‹ Histoire romaine (volume 2)Chapitre 29 sur 87 · GUERRES DIVERSES · texte numérisé non relu

GUERRES DIVERSES

ros (228), auquel on donna le gouvernement de TÉtat et la tutelle du jeune prince Pineus. Rome se réserva File do Corcyra-Nigra pour la plus grande sûi*eté de la navigation dans FAdriatique. Cette expédition était à peine finie et le traité en Espagne conclu avec Asdrubal, lorsque Farmement des Gaulois éclata. Le sénat déclara tumulte, consulta les livres sibyllins, et essaya de détourner les prédictions funestes de la possession de Fltalie par les Gaulois et les Grecs, en enterrant tout vifs deux Gaulois et deux Grecs, hommes et femmes. Des levées furent ordonnées, de telle sorte que sept cent soixante~dix mille hommes fussent prêts à marcher. L'ennemi commença Tattaque en écrasant une légion à Clusium et en se portant sur Rome ; mais il se trouva pris à Fœsulœ ou à Télamone, entre les deux consuls Emilius Papus, accouru d'Arimium, et Atilius Régulas revenant de Sardaigne, qui les exterminèrent dans une effroyable mêlée. Celte victoire rejeta tout d'un coup les Gaulois au-delà du Padus ; Flaminius et Furius firent enfin passer ce fleuve aux Romains ; mais ils furent rudement reçus par les iasubres. Flaminius, obligé de traiter, de se retirer chez les Cénomans, recommença la guerre contre sa parole : rappelé par le sénat, il voulut encore combattre malgré les auspices, et rangea au hasard ses troupes devant TAddua, où elles devaient tomber au premier choc; les tribuns légionnaires changèrent heureusement Tordre de la bataille et la gagnèrent ( 223). On refusa donc la paix aux Insulires. Deux autres consuls, Scipion et Marcellus^ rencontrèrent les Gésates qui arrivaient. Marcellus les mit en déroute en tuant leur roi Britomare , et les troisièmes dépouilles opimes signalèrent la réduction de la Cisalpine en province romaine (222). L'Istrie, qui conduisait de là à rillyrie, subit le même sort et y fut rattachée (221). Demetrius de Pharos voyant qu'il n'avait travaillé que pour le compte de la république, voulut secouer le joug, fut chassé I. 13

146 HISTOIRB ROHÀIME.

(219) , et se relira chez le roi de Macédoine, Philippe, tandis que les Grecs insensés remerciaient les Romains d'avoir rendu la mer libre, c'est-à-dire Fespace qui séparait la Grèce de l'ambition romaine *.

L'Italie tout entière, jusqu'aux Alpes, avait donc subi le joug, serrée par près de cinquante colonies, peut-être davantage, dont six récemment fondées, QEsemia, Âlsium, Œsulum,Brundusium (244), Spoletum (24i ) , Yibo- Valentia (259). Les noms des peuples et leurs usages subsisteront encore longtemps, même leurs souvenirs d'indépendance et de force , et leur haine de vaincus; mais leurs intérêts ne subsistent plus, la conquête les a détruits en les divisant par la différence des concessions : sujets, alliés, citoyens (dedititii, socii, cives), elle tient toute la population italienne emprisonnée dans le régime mwUcipcA. Les États ont péri : il ne reste plus que les villes, sans liens aucuns ; elles se rattachent séparément à Rome : il n'y a qu'une cité, Rome, pouvoir unique, gouvernement central, qui plane sur ces petites administrations intérieures, feites pour vivre éternellement d'imitation. Préfectures, municipes , colonies môme , anciens et nouveaux habitants , tous dépendent à divers degrés. Chaque ville est une image de la capitale ; elle a des chevaliers, des sénateurs, quoique plus souventsous un autre nom; les préfectures seules (villes sujettes ) n'ont point de magistrats , point de droit ; elles sont régies comme Capoue, Fundi, Anagnia, Venafrum, Atella, Calatia, et beaucoup d'autres *, par un préfet annuel que leur envoie le peuple ou même le préteur de Rome. Les villes alliées, non municipes, jouissent du droit latin ou du droit italique {jus Latii, jus italioum), dont la différence est peu connue, et qui variait même d'un lieu à

» Polybe, a; Vlnt.y Marccll, 3; Frcinsk, ao, de a5 à 64. * Festus, au aot Prœfecturu,

COLONIES BT MUNICIl'BS. 147

Tautre ^ : tout ce qu'on peut dire, c'est que le droit latin donnait plus de focilité que le droit italique d'acquérir la position de citoyen. Elles n'étaient obligées d'abord qu'à fournir un contingent de troupes à leurs frais ; elles avaient leurs lois et leurs magistrats: ces magistrats, sortis de charge, devenaient citoyens romains au meilleur titre, jusqu'à pouvoir briguer toutes les fonctions de la république. Elles pouvaient du reste en adopter la législation et les fornialités, mais nul habitant n'avait à prétendre ni succession, ni mariage à Rome. Les municipes, en général, étaient partie de la cité, y étaient contenus*. Ainsi, Tusculum , inscrit dans la tribu Papiria, Lanuvium, Aricia, Pedum, Nomentum dans les tribus Scaptia et Mœtia, votaient dans les comices de tribus; de là, on venait à volonté se fixer à Rome et conséquemment se présenter parmi les candidats. Alors aussi ces municipes suivaient en tout le droit romain touchant les fiançailles, les contrats de mariage, les actes de vente , les testaments, etc. ; ce qui»ne les empêchait pas de garder leur ancien gouvernement et leurs sacrifices. D'autres, comme les Cœrites, inscrits dans la dernière classe, n'avaient qu'un titre sans influence réelle, mais sans charge, et ne conservaient rien de leurs anciennes lois; quelquefois même on renonçait à ces anciennes lois pour une partie des avantages de la cité, comme à Tibur, Préneste, Sutrium, Arpinum •. Ailleurs on refusait : trois villes berniques, Aletrinum, Verulanum, Ferentinum, qui étaient restées fidèles, préférèrent leurs propres lois au droit de cité, et gardèrent entre elles la liberté de commerce et de mariage*. Les colonies, propagation de la cité, possédant

» Tite-Live,a3>3a,47-99.

* Cic, De leg,, a^5, 3-i6, 36.

3 Fcslu«, au mot Mnnicipium; Aul. Gel., ï6-i3; Tite-Live, 8-17 , 37.

* Tite-Live , 9-4^ , 43.

le titre, Fadministration , le culte, les usages de la métropole, vivaient dans une dépendance encore plus grande. C'était un véritable exil, où Ton se réfugiait quelquefois pour éviter une accusation dans la cité, comme firent les triumvirs chargés de conduire la colonie d'Ardée *. Lorsque des commissaires étaient nommés, troig, six ou même davantage (triumviri, seviri, eic.)^ ils réglaient absolument l'organisation de la nouvelle ville. Là, on élait toujours citoyen romain, mais non citoyen de Rome ; même vie intérieure, même puissance sur la famille, même droit de posséder, d'hériter d'un habitant de Rome, de lui transmettre un héritage, d'en épouser la veuve ou la fille ; mais plus de suffrage possible, ni de candidature à Rome.

L'ambition était restreinte aux petites dignités de la résidence, au collège des décurions , aux duumvirs annuels et aux duumvirs quinquennaux, qui figuraient un sénat, dos consuls et des censeurs. Ce reflet même était souvent plus brillant dans les municipes, où l'on voyait ici un dictateur, là un préteur, même un sénat faisant des sénatusconsultes, des censeurs, des édiles, des questeurs et jusqu'à des tribuns *. Du reste, les alliés, les municipes, les colonies, ne pouvaient, pas plus que les sujets, pr^dre les armes, même pour leur défense, sans la permission de la métropole; et la même obligation portait sur tous de lui fournir au besoin des hommes et de l'argent ', avec cette différence pourtant que les colonies du nom romain (colonias togatœ) voyaient leur milice entrer dans les légions, tandis que les soldats des colonies du nom latin ne servaient, comme les alliés, que dans les auxiliaires.

Une telle puissance, et si rapide, n'avait pu s'établir

* Titc-Livc, 4-1 1; Aul. GcK, i6-i3: «Eâii^ies parvaesiaiulacraquepop. rom.» ■ Noris , Ccn. pisan.

' Appicn, E/x^c/X., I.

COLONIES BT MUNICIPES. 149

que par une force d*ensemble continue. Ainsi était Rorae maintenant, ferme et assurée par la convenance et le rapprochement égal des patriciens et des plébéiens. Les dernières améliorations se développèrent naturellement, sans trouble. La dignité de grand-pontife, conférée enfin (252) à un plébéien , Tib. Goruncanius , fut à peine un événement : le premier il répondit publiquement sur les questions de droit : cet exemple introduisit Tusage des consultations publiques, et les décisions des jurisconsultes {regponsa pruderUum) commencèrent à faire autorité. Un demi-siècle après, un autre plébéien, ^ius Gatus, publia (202) sans plus d'opposition les notes ou formula nouvelles *.

La cité arrivait aussi à son accroissement définitif par la création de deux tribus (242). Il y en avait ainsi trentecinq ; on ne voulut plus désormais dépasser ce nombre. Un changement notable ne tarda pas k s'introduire après cette époque; la division administrative en classes et en centuries se répéta dans chacune des trente-cinq tribus ; alors on se débarrassa de la double opération de confirmer par des comices curiates les magistrats désignés par les comices centuriates. Une autre combinaison fut substituée: on tirait au sort d'abord la tribu prérogative, puis la centurie prérogative dans cette même tribu ; le crieur, du haut du Gitorius, petite éminence formée de divers décombres*, invitait cette centurie à entrer dans le parc mobile, placé dans le Ghamp de Mars auprès du tribunal du magistrat qui présidait; il invitait ensuite à leur rang ordinaire les autres centuries {jurevocatœ, appelées de droit ) , et un rogateur recueillait à mesure les voix ^. Le

* Freîmh., i8-47*

* FreÎMh., 19-66 ; Yâu , hinerario di Momm.

' Roiio , Antiq, rom., 6-8 , 14. Foy. plus bas le chap. XI*

iSO HISTOUB KOHAINS.

progrès de la population et les rapports des Romains arec les alliés multipliant les affaires à Rome, un préteur ne suffisait plus : un second , qui fut créé la même année pour exercer un commandement militaire avec les consuls, demeura chargé des causes étrangères ^ L'un se nomma préteur de la ville (prœtor urbanus); l'autre, préteur des étrangers {prœtar peregrinus) : on institua même bientôt un tribunal (233) composé de sénateurs, pour juger les causes civiles, sous la présidence de ces magistrats. Ces juges, au nombre de cent cinq, trois par tribu, s'appelaient cenlumvirs. Vers le môme temps, on créa aussi les quatuorvirs, inspecteurs des rues , et les triumvirs monétales'. Quant aux pays de conquête hors de Tltalie, on les gouverna par deux autres préteurs, chargés des provinces de Sicile et de Sardaigne (227).

Les patriciens n'opprimaient plus; les plébéiens ne dominaient pas : il y avait équilibre. La plèbe , dont Texistence n'était plus menacée , dont personne n'avait plus à remuer le passions , vivait tranquille et satis&ite de ses comices et de ses élections. Pour prévenir l'influence des affranchis, les censeurs EmiUus et Flaminius avaient pris soin de les renfermer dans les tribus urbaines (239). Un autre Flaminius troubla un moment cette tranquillité par sa loi agraire touchant le petit pays des Sénonais; mais il avait pourtant débarrassé ainsi la cité d'une foule incommode d'habitants misérables , et la seule chose qu'on redoutait de cette mesure, la guerre avec les Gaulois, avait fini par l'acquisition d'une province importante, la Cisalpine. Les magistratures appartenaient également aux deux ordres; maison avait maintenant tant de plébéiens distin»

* Freinsh., 19-53.

• Rosin , 7-ag , 3o ; Qc. , Ptv Cecin* , Ft^émp » ^ omi*, 1 ; Pline, B/nst,, i-i4t 4~^t ^3'*

M0BUB8. 151

gués, que les choix 8*arrétaient naturellement sur ceux-là. Un ascendant réel acquis par fortune ou par mérite, obtenait seul les charges. Insensiblement la censure s'habitua même à exiger un cens fixe pour Fadmission au sénat et aux chCTaliers. H se forma une aristocratie d'alliage, une nouvelle noblesse, unie d'intérêt et de vues, qui se mit en possession du gouvernement et le dirigeait avec autant d'autorité que de sagesse.

Cette époque est vantée comme le beau temps de la république. On y voit en eflet éclater le patriotisme dans le respect des lois, dans le dévouement et le désintéressement. Quatre cents chevaliers romains qui avaient refusé de monter à Tassaat au siège do Lipari (25â), sont rejetés sans murmurer dans les dernières centuries. Les censem^ chassaient même du sénat Corn. Ruûnus, malgré sa dictature, ses deux consulats et un triomphe , parce qu'il se servait d'une vaisselle d'argent du poids de dix livres, la règle ne permettant que huit onces. Un peu plus tard treize sénateurs étaimt encore dégradés pour malversation. Trois cents légionnaires conduits par le tribun Galpumius Flamma , attirant sur eux tous les efforts des Carthaginois en Sicile (258), se faisaient tous tuer pour donner le temps à un consul de tirer son armée d'un mauvais poste. Un Fabricius repoussait les présents de Pyrrhus; un Curius Dentar tus, préparant des racines pour son repas dans sa pauvre villa, répondait aux Sabins qui lui apportaient de l'or pour avoir sa protection : « J'aime mieux commander à ceux qui ont de l'or que d'en posséder moi-même ^ y> On trouvait encore les consuls à leur charrue ou faisant leurs semailles, comme Atilius, surnommé pour celaSerranus. Un autre Atilius, le fameux Regulus, avait besoin que l'État pourvût à la culture de son champ pendant qu'il comman-

* Freinsh., 18-48; Plut., Cot., 3, Dits noU^lei.

452 HISTOIKB mOMÀIlfB.

dait une armée en Afrique. Gaton TAncien, le dernier de ces vieux Romains, admirait comme le modèle du caractère national à cette époque, ce fameux Appius, aveugle et chargé d'ans, qui gouvernait avec la même vigueur cinq robustes fils , cinq filles , une maison considérable et de nombreux clients, Tesprit tendu comme un arc, conservant non-seulement l'autorité , mais Tempire sur tous les siens, redouté de ses esclaves, révéré de ses enfants, cher à tous par cette discipline même et ces mœurs antiques ^ C'est chose vulgaire que le courage chez des hommes robustes et toujours en armes : il y a toujours, dans Faction d'un peuple qui se fonde , une ardeiu* qui anime et qui élève; et quand ce peuple est encore sans art, sans luxe, sans littérature, comment s'étonner de celte simplicité de mœurs? Ce qui paraît plus réellement admirable, c'est la coutume de l'indissolubilité du lien conjugal, malgré la loi des Douze Tables ; c'est la honte attachée à un second mariage par l'opinion publique. Pendant cinq cent vingt ans on ne vit pas de divorce à Rome, avant Carvilius Ruga, qui le premier quitta sa femme stérile, ce qui lui attira le blâme général *. De la chasteté en honneur devaient naître d'autres vertus. Mais sans parler de cette politique odieuse • qui pouvait faire de la foi romaine une injure plus vraie que la foi punique ; sans rappeler les anciennes cruautés des créanciers, ni exhumer l'atroce résolution de

* C\c., De senect» f II,

• Foyez Val. Max., a-i ; Âul. Gel., 4~3) 17-31; Frein&h., ao-rai, ef la bévue de Montesquieu à ce sujet relevée dans mon art. Du divorce, t. tiii , n* 4^ I ^^ Annales de philosophie chrétienne,

3 Je me permettrai de redresser une idée inexacte échappée à notre grand Bossuet, bien autrement profond et érudit que Montesquieu. A la fin du I>r»coursstirP Histoire universelle, il vanle beaucoup la conduite du sénat; frappé de cette puissance extraordinaire , que la Providence avait prédestinée à la propagation du christianisme, il y a vu une sorte d'inspiration, de la sagesse dans rUabilcté, et n'a jugé Rome que par le succès.

Page 1