PROGRÈS DES TRIBUNS
exiger : les centurions, disait-il, avaient corrompu Farmée , c'étaient autant de tribuns , de Yoleros. Ce ne fut pas tout ; quand ils furent en présence de Tennemi, ils se mirent à fuir jusqu'au camp. Appius voulait encore sévir; on lui représenta le désastre qui en pouvait résulter ; il céda , car les coupables n'y gagneraient qu'un sursis , et fit annoncer qu'on décamperait le lendemain. Sa retraite , attendue par les Yolsques, fut une déroute. Appius en ayant rassemblé quelques débris sur un territoire ami, éclata enfin ; il demande à ces traîtres ce qu'ils ont fait de leurs armes, de leurs enseignes : alors les centurions, les duplicaires , qui ont quitté leurs rangs , sont battus de verges et tombent sous la hache ; le reste est décimé. L'autre armée rentra victorieuse des Èques , bien disposée pour son général, le consul Quinctius, et pour les patriciens , à cause de son général ^
L'année suivante n'en fut pas moins agitée par la loi agraire , ni Appius moins tenace. Deux tribuns le mirent en jugement. Jamais plus de haines dans le peuple, jamais plus d'alarmes au sénat. Appius seul méprisait tribuns, peuple et accusation. Ce n'était pas lui qui comparaîtrait en deuil ou suppliant ; il vint avec la même contenance , le visage fier et la parole haute; il semblait qu'il fût encore consul , et la multitude trembla : il ne dit qu'un mot, ce fut encore pour gourmander cette assemblée ; les tribuns et le peuple, stupéfaits, prononcèrent d'eux-mêmes wn ajournement, et consentirent même à prolonger davantage: mais l'affaire fut bientôt terminée , une maladie l'emporta. Le peuple, malgré les tribuns, voulut qu'on fit son oraison funèbre , et assista en foule à ses funérailles (470). Pendant plusieurs années, ce furent les Sabins, les Yolsques et les Èques qui suspendirent la loi agraire , mais
• Tite-Live , a-58 , 5g , 60.
70 mSTOIRB ROMAIÎÇE.
sans unir les deux ordres. Une fois le peuple, par dépit, ne voulut point se rendre aux comices consulaires ; les patriciens firent Féleetion avec leurs clients (468). Une autre fois, Anlium étant pris, un Fabius avait apaisé une vive querelle en proposant d'y établir une colonie ; l'avis adopté, des triumvirs nommés, il se présenta si peu de citoyens, que Ton fut obligé de leur adjoindre des Volsques : le reste du peuple aima mieux solliciter des terres à Rome que d'en posséder ailleurs *. Les attaques continuelles du dehors laissaient peu de temps pour les débats intérieurs. LesÈques, souvent défaits et toujours en armes, entraînaient facilement les colonies voisines, sans intérêts réels à Rome et sans patriotisme , ou en obtenaient une tacite neutralité : souvent cette guerre d'embuscades et de ravages avait ses dangers pour les Romains. Le consul Furius se trouva assiégé dans son camp (464); le sénat, effrayé, chargea alors l'autre consul, Postumius, « de pourvoir à ce que la république ne reçût aucun dommage, » formule toujours usitée depuis dans les extrêmes nécessités. Furius fut délivré, non sans peine. Une maladie contagieuse ajouta aux terreurs de la cité, privée de ses consuls^ l'un mort, l'autre mourant, et de ses défenseurs presque tous frappés de l'épidémie. Les sénateurs encore valides gardèrent la ville sous la surveillance des édiles, auxquels retomba ainsi le pouvoir consulaire.
Le mal passé, les ennemis battus, le Fonim redevint plus bruyant que jamais. Terentillus Arsa déclama en tribun (462) contre les patriciens, contre l'autorité arbitraire du consulat, et proposa , pour la limiter, de rédiger un corps de lois; les consuls étaient absents, occupés avec Fennemi : quel moment pour une pareille proposition ! C'est ce que le scnat fit sentir aux autres tribuns, qui obligèrent Arsa
» Tite-Uve, 3-i.
LOI T£a£MILLA. 71
de la retirer. D'autres succédèrent bien plus ardents. Virginius, l'un d'eux , résolu de ne point céder, se présenta à son tour, Alora « le ciel parut en feu , on ressentit un tiemblement de terre, une vache parla, il plut de la chair, qu'une multitude d'oiseaux enleva en partie ; les livres sibyllins consultés annonçaient une invasion et recommandaient de s'abstenir de toute dissension. » Les tribuns répondent qu'on veut empêcher la loi; les Herniques annoncent toul-à-coup de nouvelles levées des Èques et dos Volsques , et le sénat ordonne qu'on se préparc. Les tribuns s'écrient que cette guerre est une fable; et, voyant les consuls placer leurs chaires curules de l'autre côté du Forum pour commencer les mrôlements, ils courent s'y opposer : les décisions ne sont plus que des coups de main. Les patriciens s'opposaient de la même manière à la loi Ter^atilla. Tous les jours de comices où elle était proposée, et dès qu'ils entendaient les tribuns appeler le peuple aux suffrages, ils ne souffraient point qu'on remuât. Les plus âgés, ainsi que les consuls, se tenaient à l'écart; mais les jeunes agissaient : leur chef était Cceso Quinctius. Rome n'avait point de guerrier ni de parleur plus hardi ni plus vigoureux. Apparaissant au milieu d'eux, il semblait porter dans sa haute taille , sa voix et sa contenance , toute Fautorité du consulat et de la dictature. Bravant seul las fureurs populaires, souvent il chassait les tribuns du Forum et dispersait le peuple : malheur à qui se trouvait sous son bras. De cette sorte la loi ne pouvait passer. Virginius tira ses collègues de la consternation par une accusation capitale contre Goeso; en même temps il ne cesse de présenter la loi pour l'irriter de plus en plus, provoquer ses emportements et exciter la haine contre lui. Si Gœso,n'étaît condamné, il n'y avait plus de liberté : c'était l'opinion commune, et l'on attendait avec plaisir le jour où l'on se vengerait de tant do rudes coups rcgus de sa main.
Cœso comprit cnftii qu'il fallait recourir aux prières. Ses parents, ses amis, les persoimages les plus distingués, parlèrent de sa valeur, de ses services; son père Gincinnatus , plus prudent , réclamait Findulgenoe pour un jeune homme : rien n'apaisait Fanimosité du peuple. Malheureusement un ancien tribun, Yolscius Fictor, se plaignit de la mort de son frère, que Cœso avait renversé d'un coup de poing dans une rixe deux ans auparavant : il n'avait pas osé poursuivre cette affaire sous les derniers consulats. Des clameurs d'indignation s'élevèrent ; on voulait se jeter sur Cœso. Un tribun ordonna de l'arrêter ; les patriciens se mirent au-devant : a Un citoyen accusé de crime capital ne pouvait être emprisonné avant sa condamnation ni sa défense. » On se borna donc à demander dix répondants, qui s'engageraient chacun pour trois mille as : c'est le premier exemple de ces cautions publiques. CkBso, gardé à vue pendant ce débat, fut libre alors de quitter le Forum. Il s'en alla dès la nuit suivante en Étrurie. Au jour du jugement on allégua cet exil, qui devait terminer l'affaire; mais la caution fut exigée avec tant de rigueur, que le père, ayant vendu tous ses biens, s'exila en quelque sorte lui-même, obhgé d'habiter une chaumière écartée au-delà du Tibre *.
Délivrés d'un si rude adversaire, les tribuns regardaient déjà leur loi comme adoptée; les jeunes patriciens ne l'entendaient pas ainsi : jamais ils ne pouvaient consentir à subir une législation tribunitienne. Avec plus de colère encore et plus de courage, ils mirent une espèce de tactique dans leurs emportements. La première fois qu'on présenta la loi, au moment des suffrages ils tombèrent sur les tribuns avec une armée de clients, si habilement rangés que
* Titc-Livc , 3-11. Ce rcch est presque entiéranent emprunlé à la traduction de AI. Liez*
UTTE CONTINUE. 73
personne ne pouvait emporter Fhonneur ni la baine de la journée. Aussi le peuple se plaignait de trouver mille Cîbsos au lieu d'un. Hors de là rien de plus paisible que cette jeunesse; elle saluait avec bienveillance les plébéiens, les recevait à la maison, les assistait au Forum, et ne troublait nullement les tribuns dans les autres réunions ni dans leui-s fonctions. Ainsi ils fmissaient par gagner le peuple , malgré les efforts des tribuns pour rendre les nobles suspects.
Il arriva, sur ces entrefaites, que des exilés et des esclaves s'emparèrent une nuit du Gapitole; ils étaient plus de quatre mille : le Sabin Herdonius les conduisait. On ne savait d'où venait ce danger, de la haine du peuple ou de la trahison des esclaves? Les consuls réunirent un corps de troupes prudemment choisi. Au point du jour on coimut Temiemi : Herdonius, du haut du Gapitole, appelait les esclaves à la liberté; il promettait Tappui d'une armée t'trangère. Les tribuns , se moquant, ne voulaient voir dans cette agression que des clients et des hôtes des patriciens pour empêcher qu'on ne s'occupât de la loi. L'adoption de la loi serait le plus prompt expédient pour dissiper le péril; et ils appelaient le peuple aux comices. Un des consuls, Valerius, accourut du sônat assembl . pour faire aux tribuns de vifs reproches ; le jour se passa en débats. Le lendemain, l'arrivée d'un secours de Tusculum seconda puissamment l'ascendant de Valerius; on eut honte de devoir le salut de Rome aux alliés : on commença l'attaque malgré les tribuns; on reprit d'assaut le Gapitole; mais Valerius y fut tué aussi bien qu'Herdonius. On élut consul subrogé Q. Gincinnatus. Il réprimanda aussitôt avec fermeté cet esprit de sédition qui avait failli perdre FÉLat; il annonça une expédition, et, comme les tribuns lui demandaient avec quelle armée, puisqu'ils s'opposaient aux levées : Les levées sont ftiites, répondit-il; on a prêté le I. 7
serment à Valerius; nous ordonnons à vous tous qui l'avez prêté d'être demain en armes au lac Régille. Les tribuns ftirent déconcertés. Un bruit courait cjue les augures avaient ordre d'aller inaugurer près du lac Régille une place où Ton pût tenir des comices et casser les lois obtenues par le tribunat. Cette crainte amena un rapprochement : un sénatus-consulte décida (jue Tannée ne sortirait point , que les tribuns ne proposeraient pas leur loi cette année (460), et que nul magistrat ne serait continué dans sa cbarge. Les tribuns ne se firent pas moins rédire. La querelle n'était pas près de finir. Les troubles intérieurs perpétuaient la guerre au dehors; pendant une expédition, le préfet de la ville, ordinairement nommé pendant Tabsence des deux consuls, eut à repousser une nouvelle tentative pour la loi ; en revanche, les questeurs accusèrent Yolscius de faux témoignage contre Gaeso, et la chose était facile à prouver. Les tribuns ne voulurent point permettre le jugement avant que la loi ne fût votée. Au retour des consuls, on eut à prépaifer les élections, à terminer le dénombrement commencé Tannée précédente : c'était le dixième depuis la fondation de Rome; ce fut le dernier que firent les consuls (459).
Virginius et ses compagnons s'étaient occupés avant tout de leur quatrième tribunat. Même opposition consulaire à la loi, même veto tribunitien au jugement de Volscius; les deux empêchements se croisaient, et tenaient tout en suspens, quand les Èques et les Sabins reparurent en armes. Ceux-ci furent battus; les autres enfermèrent Minucius dans son camp. On eut recours à la dictature : on choisit Cincinnatus, on Talla chercher dans son petit champ *. Arrivé dans sa maison à Rome, il nomma
» Perse, 1-70 : '
Sulcoque teacos dcntulîa ; Quiocd
UKCINNATUS. ' 75
maître de la cavalerie Tarquitius, patricien habile, qui servait à cause de sa pauvreté dans Tinfanterie; il proclama lejustitium (la vacance), et ordonna à tous les hommes de rage militaire de se rendre au Champ de Mars avant le coucher du soleil, avec leurs armes, du pain pour cinq jours et douze pieux. L'armée parvint à minuit en Algide, enferma le camp des Èques , qui assiégeaient Minucius : Tennemi vaincu passa sous le joug. Le sénat , convoqué par le préfet de la ville, décerna le triomphe au dictateur, et le môme jour Mamilius de Tusculum, qui avait montré tant de zèle pour Rome pendant la tentative d'Herdonius, reçut le droit de cité. Les comices, aussitôt assemblés pour juger Volscius, prononcèrent le bannissement; et Ton vit ensuite, après seize jours de dictature, le triomphal laboureur retourner à sa charrue, refusant les terres considérables que lui offrait le sénat *.
Les années suivantes offrent le retour à peu près régulier dos mômes événements : hostilités des Èques et des tribuns, guerre en Algide et sur le Forum; les tribuns y gagnaient toujours quelque chose. Pour prix de leur consentement aux levées, ils voulurent (457) que leur nombre fût doublé : le sénat Faccorda facilement. Dix tribuns devaient être plus faciles à désunir que cinq. Us obtinrent presque aussitôt un bien autre avantage. A Toccasion d'une disette, Icilius proposa de donner TAventin au peuple pour y bâtir. Les consuls différant d'assembler le sénat à ce sujet, le tribun leur en donna Tordre par son viateur. Un licteur ayant repoussé cet insolent messager, Icilius ût saisir le licteur et Teût mis à mort si le sénat n'eût cédé. Ainsi ces tribuns qui, d'abord, pendant, ses séances, demeuraient assis à la porte du temple, eurent désormais le droit de convoquer
Quam trcpida ante boTes dictatorem induit uxor, Et lua aratra domum lictor tulit.
» Titc-Livo, 3-«5î Florus, i-ii.
76 HISTOIRS romàhos.
le premier corps de TÉtat. L'acquisition de TAventin fut une égale victoire pour le peuple ; on se hâta d'y construire des maisons, et une Rome plébéienne s'y éleva contre la Rome patricienne du Palatin.
Toutefois la loi Terentilla vieillissait rejetée. Les patriciens étaient invincibles; les tribuns relâchèrent de leurs prétentions et se bornèrent à demander des législateurs des deux ordres. On prit le parti d'envoyer à Athènes trois commissaires pour y copier les lois de Solon , et connaître les autres institutions de la Grèce. Enfin (452) , il fut décidé qu'on élirait, dans des comices centuriates, desdécemvirs qui remplaceraient tous les autres magistrats avec une autorité sans appel , pendant une année. On discuta encore si on pourrait nommer des plébéiens ; les patriciens l'emportèrent exclusivement , sous la condition que la loi Icilia, touchant l'Aventin, et toutes les autres lois sacrées ou tribunitiennes, ne seraient point abrogées.
Les décemvirs gouvernèrent avec un parfait accord et une exacte équité. Tous les jours, chacun à son tour rendait la justice, et, pendant cette présidence, avait seul les douze faisceaux. De simples appariteurs précédaient les autres. On admirait surtout leur modération. Lorsqu'on eut déterré un cadavre dans la maison du patricien Sestius , malgré l'évidence du crime, le décemvir Julius, quoique juge suprême sans appel, cita le coupable devant le peuple, et admit des cautions par respect pour la loi, qui voulait que des comices centuriates pussent seuls prononcer sur la vie d'un citoyen *.
Occupés constamment de leur mission, ils publièrent dix tables de lois, les exposant dans une assemblée centuriate à l'examen de tous ; quelques corrections étant faites ensuite d'aprcg le vœu général^ les dix tables furent accep-
» Tilc-Livc, 3-33; Cic, Dcrep., 2.36.
DÉCEMYIRAT. 77
tées. Un bruit s'accrédita que ce travail n'était pas complet , et l'on s'accorda à nommer encore des décemvirs (450) ; les patriciens charmés de ne voir plus de tribuns , et les plébéiens de consuls. Appius Claudius s'était fait aimer surtout; son caractère, changé de hauteur en aflabililé populaire, l'avait mis en grande faveur. En voyant la foule de concurrents recommandables qui se présentait, il songea moins, dès-lors, à remplir sa charge qu'à la garder, et rechercha les anciens tribuns les plus fameux. La noblesse comprit ses vues; mais elle eut beau faire, le peuple, aveuglé sur les intrigues d' Appius, le renomma seul et le premier : les autres furent choisis comme Appius le voulait, et il s'y trouvait trois plébéiens. Alors il se concerta avec ses nouveaux collègues, et leva le masque ; son ancienne fierté reparut en eux tous. Aux calendes de mai, ils se montrèrent sur le Forum avec cent vingt licteure, Ks haches dans les faisceaux. C'était la pompe de dix rois : une terreur soudaine frappa les esprits. En effet, plus d'appt 1 et plus de justice; la faveur et la passion décidaient tout et pn'paraient les arrêts à l'avance; l'on disait déjà qu'ils voulaient perpétuer leur usurpation , ayant pris l'engagement secret de ne point réunir les comices. On interrogeait d'un regard inquiet ces patriciens naguère si redoulés ; ils gardaient le silence : non moins mécontents du peuple que des décemvirs , ils l'abandonnaient à un malheur mérité , attendant que le mal présent ramenât le regret de l'ancien gouvernement. L'année s'écoulait; deux tables nouvelles avaient été ajoutées, et quand elles auraient été sanctionnées par les comices, les élections consulaires reviendraient. Mais il n'en fut plus question; les décemvirs, appuyés de la jeune noblesse qui leur faisait cortège, lui livraient en proie l'honneur, les biens et la vie des citoyens : on ne voyait que supplices et confiscations. On était parvenu ainsi jusqu'aux ides de mai (449) : point de nouveaux magistrats,
78 HiSTOine romaine.
point d'élections, plus d'espoir de liberté. Le découragement des Romains excita les nations voisines. Ce pouvait être un moyen de salut ; en effet , les décemvirs n'osant agir sans consulter le sénat f on entendit avec étonnement, sur le Forum, la voix du héraut appelant les pères à la curie; mais nul ne se présente; les appariteurs, qui vont de maison en maison prendre des gages et demander si ce refus est volontaire, rapportent que les sénateurs sont à la campagne. On les envoie chercher, et rassemblée est remise au lendemain. Le sénat l'ut un peu plus nombreux qu'on ne le pensait ; le peuple crut alors la liberté trahie puisqu'on obéissait à l'usurpation. Cependant Valerius Potilus et Horatius Barbatus , sans attendre qu'on recueillit les avis par ordre, attaquèrent avec force la tyrannie des décemvirs, les traitant de Tarquins. Un Appius, oncle du décemvir, prit un ton plus modéré , mais aussi ferme. On proposait de ne point faire de sénatus-consulte, de nommer un entreroi : l'avis des plus jeunes sénateure l'emporta, on ordonna des levées. On donna le commandement à huit décemvirs ; Appius et Oppius restèrent dans la ville, où la guerre devait être plus sérieuse qu'au dehors.
Elle le fut des deux côtés* Les soldats ne voulurent point combattre et prirent la fuite. En cédantdevant l'ennemi, on s'enhardissait contre les décemvirs; ils donnèrent eux-mômes, par deux crimes affreux, la résolution qui manquait encore. Siccius, à l'armée de Sabine, entretenait par ses discours le mécontentement. On le chargea de reconnaître un terrain avec une escorte : ses soldats revinrent dire qu'il avait péri dans une embuscade avec quelques uns de leurs compagnons. On le crut d'abord, mais quand on voulut enterrer les morts, on trouva Siccius étendu au milieu des siens, tourné contre eux; pas un seul ennemi et nulle trace d'attaque. Évidemment Siccius avait été tué, en se défendant, par son escorte.
DÉCEMYIRAT. 79
A Rome, il se passait quelque chose de plus affreux. Âppius avait voulu ravir une jeune plébéienne à son père et à son fiancé, en la faisant réclamer par un client comme une esclave, au moyen d'un odieux mensonge ; au mépris d'une loi récente des Douze Tables, qui, en pareil cas, garantissait provisoirement la liberté personnelle, il avait prononcé une première iniquité, que Tindignation générale et la résistance du fiancé Icilius avaient seulement suspendue. Appius, irrité, ayant remis au lendemain le jugement pour donner le temps au père de se présenter, comptait bien qu'il ne parsdtrait pas. Le père de la jeune Virginie était VirginiuS) centurion à l'armée d'Algide. Ses amis se hâtèrent de le prévwiir, et, lorsque l'ordre arriva au camp de lui refuser son congé, il était déjàparti. En le voyant, Appius ne perdit rien de son emportement hautain, et, sans entendre ses réclamations, il confirma sa première sentence : « Va donc, licteur, écarte la foule, ouvre, le passage au maître pour qu'il saisisse son esclave. » La multitude, frappée de stupeur, s'écarte d'elle-même ; le malheureux Virginius, n'ayant plus d'autre moyen de sauver sa ûlle, lui perce le cœur, et s'écrie : Appius, je dévoue ta tête par ce sang ; puis, son couteau à la main, il se fait place partout devant lui, el sort de la ville. Appius, furieux, ordonne en vain qu'on Tarrête. Icilius et Numitorius, oncle de Virginie , relevant le corps inanimé de la jeune fille, l'exposent aux regards du peuple : les femmes poussent des cris de douleur, les hommes, et surtout Icilius, parlent du tribunat et de l'appel , qui n'existent plus. L'indignation s'accroît : Appius cite Icilius, et ses appariteurs ne pouvant pénétrer dans la foule , il va lui-même les soutenir ; mais Icilius est entouré de la multitude ; Valerius et Horatius le défendent, et offrent leur caution : alors une rixe s'engage ; un licteur porte la main sur les deux patriciens ; la multitude brise ses faisceaux, Appius veut haranguer ; as-
80 HISTOIRE ROMAmS.
sailli par les clameurs , il est obligé de quitter la trihuno et de se cacher dans une maison voisine. Oppius, son colhgue, survient, mais sans autorité; il convoque enfin le sénat : cette mesure apaise tout. On envoie proraptement au camp, pour empêcher, s'il était possible, un soulèvement ; mais déjà.la vue de Virginius, ses larmes^ son malheur, quatre cents citoyens qui l'ont suivi en toge , ont mis toute l'armée d'Algide en émoi : on méprise les prières et les ordres des décemvirs ; les soldats se rangent eux-mêmes, retournent à Rome, et se postent sur le mont Aventin, le mont plébéien ; là, ils nomment dix tribuns militaires. Icilius en avait feiit autant à l'armée de Sabine , qui rentra avec lui par la porte Colline, et, traversant la ville, se réunit à l'autre corps sur l'Aventin.
Les deux seuls patriciens qui pussent servir de médiateurs exigeaient avant tout que les décemvirs abdiquassent ; ceux-ci alléguaient les deux tables de lois qu'ils devaient auparavant publier. L'armée, impatiente, se retira sur le mont Sacré; tout le peuple suivit. Le sénat, effrayé de sa solitude, força les décemvirs à céder. Valerius et Horatius allèrent négocier, et les plébéiens, ne demandant que l'appel et le tribunat, revinrent sur l'Aventin, où les comices , formés par tribus, sous la présidence du grand-pontife, nommèrent des tribuns : les premiers furent Virginius, Icilius , Numitorius et Duilius. De nouveaux comices assemblés dans les prés Flaminiens, ordonnèrent le rétablissement de l'appel et du consulat. Cette charge fut déférée aux deux médiateurs, et leur premier soin fut de porter, dans une assemblée de centuries, une loi qui déclarait lois de l'État les décrets du peuple réuni par tribus ^ , et une autre qui
> « II y eut donc des comices où les patriciens n'eurent point de pari à la puissance législative , où ils furent soumis h la puissance ]('(;i.Niaiivcd'un antre coips du l'État. Ce fut le délire de Ui liberté. » Montesquieu , Esprit des lois , 11-16. Le di-rre nj fut pas cxtrrmc, car d'un côte les patriciens re.''usèrent
DÉCEMVmAT. 81
défendait d'établir aucune magistrature sans appel , autorisant à tuer tout intracleur. Ils renouvelèrent par des cérémonies religieuses Tinviolabilité tribunitienne ; enfin ils réglèrent que les sénatus-consultes seraient déposés dans le temple de Cérès, sous la garde des édiles. Duilius donna encore une garantie, par un plébiscite qui condamnait au supplice celui qui laisserait le peuple sans tribuns, ou créerait une magistrature sans appel.
Les patriciens n'avaient pas vu sans crainte toutes ces mesures ; elles préparaient en effet des poursuites individuelles. Appius, accusé par Virginius, se tua en prison ; Oppius fit de même : les autres décemvirs furent bannis et les biens de tous confisqués. On exila seulement Claudius, rinfàme client d' Appius. Duilius arrêta ici les vengeances , et ne soutînt plus d'accusations le reste de Tannée ; il s'opposa en outre à ses collègues , qui prétendaient être continués. Leurs brigues ayant empêché de nommer plus de cinq nouveaux tribuns, il congédia les comices qu'il présidait , et ne voulut plus les réunir ; il alléguait la loi : « Si les dix tribuns ne sont pas nommés le même jour, ceux que les tribuns nommés auront choisis seront aussi légitimement élus. » Rien ne^put le faire changer. Les nouveaux tribuns poussèrent la complaisance jusqu'à nommer, dans leur cooptation, deux patriciens ^
Une nouvelle couronne d'or des Latins et des Hemiques vint féliciter les deux ordres de leur réconciliation, et demander du secours ; deux consuls populaires firent aisément des levées et une campagne victorieuse. Le sénat
encore longtemps de reconnaître lesplëbisciles, de Tautre iin notaient pas plus exclus des comices par tribus que les plcl»cicns dus comicrs rcniiiriaius; iwulemenl ils y avaient beaucoup moiuA d'iniluencu : mais la p.trtiu u'ûtait pis encore p:irfaitemcnt égale pour les plébéiens, qui n'.iSiâ»t.tiuut que pour la forme aux gninils comices.
♦ Titc-Live, ^-{i\.
82 HISTOfRE ROMAmS.
mécontent ne décerna qu'un jour de supplications, le peuple en célébra de lui-même un second. Le triomphe étant refusé aussi par le sénat, Icilius porta pour la première fois cette question aux comices de tribus, et les consuls triomphèrent.
Avant de partir ils avaient fait adopter les Douze Tables.
Ce code se divisait en trois parties : droit sacré, droit public , droit privé. Il ne reste de la première partie que des règlements somptuaires sur les funérailles ; celui qui permet de laisser aux morts For des fausses dents, indique moins Tindustrie des Romains, alors fort grossiers, que celle de TÉtrurie, d'où ils avaient sans doute emprunté ce peu de luxe avec quelque superstition inconnue. D'autres lois bien plus importantes mettaient plus au jour la religion; aussi les fit-on disparaître plus tard. Les patriciens se ménagèrent pourtant quelques avantages, même dans les deux dernières parjties; ainsi, ils n'oublièrent point d'interdire expressément les mésalliances , de porter peine de mort contre les attroupements nocturnes, peine du bâton contre tout auteur de chanson diffamante * i mais cela compensait faiblement les concessions populaires du nouveau code, qui ne posait pas moins les fondements de l'égalité civile et même politique entre les deux ordres. L'é-
* Iforacfe, Eff.t s^i , vers 146 t
Feftcennina pet hune inventa licentin morem « Versibus altérais opprobria ruslica fucllt. Libcrtasque récurrentes accepta per aiinos Lusit amabilitef ; donec jam saevus apcrtam In rabiem verti cepit jocus , et per lionestas Ire domos impune minax. Doluére crttcnto Dente lacessiti , fuit intactis quoquc cura Conditione super commun!. Quin etinm Icx Pœnaque lata, raaio quae noilet carminé quemquam Describi. Vcriere modum formidiue fustis Âd bcnedicendum delectandumque rcdacti.
L'rtllasion du poète semble interpréter assez clairement la loi.