les mains de ces gens-là si on ne le leur avait pas abandonné ! Je ne saurais trop dire et redire que, le 18 mars, Paris a été abandonné à lui-même; et que Paris insurgé est resté quatre jours sur la défensive.

M. Corbon, p. 619.

La Commune était singulièrement composée. J'y vois bien quelques hommes politiques connus, connus principalement pour être des hommes haineux et hargneux; mais leur influence n'apparaît que vers la fin de de la lutte. J'y vois bien aussi le parti de Blanqui, au complet. Celui-là conspire toujours, et il se peut que l'explosion ait été préparée par lui. Mais il est fort peu nombreux, quoi qu'on en dise ; il est capable d'une émeute, incapable d'une insurrection. Son habileté, cette fois, a consisté à saisir l'occasion. Reste l'Internationale, dont l'action a été certainement prépondérante. Mais qu'étaient, d'où sortaient tous ces inconnus qui l'ont représentée à la Commune et au Comité central?

M. Adam, p. 156.

Pour confirmer ce que je viens de dire, j'invoquerai les souvenirs d'un membre de la Commune, que je ne nommerai pas. Il me disait que la Commune se composait de membres de l'Internationale qui, de longue main, avaient préparé la prise de possession di pouvoir, et de membres recueillis dans les éléments révolutionnaires de notre pays. Il divisait les membres de l'Internationale en mutuellistes et communistes. Les mutuellistes sont ceux qui étudient la raison des antagonismes qui existent dans la société, qui recherchent les formules pour faire cesser ces antagonismes; ceux-là sont des modérés. Les communistes, eux, ne trouvant pas la société suffisamment préparée pour adopter leurs doctrines, sont les violents. Le membre de la Commune dont je parle désignait les deux catégories d'hommes, par ces mets : girondins et jacobins.

Enfin, une troisième catégorie n'appartenait pas à l'Internationale, me disait mon interlocuteur ; il la désignait sous le nom d'kébortistes, Ou révolutionnaires inconscients.

C'est par la pondération de ces trois fractions de la Commune que j'explique les tempéraments qui ont été gardés vis-à-vis de la Banque de France, jusque vers la fin de la première quinzaine de mai. A cette époque, les hébertistes gagnaient du terrain. La publicité des journaux devenait chaque jour de moins en moins grande ; tous ceux qui faisaient obstacle étaient supprimés. C'est à ce moment que la première

fraction, celle des girondins ou des mutuellistes, a donné sa démission, et que Paris s'est trouvé et, par suite, la Banque de France, en présence des montagnards et des hébertistes.

M. de Plœuc, p. 502.

Dans lajGommune, l'Internationale avait des ennemis déclarés, comme Rigault, Protot, Tridon, et beaucoup d'autres, Delescluze, Piat, etc.

Il y a eu parmi les ouvriers qui ont fait partie de la Commune et qui faisaient partie de l'Internationale, Theisz, Avrial, Clément, qui étaient membres de la minorité ; L..., relieur, qui, à la suite de la protestation, est resté dans le IVe arrondissement, et qui est arrivé à obtenir que, dans son arrondissement, on ne touchât pas aux églises ; il a empêché les actes de violence dans les églises.

Theisz a rendu des services à la poste, en empêchant qu'on mît le feu à l'hôtel des postes; Avrial n'a signé aucune mesure violente.

Il y a encore Camélinat, ancien membre de l'Internationale, qui était directeur de la Monnaie et qui ne l'a pas brûlée.

Si nous avions la liste des membres, on trouverait que les membres de l'Internationale qui ont fait partie de la Commime ne se sont portés à aucune violence.

Voilà ce que j'avais à vous dire sur les agissements de ce qu'on appelle l'Internationale, pendant le siège et pendant la Commune, car je dis que l'Internationale n'existait pas à Paris dans ce temps, puisqu'il n'y avait plus de contrôle.

M. Tolain,p. 560.

Il y avait soixante membres de la Commune, il y en a eu dix-huit appartenant à l'Internationale. Il y avait dans la Commune des ennemis mortels de l'Internationale.

m. le président. — Comprenez-vous les étrangers ?

m. fribourg. — Oui, tous ceux qui ont figuré dans la Commune. Je compte même Vésinier; quoique nous l'ayons fait chasser, je ne veux pas le renier.

Il y avait, dis je, des ennemis de l'Internationale, Raoul Rigault, Delescluze, Courbet. Il y en avait quatorze tellement ennemis qu'il n'y a qu'à lire leurs lettres sur l'Internationale pour en être convaincu . Ils disaient que nous étions des mouchards, des coquins bons à tuer ; et nous nous quittions en nous disant : « Prenez garde, parce que le premier qui sera le plus fort se débarrassera de l'autre. »

INous avions un ennemi commun, c'était l'Empire, nous étions convenus de faire des efforts ensemble pour le renverser ; mais il était eu-

tendu que la dernière cartouche ne serait pas utilisée contre l'Empire, qu'elle serait employée à empêcher les blanquistes d'arriver. H y avait donc quatorze membres ennemis jurés de l'Internationale.

M. Tolain, p. 570.

Au point de vue de la moralité, il y avait parmi les membres de la Commune plus d'uniformité qu'au point de vue des doctrines et des visées politiques.

Voici un spécimen des sentiments qui régnaient dans ces conciliabules et des actes qui s'y produisaient :

J'attendais dans le cabinet de M. Tirard, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Un individu se présenta et jeta sur la table une liasse de billets de banque en disant : « Je n'en veux plus, qu'on me laisse tranquille, ce ne sont que des assassins. »

Je lui dis : « Qui êtes-vous ?» — « Je suis Lebreton, intendant général de la Commune. »

Pour la première fois, j'entendais l'expression « Commune », jusquelà, je n'avais entendu parler que de franchises municipales, de Comité central, de fédérés. Ce fut M. Lebreton qui, le premier, prononça ce mot devant moi.

Il continua : « C'est affreux; j'étais hier à dîner avec Assi, on se fusille là-dedans, on en a fusillé douze devant moi ; je ne veux plus voir ces horreurs. Assi m'avait invité à dîner et vous savez, dans cet Hôtel de ville, il y a la table des 40, la table des 24, la table des 12. Assi me dis : « Tu vas dîner avec moi, j'ai à te parler. » Je dînai avec lui, c'était un dîner excellent. A la fin du dîner, il me dit : « Tu sais, un intendant a toujours de l'argent. » Je dis : « Mais non, je n'en ai pas. » — « Tu es intendant général, tu dois avoir plus d'argent encore qu'un intendant ordinaire. Il faut que tu me donnes 300,000 francs, parce que le moment est venu, il faut que je file en Belgique. Si tu ne me les donnes pas, je te tue. » Je lui dis : « Tu plaisantes, je ne les ai pas, ce sera comme tu voudras. »

» La porte s'ouvrit, et un individu tenant un verre de Champagne à la main arriva en titubant et chantant. C'était M. Lullier. Assi lui dit : « Qu'est-ce que tu viens faire ici? » 11 lui envoya son pied dans le derrière et le chassa.

» Assi me répéta : « Tu vas me donner 300,000 francs; il faut que je parte cette nuit. Si lu ne me les donnes pas, ton affaire sera faite. »

» Assi donna en même temps l'ordre d'arrêter Lullier.

» Un instant après, je vois arriver six garibaldiens armés de chasse-

pots, qui se mettent en ligne derrière moi. L'un d'eux, dont la femme était malade, et à laquelle j'avais envoyé de l'argent, me dit : « Nous avons ordre de vous exécuter si vous ne donnez pas d'argent à Assi. » Lebreton dit qu'il allait en chercher ; il réussit à s'échapper de l'Hôtel de ville et arriva chez M. Tirard, où il me raconta cette scène. Il nous donna le reste de ses billets de banque. M. Tirard me conseilla de le faire partir pour la Belgique. Je lui fis un reçu de mille francs qu'il me remit. Il avait dans son porte-monnaie 450 francs en or qu'on lui laissa pour se sauver.

Amiral Saisset, p. 306.

C'est dans le compte rendu des jugements des conseils de guerre, que l'on trouve le résumé des crimes de la Commune. L'Eoquéte ne relève que les particularités suivantes, d'où il résulte que les exécutions d'otages et les incendies étaient prémédités dès le premier jour, et que ce fut le résultat d'un plan combiné d'avance.

Le jour où on a voulu nous brûler, j'ai dû prendre une mesure. Bergeret nous avait envoyé deux cents fédérés. On avait déposé dans les caves du Luxembourg deux tourilles de pétrole : on me donna Tordra de faire évacuer immédiatement l'ambulance. Ju ne le pouvais pas ; j'avais quatre cents malades; je les fis t-.us coucher. Un membre de la Commune vint voir si c'était vrai ; comme ces gens de la Commune ne plaisantaient pas, je priai les officiers de l'armée de se déguiser en infirmiers. Je leur donnai des revolvers, et noua convînmes ensemble de brûler la eervelli à ceux qui voudraient nous incendier.

Un lieutenant, un Belge, se présenta ; il était ivre ; je lui dis d'aller m'attendre chez le restaurant d'à côté. Là, lui mettant un revolver sur la figure, je lui dis : « Je vous brûle la cervelle si vous tentez d incendier le palais. » — « Mais j'ai des ordres de la Commune, nie répondit-il. » Je lui répliquai : « C'est impossible, j'ai deux cents hommes ici (j'en avais quatre-vingts. seulement). » Pondant que ceci se passait, et ce fut très-rapidement, deux chirurgiens de la Commune, qui avaient une petite ambulance dans le jardin du Luxembourg, en face de lu rue Vavin, vinrent me demander d'envoyer chercher leurs blessés que les bombes menaçaient, d'atteindre. Je ne demandais pas mieux. Je dis au lieutenant : — « Venez avec nous, il y a soixante blessés là-bas, nous les prendrons,; et quand nous aurons réuni ces soixante blessés avec les deux cents, vous resterez au palais ; mais il nous faut traverser le jardin; l'un de mes hommes a reçu hier une balle dans les reins alors q 'il taisait ce trajet ! •

Ce lieutenant ,de fédérés, en entendant cela, jugea à propos d'en aller référer à son .colonel. Il me fit dire que c'était pour le lendemain matin, que je pouvais être tranquille pour la nuit, et que je devrais faire évacuer mon personnel dans les casernes de Saint-Sulpice et de Tournon.

Le lendemain matin, à 6 heures, les gardes nationaux du quartier vinrent au nombre de ^5 et firent évacuer l'ambulance, parce qu'on allait y mettre le feu. Ces gardes nationaux, je les reconnaissais, je les avais remarqués comme ouvriers. Lorsque je vis qu'on était décidé à me brûler, ne pouvant me défendre, j'allai chez les officiers fédérés. J'a»ais reçu depuis dimanche un commandant du 93e bataillon^ qui avait été blessé à la porte d'Autouil, et un nommé Collas, capitaine du 128% qui faisant semblant d'être blessé. Celui-là était entré la veille au soir avec un gros appareil; quand je voulus le débander, il me dit : « Ce sera pour demain, le pansement est bien fait. » J'entrai dans le service de ces messieurs, et je leur dis : « Dans une heure vous serez brûlés vifs; je n'ai ni matériel, ni hommes pour vous faire transporter! » Ces pauvres diables avaient l'un une jambe cassée, l'autre un bras ou une jambe de moins I Le capitaine Collas, en entendant les cris de ses amis et frères, me dit : — « Je vais sortir et je tâcherai de vous sauver. » Le voyant assez bien disposé, je lui dis à mon tour : — « Je vais vous donner quelqu'un qui vous accompagnera. » Je lui adjoignis mon vieux sergent. Tous deux, sous les balles, allèrent à la mairie de Saint-Sul jjice trouver ie membre de la Commune qui était là. Ce membre de la Commune donna à l'officier qui commandait, l'ordre de ne nous brûler que quand le dernier malade serait sorti. Mon sergent est revenu vers moi, irais sans le capitaine Collas. Nous avions la réponse écrite du membre de la Commune. Immédiatement, on enleva les malades et les blessés en les faisant passer à travers les hommes qui venaient pour nous incendier. Vous comprenez quel pouvait à ce moment être l'aspect du Luxembourg!...

Un membre. — Le pétrole avait-il été transporté depuis longtemps à votre ambulance ?

m. le docteur ©ANET. — Dans les deux dernières semaines.

Docteur Danett p. 529.

Autre fait significatif:

J'ai été chargé ici, comme commissaire de police de la prévôté, de l'interrogatoire des détenus. J'ai trouvé sur Pesunc, âgé de dix huit ans, et qui a assassiné le docteur Pasquier, une carte de la légion garibaldienne, à laquelle il appartenait ; c'est cette légion

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garibaldienne qui a voulu piller les hôtels de M. de la Rochethulon, du prince de Wagram et du prince Murât, dans le pâté de la rue Blanche. J'ai saisi sur Cypriani, un des aides de camp de Flourens, et qui a été blessé, le plan des hôtels à brûler; tout y était indiqué, jusqu'à la niche du chien. Évidemment ces hôtels devaient être pillés par la légion garibaldienne.

M. Macé, p. 222 .

On avait donné le mot d'ordre aux gardes nationaux le mardi ou le mercredi. On essaya donc de prendre en main la situation. Le lundi soir, nous reçûmes la visite de quatre individus du Comité central qui venaient nous faire des propositions. C'étaient Varlin, Jourde, Antoine, Arnaud, et un nommé Moreau. Ils venaient demander aux maires de faire cause commune avec le Comité central, et de prendre avec lui la direction du mouvement de Paris. Nous n'avons pas voulu accéder à ces conditions, mais nous leur avons dit : « Nous pouvons entrer en arrangement avec vous, à la condition que vous allez nous livrer l'Hôtel de ville, tous les ministères, la place Vendôme, et que les gardes nationaux vont rentrer tranquillement chez eux. Nous aurons après à traiter avec le Gouvernement. » Alors Jourde s'est emporté : « Si nous vous rendons l'Hôtel de ville, les ministères, vous allez bourrer cela de gendarmes. Nos têtes sont en jeu. Nous sommes les maîtres ; nous tenons les plis d'une vaste conspiration, et à l'heure où je vous parle toutes les villes de France ont proclamé la Commune ou vont la proclamer.»

C'est moi qui lui répondis :

« Enfin quand même vous seriez les vainqueurs, quand même vous auriez toutes les villes de France pour vous, admettez un instant que l'Assemblée nationale soit renversée. Après ?... Les Prussiens qu'en ferez-vous ? — Les Prussiens ne bougeront pas I — Mais enfin vous admettez bien que s'ils veulent entrer dans Paris, ils y entreront "? — Eh bien, si nous sommes vaincus, nous brûlerons Paris et nous ierons de la France une seconde Pologne. »

Voilà les paroles de Jourde le 20 mars.

m. vacherot. — « Nous ferons de la France une seconde Pologne !»

M. Héligon, p. 548.

•Jui ne se souvient d'ailleurs des discours teuus dans les réunions publiques de 1869, et où furent exposées les doctrines et les projeta de la Commune, la théorie des réunions libres, celle de la confiscation des ateliers au profit des ouvriers, et jusqu'à la destruction de la colonne Vendôme et des Tuileries ?

Dans le procès des internationaux, jugé en juillet 1870, on lut en pleine audience une lettre de Cluseret déclarant qu'à la prochaine insurrection Paris resterait à la révolution ou serait détruit.

Mais de tels avertissements ne devaient pas éclairer le pays. La réalisation de ces affreux projets n'a même pas suffi pour nous ouvrir les yeux.

Ce serait d'ailleurs étrangement se méprendre, que de croire à une répulsion profonde de la part de la population parisienne contre le honteux gouvernement de l'Hôtel de ville. Voici des témoins qui disent les véritables dispositions régnant alors dans la capitale, et qui les expliquent par une irritation très-vive contre les hommes du 4 septembre, et contre le pouvoir qui avait abandonné la ville à l'insurrection :

m. hervé. — Je vais vous faire part des observations que j'ai faites.

On pourrait croire, si on n'avait pas vu les choses de près, que ce triste gouvernement de la Commune aurait dû éloigner ses partisans, au lieu de lui en attirer; que le nombre des partisans de la Commune devait être moins grand à la dernière heure qu'à la première.

En fait, ce serait une erreur, le nombre des partisans delà Commune, des partisans actifs, qui se sont battus, était plus grand le dernier jour que le premier.

Je me suis souvent demandé la cause des changements qui s'étaient produits dans les dispositions de la population parisienne.

Voici ce qui m'a paru : on est très-habitué en France à considérer comme définitif et légal tout gouvernement de fait. Je crois que c'est Royer-Collard qui a dit : « Il y a une grande école d'immoralité établie en France depuis soixante ans. » En effet, nous avons vu la force triomphante et des doctrines qui l'ont justifiée.

Nous sommes tellement habitués à accepter le fait accompli, qu'au bout de quelque temps, pour les Parisiens qui étaient restés dans Paris, qui n'avaient pu le quitter, qui étaient plus Parisiens que Français, le gouvernement qui percevait les impôts, qui commandait, qui ordonnait, était le gouvernement régulier. Voilà la première cause. Il y en a une seconde. Parmi les bataillons mêmes qui avaient pris part à la tentative de résistance sous l'amiral Sai^set, il y en a qui, un mois après, ont consenti à marcher sous le drapeau de la Commune. Ces bataillons avaient été profondément troublés par ce qui s'était passé au moment de la tentative du boulevard.

Il y a un bataillon, dont je ne me rappelle pas le numéro, qui était à l'École polytechnique qui la gardait, qui était disposé à se défendre. Au moment de la capitulation, il y a eu des bataillons qui ont marché dans les troupes de la Commune et qui se sont battus avec courage. l's ont été troublés par cette espèce d'abandon des pouvoirs. En outre, on a

été entraîné par le spectacle de ce qui se passait autour de soi ; on n'entendat plus que les voix des partisans de la Commune, on ne lisait plus que les affiches de la Commune et, permettez-moi de le dire, à cela près que les hommes n'étaient pas honorables, ces affiches ressemblaient beaucoup à celles qui annonçaient des victoires pendant lésiez; elles étaient sur papier blanc, puis elles annonçaient des victoires, que la Commune aveit perdu peu de monde, et que les Versaillais avaient été repoussés en désordre. Il y avait des gens qui finissaient parle croire et non-seulement parmi les ouvriers, mais dans la bourgeoisie, et on disait : « C'est un gouvernement comme un autre. » C'était un gouvernement quelconque, et cela suffit en France pour qu'on soit obéi. A la fin, la Commune avait .plus de partisans qu'au commencement.

M. Hervé, p. 17-i.

Bref, je vous dirai que malgré sa répulsion pour la dictature de l'Hôtel de ville, la population de Paris, y compris l'élément bourgeois et conservateur qui n'avait pas fui, était très-irritée contre le Gouvernement, qui, au 18 mars, avait battu en retraite sans avoir tenté de tenir bon ; et qui, en fin de compte, faisait supporter à la capïtafè les horreurs d'un second siège. Cette irritation des Parisiens, je îa partageais, je vous le répète.

M. Carhon, j> . 61S.

m. le président. — En face de toutes ces horreurs, la population honnête do Paris n'a-t-elie montré aucune vellé ùsjta ..ce ?

m. le docteur danet. — Elle a montré une grande mu lesse. Dans le quartier, j'ai élé le seul à demander que 1 s gardas naiii uaux dfts rues .de Coudé et de Tournon se réunissent pour résider ; j'ai offert, différentes fois de me mettre à leur tête ; je n'ai jamais pu trpuuer un homme.

M. Danet, p. 5'i9.

Le 18 mars, lorsque le Comité fut arrivé, après avoir m int<\r.i en possession de la garde nationale les canons dont elle s'était emp lorsqu'il se rendit maître de l'Hôtel de ville, il n'y a pas eu dans la population parisi m ne, dani la population honnête, cette hs n que j'ai ressentie pour ma part. On ne s'est pas dit: « Mais c*es* monstrueux ! Voilà une révolution sans excuse, sans prétexte ! Notas avens une A-SSOÈlblée qui représente la France ! que vient faire cette msurreotioo ? * Au lieu de cela, on s'est dit: « C'est une révolttti ta de plus, attendons; nous verrons. »

Rien de plus terrible que l'ouvrier qui a un sentiment, un seul sentiment dont il se nourrit, ou une idée qui reste dans son cerveau, une idt'e qu'on ne peut pas en déraciner. Voilà ceux qui n'ont pas craint de pousser les ch<:ses jusqu'au bout, qui sont allés jusqu'à l'exécution des otages, jusqu'à l'incendie Je Paris, jusqu'à toutes les scènes les plus terribles et les plus atroces. Pour eux, tout cela n'avait absolument rien d'impossible, je dirai même rien d'étrange. Ils avaient la baine des classes qui possèdent, l'envie, le besoin d'argent. Voilà les sentiments qui les faisaient agir. Ils se sont jetés dans l'insurrection, ils se sont associés au plan et aux manœuvres des meneurs ; c'est ce qui fait que ceux-ci ont maintenu dans Je combat tant d'hommes qui n'auraient pas demandé mieux que de gagner autrement leurs trente sous. Les meneurs sont une foule anonyme ; vous n'en connaîtrez jamais les no.is; ils sont nombreux et profondément ignorés.

Ce que je vous dis à ce sujet, Messieurs, n'est pnnt simplement une impression de ma part ; cela repose sur des faits qui n'ont peut-être pas beaucoup de précision, mais qui m'ont été affirmés.

M. Vacherot, p. 307.

U est d'ailleurs facile de se rendre compte de ces dispositions, quand on songe aux causes nombreuses et permanentes d'agitation qui existent à Paris, et à l'état moral et matériel d'un grand nombre de ses habitants.

Si vous me demandiez les causes générales du 18 mars, je n'en finirais pas. Qu'il y ait à Paris une puissance révolutionnaire qui agit per fas et nefas, qui veut renverser tous les principes, j'en suis convaincu; qu'il y ait un épouvantable p .'ril contre lequel vous aurez à lutter, qu'on n'est pas ùr de dominer, c'est à craindre ; c'est mon chagrin comme celui de tous les honnêtes gens, mais ce serait un livre à faire.

M. Desmarest,p. 406.

Le mal est loin d'être guéri ; on a triomphé, on va réprimer ceux qui ont pris p?rt à cette lutte, mais on n'aura pis réprimé les causes du mal. De même que vingt ans après l'insurrection de juin, vous avez eu le 18 mars, de même, dans vingt ans, on pourra avoir une insurrection du même genre, si les mêmes causes viennent la provoquer.

A Paris, il y a une immense population ouvrière qui s'accroît tous les jours ; elle est, en grande partie, dans un état de misère physique et morale qui explique bien des choses. Il y a des questions très-graves qu'on ne peut pas traiter au pied levO; il y a certaines écoles politiques

qui prétendent qu'il n'existe pas de question sociale ; eh bien, je dois le dire, il y a du moins pour les grands centres, une question qui est à la fois politique et morale. M. Gladstone a dit : ce siècle est le siècle des ouvriers. Cela ne veut pas dire que le gouvernement de la société doit appartenir aux ouvriers, mais que ce siècle est celui où le travail des mains a pris le plus d'extension.

A côté de ce progrès, il y a des dangers en proportion des progrès accomplis. Il est incontestable qu'au milieu de ce développement de l'industrie, quand les instruments de travail se sont accumulés comme à Paris, il se produit des dangers sociaux particuliers. Il faut, j'en suis convaincu, que les classes éclairées conservent le gouvernement de la société ; que ce soit sous le régime censitaire ou sous le régime du suffrage universel, c'est aux classes élevées à diriger la société. Mais pour qu'elles aient le pouvoir, il faut qu'elles fassent attention aux besoins, aux misères, aux faiblesses de cette classe vis-à-vis de laquelle, à côté de laquelle elles sont en minorité.

Si vous faisiez une enquête sérieuse sur l'état des populations ouvrières, vous arriveriez à des faits qui vous étonneraient, mais qui n'étonneraient pas ceux qui ont touché de près cette population. Vous verriez qu'il y a des populations très-nombreuses qui sont dans un état de détresse physique et morale. Il y a des quartiers de Paris où l'Église catholique, qui a tant de forces d'expansion, n'arrive pas, malgré son activité, où un prêtre ne pénètre jamais; c'est un grand malheur ; je suis catholique, je souhaiterais que la religion eût de l'action sur les classes ouvrières; mais il y en a sur lesquelles la religion n'a aucune action, quand un prêtre pénètre dans certaines classes, ce sont les êtres les plus dégradés de cette classe qui se jettent dans ses bras, mais l'ouvrier intelligent est celui qui est le plus incrédule.

M. ffçrvé p. 17).

On dit que les salaires sont augmentés, c'est, vrai, mais l'augmentation de salaires dans les grandes villes n'a pas le même elîet que dans les petites villes. Dans les grandes villes, à côté de l'augmentation de salaires, il y a aussi la tentation de tous les jours et beauco ip moins d'épargne que dans les campagnes. Il arrive qu'à Paris, l'ouvrier qui a des épargnes les augmente, mais celui qui n'en a pas, ne commence jamais à en faire, et les ouvriers cèdent plus à la tentation des dépenses futiles qu'aux désirs de faire des épargnes.

La misère dans Paris est plus grande qu'ailleurs ; la lumière ■ t ! Icil s'y vendent plus cher; si vous faisiez une enquête sur ces logements d'où sont sortis ces soldats de l'insurrection, vous verriez que dan

certains quartiers ouvriers, ces populations payent plus cher que nous relativement. Les logements destinés à la classe ouvrière rapportent plus de produit que les logements destinés à la classe élevée. Quand vous allez acheter une maison dans un beau quartier, si elle rapporte U pour 0/0 vous êtes heureux, mais une mauvaise petite baraque rapporte davantage, et les ouvriers payent plus relativement.

Il y a donc des souffrances profondes endurées par des hommes sur lesquels la religion et la société n'ont aucune influence; ces souffrances étant exploitées par des sophistes, ne vous étonnez pas qu'elles puissent amener des insurrections. Si vous pouvez trouver le moyen d'atténuer le mal, vous aurez rendu un grand service et prévenu le retour des insurrections.

M. Hervé, p. 175.

Il y a peut-être des moyens, je ne dis pas de faire disparaître, mais d'atténuer ces dangers.

Ainsi, il y a un homme que nous avons combattu, il a eu une pensée qui m'a paru juste; il a eu la pensée de frapper d'un droit certains instruments de travail nécessaires aux grandes industries, la houille, par exemple. Cette pensée a été combattue; il y avait là le germe, peutêtre, d'une idée qui aurait pu être utilisée. Il y a un grand inconvénient à voir l'industrie se développer à Paris dans des proportions semblables. Il y a un premier inconvénient que voici : avec le système du suffrage universel, contrairemeDt à ce qui se passe dans certaines sociétés, où un individu a d'autant plus d'influence qu'il a une plus haute situation sociale, c'est le contraire qui arrive : un individu a d'autant moins d'influence qu'il a une plus haute situation sociale. Le petit bourgeois qui n'a qu'un domestique vote d'une façon, son domestique vote d'une autre façon, les votes s'annulent. Mais le grand industriel vote d'une manière, ses 2,000 ouvriers votent d'une manière opposée, en sorte que plus son influence diminue, plus celle de ses adversaires augmente.

Il en résulte qu'à mesure que l'industrie se développe dans Paris, il se passe ce fait, que le nombre des adversaires de l'ordre social s'augmente dans une proportion bien plus considérable que le nombre de ses défenseurs. Voilà pour la mise en pratique du suffrage universel.

M. Hervé, p. 175.

Pour contenir de tels éléments de troubles, il faut une autorité forte et respectée, telle que la France l'a connue de 1852 à 1870, et déjà on peut s'en apercevoir, les crimes de la Commune sont oubliés, tout

semble se préparer pour une nouvelle explosion. Voici, sur ce point, les témoignages de M. Hervé, du colonel Gaillard et de M. Bethmont :

m. iieuvé. — J'étais à Paris à ce moment-là; il y a eu, je dois le dire à l'honneur de la population parisienne, un retour très-vif de l'opinion contre la Commune, du moins dans les quartiers que j'ai pu examiner. Ce retour tenait à l'horreur produite par des crimes semblable?, puis il y avait une autre raison moins honorable : la Commune était vaincue. Tant qu'elle a eu la force, on a dit : « Ce sera un gouvernement comme un autre; elle donnera l'ordre, des travaux, et on pourra vivre.» Quand on a vu que la Commune était vaincue, on s'est retourné d'un autre côté.

Si je pouvais entrer dans des détails, cela donnerait une triste idée de l'état moral : la population va au succès, au plus fort, au fait accompli. Ace moment, il y a eu un retour très -vif contre la Commune, j'ai vu des quartiers où cela s'est manifesté avec une grande ardeur. Ce mouvement a duré, je crois qu'il a contribué au moins autant que la presse au résultat des dernières élections de Paris, mais ce mouvement va s'affaiblissant, les impressions ne sont pas durables chez nous et dans cette immense ville où les événements se succèdent, où la vie est très-active, les impressions, par cela même qu'elles sont multiples, ne sont pas durables ; déjà l'incendie des Tuileries et de l'Hôtel de ville paraissent des événements de l'histoire ; on oublie quels sont les hommes qui ont préparé et accompli ces actes et les sentiments d'indignation s'affaiblissent d'autant plus qu'il y a eu à l'insurrection du 18 mars des causes autres que celles que je viens d'avoir l'honneur de vous signaler. Je ne vous ai parlé que des causes spéciales, accidentelles, le désastre de Sedan qui a rendu le siège inévitable, le siège de Paris, la manière dont. l'Empire a été renversé, qui a mis le pouvoir entre des mains qui ne pouvaient pas le tenir fermement, le long siège qui ne lui laissait pas la pleine liberté de ses actes, etc. Mais si nous voulions voir s'il y a des causes plus profondes, nous verrions qu'il y en- a d'autres.

M. Hervé, p. 1 7 ï .

m. le colonel gaillard. — Je crois que le mal est plus grand qu'on ne le croit.

Je reçois tous les matins les commandants des dépôts qui se trouvent ici; ils me rapportent les conversations des prisonniers, et il me semble que leur attitude demande plutùtune répression sévère que l'indulgence.

m. piou. — Il n'y a pas de repentir chez eux? Ils annoncent des projets ultérieurs ?

m. le colonel gaillard. — On ne voit pas de repentir, ils se déclarent innocents ; il y en a qjui ont la prétention d'être de vertueux citoyens, qui sont entrés là pour sauver les autres; nous en avons même qui ont la prétention de mériter une récompense. Courbet m'écrit que la société lui doit d'avoir sauvé l'art.

m., lb président. — Il y a plus d'orgueil que de repentir.

m. le colonel gaillard. — Oui, La plus grande partie des principaux coupables nous a échappé ; nous n'avons guère que quinze membres de la Commune sur quatre-vingt-dix. Il y en a qui sont morts, je ne gais pas combien.

Colonel Gaillard, p. 248.

IT faudra que vous appliquiez tous vos efforts â bien comprendre que, si cette révolution du 18 mars a été précédée d'événements qui ne se renouvelleront pas, elle a eu pour cause profonde, au-dessus des causes occasionne' les qui en ont déterminé l'explosion, les souffrances de ceux qui travaillent; souffrances singulièrement accrues à Paris par la vue d'un luxe se produisant partout et toujours avec insolence, en face de misères non comprises, à l'égard desquelles on n'a jamais eu qu'un procédé, qui n'est pas le principe vrai des temps modernes.

M. Bethmont, p. 180.

Je ne crois pas possible que le Gouvernement reste dans Paris, sans qu'à un moment donné Paris s'empare du Gouvernement. Je le dis franchement. Je sais très-bien que dans quelques jours la question sera discutée à la Chambre; que le séjour à Paris sera représenté comme momentanément utile pour la reprise des affaires; on demandera que les ministères y soient rétablis complètement et non pas seulement les bureaux; mais je ne suis pas convaincu que si le Gouvernement retourne entièrement à Paris, Paris, à un moment donné, ne refasse une révolution.

M. Bethmont, p. 181.

Voici encore ce que dit le maréchal de Mac-Mahon au sujet des dispositions manifestées par les insurgés au moment de leur défaite :

m. le maréchal. — Je sais qu'ils se figuraient défendre une bonne cause, mais j'ignore s'ils parlaient de la République.

Il y avait d'abord, comme je l'ai dit, une grande exaltation chez eux ; huit jours après c'était l'inverse ; il y avait un affaissement général ; ils disaient qu'ils n'avaient pris les armes que parce qu'ils n'avaieut pu faire autrement; qu'on les forçait de marcher, qu'on tirait

sur eux par derrière ; d'autres disaient que c'était pour vivre, d'autres enfin que c'était pour empêcher le désordre .

Quand Rossel fut arrêté, on l'amena au ministère des affaires étrangères où était le quartier général. Il niait qu'il fût Rossel ; il avait l'air troublé, accablé; il répondait avec peu d'assurance. Pressé de questions, embarrassé, surtout quand on lui parla de son père, il finit par dire : « Eh bien, oui, je suis le colonel Rossel, voilà assez longtemps que je cache mon nom. Je suis enfin délivré de cette vie de contrainte que je mène depuis si longtemps. » A partir de cet aveu, il reprit son aplomb et son état naturel, mais jusqu'au moment de cette déclaration, il avait paru affaissé et presque sans énergie.

Sa conviction était qu'il serait fusillé sur-le-champ ; il dit au commissaire de police qui l'interrogeait : « Je demande qu'on me laisse vingt-quatre heures avant de me fusiller. » On le rassura à cet égard.

m. le président. — Les femmes participaient- elles à l'exaltation des esprits ?

m. le maréchal. — Oui, les femmes, du côté de Montmartre, insultaient, injuriaient les soldats.

Maréchal Mac-Mahon, p. 26 .

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