PYRRHUS
absence, n'avaient éprouvé que défaites; il essaya de les réparer. Il fut vaincu à Beneventum par Curius Dentatus (275), et ne voulut plus rester en Italie. Ses malheureux alliés furent accablés : Crotone et Locres étaient déjà prises ; Tarente se rendit à discrétion et vit démanteler ses murs (272). On se hâta de punir alors la garnison romaine de Rhegium, qui avait imité les Mamertins et fait alliance avec eux; enfin la soumission des Sassinates, des Picentins et des Salentins, acheva la conquête de Fltalie, depuis le détroit de Messanejusqu'auPadus(265). Ces brillants succès attirèrent les félicitations et Talliance de Ptolémée-Philadelphe (274) , et les richesses de Tarente donnèrent à Rome le moyen de frapper , pour la première fois , une monnaie d'argent (269). Le nombre des questeurs fut doublé : des colonies à Cosa , Pœstum , Beneventum , Ariminum, Castrum et Firmum, affermirent, dans la péninsule , la domination romaine *.
Quel beau champ de bataille nous laissons aux Romains et aux Carthaginois ! avait dit Pyrrhus en quittant la Sicile. Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les deux peuples étaient unis , depuis Texpulsion de Tarquin , par quatre traités de commerce; mais il n'y avait plus d'intervalle entre eux : ils allaient devenir voisins, et par conséquent ennemis *. Déjà les Carthaginois avaient voulu prévenir les Romains dans Tarente; ils les prévinrent dans Messane, et la première guerre punique (carthaginoise) commença (264). La Sicile était partagée en trois dominations, celles des Carthaginois , des Syracusains et des Mamertins. Ceux-ci, affaiblis par Pyrrhus, battus deux fois par Hiéron, préteur, puis roi de Syracuse, incapables de résis-
• Freinsli., 1. la , i3 , 14 > *^ > Hion, Fragm., 74.
* /^oj. pour le {jouvei-ncmeut et la puissance do Ciirlliaçft , Hecron , Manuel
dhhtiirc amùenne.
Jt c^^ I. 12
158 HISTOIEÏ BOWAINE.
ter, hésitaient entre la protection de Carthage et celle de Rome : mais Rome n'hésita pas à secourir dans Messane des brigands qu'elle ayait punis à Rhegium. Le consul Ap pius Caudex passa le détroit avec deî? barques rassemblées à la hâte chez les alliés , battit les Carthaginois et les 6yracusains. La prise de Messane donna ensuite à un Valerius le surnom de Messala, pendant que son collègue soumit solxaijte-scpt yille§ de Fintérieur. Un avantage plus important fut la paix conclue avec Hiéron. Ce prince, malgré ses pertes, était redoutable encore, uni aux Carthaginois; les Romains, sajas marine, pouvaient voir fermer le passage derrière eux; Syracuse, avec sa position et ses richesses, devait être ménagée des deux côtés. Rome fit donc volontiers la paix avec Hiéron , qui resta neutre , donnant tour à tour aux uns et aux autres des secours de vivres et d'argent, Il ne s'occupa plus, pendant un règne de cinquante ans, que de rendre ses sujets heureux. C'est un des plus curieux spectacles de l'antiquité, que ce petit coin de terre, à l'écart, jouissant d'une paix profonde, en présence de deux peuples qui se faisaient une guerre acharnée. Les détails die cette guerre sont peu certains , à cause de la partialité des récits * : les succès se balancèrent pendant vingt-deux ans. Les Romains prirent Agrigente, après six mois d'un siège difficile (261) ; Catane se rendit; ils étaient dès-lors maîtres de l'île. Mais les villes maritimes restaient aux Carthaginois, qui pouvaient rentrer par là, et qui ravageaient avec leur flotte les côtes d'Italie. Le sénat se décida à construire des vaisseaux de guerre; une galère ennemie , échouée sur le rivage, servit de modèle : on exerçait en même temps les rameurs à sec. Une flotte romaine de plus !de cent voiles parut en mer. Dix-sept galères furent aussitôt prises avec le consul Scipion, près de
» Polybej I; Fmnsh., t5-38»
PTRRHU6. 130
Lipari; mais son collègue, DuiliiusNepos, ne craignit pas, malgré ce malheur, malgré ses lourds vaisseaux et ses marias inhabiles, d'attaquer la flotte carthaginoise devant Myles : il rendit, en effet, le combat égal par l'invention du corbeau, espèce de pont-levis armé de harpons *, qui facilitait l'abordage (260) , et qui lui donna une victoire complète. Un tel succès combla de joie les Romains ; ils accordèrent le triomphe avec des honneurs extraordinaires à Duillius, et érigèrent en mémoire une colonne rostrale, dont l'inscription est le septième monument de la langue latine. Us s'enhardirmt à faire quelques descentes en Corse et en Sardaigne, deux lies trop voisines de l'Italie pour ne pas essayer d'en débusquer les Carthaginois. Ils avaient plus d'un obstacle à surmonter» Les esclaves, dont ils faisaient des marins, ne marchaient qu'à contre-cœur : quatre mille de ces malheureux résolurent d'incendier Rome. On découvrit heureusement le complot; c'étaient des Samnites récemment vaincus , à qui ce métier était insupportable *. Les Carthaginois cependant , toujours vaincus sur mer, expulsés de trois îles, virent leurs propres parages découverts par une défaite navale à Ëcnome (256), deux consuls toucher le sol de l'Afrique et recevoir la défection de quatre-vingts villes. Réduits à défendre leur propre territoire, leurs mercenaires étant battus dans la plaine d'Adys, ils demandèrent la paix à Regulus; Timpérieux Romain posa des conditions intolérables. Le Spartiate Xantippe, arrivé à temps avec de nouvelles troupes, releva le courage des vaincus , battit Regulus et l'amena captif à Cartbage. Une flotte romaine apparaît presque aussitôt, dans le récit des historiens de Rome,
• Cest ce que fait comprendre FrcinslicintiiSi lyG, car la <lcecnj|>liou do Polybc, i»a , est peu iDlellicible»
• Freinsh.i ir»ir«
440 HISTOntS ROMAINE.
pour effacer cet affront par deux victoires sur mer et sur leiTe , à Hermeum et à Clypea , où ils firent prisonniers Amilcar et Bostar. Mais les Carthaginois n'en reprirent pas moins l'offensive en Sicile (255), où ils se vengèrent encore en détruisant Agrigente. Les Romains, de l'autre côté de nie, s'emparèrent de Panorme, ensuite d'Himère et de Lipari; mais une tempête abîma leur flotte. Renonçant à la mer, ils retournèrent sur leur élément, gagnèrent avec Metellus la bataille de Panorme, et les Carthaginois pensèrent prudemment à traiter *. Rome ne traitait plus quand elle n'était pas victorieuse. Elle entreprit le siège de Lylibée (250).
Une sortie , deux assauts repoussés , les machines de siège brûlées , forcèrent les Romains de se restreindre au blocus ; le port était libre, et celui de Drépane appartenait encore à l'ennemi. On ne pouvait le vaincre sans combat naval : on équipa encore deux flottes. Claudius Pulcher alla étourdiment attaquer Drépane • : il y perdit trente mille soldats et quatre-vingt-dix galères , sans ôter aux Carthaginois un seul homme , ni un seul navire. L'autre flotte périt par une tempête (249), près du cap Pachynum , et le second consul fut pris lui-même dans Éryx. On ne put profiter d'une sédition des mercenaires de Carthago. Cependant on eut recours à la dictature. Un dictateur se montra pour la première fois hors de ritalie; il ne fit pas autre chose.
Au contraire, l'Afrique avait maintenant un nouve4iu capitaine aussi habile à entreprendre qu'à commander. Amil-
* Scion la tratlition romaine, consignée dans une ode d*[Torace, 3-5 , et dans Freinshemius , i8 , de 57 à 66 , Ilejjulus accompa{;na l'ambassadeur punique, cousutllu lui-même au sénat de ue point faire lu paix , cl revint &uLir 1a mort cruelle qui l'attendait à C.irihage. Tout cela csl peu vr.âscuiblub'.c ; Polybe n'en dit rien, et Diodorc dit le contraire.
• SuéL.m.,'».
PREMIÈRE GUERRE PUNTQUE. 141
car Barca tint seul en échec pendant sept ans les forces romaines. Il se mit d'abord à ravager les côtes dltalie ; puis, revenant en Sicile , il se plaça entre Éryx et Panorme , sur le plateau escarpé de TÉpiercte : de cette aire inaccessible, il fondait à Timproviste sur quelque proie aperçue, ne laissant pas une légion intacte, ni un jour sans combat*. Le dénombrement fait à Rome révéla une diminution de trente-six mille habitants : le trésor était épuisé ; on ne pouvait cependant terminer la guerre sans de vigoureux efforts. Les citoyens firent les frais d'un nouvel armement. Un consul , prêtre de Mars , ayant reçu du grandpontife la défense de remplir aucune fonction militaire, on créa pour le remplacer un second préteur; l'autre consul, Lutatius, mit à la voile, se hâta de prévenir une flotte carthaginoise qu'attendait Amilcar, et il fut assez heureux pour la vaincre aux îles JEgates (242).
Carthage ne put tenir au chagrin de tant de pertes. Ces avides courtiers, qui achetaient et vendaient tout, qui ne faisaient la guerre que pour gagner, se désolaient de payer tant de soldats pour rien, d'équiper tant de navires sans cargaison; ne comprenant ni la gloire d'Amilcar, ni son dévouement, ni leurs propres intérêts, ils lui ordonnèrent de traiter et de céder la Sicile, et ils aimèrent mieux donner dix mille talents en dix ans pour avoir la paix, que de les employer à achever la guerre. Amilcar, indigné, signa ces conditions. Les Romains voulaient de plus qu'il passât sous le joug; il signifia qu'il continuerait à se défendre dans Éryx : on se garda bien d'insister, et il se hâta do partir pour ne voir pas du moins l'exécution de cette odieuse paix. La Sicile , en exceptant le petit royaume de Syracuse, fut la première contrée qui subit le nom et le gouvernement de province romaine.
» Freinib., ig-33, 37.
142 mSTOIEB ROVAINB.
Les Cartliaginois furent doublement ^uniii de leur lâche avarice. Les mercenaires s'étaient embarqués par détachements. Au lieu de les payer et de les licencier à mesure, on aima mieux gagner un peu de temps, et on les fit attendre jusqu'à ce que tous fussent revenus. On ne voulut pas les laisser à Gartbage, et, en les envoyant à Tunis, on refusa de garder leurs fenunes et leurs enfants, qui eussent pu servir d'otages; enfin, loin de leur donner les récompenses promises, on allégua les besoins de l'État pour retenir une partie de leur solde arriérée , et l'on imposa en même temps des contributions aux villes qui avaient ouvert leurs portes à Regulus. L'irritation fut extrême : Jes mercenaires et les villes firent cause commune , et soixantedix mille hommes menacèrent Carthage. Leurs chefs, Spendius et Mathos, avaient retenu captif Giscon , chargé de négocier avec eux. Ainsi commença une guerre de trois ans, appelée inexpiable, pour les cruautés qui s'y firent. Amilcar, après deux avantages signalés, avait renvoyé ses prisonniers , sous la seule condition de ne plus servir contre Carthage. Spendius, pour ruiner cette adroite générosité et rendre toute conciliation impossible, massacm Giscon et sept cents Carthaginois : dès-lors on ne fit plus de quartier d'aucun côté. Pour comble de disgrâce, la révolte gagna laSardaigne, En Afrique, l'habileté d' Amilcar triompha par le carnage de quarante mille rebelles dans les défilés de la Hache; il prit les deux chefs qui furent mis à mort, et tout rentra dans le devoir (238),
Les Romains ne voulurent pas d'abord soutenir les révoltés voisins de l'Italie ; mais quand ils virent les Carthaginois relevés, ils secouèrent ce scrupule, envahirent la Sardaigne, et, criant effrontément à l'infraction du traité, quand des troupes arrivèrent d'Afi'ique pour retenir cette possession , ils répondirent aux réclamations par des menaces, et exigèrent la cession de l'île avec douze cents talents
GUERRES DIVERSES. i43
pour les frais de la conquête. Ils comprimèrent sans beaucoup de peine quelques soulèvements essayés pour y rétablir la domination de Carthage ; ils s'emparèrent également de la Corse par occasion , et acquirent ainsi deux nouvelles provinces (235). Ils payèrent chèrement cette perfidie un peu plus tard ; les Carthaginois en gardèrent tm profond ressentiment, et surtout Amilcar, qui légua sa haine et la seconde guerre punique * à son fils Annibal. 11 fallait savoir uniquement supputer et naviguer pour être tranquille dans Carthage ; les services les plus signalés inspiraient plus de défiance. Le vainqueur de Regulus était parti par prudence ou par force après la victoire. L'exterminateur des mercenaires s'éloigna ou fut éloigné adroitement pour soumettre les Numides et les Maures; une année lui sufiQt (237); il les entraîna ensuite en Espagne. Les premiers combats firent tomber trois chefs des Celtes-Ibériens. Toute la côte occidentale se soumit ; mais une armée de bœufs tirant des chars enflammés, déconcerta l'habile capitaine, qui périt à son tour ( 227 ). Ses vastes projets ne périrent point avec lui ; le butin de l'Espagne ne restait pas tout entier aux conquérants, et avait réuni autour du trésor de Carthage un parti puissant, la faction barcine, qui, sous l'influence de Barca, devint le parti national, le seul qui servit réellement la patrie. Asdrubal, le gendre d' Amilcar, alla donc lui succéder; sa politique acheva la conquête, rallia une foule de chefs et de peuplades barbares, et fonda Carthagène ( CUrthago nova ) pour être l'entrepôt de la métropole, sinon le siège d'un autre empire.
Les Romains attentifs aperçurent cette domination naissante, et ils l'arrêtèrent, par un traité, aux bords de l'Èbre (227 ), qu' Asdrubal consentit à ne point passer. Auno si grande distance, ils ne pouvaient alors faire davantage ;
» Poîybc , 3-1 0 ; Frcio^b., 20 , de 3 à 1 8 ; Titc-Live , a i-i .
un intérêt. plus pressant les tenait appliqués à s'assurer tous les bords de Fltalie, particulièrement du côté du nord, où Finvasion, toujours mouvante en dedans et en dehors des Alpes, pouvait à tout moment lancer quelque nouveau brenn contre Rome. Ils s'étaient d'abord efforcés de resserrer les sauvages Ligures dans leurs montagnes (258-255). Les Boïens voulaient la paix ; leurs chefs plus ardents appelèrent des Transalpins ; mais le peuple s'élant tourné contre les uns et les autres, avait fait peu de résistance aux Romains et cédé une partie de son territoire (256). Tout sembla réussir, et, pour la première fois depuis Numa, le temple de Janus fermé invitait au repos (255). Mais la même année la Corse et la Sardaigne s'agitèrcht encore, et quelque temps après, le tribun Flaminius faisant décider malgré le sénat le partage du territoire vacant des Sénonais (228), irrita les Boïens, qui résolurent de repousser ce dangereux voisinage. Us demandèrent secrètement le secours des Insubres et même des Gésates, peuplade transalpine. Les Ligures étaient fatigués, lesCénomans vendus, les Vénètes ennemis des Gaulois; le sénat seul craignait quelque chose ; il attendait incertain et occupait les légions non loin de là, contre les lUyriens. On avait à réprimer leurs pirateries, et puis un autre motif: à la fin de la première guerre punique, les Acamaniens, menacés par les Étoliens, avaient invoqué Tintervention de la république. Une députation romaine avait été aussitôt envoyée ; mais les Étoliens s'étaient moqués de ce peuple qui parlait d'un ton si fier après avoir payé sa rançon aux Gaulois *. On avait tu cette injure ; on ne pouvait la punir sans une entrée et une alliance en Grèce : une guerre dans riUyrie était un premier pas de ce côté. On détrôna la reine Teuta par la trahison de son ministre Demetrius de Pha-
» Justin , 43-5; Freinsli., ao , de 17 à a3.