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XVI THÉORIE DES RÉVOLUTIONS

20 juin. Huit jours y suffirent, tant était puissante l'organisation des clubs.

Le 20 juin, soixante mille hommes, portant pour étendard un cœur de veau saignant au bout d'une pique, demandèrent d'être admis ù la barre de l'Assemblée, pour remettre une pétition qui réclamait la publication de quelques décrets et le rappel des ministres. Vergniaud prit la parole, pour appuyer leur admission (1). La bande défila devant la Convention jusqu'à six heures, armée de crocs, de lances, de scies, de pioches et de massues.

En sortant de l'Assemblée, l'émeute envahit le jardin et le château des Tuilleries, traînant une pièce de canon jusque dans la salle des gardes. Nous avons écrit ailleurs les détails de cette douloureuse station de la monarchie sur le chemin de son calvaire. Nous n'en retiendrons que la fermeté de Louis XVI, comme homme, et sa faiblesse comme roi. Après qu'il se fût laissé coiffer du bonnet rouge, et montré du balcon à la populace du jardin, buvant à la santé de la nation (2), Pétion, le voyant entouré d'hommes à piques, lui dit de se rassurer. Louis XVI jetant sur le maire un regard plein de mépris, prit la main d'un grenadier, et la portant sur son cœur, lui dit: « Voyez s'il bat plus vite (3)! » quels services eût rendu ce courage personnel, s'il avait été employé à la défense des droits et des principes!

Certes, le roi avait subi les derniers outrages, mais il n'avait pas été vaincu. Sommé de rappeler les ministres patriotes, Louis XVI répondit: « J'ai juré de maintenir la Constitution, et je tiendrai parole; mais si vous avez quelque demande à me faire, ce n'est ni pour vous le moment de la faire, ni pour moi celui de l'accorder (4). » 11 était dix heures du soir, et les bandes se retirèrent, sans rapporter aux girondins les trois portefeuilles qu'ils attendaient.

(1) Ferrières, Mémoires, t. III, p. 108.

(2) Ce fut à ce moment que Bonaparte, mêlé à la foule, à côté de Bourienne, dit assez haut avec indignation : « Chu coy Hune I comment a-t-on pu laisser entrer cette canaille? Il (allait en balayer quatre, ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »— Bourienne, Mémoires, t. I, chap.4, P. 4».

(3) Ce grenadier, nommé Jean Lalanne, était de la Rochelle ; il fut guil lotiné le 13 messidor an II, pour s'être vanté, dit l'arrêt, aue Capet lui a> ait pris la main, et l'avait posée sur son cœur. — Dictionnaire des guillotinés t. II, p. fti.

(4) Serrières, Mim., t. III, p. HS.£

KN FRANCE. XVII

Le 20 juin avait été pour les girondins ce que le 14 juillet avait été pour les constituants, une menace et une insulte, non un profit. Ils résolurent alors un coup de main décisif, qui fut la journée du 10 août; mais ce jour-là, faute d'avoir mesuré l'effort à employer à l'obstacle à vaincre, ils brisèrent l'arbre dont ils n'avaient voulu atteindre que le fruit.

Les fédérés, qu'on n'avait appelés à Paris que pour la fête du 14juillet, y étaient encore le 20, et n'étaient pas pressés départir, parce qu'ils recevaient trente sous par jour (1). Ils se mirent à pétitionner la déchéance, et portèrent par groupes leurs pétitions à l'Assemblée, le 23 juillet, le 3, le 4 et le 6 août. Toutes ces pétitions étaient empreintes d'un cynisme odieux (2) . Le mouvement se dessinait avec rapidité, et entraînait les chefs . Ceux-ci négociaient encore, le 29 juillet, pour obtenir la rentrée des trois ministres, et mettaient le roi en demeure, dans la lettre fameuse remise à Louis XVI par le valet de chambre Thierry (3).

Nous n'avons pas à raconter ici les détails de la journée du 10 août, mais seulement à constater ses résultats. Trahis par les autorités municipales, faiblement défendus par les ministres, le roi et la reine furent conduits à l'Assemblée, et puis transférés au Temple, d'où ils ne sortirent que pour aller à Téchafaud. Les girondins, un moment maîtres de la situation, grâce à l'émeute, portèrent à la tribune, par l'organe de Vergniaud, un rapport et un projet de décret, ordonnant la convocation d'une Convention nationale, la suspension provisoire du roi et l'institution d'un gouverneur pour le dauphin. En même temps, les trois anciens ministres, Roland, Servan et Clavière, étaient rappelés, et un scrutin leur adjoignait Danton, Monge et Lebrun. La place de gouverneur du dauphin était réservée à Pétion (4).

Ainsi, les girondins furent vainqueurs le 10 août, comme les constituants l'avaient été le 5 et le 6 octobre ; mais leur victoire ne fut pas de plus longue durée. Deux faits s'étaient produits, qui réduisaient à néant les bénéfices de la conspiration. Danton était ministre, et la Commune de Paris était formée.

(1) Prudhomme. Rèvol. de Paris, t. XIII, p. 175.

(2) Ibtd., p. 226, 266, 260.

(3) Voir le texte de la lettre dans Duuiouriez, Mé'm., t. il, p. 224.

Ci) Prudhomme, Révol. de Paris, t. XIII," p. 308.— Procès des viwj(-deuxt déposition de Chabot.

Wlll TliKOKlL DliS AfcVULlïlUNS

Les jacobins des 48 sections, an vue de l'insurrection du i(j aoûb uraicut nommé de* commissaires * chargés de s'emparer de l'Hôtel de Ville et d'y constituer Une nouvelle municipalité , après la ticloire. A sept heures du matin, lo H août, cette Commune insurrectionnelle se constitue et entré en fonctions.

Elle suspend l'état-major de la garde nationale) chasse le conSoi^ municipal et le conseil général, fait assassiner Mandat) edmmatidanl général de la garde nationale, et le remplace par Santbrre- Le 12, elle distribue aux. fédérés l'argent trouvé aux Tuileries, ot qui appartenait au trésor (l); elle fait arrêter tous les journalistes nioderès, et distribué leurs pressés et leurs caractères aux journalistes patriotes, mandés à cet effet (2). Pour sa part, Marat eut quatre presses de l'imprimerie rojale, qu'il fit porter chez lui (5). Le Î5, du Rozoy ouvrait la liste des journalistes monarchiques guillotinés.

Se trouvant modestement meublée à l'Hôtel de ville, la Commune l'ait enlever et s'approprie le mobilier des Tuileries ; puis} une fois bien commodément assise, elle commence son œuvre générale, divisée en deux parties: voler, tuer.

Voler ! Jamais sac de ville conquise ne dépassa les exploits de la Commune du 10 août. Elle fait voler le Garde-Meuble, sans oubliette Èegent, estimé six millions (4) J elle fait voler" les palais qui étaient propriété nationale, et enlever d'un 6eul coup pour cent mille écus de valeurs (S); elle tait déménager les maisons des émigrés, dont elle transporte k l'Hôtel de ville les meublés, les effets précieux, l'argenterie (6). La Commune rendit-elle compte de cet amas de richesses?—Jamais ! les scellés furent brisés, et tout disparut (7\

Tuer ! Ce fut la seconde partie de l'œuvre de là Commune» Le 17 août, elle nomme de nouveaux magistrats, chargés de savoir* la vengeance du peuple (8) ; le 18, elle fait arrêter les femmes et les enfants des émigrés (9); le 29, elle fait fermer les barrières, et cm-

(i) Procès*verbal de la Commune, p« 169.

(2) Ibid., p. 174.

(3) M"" Roland* Ment,, part. 1, p. l7o<

(4) Prudhomme, Histoire impartiale des Révol, t. IV, p. 259. — M"* foi. Mém., part. 1, p. 76.

(9) Rapport de Roland à la Convention, séance du lo août, (o) Comptes de la Commune, p. 307, 321, 322.

(7) Rapport nu ministère de l'intérieur du moi» du Jévriev 1703. — Piudhonauoe, Révol. de Paris, t. XV, p. 383. (p) Procts-verbauj. >'c l" éofflvttm?, p\ lft. (9) J6id.,p, 2W.

EN FnANCK. XIX

ploie toute la nuit à arrêter, à domicile, les gens suspects (1). Le 2 leptetnbre, les massacres des prisons commençaient, polir durer six Jours {% \

Ce Sang retomba sur les girondins et fut leur premier châtiment, car non-seulement ils ne firent rien pour empêcher les massacres, mais ils les approuvèrent. Pétion les excusa, Roland les loua -, plus impudent, Vergniaud les attribua aux royalistes.

Voici leurs paroles :

Le 6 septembre, Pétion demande à l'Assemblée de jeter un voile sur le passé (3).

Le 3, Roland dit : « J'ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que sa justice avaient dû produire 5 je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement ; j'ai cru qu'il Mail éviter sa continuité (4). »

Le ^ 6, Vergniaud, déclamant sur les massacres, dit à l'Assemblée qu'ils avaient été « Y œuvre des satellites de Coblentz (5). »

bâilleurs, la Commune ne prétendait pas seulement à dominer Paris , elle aspirait encore ouvertement à dominer et à gouverner la France. Elle rendit, le 12 août, un arrêté qui déclarait les amis de Lafayètte, c'est-à-dire les constituants, incapables de remplir des fonctions publiques (6) , et elle le fit ratifier par l'Assemblée. Il y eul donc près d'un million de places rendues vacantes, et données aux patriotes, sur la désignation des jacobins. Qu'on juge de l'influence que Va exercer sur les élections une aussi formidable curée !

Nous l'avons dit, les Girondins avaient d'abord été et restèrent longtemps royalistes. Guadet, Vergniaud et Gemonné avaient écrit au roi, le 29 juillet ; Fauchet avait lu à la tribune, le 30 avril, une adresse monarchique.; Brissot avait proposé aux jacobins, le 10 juil-

(1) Procès-verbaux de la Commune, p. ti23.

(2) J'ai publié, le premier, les pièces officielles qui constatent que lei tua** sacres de septembre furent délibérés, organisés et payés par voie administrative.— Voir Huit, des Girondins et desmassacrés de septembre, 2 vol. in-8°. Dentu éditeur.

(3) Moniteur du 8 septembre 1792, séance du ».

(4) Moniteur du 13 septembre .

(5) Moniteur du 19 septembre, supplément de ltséanco du 16. (0) Procès-verbaux de la Commune, p. 191.

\X THKUR1K DbS RÉVOLUTIONS

tet, de placer le dauphin sur le trône. Eh bien, pendant les élections de la Convention et pendant les massacres, les Girondins, par l'organe de ce même Guadet, de ce même Fanchet et d'Henri Larivière, déposèrent et firent voter, le 4 septembre, le principe de la république, et prononcer l'engagement d'exclure à jamais de France la monarchie (1). Pourquoi donc cette palinodie? — Hélas 1 nous l'avons dit, les élections de la Convention se faisaient, sous la direction des jacobins, et les girondins voulaient y être nommés.

Réunie le 21 septembre, et ne comptant encore que 371 membres présents, la Convention abolit la royauté, sans discussion, pas assis et levé, au moment de lever la séance, et sans avoir attendu, même un seul jour, les 329 membres qui n'avaient pas eu le temps d'arriver.

Liés par leur serment du 4 septembre, de ne jamais laisser souiller par aucun monarque la terre de la liberté, les girondins ne purent pas s'opposer à l'abolition de la monarchie ; et, au remords secret d'avoir inutilement renversé Louis XVI ils joignirent le dépit d'être en minorité à la Convention. Us étaient donc à la fois déçus et dépopularisés.

Cependant, le courage ou peut-être l'ambition leur restait encore; et sentaot bien qu'en des temps pareils au leur, il fallait être le plus fort ou se résigner au supplice, ils résolurent de tenter la guerre contre la Commune et la Convention, en s'appuyant sur les provinces restées au fond royalistes.

Lanjuinais commença la guerre le 5 octobre 1792, en proposant de donner à l'Assemblée une garde tirée des départements ; laquelle, à quatre fantassins et à deux cavaliers par député, aurait produit une force de 4,470 hommes (2).

Roland fit une seconde attaque le 1 8, en po/tant à la tribune le compte des fonds secrets qu'il avait reçus, et força ainsi Danton à dé* clarer qu'il n'était en état de rendre aucun compte des siens (3).

Barbaroux et Gensonné firent la troisième, en obtenant, le 20 janvier 1793, un décret qui ordonnait de rechercher et de punir les assassins de septembre (4).

C'était ferme et résolu, car la garde départementale menaçait les

(1) Moniteur du 6 soptoinbro 1792, séance du 4.

(2) Moniteur du 7 et du 9 octobre 1792, séance* du 6 et du 6.

(3) Moniteur du 20octobrr 1792, seanr» du 18. k) Moniteur du 2k janvier 1793, séano» du 20.

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