CHAPITRE VI
PROGRÈS DES ARMES ROMAINES DANS LE LATIUM ET LÉTRL- RIE. — PRISE DE VÉIES. — LES PLÉRÉIENS TENDENT A l'égalité POLITIQUE ; PREMIERS SUCCÈS; MARIAGES libres; TRIBUN AT MILITAIRE ET SOLDE.
Les Douze Tables semblaient avoir mis d*accord les deux ordres ; les plébéiens y avaient beaucoup gagné. Cependant trois ans se passèrent dans une agitation de querelles incertaines qui ranima les bostilités du dehors. Une précaution fut encore posée contre les patriciens : la loi Trebonia interdit la cooptation des tribuns (448). A la fin, Tascendant de Q. Gapitolinus réunit les esprits ; toute la jeunesse se présenta au Champ de Mars. Chaque cohorte choisit ses centurions et eut pour chefs deux sénateurs. Aussitôt les questeurs apportèrent du trésor les enseignes : on partit à la quatrième heure ; quelques cohortes de vétérans suivaient volontairement. On s'avança jusqu'à la dixième borne , et le troisième jour on battit les ennemis (416).
Au fond le peuple était loin de l'égalité politique et I, 8
même do Figalitù civile. Il sentit son malaise et sut bientôt à quoi s'en prendre. Le tribun Canulcius le lui montra, en demandant Fabolition 3e la loi sur les mariages, et presque aussitôt l'admission des plébéiens au consulat. Les patriciens frémirent d'horreur : ainsi donc rien ne pourra rester pur, ni les auspices, ni les races, ni l'autorité. Mais l'illusion était tombée : de pareilles objections ne pouvaient qu'exaspérer; il fallait céder la victoire aux citoyens ou aux ennemis voisins, de nouveau soulevés. Pour écarter la seconde prétention, le sénat accorda la première; vain expédient. Les tribunfe pressèrent plus vivement. Alors on imagina de créer un titre nouveau plutôt que de donner celui de consul à un plébéien , et l'on permit de créer des tribuns militaires , avec la même puissance qu'avaient les consuls. On en pouvait nommer jusqu'à six , indistinctement dans les deux ordres, sans rien changer pour l'avenir aux élections consulaires. C'étaient les mêmes fonctions, ce n'était point la môme charge ; le peuple n'y regarda pas de si près et fut content. Les anciens tribuns le furent bien plus encore de paraître pour la première fois sur le Forum avec la toge blanche de candidat (444). Le^patrici^os, indignés, hésitaient à se présenter aussi. Ils se décidèrent pourtant, et le peuple n'élut que des patriciens. Trois mois après , un décret des augures les obligea d'abdiquer : le président des comices n'avait pas exactement dressé la tente augurale, et l'on fit des élections consulaires. Bientôt on créa une nouvelle magistrature. Le cens n'avait pas eu heu depuis dix-sept ans; les consuls, trop occupés au dehors, demandèrent que cette opération pénible lût confiée à un magistrat particulier, de qui dépendraient les scribes et les registres, et le mode de dénombrement. On saisit avec empressement cette occasion d'augmenter les magistratures curules; par là, on élevait un nouveau retranchem^t patricien, et, en même temps, on divisait
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l'autorité cc«idulaire pour ne pas la livrer, à la fin , tout entière au peuple. Les attributions peu brillantes de la censure n'excitèrent ni Tenvie ni l'opposition des tribuns, et Ton créa deux censeurs ^ pour cinq ans dans des comices ccnturiates (é42).
Cette magistrature devint bientôt très-importante par ses accroissements naturels. Gomme il fallait nécessairement changer de classe les citoyens selon le changement de leur fortune , porter les riches dans une centurie supérieure et faire descendre les appauvris , les censeurs eurent ainsi dans leur main l'honneur et la honte , et ils s'en servirent pour le bien général , transférant un plébéien , pour le punir de ses désordres , dans la dernière centurie où il n'avait plus droit de sufBrage; ôtant au chevalier, dans une revue publique , son anneau et son cheval ; rayant un nom de la liste des sénateurs , et donnant au mérite le titre de prince du sénat, auparavant accordé à l'âge. Négliger la culture de son champ , de ses arbres ou de sa vigne , était un motif suffisant de dégradation. Connaître les revenus de l'État, en assigner les fermages , surveiller le travail de la monnaie , et, plus tard) des mines, les édifices publics et particuliers, les mœurs et la discipline militaires ■, telles furent les attributions principales de la censure , qui a fait la gloire et la vertu romaines.
Après quelque temps d'une grande tranquillité sous le régime consulaire , une famine favorisa rambitlon d'un chevalier romain prodigieusement riche pour cette époque. Sp* Melius, devançant la prévoyance du sénat par de grands achats de blé, gagna l'affection de la multitude; Minutius, préfet des vivres, ne tarda pas à découvrir ses conciliabules secrets, ses amas d'armes, ses projets de se faire roi.
* Titc-Live, 3 , de 64 à 7a ^ ec 4 . de i ë 8.
• Aul. Gel., 4-12 ; Dcn. d'Haï., 1 i-iS; Cic, De Irg., 3 ; Plin., i8-3.
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Le vieux Ciucinnatus, nommé dictateur, cite aussitôt devant lui le conspirateur. Melius refusant de comparaître , le maître de la cavalerie, Servilius Àhala, le poursuit et le tue (439). Cincinnatus approuva, et ordonna aux questeurs de vendre les biens du coupable au profit du trésor. Cet événement remettait le trouble dans Rome, lorsque la révolte de Fidènes, et le meurtre de trois députés roiuains massacrés par le lars Tolumnius, ranimèrent une guerre furieuse des Yéiens, des Fidénates et des Falisques. Il y eut de sanglantes mêlées pendant douze ans. Fidènes fut prise , reprise et enfm détruite. Les Romains eurent cinq fois recours à la dictature. Cornélius Cossus , simple tribun ou consuP, surpassa la gloire de tous en tuant vaillamment Tolumnius, et remporta les secondes dépouilles opimes (438).
Une peste accrut les périls ; les Èques et les Volsques se mirent bientôt de la partie ; plus d'une fois la division du commandement entre plusieurs tribuns militaires causa des échecs : les dissensions ne s'apaisaient point, Les seconds censeurs venaient de faire le dénombrement pour la première fois dans la villa publica, élevée au Champ de Mars {)Our cet usage; Mamercus Emilius, nommé dictateur sur un Êiux bruit de soulèvement général en Étrurie , ne voulut point laisser vide sa seconde dictature , et il proposa une loi qui réduisit la censure à la durée de dix-huit mois ; on vota avec transport (434). Les censeurs, mécontents, le changèrent de tribu et le taxèrent huit fois au-dessus de Timpôt ordinaire. Mamercus ne tourna point contre eux Tindignation du peuple : plus tard , il fut mieux vengé par une troisième dictature. Cependant aucun des plébéiens n'avait encore obtenu le Iribunat mililaire. Les principaux ,
» Tic -' iviï , 4 . «'«* >' à 3". 1<i . ft souvent nillciir.i encore, cctantcur avoue Ses uu-t'itiiiiitcssitr !cs F.«ii.s atu-iciis.
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dans leur dépit, portèrent cette loi, que nul candidat n'ajoutât à la blancheur de sa toge; mais, pour leur ôter encore toute chance , un sénatus-consulte ordonna une élection consulaire (452). Ensuite les consuls, peu d'accord, rc fusant de nommer un dictateur , le sénat s'adressa aux tribuns. Les consuls cédèrent à la menace de la prison , mais non sans de vifs reproches aux patriciens de mettre ainsi le considat sous le joug tribunitien. La guerre était suspendue avec les Véiens par une trêve de vingt ans (426); mais les opiniâtres harcellements des Èques et des Volsques laissaient peu de repos, et l'imprudence du consul Sempronius faillit perdre une armée romaine. Tempanius, décurion de la cavalerie, avait seul empêché la défaite. Les tribuns, qui ne gagnaient toujours rien à gourmander l'ingratitude du peuple, jetèrent leur colère sur les patriciens sortis de charge. Après avoir condamné à une amende Postumius pour \m échec devant Yéies, ils citèrent Sempronius. Mais Tempanius , nommé tribun en récompense de sa valeur , défendit lui-même son ancien général ^
La lutte se rengagea aussitôt sur un autre point. Les campagnes devenant plus longues et plus rudes, le sénat voulait créer deux questeurs militaires, pour assister les consuls ^u dehors; nouveaux efforts des tribuns pour s'ouvrir cette nouvelle charge. L'année, fort agitée, finit sans élections; tantôt ils empêchaient de nommer un entre-roi , tantôt ils défendaient à l'enlre-roi nommé de faire le sénatus-consulte pour les comices consulaires. Enfin on décida qu'on élirait des tribuns militaires, et que les quatre questeurs à élire seraient pris indifféremment dans les deux ordres (420). Cependant pas un plébéien ne réussit; tous les tribuns étaient fiirieux : ils en revinrent aux lois agraires, infaillible moyen de violentes disputes. Une ro-
* Tite*Uve , 4* <lc ai H 4>*
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gation proposa la répartition par tête des terres prises à rennemi : 'c'était partager le bien de la plupart des nobles qui s'en étaient emparés. Ceux-ci en revinrent aussi à l'ancien expédient d'Appius, on gagna six tribuns : l'ambition de ces bommes nouveaux, si peu favorisés du peur pie, devait recevoir plus facilement alors les prévenances des grands ^ Ils en furent quittes pour des ii^ures que la colère de leurs collègues ne leur ménagea pas. On changea do plan, on reproduisit la proposition en détail : au moment de la dernière conquête de Boles, enlevée aux Èques deux fois, Sextius soutenait une loi agraire; il ajouta l'envoi d'une colonie à Boles. Le vainqueur Postumius, rappelé de l'armée pour le combattre, s'écria dans une discussion : Malbeur à mes soldats s'ils ne restent tranquilles. Cette parole causa une sédition au camp; il alla pour la comprimer et y périt, accablé de pierres : le peuple consentit i\ la punition du meurtre par le supplice de quelques coupables, mais il murmurait, profondément blessé de voir la noblesse si obstinée à retenir les t^res publiques et à ne point partager les terres vacantes de la récente conquête (414).
Un Menius à son tour empêcha les levées; le consul Valerius, soutenu des autres tribuns, prit à la gorge quelques mutins : on s'enrôla, on battit l'ennemi; on n'eut rien du butin, qui fut vendu. On chansonna, suivant l'usage, le consul au milieu de son ovation, avec des refrains alternés, pleins d'injures pour lui et d'éloges pour Menius; et tout cela n'aboutit qu'à une élection de consuls afin que Menius ne fût pas tribun militaire» Cette fois il y eut une revanche plus sérieuse; trois Icilius venaient d'entrer au tribunat , jurant de ne rien faire si le peuple ne montrait quelque énergie à l'élection des questeurs, et trois plébéiens
' T»tcLive,4'48.