CHAPITRE IV
ÉTABLISSEMENT DU CONSULAT. — PROGRÈS BBS ABMBS B0XAINE8
DANS LE LATIUM JUSQU*AU TBIBUNAT. — LUTTE DES PLfi-
BÉIENS POUB GABDBB LA PROPBIÉTfi FONClfeBB.
La révolution qui avait aboli la royauté était tout aristocratique. Deun consuls^ élus et annuels à la place d'un chef perpétuel, avaient tous les insignes et toutes les fonctions royales, seulement ils ne portaient la couronne et le sceptre que dans les triomphes; on sépara les haches des faisceaux ^tre les mains des licteurs, et enfin on ôta aut nouveaux magistrats la surveillance des choses sacrées et les sacrifice^ royaux. Pour ne pas manquer aux dieux on ce point, on créa un nouveau ministre sacerdotal, le roi iocrifieule, exempt du service mihtaire, mais soumis au grand-pontife *; exclu de toute magistrature et de toute assemblés , il s'enfuyait au moment des comices. Une élection centuriate devait nommer les consuls, mais unique^
* Tite-LiTe« «-i, i^SnIl., CatUina, 6 ( « Omnia imperia binocqiie imp<s raiores libi fecére. »
ment parmi les patriciens. Ainsi le même gouvernement subsistait, mais le pouvoir passait réellement aux familles patriciennes, qui espéraient reprendre la position de caste privilégiée et faire de Rome une lucumonie. La chose semblait aisée; ils avaient tous les moyens de supériorité : la richesse, les armes, la noblesse, le patronage, les hautes charges, larehgion.
En effet, ils possédaient la plus grande partie du territoire; ils disposaient, par le sénat, devenu le conseil suprême, de toutes les terres conquises. Rarement on en distribuait au peuple ; un des plus forts griefs de la noblesse contre ServiusTullius, avait été une distribution accordée aux plus pauvres après ses victoires ^ Trois parts en étai^it faites : Tune se vendait , l'autre s'affermait toujours au profit de rÉtat, la troisième restait en pâturage commun; ces deux dernières parts faisaient le domaine public {ager jmblicus ). Des patriciens étaient toujours chargés de ces opérations agraires, et la plupart des terres nouvelles, souvent même sous les noms des clients , allaient agrandir les domaines des patriciens, qui savaient bien ensuite s'affranchir de la redevance annuelle. Ils soutinrent môme longtemps en principe que la plèbe n'y avait rien à prétendre*. Plus riches, ils pouvaient seuls s'équiper complètement, et composaient ainsi la principale force militaire, surtout 1m cavalerie. Fiers de leur noblesse, ils la préservaient de mésalliance parla confarréation ^ cérémonie sacrée du ma-
• Titc-Live , 1-16 et 47, 4-48.
> « Quicumque proyter plebitatem a^to pnblico cjecti sunt. » Âpp. Nonn. Murcell., a-619; Toy. encore Deo. d'Haï, 8-70, 73, 74, io-3a, 37; Tite-Live, 4-5 1, 53, 57, 6-5, 37 ; Cic, De leg. agrur,, i-a, 3,19,31; Ilyctn., De comdit ugror, : uQuaBStorii dicuDtur agri, quos populus roroanus devictia puUiiqiie )>osiibna posiedit , mandayitque quxstoribus , ut eos venundarent , qu» c«ntnriœ nunc appellantur PZttitht , id est Laterctdi, Eaêdem ia quioqnagenis ju^crîbus quadratat cluBerunt limitibus, atque ita certain cuique modum vendideruut. »
RÉPCBLIQi;£. 47
riage patricien*, laquelle repoussait la race plébéienne , la race profane. Ils s'appropriaient Fhonneur guemer : un plébéien mourait inconnu pour la patrie; le moindre exploit d'un patricien se gardait pour la postérité. Les dépouilles qu'il avait enlevées aux ennemis , et plus tard les images des nations vaincues, ornaient sa porte, sans pouvoir être jamais déplacées. La maison vendue triomphait encore après avoir changé de maître. Une généalogie ostensible de portraits en cire, conservés avec soin dans leurs cases , accompagnait d'un peuple d'aïeux les funérailles des grands', et leurs successeurs d'une gloire imposante, qui fortifiait l'influence du patronage. Les plébéiens , en présence de leurs patrons, au camp , sur le Forum, dans le Cliamp de Mars, se séparaient difficilement de leurs intérêts •. D'ailleurs les patriciens intervenant toigours pour leurs clients dans les causes civiles , avaient eu soin de faire un secret des jours de procès et surtout des formules judiciaires qu'ils multiplièrent à dessein. Ainsi, d'un artifice d'ambition naquirent cette science nouvelle du droit, ces subtiles précautions de légalité, soutiens et entraves de la justice. Enfin, les patriciens dirigeaient tout, dominaient tout. Non-seulement le sénat, mais toutes les fonctions civiles et sacerdotales, leur appartenaient exclusivement. Le sénat, qui ne recevait de convocation que des consuls ou de l'entre-roi, exerçait indirectement par les consuls le commandement militaire et l'autorité judiciaire. Par eux et par l'entre-roi il convoquait les comices; il succédait au roi dans tous les autres détails du pouvoir civil ( potestas ). Nulle loi présentée ni publiée sans son autorisation. Le trésor public était gardé par des questeurs sous ses ordres,
» Hugo , Bist du Droit romain , 74.
» Pline, 35-2 ; Juv. , Sat.^ 8 , v. 1-120 ; Scn., DeUnef., 3-a8.
3 Tite-Live, a-35, 56, 64 » 3-»4i «6, 5-32.
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qui n'glaicnt revenus et dépenses *. Il connaissait seul des conspirations, des causes extraordinaires et des affaires extérieures, alliances, traités, etc. Il avait bien fallu rétablir les assemblées, sans quoi point d'apparence de liberté; on convoquait donc les comices centuriates pour les élections des consuls, pour les déclarations de guerre, pour juger les crimes d'État, et, en général, pour l'acceptation des lois ; on continua même de demander aux comices curiatesle conunandement militaire (impericim), la confirmation des adoptions et des testaments, le choix des flamines et du grand-curion. Mais, outre que le sénat ordonnait les convocations, il avait, par les usages religieux, toute facilité d'ajourner et de rompre les comices •.
V initiation^ la religion secrète, cette orgueilleuse et politique réserve des aristocraties anciennes en Orient, n'existait point à Rome ; mais les patriciens firent quelque chose de semblable : ils prétendaient bien, en gardant comme des mystères les rites et les détails du culte, consacrer leur race par la science des choses divines, et se couvrir euxmêmes du respect rendu aux dieux. Tous les sacerdoce étaient viagers; de plus, les deux collèges les plus impo r tants, ceux des pontifes et des augures, ne se perpétuaient que par cooptation; et les augures, quelque faute qu'ils commissent, ne pouvaient qu'être interdits, jamais destitués, afin que la divination ne se divulguât pas.
Or, l'approbation des dieux devait préalablement sanctionner toute assemblée publique ; c'était une loi d'Élat, un dogme, surtout depuis les Tarquins. Il fallait donc observer le ciel et consulter les oiseaux au jour indiqué pour les comices ; et si les augures annonçaient de mauvais présages, on se retirait. Un augure au moins , souvent trois ,
» Cic, f)ftep., 2-2a ; Tîïr., .-/mh., 11-7.Î.
* Titc-Li\c , I cl 9; Pul., tij Dcti. d'Ilul , a ci C ; Appicn» 1.
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étaient nécessairenieiil présents à la délibération, et, s'ils entendaient tonner, si quelque autre signe funeste se manifestait, ils disaient : à un autre jour ^ et rassemblée était rompue. U suffisait même que les consuls (et dans la suite les autres grands magistrats) voulussent observer le cieloa déclarassent qu'ils voulaient observer. Ce droit qu'ils possMaient seuls, ils pouvaient l'exercer sans aucun savoir augurai, sans observation réelle, avant même qu'on prit les auspices : leur opposition était elle-même un présage dirimant *.
Jusqu'alors les deux races distinctes, quoique de mémo origine, étaient demeurées unies sous l'autorité royale, qui les tenait en équilibre, empêchant la tyrannie de l'une et l'insubordination de l'autre. Maintenant les choses n'étaient plus égales ; pour que le peuple ne s'en aperçût pus, on lit sonner haut le mot de liberté. Brutus, pendant le premier entraînement, fit jurer à tous de ne jamais souffrir de roi dans Rome, et il remplit les vides du sénat avec des cheva. liera, c'est-à-dire avec les plus riches plébéiens, qu'U importait , en ce moment de crise, de rattacher à la politique patricienne * ; on appela les nouveaux sénateurs pères consrits, c'est-à-dire inscrits avec les autres, ce qui devint dans la suite une qualification générale. Brutus fit ensuite comprendre à CoUatin que sa naissance et son nom seraient un ombrage continuel, et, pour prévenir une disgrâce et une confiscation , CoUatin abdiqua et s'exila lui-même ; il emporta ainsi ses richesses à Lavinium. Un sénatus-consulte qui condanmait à l'exil toute la famille de Tarquin fut présenté au peuple , et des comices centuriates donnèrent à Brutus pour collègue P. Valerius, qui l'avait aidé à chasser les rois * , et qui devait plaire au peuple par sa pauvreté.
* Rosin , Antiq. rom», liv. 6 ; A al. Gell.» i3*i4* ■ Tile-Î,i»e, a-i.
' Titc-Livc, 2-a.
Le peuple cependant ne pouvait tarder à s'aviser qu'il n'avait fait que changer de maîtres et qu'il y avait perdu. En même temps, les jeunes patriciens regrettaient Tarquin et la licence qu'il leur laissait, et pendant qu'cHi s'attendait à une attaque, une trahison faillit rétablir la tyrannie. Tarquin réclama ses biens ; on délibéra et on les rendit. Les envoyés tramèrent une conspiration avec les Aquiliens, les Vitelliens, les deux fils de Brutus et plusieurs jeunes nobles. Un esclave entendit tout le secret, les consuls informés arrêtèrent les coupables ; on rapporta le décret de restitution, et on mit les biens au pillage, afin que le peuple, ayant porté la main sur ces richesses royales, perdit tout espoir de rapprochement. On partagea les terres, excepté le Champ de Mars, dont Tarquin s'était emparé *, et que Ton consacra de nouveau ; aussi la récolte ne pouvant servir, on la jeta dans le Tibre : les eaux étant alors fort basses, les gerbes se mêlèrent au limon, etcetatterrissement, avec le temps et le travail des hommes, devint une île et un sol capable déporter des édifices. On jugea ensuite les conspirateurs ; Brutus les fit battre de verges et décapiter même ses fils sous ses yeux. L'esclave Yindicius fut affranchi pour avoir sauvé l'État : l'affranchissement de la baguette ( vindicta ) , qui a commencé , dit-on, avec lui , et en a tiré , son nom, a toujours donné depuis le droit de cité*.
Tarquin, plus furieux, alla exciter à la guerre lesTarquiniens et les Yéiens. Dans le combat, Aruns, im des fils du roi, courut sur Brutus, ils se tuèrent l'un l'autre. Valerius rentra à Rome triomphant, sur un char, d'où l'usage du grand triomphe . Mais resté seul consul , il inspira des soupçons, surtout quand on le vit construire une maison |
> Selon Aulu Celle , 6-7 , et Den. d'Haï, y 5-a , le Champ de Mars était del puis longtemps consacré , p<nit>être même sous Romulus. • Tite-LiTc,a-5.
coTMne une forteresse sur le Velia ( éminence du Palatin du côté du Forum). Le consul, pour dissiper les bruits qui couraient, convoqua une assemblée et se présenta les faisceaux baissés. Spectacle bien nouveau et bien agréable à la multitude, que ces insignes du commandement s'abaissant devant elle pour reconnaître la supériorité du peuple ! Il protesta de son zèle pour la liberté et annonça que sa maison serait bâtie au pied de la colline ; et aussitôt les matériaux y furent transportés. Mais il donna un gage plus sûr encore dans trois lois qui dévouaient aux dieux la tête et les biens de quiconque voudrait se faire roi , exemptaient los pauvres de tout impôt , et instituaient définitivement rappel au peuple des jugements des magistrats *. Des actes si populaires lui valurent le surnom de Publicola et trois autres consulats. Il avait accordé une bien faible compensation aux patriciens en faisant d'un ancien service royal une magistrature nouvelle. La garde du trésor public, déposé dans le temple de Saturne, fut confiée à deux questeurs, élus chaque année*.
Peut-être Valerius avait-il prévu le danger qui menaçait Rome, et avait-il voulu intéresser ainsi le peuple à la défendre. On apprit en effet avec terreur que le lars de Clusium, le puissant Porsenna, marchait pour la cause de ïarquin. Tout s'enfuyait des champs dans la ville ; il n'y avait de sécurité que derrière le Tibre et les murs. L'ennemi s'empara (307) du Janicule, et fClt entré aussitôt dans Rome avec les fuyards, sans la valeur d'Horatius Coclès, qui donna le temps de rompre derrière lui le pont Sublicius, après quoi il regagna l'autre rive à la nage tout
* Cic, De rep.y i-i i ; Plut., Public. ^ 1 3, ajoute celte loi qui parut aussi populaire : contre ceux qui n'obdiraicnt pas aux consuls, amende de la Taieur de cinq bœufs et de deux moutons. Dix oboles étaient le prix d'un mouton , et cent celui d'un bœuF. L'ot>ole valait environ vinci-cinq centimes.
• Plut., PuW., i4 ; Tite-Live, 4-4» Tac, Ànn.^ i i-aa.
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armé. Notre Bayard en fit autant sur le Garigliano ; le fait n'est donc pas incroyable, et les Romains ont pu s'en vanter : mais il y a moins de vraisemblance et peu d'honneur dans Faudace de Mucius Scevola, (jui tenta d'assassiner Porsenna, et dans l'intrépidité de Clélie à se sauver du camp ennemi, où elle était comme otage. La vanité romaine a voulu vainement cacher sous ces récits de bravoure la honte d'une entière défaite. Porsenna vainqueur garda pour lui-même ce qu'il était venu conquérir pour son allié, et il défendit aux Romains de se servir du fer pour un autre usage que pour l'agriculture. En se retirant, il laissa aux vaincus affamés les provisions de son camp ; on les vendit à l'enchère , et le souvenir de la conquête s'est transmis avec celui du bienfait dans cette formule obscure, encore en usage sous Auguste, d'annoncer aux ventes publiques les biens de Porsenna, Mais le vainqueur espéra aussitôt conquérir le Latium, et il envoya une armée assiéger Aricie ; cette armée, battue par plusieurs peuples unis, fut heureuse de trouver un refuge à Rome. Alors, soit nécessité, soit reconnaissance, il abolit le traité du Janicule, rendit les otages et les terres véiennes qu'il avait reprises *.
Les dissensions de la Sabine, redevenue indépendante par l'expulsion des Tarquios, procurèrent à Rome im autre avantage. Claudius ( Appius), qui voulait la paix, persécuté par le parti contraire, quitta Régille par les conseils de Valerius Publicola, et vint à Rome avec sa famille et cinq mille clients ' ; la population acquit ainsi une nouvelle force , et l'aristocratie un intrépide sénateur, qui dut les consoler du quatrième consulat de Valerius, et bientôt
• Mine, 34-14. ; Tac, .^nn., 1 i-a4 , //l^.^. 3-7a ;Tilc-Live, ï-l4 , i5 ; FIofM*, i-io; Plut., rai. Pub.,-iSi Drn. d'Ilul.» 5-4.
• IMm., rai. ht'j,, ati j S. cf., 7'.7» , 1 .