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CHAPITRE IX

CONQUÊTE DU SÀMNIUM ET DE l'ÉTRURIE. — ÉGALITÉ POLITIQUE ENTIÈREMENT ACQUISE AUX PLÉBÉIENS ; ACHÈVEMENT DE LA CONSTITUTION ROMAINE.

La nation étrusque, frappée de sa décadence continue, avertie par ses oracles du dernier âge de sa puissance, s abandonna avec un sombre désespoir à sa fatalité. Tous l(îs peuples de rilcalie furent pris d'un mémo pressentiment : Rome leur apparaissait tout d'un coup menaçante; ils s'agitèrent en sursaut, pleins d'effroi, pour la repousser avec des efforts furieux, convulsifs, sans combinaison suivie. Les Romains firent tète partout, s'avançant avec mesure , reculant leur champ de bataille pas à pas , devant eux , juscp'à ce qu'ils ne trouvassent plus que la soumission.

Cette levée de boucliers éclata par le siège de Sutrium , dont on ne put arracher les Étrusques que par deux batailles sanglantes (311-310), pendant que d'autres légions romaines se tiraient heureusement, mais non sans peine, d'une embuscade samnite, près de la forêt d'Averne. Fa-

QU^HHE d'étrubie. iS3

bius Rullianus poursuivit les vaincus de Sutrium jusqu'à la, forêt Ciminienne. Une antique et superstitieuse épouvante en gardait Timpénétrable épaisseur. Le consul s'arrêta; mais, pour mieux éclairer sa marche, son frère et quelques clients, élevés dans leur enfance à Géré, et familiers avec la langue tosque, vont, déguisés en marchands, examiner le pays. L'ordre qu'envoyait le sénat de ne point s'engager dans ces lieux difficiles, arriva quand Fabius était au-delà, sur la frontière occidentale d'Étrurie. Les paysans essayèrent de repousser en masse celte invasion. A leur défaite succéda presque aussitôt une innombrable armée d'Ombriens , ralliés aux Étrusques , leurs anciens ennemis; ce ne fut que pour couvrir de soixante mille cadavres les champs de Pérouse, Avec cette cité , Arretium et Cortone obtinrent une trêve. Cependant ces grands exploits ne firent qu'étendre les ravages de la guerre *. Les Samnites, disant que les Romains avaient trouvé des Fourches-Caudines dans la forêt Ciminienne , avaient effrayé et battu l'armée de l'autre consul. Papirius Cursor, nommé dictateur, leur donna un sévère démenti dans la victoire de Longula (309) ; mais cette diversion passagère avait ranimé l'Étrurie. Plusieurs cités unies à Pérouse rompent la trêve, et viennent chercher une nouvelle bataille, avec une résolution désespérée, près du lac Vadimone. Leurs guerriers, par la loi sacrée, s'étaient engagés à mourir plutôt que de fuir, en dévouant les lâches aux dieux infernaux. Ils attaquèrent impétueusement à Fépôe, pour en finir tout d'un coup. Après avoir renversé les deux premières lignes des Romains, ils succombèrent. Fabius, laissant ce pays dompté par son proconsulat, marcha ensuite contre les Samnites. Marses, Pélignicns. Ombriens, se lèvent avec eux. Les faibles Tarentins

« Titc-f.ive, (j-36, S;.

osent s'interposer comme arbitres; les Salentins s'avancent : Fabius court victorieux du Samnium en Ombrie, de l'Ombrie sur le Vultume. Les Salentins sont vaincus aussi par un autre consul. Les Ombriens font alliance (508) , et la guerre ne finit pas. Les Hemiques et les Èques se joignent aux indomptables Samnites. Les premiers sont forcés dans Anagnia, leur capitale, sans que les autres cèdent encore, qu'après avoir tenu bloquée une armée romaine, perdu deux batailles et reçu des vainqueurs l'offre d'une alliance aux mêmes conditions qu'avant la guerre (306). Les Èques payèrent pour tous. Le premier moment de repos fut employé contre ces turbulents voisins; on écrasa cette petite peuplade, et ses quaranteune bourgades furent ruinées en une campagne (303).

Sous ce morne abattement couvait une éruption terrible (299) ; un bruit d'armes retentit soudainement des deux côtés de Rome, dans le Samnium et dans TÉtrurie, qui se soulève et retombe presque aussitôt. Battus à Volaterra , les Étrusques laissent les Romains porter des coups rapides aux Samnites et aux Apuliens près de Bovianum , Tifernum et Maleventum, depuis appelé Beneventum. Les S.imnites quittant leur pays plutôt que leurs armes, passent dans la frémissante Étrurie, qui reprend courage : un consul, un Appius, est vaincu; son collègue, Volumnius Flamma, est obligé de venir à son secours, pour retourner en hâte et défendre la Campanie, ravagée par d'autres Samnites (296). La victoire restera-t-elle enfin à Rome? Ce ne sera pas du moins à ce prix. Elle n'a pas assez fait encore; et voici ces effroyables Gaulois qui accourent du Padns. Étrusques, Samnites, Ombriens, Boïens, sont maintenant coalisés, et Rome est plus menacée que jamais. Deux armées sont obligées de la couvrir, une autre de contenir le Samnium; et les deux consuls, Fabius Rullianus et Docius Mus, vont à la rencontre dorcnnemi.

GUERRE BU SÀMNIUM. 425

La bataille se donna dans TOmbrie, à Sentinum, et fut acharnée : il fallut que Decius se dévouât comme son père, pour acheter un triomphe sanglant à sa patrie (295). On ne se battait pas moins dans le Samnium; on se battit encore Tannée suivante * , deux fois près de Lucérie, et les Romains, encore assiégés dans leur camp , faillirent deux fois être vaincus. On est tenté de croire que plus d'une victoire a été remportée par leurs seuls historiens, quand on voit tant de succès à recommencer ; autrement on ne concevrait guère la bataille d'Aquilonie , qui ne fut pas même la dernière tentative des Samnites. Là leurs préparatifs indiquent, avec un long ressentiment, un opiniâtre espoir de vaincre. Seize mille vaillants soldats, réunis dans une enceinte tendue de toile , assistèrent à un sacrifice solennel, jurèrent de ne point lâcher pied et de tuer ceux qui fuiraient. Cette légion du lin, vêtue d'armes brillantes et de casques rehaussés d'aigrettes, devait donner l'exemple. De leur côté, les Romains avaient de mauvais présages, que le gardien des poulets sacrés voulut dissimuler ; on en avertit Papirius Gursor, l'héritier de la vaillance de son père : il rejeta ces présages sur la tête du pouleticr, et le fit placer en avant de la ligne , où un javelot vint le frapper. Il soutint encore le courage des siens par un stratagème : au plus fort de l'action, un nuage de poussière s'éleva derrière les ennemis; c'étaient des cavaliers qui, suivant l'ordre du général, figuraient, en traînant d'énormes branches d'arbres, l'arrivée d'une réserve. Les Samnites se crurent pris à dos et s'ébranlèrent; la légion du lin fut fidèle à son serment, elle périt tout entière. Les Romains ne purent eux-mêmes continuer la campagne (293) , et une nouvelle armée fut vaincue à son tour. Le jeune

» yoyei pour toute cette ennuyeuse guerre Tite-L'tvc , 9 , fin , ic livre 10 et la plus grande partie du livre 1 1 , auquel commencent les suppléments de Freinsbemius.

consul Fabius Gurgôs comparut devant le peuple pour cette défaite; défendu par son père, Fabius Rullianus, qui promit de Taider comme lieutenant à la réparer , il obtint de repartir et revint victorieux; sur son char de triomphe son vieux père était à ses côtés, et de Tautre son fils encore enfant, le futur adversaire d'Annibal. Pour combler la joie des impitoyables Romains, parmi les prisonniers marchait enchaîné le fameux Pontius Herennius, Il n'avait pas voulu massacrer les légions de Caudium : on Tégoi^ea après le triomphe; ce fut sa récompense. Les forces des Samnites étaient épuisées, non leur courage; ils résistèrent tant qu'ils purent , encore une année ; Curius Dentatus leur dicta les conditioas de paix (290). Peut-être espéraienl-ils l'éviter encore en excitant les Sabins : il était un peu lard maintenant. Curius dompta les Sabins et leur accorda le droit de cité.

Quelques mouvements des Lucaniens et des Brutiens , animés par les Samnites ou par leurs propres craintes, ne servirent qu'à procurer l'aUiance de Thurii (286) aux Romains. Les vainqueurs alors regardant autour d'eux, pour voir ce qu'il fallait abattre, songèrent à la florissante Yolsinium et à ces rudes Gaulois Sénonais qui les avaient tant assaillis. Pour mettre d'accord, à Yolsinium, le peuple et les grands, ils arrivèrent et les tuèrent tous, puis ils tombèrent à l'improviste sur les Sénonais. Dolabella en fit un massacre, et du pays un désert; ceux qui avaient pu s'enfuir dans la Toscane s'unirent, dans un transport de désespoir, pour fondre sur Rome : ils furent exterminés par le second consul, Domitius (283). Le Rubicon devint au nord la limite de la domination romaine : seize colonies au moins, établies de proche en proche, comme des jalons, (11 avaient marqué les derniers progrès ; pour mieux les assurer, elle colonisa encore Venusia (292), Sena et Adria (âf^ô). La rrptïWiquc pouvait aisément fournira ces éml-

GU£EEE DU SAUNILH. 127

grations; clic avait acquis, depuis le commencement de la guerre, assez de citoyens pour former six tribus (333-300), auxquelles des propriétés avaient été distribuées sur le territoire des Volsques , de Priverne , de Falerne et de la Sabine K Cette ancienne coutume d'incorporation, moyen et nécessité de la conquête, explique en partie Faffaiblisscment des ennemis et les succès des Romains. Le nombre et la diversité des nouveaux citoyens demandait une surveillance plus active : on créa donc une sorte de police avec les fonctions de triumvirs capitaux (290) : ils inspectaient les prisons, présidaient à Texécution des criminels, jugeaient à mort les esclaves, mais ne pouvaient condamner les citoyens qu'à une amende '.

Le peuple gagnait en proportion de cet accroissement : dans ces tribus récentes devaient se trouver d'anciennes et importantes familles, qui relevaient de leur noblesse originelle la masse plébéienne. Une foule d'hommes nouveaux, parvenus aux magistratures, soutenaient dignement la concurrence avec les patriciens : d'ailleurs les mariages avaient uni les intérêts et les races , la plus grande popularité d'un patricien n'était plus une défection. La censure d'Appius Claudius en présente une preuve remarquable (509). La voie Appienne qu'il fit construire de Rome à Capoue, et Veau appienne ou l'aqueduc qu'il dirigea de Préneste à Rome, ouvrages d'utilité publique, modèles de tant de monuments qui ont signalé plus tard, en tant de contrées, la grandeur romaine , lui méritèrent l'admiration; mais, ce qu'on n'eût point attendu de lui, il surpassa les plus intrépides plébéiens, en disséminant parmi les tribus rustiques les prolétaires renfermés dans les tribus urbaines. Ce changement , qui forçait les votes par le poids de

» Tile-Llvc > 6*1 7 { 1 0-9.

* Fraîadi., ti>3iB,

la multitude, le rendait maître des comices de tribus; aussi , en dépit de la loi Emilia, garda-t-il la censure cinq années, contre toutes les plaintes et les accusations; il osa enfin introduire dans le sénat des tils d'atfranchis. Mais les consuls de Tannée suivante refusèrent de les admettre , et ces nouveaux sénateurs ne furent soutenus de personne , pas même des tribuns *. La puissance d'Appius finit avec ses fonctions et n'eut pas d'autre résultat. Depuis que les charges étaient accessibles à tous, Tambition ne pouvait plus se couvrir du voile, du bien public et paraissait à nu : hors la populace, tous le blâmèrent, et quand Fabius RuUianus fut censeur à son tour, il répara le désordre, et fit rentrer dans leurs tribus urbaines tous les fugitifs. Ce soûl acte, plus estimé que toutes ses victoires, lui valut le surnom de Maximus (304). On sembla bien moins sensible d'abord à un autre avantage de la même année, et qui fut d'ailleurs l'effet d'un petit ressentiment personnel.

L'innovation d'Appius avait enhardi un fils d'affranchi, un certain Flavius , scribe des pontifes , jusqu'à briguer l'édilité curulc ; les patriciens s'y étaient vivement opposés. Il fut édile pourtant, et voulut se venger : il publia le calendrier, qui indiquait les jours religieux, les jours de procès et de comices (304) ; il divulgua aussi les formules de procédure , que les pontifes gardaient soigneusement comme un secret, et qu'un petit nombre de jurisconsultes ne communiquaient qu'avec des abréviations mystérieuses. Les patriciens perdaient par ce fait la seule supériorité qui leur restât encore, la science, celle de ce temps-là du moins, le droit sacré et civil. Ils tâchèrent d'en ressaisir une partie en inventant de nouvelles formules ou notes bizarres et compliquées, afin qu'on ne pût se passer d'eux *.

» Titc-Livc, 9-39, 3o, 33, 34.

• Tilc-Live , 9-46 ; Cic, à AU., C-i, proUurena, a 5, Deorat^ 1-4» i Pline, 33-1 ; Aul. Gd., 6-0.

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