CENSURE ET PRÉTURE PLÉBÉIENNES
PROCONSULÀT.
Le peuple ne pensa dans le premier moment qu'au succès obtenu, le regret vint ensuite d'avoir tant accordé. Les tribuns ne pouvaient souffrir en silence que , pour un seul consul plébéien, la noblesse se fût donné trois magistrats patriciens, siégeant en toges prétextes sur des chaises curules, comme des consuls, et surtout un préteur rendant la justice , collègue des consuls et créé avec les mêmes auspices. Ds firent une pudeur au sénat de ne point garder pour les patriciens Fédilité curule ; on convint d'abord qu'elle serait remplie alternativement par les deux ordres ( 366 ) ; plus tard l'élection fut mêlée *.
Le consulat plébéien ne débuta pas d'une mauière brillante. L'homme de FAventin, Genucius, successeur de
' Tite live, 7-2.
Si'xtius, vil son élévation attristée par une violente contagion qui moissonna un grand nombre de citoyens , et parmi eux Camille. On renouvela vainement le lectisternium. L'année suivante, on adopta, pour apaiser les dieux, un autre usage d'Étrurie, les jeux scéniques ; car on n'avait encore pour spectacle que le cirque. On fit venir des joueurs ( li*diones ) qui dansaient en chantant avec assez de préciaon au son de la flûte, mais sans représenter un poème ni une action ; la jeunesse se plut à les imiter, ajoutant quelques badinages en vers irréguliers, et accordant les mouvements à la voix. On prit goût à cette nouveauté ; on y dressa des esclaves, et on appela ces artistes histrions, du mottosque hister (joueur scénique). Ils ne se répondaient plus seulement comme auparavant en vers fescennins, mais ils donnaient des mélanges suivis ( saturas, satires ) , à mesures complètes, le chant et le mouvement étant en harmonie avec la flûte (364). Le fléau ne cédant pas à cette invention. Ton emprunta encore aux Étrusques l'antique cérémonie du clou sacré, qu'un dictateur, nommé exprès, enfonça dans le mur du temple de Jupiter. Les Hemiques en môme temps infestaient le territoire. L'impérieux Manlius, à la faveur de sa dictature, voulut faire des enrôlements pour se signaler. Les tribuns le forcèrent d'abdiquer; ensuite ils Taccusèrent de négliger l'éducation de son fllSj toujours relégué à la campagne conune un esclave^ Le tribun Pomponius fut fort surpris un matin de voir arriver chez lui le jeune Titus Manlius, qui le menaça de le tuer s'il n'abandonnait l'accusation. Ce trait de piété filiale charma le peuple, qui voulut le récompenser par la charge de tribun légionnaire * ; les tribuns y consentirent fecilement, car ils en prirent occasion de disposer à l'avenil**
» Tite-Live , 7^2 , 3 ; dans le chap. suivant il rapporte le dévouement fabuleux de Curtius el l'origine incertaine du lac Curtius.
CONSULAT PLÉBÉIEN. iil
par les comices, des deux tiers de ces nominations, toutes réservées jusqu'alors aux chefs de TÉtat (563). Une petite humiliation compensa ce nouvel avantage. Genucius, une seconde fois consul, fut battu et tué par les Hcrniques, échec réparé aussitôt par la dictature d'un Appius ( 5G2 ) , mais grand sujet de joje pour les patriciens. Cette destinée du premier plébéien qui avait conduit une armée romaine, n'avait rien d'étonnant ; les dieux ne favorisaient pas des mains inhabiles qui profanaient le commandement. Les dieux cependant ne tardèrent pas à se déclarer pour un consul plébéien. Une troisième invasion gauloise s'avança inopinément jusqu'à l'Anio. On envoya contre eux un dictateur; la valeur du jeune Manlius, depuis surnommé Torquatus, qui tua en combat singulier le plus terrible de ces Barbares, leur ôta l'envie de risquer une bataille; ils se retirèrent sur le Latium, soutenant et les Herniqucs et les Tiburtins aussi révoltés. Un autre dictateur les contint; mais il se vit effacer par le consul Pœtilius Libo , qui défit complètement les Herniques ( 360 ) , et dissipa les superbes pronostics de la noblesse par le spectacle nouveau d'un plébéien sur le char de triomphe. Les Gaulois revinrent encore deux fois en dix ans, et les Étrusques se chargèrent de les remplacer dans l'intervalle. En ce temps d'alarmes, on nomma continuellement des dictateurs * , non pas seulement contre les ennemis, car la guerre n'était pas moins active dans la cité. La victoire restait toujours à Rome et aux plébéiens.
Une marque certaine de l'accroissement de la république est celui des tribus. Il y en avait déjà vingt-cinq à l'époque de Iq, prise de Yéies ; on répara assez promptement les désastres de rinvasion gauloise, pour former deux nouvelles tribus ( 359 ) , dont on assigna les propriétés sur le terri-
* n y CD eut au moins sept jusqu'en 348.
toire volsque *. La dénomination de Publilia donnée à Tune de ces tribus , semble indiquer Fimpoilance d'une famille d'où sortit vingt ans plus tard un des magistrats les plus populaires , PiÂlilius Philo. Ce progrès de population renforçait inévitablement le parti plébéien ; aussi la loi de Licinius Stolon , touchant le partage des terres , s'était si bien exécutée, que lui-môme paya une amende de dix mille as pour contravention (358). On voyait constamment des consuls plébéiens, malgré la première loi qui parut alors contre la brigue. Un tribun, Pratelius, d'accord avec le sénat, fit passer cette rogation, par laquelle on espérait empêcher surtout les hommes nouveaux de chercher des suffrages dans les conciliabules et dans les marchés. Il y eut bien plus encore de lois plébéiennes ; Duilius et Maenius ' réduisirent l'intérêt de l'argent à un pour cent par an (557). Un consul patricien de cette année, Manlius, ayant imaginé de tenir des comices dans son camp et de porter une loi qui attribuait au trésor le vingtième des affranchissements , les mêmes tribuns et tout le collège arrêtèrent aussitôt un pareil exemple par un plébiscite qui défendait, sous peine de mort, d'assembler une partie du peuple séparément. Un soulèvement des Étrusques en même temps nécessita un dictateur: on ne put écarter l'autre consul, MartiusRutilus, de la dictature, qui devint ainsi plébéienne. Les patriciens réussirent à s'emparer seuls du consulat pendant trois ans ( 355-353 ) ; mais il n'y avait plus de prescription possible. Martius Rutilus devint même censeur ( 351 ) malgré leurs intrigues. Un plébéien eut donc le droit de noter d'infamie un patricien : il fit davantage, en conférant aux censeurs la nomination des sénateurs. C'était ouvrir le sénat aux plébéiens. Consul l'année précédente, il avait dé-
> Tito-Live, 7, de 3 à i5.
» Tilc-Livc, 7-16; Tac, ^nn., 6-iC,
CONSULAT PLÉBÉIEir. il3
cidé une mesure plus populaire encore, rétablissement de cinq commissaires et d'une banque pour Textinction des dettes : TÉtat paya celles des plus pauvres, leur donna du temps pour s'acquitter, et accorda aux autres une exemption limitée d'impôts et de service militaire. L'intérêt fut encore réduit à un demi pour cent * par le consul Plautius Hypsaeus (347). L'approbation du sénat consolidant ce soulagement réel, mit la paix entre les deux ordres, et la république put affronter sans crainte de plus puissants ennemis. La guerre avec les Samnites commençait.
On connaît peu l'histoire du midi de l'Italie avant la conquête romaine : on sait seulement que Denys-l' Ancien entreprit d'en soumettre les cités maritimes, à l'époque de l'invasion des Gaulois, qui pénétrèrent jusque-là et avec lesquels il fit alliance. Le passage de ces Barbares avait porté partout le désordre et la ruine. Un reste de Pélasges, assujettis d'abord par les colonies grecques, puis esclaves mercenaires des Lucaniens, s'étaient révoltés contre leurs oppresseurs ( 550 ) et rendus indépendants sous le nom de Brutiens. Les intrépides montagnards duSamnium, vers le même temps, n'avaient pas cru inutile de s'allier avec les Romains , quand les Gaulois, remontant vers le centre, tentèrent leur dernière attaque. La molle Gampanie, foulée par ces pieds du Nord, avait bientôt recouvert de verdure et de fruits les traces de leurs ravages ; mais la faiblesse de ses habitants en fut brisée. Ces habitants étaient pourtant des Samnites ; une colonie sabellienne avait subjugué la confédération étrusque du Vulturne ( 424 ) , donné le nom de Capoue à la capitale, et pris Cumes (420). Mais tout s'énervait sur cette terre ; les Campaniens, oublieux et inconnus de leur mère-patrie, offraient une proie facile à la république romaine, quand elle aurait repris le nouveau
• Tite-Livc, 7-16, 17.
il4 mSTOmE EOSUINB.
Lalium qui Ten séparait , et ce moment approchait. Ea effet , elle venait de ressaisir ce que lui avaient ôté les Gaulois ; elle arrivait aux frontières de la Campanie. a De toutes les « contrées de Tltalie et môme de Tunivers, c'est la plus « belle. Rien de plus doux que son ciel qui la fleurit de deux « printemps ; rien de plus fertile que son sol. Cérès et Bac- « chus y sèment à Tcnvi. Rien de plus hospitaliers que ses « flots; là, les ports célèbres de Caiète, de Misène, les « tièdes fontaines de Baies, le Lucrin et FAverne, où la mer a vient se reposer. Là, des monts chargés de vignes, le « Gaurus , le Falcrnc , le Massique , et , le plus beau de tous, « le Vésuve ( qui n'imitait pas encore les feux de TÉtna ) ; « près de la mer, Formies, Cumes, PouzzoUes, Naples, « Herculanum, Pompéi, et la capitale Gapoue, comptée c( alors avec Rome et Carlhagc comme une des trois gran- « des cités ^ >r La tentation était grande pour Rome, et Foccasion ne devait pas manquer. Les Samnitcs attaquèrent les Sidicins, qui demandèrent secours aux Gapouans, et les entraînèrent dans leur défaite. Capoue invoqua Rome; le sénat ne se fit prier que de la bonne sorte : « On ne pouvait rompre avec les Samnites une alliance jurée devant les dieux, et défendre conlre des alliés un peuple qui ne tenait point aux Romains : il aurait fallu , pour prendre les armes avec justice , que Capoue et ses confédérés appartinssent à la république. » Les Gapouans, estimant une cession plus douce qu'une conquête, soumirent à Rome leur ville et ses habitants, avec terres, domaines, temples et toutes les choses sacrées et profanes *. Le sénat accepta et avertit les Samnites de respecter une propriété romaine. Ceux-ci s'indignèrent. Alors s'engagea pendant soixantedix-huit ans une suite de guerres les plus rudes que les Ro-
» Ftorus, i»i6i Virg., Geony., a-iî6»
• Tit«*l.ive> 7-39, 3i,
GUEBBB DES SAHNITE9. 115
mains eussent encore soutenues, qui finirent par leur donner ritalie et qui développèrent leur force militaire, leur système de colonies et de conquête, avec leur avide et astucieuse ambition.
Les Samnites avaient avec eux plusieurs autres peuplades belliqueuses, Vestins, Marses, Hirpins, Frentans, Maruccins, Picentins, Péligniens. Ils se présentèrent seuls et furent vaincus dans la première campagne ; mais les Romains reconnurent en eux de dignes rivaux , et ils firent avec eux une paix assez égale, en gardant Capoue et en leur abandonnant les Sidicins (342). Un événement singulier venait de révéler un danger inattendu de la part des plébéiens. Ceux qu'on avait mis en garnison dans la Campanie, enivrés de ses délices , avaient résolu de ne plus retourner à Rome et de massacrer les Campaniens pour s'établir à leur place ; leur projet découvert et déconcerté par de nombreux congés, ils se réunirent en cbemin et se révoltèrent ouvertement. Valerius Corvus , dictateur, s'avança contre eux , mais il ne les ramena au devoir qu'avec des concessions nouvelles : une réduction de solde aux chevaliers , qui avaient refusé de les soutenir ; la faculté de choisir les deux consuls parmi les plébéiens , et l'abolition du prêt à intérêt * ; exigences d'une bien autre portée que celle d'une mutinerie de soldats , et qui indiquent le mal toujours dévorant de l'usure et la volonté inflexible du peuple de ne plus J'endurer (341).
Ce succès imprévu et violent enhardit les Latins et les Campaniens , autres plébéiens d'une espèce inférieure : ils prirent un air d'indépendance en secourant les Sidicins. Le sénat, embarrassé des plaintes des Samnites , n'osa interdire la guerre qu'aux Campaniens , sujets , non aux Latins, alliés. Les uns enorgueillis, les autres humihés de
116 HisToms AOHÀms.
cette distinction , se liguèrent ensemble, et lorsque dix des principaux Latins toent mandés pour rendre compte de ces mouvements, ils réclamèrent hardiment Tadmission au sénat et au consulat. Le consul Manlius s'écria qu'il poignarderait le premier Latin qui oserait siéger au sénat. Une telle réponse fit éclater un soulèvement général. Le danger de cette guerre contre un peuple dressé à la discipline romaine se découvre assez par les promptes levées faites à Rome , par la défense publiée sous peine de mort de combattre hors les rangs , enfin par l'héroïque convention des deux consuls, que l'un des deux se dévouerait à la mort , s'il y avait nécessité. La sanglante bataille de Véséris ne justifia que trop toutes ces précautions (340). Manlius, pour l'exemple du camp, fit trancher la tête à son vaillant fils, vaincjueur contre la défense, et Decius Mus, voyant les soldats plier, prononça la formule du dévouement et se jeta au milieu des ennemis qui le tuèrent, et qui furent vaincus; ils se défendirent encore deux ans dans leurs villes assiégées. On fit de cette rébellion un châtiment exemplaire (358), mais divers, selon les torts de chacun ou selon la politique du sénat. On fit grâce aux Laurentins; on distribua le territoire de Faleme; mais les Campaniens eurent le droit de cité sans suffrage, ainsi que Formies , Fundi , Cumes et Suessula. On traita mieux encore les seize cents chevaliers de Capoue , qui n'avaient pas participé à la défection : on accorda sur la Campanie un revenu annuel de quatre cent cinquante deniers à chacun d'eux. Tusculum conserva le droit de cité ; Lanuvium , Aricia , Pedum etNomentum gardèrent de plus leurs rites anciens ; Tibur, Priverne et Préneste perdirent de leur territoire. La plus forte punition tomba sur Vehtrse et Antium : Velitrae, colonie romaine , fut démantelée , son sénat aboli , le bien des sénateurs confisqué pour une nouvelle colonie , et tous SCS habitants furent chassés au-delà du Tibre, avec défense
PROGRÈS DES PLÉBÉIENS. il7
de le traverser, sous peine de devenir esclaves du premier qui les saisirait; c'était la clarigation. Tous les vaisseaux d'Antium furent pris ou brûlés ; les éperons qui restèrent servirent à orner , comme un trophée , la tribune aux harangues , appelée depuis par cette raison rostra : on permit d'ailleurs aux Antiates de se faire inscrire dans la colonie qu'on leur envoya. En outre, pour prévenir toute tentative hostile à l'avenir, on supprima les assemblées générales , on interdit celles d'une ville aux habitants d'une autre , tout mariage hors du domicile , l'usage des armes pour la défense môme de leur territoire ; à ce prix , on maintint les anciens traités, c'est-à-dire le titre d'alliés et l'honneur de fournir à la république la moitié de ses soldats. Les vaincus servaient à en vaincre d'autres *.
Quoi qu'il arrivât au dehors , le progrès des plébéiens ne s'arrêtait plus et profitait des moindres incidents. Le refus du triomphe pour la ville de Pedum , non encore conquise, porta le consul Emilius à' soutenir les entreprises des tribuns et de son collègue Publilius Philo. Le sénat crut le punir en lui ordonnant de nommer un dictateur ; il poussa jusqu*au bout sa rancune, nomma Publilius, et on vit sortir de cette dictature plébéienne ces trois lois si populaires (339) : 1® les plébiscites seront obligatoires pour tous ; 2® toute loi sera approuvée par le sénat avant d'être portée à l'acceptation des comices centuriates; 3® on choisira toujours un des censeurs, et l'on pourra choisir même les deux consuls parmi les plébéiens '. Publilius reçut bientôt un témoignage de la reconnaissance publique ; il fut le premier plébéien nommé à la préture (357).
Quelques expéditions contre Calés, en Ombric, où l'on envoya une colonie; contre Priverne, dont l'opiniâtreté fut
' Titc-Uvc, 8, lie 1 à 14.
■ Tiie-Livo, 8-ia.
réconipens(^ du droit de cité; une autre colonie conduire à Anxur (529) ; deux tribus formées et dotées aux dépens du territoire volsque (353), prouvaient assez Faccroissement de Rome. Les Samnites s'en inquiétèrent. Chose singulière ! ils pensaient avoir cimenté la paix avec la république en Taidant à dompter les Latins : ils furent tristement convaincus de leur imprudence , lorsqu'ils virent deux colonies (328) se cantonner à Frégelles, qu'ils avaient conquise, et relever une autre place qu'ils avaient rasée dans leur propre pays *. Us poussèrent donc en secret les habitants de Palépolis, ensuite les Vestins. La guerre se ralluma. Puhlilius assiégea Palépolis (327) pour venger quelques courses sur les terres de Gapoue : la ville résista plus d'une année; on craignit de retirer dans cette circonstance un général éprouvé, on lui prorogea le commandement sous le titre de proconsul , qu'un plébéien porta ainsi le premier. Il prit la ville, acheva, par cet exploit, la soumisr sion des Opiques (anciens Carapaniens) , et revint triompher à Rome, honneur inusité jusqu'alors pour tout autre commandement que le consulat et la dictature. Le peuple dut assister avec une double joie à ce triomphe vraiment plébéien, que tous pouvaient voir, dont nul citoyen n'était plus forcément éloigné par les fers de Yergastulum, Malgré toutes les lois précédentes, il y avait toujours des débiteurs, et les créanciers, toujours appuyés de la rigueur des Douze Tables , exerçaient impitoyablement leurs droits. Récemment un jeune homme, il se nommait aussi PubJi- Jius, esclave à la place de son père, avait été cruellement battu de verges par l'ordre d'un maître infâme; il se montra tout meurtri sur la place publique : une telle indignité criait vengeance. Peu de jours après fut rendue la loi Petilia-Papiria, qui défendait de retenir en servitude un débi-
» Titc-Live, 8-a , 6, 2 3.
GUERRE DBS SAMMITES. 119
teur, môme insolvable (32G). En pareilles circonslanccs, la moindre générosité d'un plébéien doublait de prix. C'était Tusage, depuis le roi Ancus, de faire des distributions do sel au peuple {congiaria). Un Flavius imagina, aux funérailles de sa mère ^, de faire une distribution de vivres {visceratio); aussi , aux premiers comices, ful-il nommé tribun, quoique absent (325). Bientôt une scène d'un autre genre (324) donna une nouvelle preuve de la décadence du parti patricien. Un maître de la cavalerie ayant combattu les Samnites contre la défense du dictateur, obligé d'aller prendre les auspices, celui-ci voulut punir Tindocile vainqueur; l'armée en tumulte défendit Fabius Rullianus, qui s'enfuit pendant la nuit à Rome, où le sénat et le peuple applaudissaient à sa victoire, lorsque sui^vient rinflexible Papirius Cursor, réclamant avec indignation le coupable infracteur de la discipline et de la dignité dictatoriale. Le père de Fabius en appela au peuple; mais quand la voix tonnante de Papirius eut rendu les tribuns responsables de cette témérité impunie et de cet exemple funeste, tous restèrent interdits; il n'entendit plus que des prières. Alors, voyant l'autorité de la dictature respectée , il fit grâce de la vie à Fabius et le destitua.
La guerre était devenue sérieuse, et tout à l'avantage des Romains ; ils refusèrent la paix. Pontius , gcnéml samnite, attire alors par un stratagème les deux consuls, Veturius et Poslhumius, avec toutes leurs troupes, dans le défilé de Caudium (Fourches-Caudines) ; k\ ils se trouvent enfermés, sans défense contre un ennemi posté au-dtssus de leurs tètes, et qui les voit à la merci de ses coups : il faut se rendre à discrétion. Les Samnites, embarrassés de leurs succès, incertains s'ils extermineront cette armée ou s'ils la laisseront libre pour forcer Rome à la paix par faiblesse
» Titc-Live , 8 , de tC à a8 , et, pour ce qui «ult, jusqu'à S6«
liO UISTOIRE UOMAUfS.
OU par reconnaissance , s'arrêtent enfin à un troisième parti, le pire de tous, celui de renvoyer les Romains, mais eo leur jetant la honte sur le front et la rage dans le cœur. Ils croyaient pouvoir, à ce prix, imposer un traité durable. Les consuls s'engagent donc, au nom de la république, H rendre tout ce qu'elle a pris depuis le commencement des hostilités , et à passer sous le joug , sans aimes et presque sans vêtements, ainsi que leurs soldats (3âl ). Ces légions dépouillées, évitant tous les regards, refusant, dans un silence obstiné , toutes les prévenances des Capouans , ne rentrèrent à Rome qu'à l'approche de la nuit, chacun allant se cacher dans sa maison et fuyant ses concitoyens irrités. On ne put les voir sans pitié : toute la ville était en deuil. Le sénat s'assembla; il n'y avait point à délibérer : un traité humiliant était conclu, qui avait racheté une armée; on n'avait pas le droit de s'en plaindre. Mais ici les Romains commencent à se faire connaître. Le sénat prétend ne pas ratifier, car il n'a pas consenti. Il adopte l'avis courageux, mais déloyal, que proposait Posthumius, de se dégager du traité en livrant aux Samnites tous ceux qui l'ont garanti. Deux officiers, Livius et Melius, devenus tribuns du peuple, soutiennent seuls, mais par intérêt, la cause de la justice. On ne pouvait, disaient-ils, être dégagé du serment qu'en remettant les choses comme elles étaient aux Fourches-Caudines. Quant à eux, pour avoir garanti le traité, conservé une armée romaine, ils ne méritaient aucune peine, et, maintenant inviolables par leur charge, on n'avait pas le droit de les livrer à l'ennemi. On les laisse à l'abri du tribunat, on forme une nouvelle armée; elle se met en marche sous la conduite des nouveaux consuls Publilius et Papirius. Un fécial va livrer aux Samnites les deux chefs de Caudium : ils se sont déshonorés , • ils ne sont plus citoyens romains. Posthumius frappe alors le fécial : « Puisque, devenu Samnitc, s'écrie-t-ii,
GlERRC DES SA3IMTES. I^i
j'ai violé le caractère d'un ambassadeur, les Romains ont un sujet de guerre légitime. » Pontius, regardant avec mépris cet impie et puéril subterfuge , répondait : « Si vous ne voulez pas du traité, venez vous replacer dans le défilé de Gaudium. y> Il ne pouvait plus formellement s'accuser d'imprudence. Il laissa aller les prisonniers, il ne fit pas tuer les six cents otages qu'il gardait à Lucérie. La mauvaise foi triompha : les Samnites perdirent la bataille, et la garnison de Lucérie passa sous le joug. L'indignation des Samnites soutint encore une autre campagne; puis ils prirent une trêve de deux ans pour respirer et mieux préparer leur vengeance. Ils remirent les armes aux mains des Campaniens, et luttèrent ainsi pendant six années. Toujours vaincus, mais non soumis, ils soulevèrent alors les Etrusques*.
* Tite-Lire , 9 > de i à i6 , ensuite de 1 7 à 30 ; longue dissertation où Alexandre et lès Uacédoniens sont jugés très-inférieurs aux Romains et à Tapirius.