HOMMES NOUVEAUX
Le vieux monde païen s'agitait petitement en sens div^^« Nulle grande domination ne s'élevait plus pour donner une impulsion générale. En Orient, les successeurs d'Alexandre avaient déchiré son empire en lambeaux. Le rôle des Grecs finissait : partagés en fédérations faibles et jalouses, ils se gourmaient entre eux et avec les rois de Macédoine , sans raison et sans fin. Partout, de ce côté , turbulence et mollesse . A rOccident, des barbares, Gaulois , Ibériens, Maures et Numides, à peine connus, renfermés dans des querelles interminables de clans et de peuplades , dont le froissement ne se sentait pas à quelque distance. Entre eux, les Romains, séparés de tous par la mer et les Alpes, et apparaissant à peine hors de leur péninsule ; les Carthaginois, dont les courses multipUées ne jetaient que des communications légères aux rivages où s'attachaient un moment leurs navires, et dont l'industrie mercantile tirait à
DELXIÈMB GLBEâB PUNIQLE. 155
soi, sans bruit, les richesses des nations ignorantes; enfin Syracuse et les colonies phocéennes , qui , ne demandant qu'à la mer et aux arts leur prospérité paisible , jouissaient seules réellement de la civilisation grecque dans une modeste indépendance. Surtout Marseille (Massilia)^ plus à récart que Syracuse, et moins brillante, avait un bonheur plus sage et plus assuré. La régularité de son gouvernem^it et de ses mœurs, non moins que sa marine et son commerce, lui donnaient déjà une célébrité non enviée ni redoutable. Elle repoussait toujours les devins et les histrions ; elle ne permettait à personne d'entrer dans ses murs avec des armes offensives. Un ofiBcier public se tenait aux portes pour recevoir ces armes en dépôt et les rendre au départ. Le glaive, qu'elle conserva pendant plus de six cents ans pour décapiter les criminels, restait toujours rongé de rouille *. Seule aussi , elle ne fut point enveloppée dans le terrible conflit qui se préparait.
La première guerre punique avait appris à Carthage, ou plutôt à Amilcar, ce qu'on devait attendre désormais de Rome; il le dit à soiî fils et lui fit jurer, encore enfant, de balr les Romains : jamais serment ne fut mieux tenu. Annibal, à vingtrquatre ans, chef d'une armée valeureuse qui l'avait choisi , et que Carthage n'osa désavouer, résolut de ne pas différer les projets de son père. Il eut d'abord à punir une révolte en Espagne : il en profita pour imprimer sur cette terre la crainte de son nom , en écrasant cent mille Carpentans, Olcades et Vaccéens ; puis, pour ne rien laisser d^rière lui de suspect quand il aurait passé l'Èbrc et les Pyrénées, il mit le siège devant Sagontc, ville d'origine italiote , l'alUée de Rome • , et après huit mois d'une défense opiniâtre, il la prit (219). Pendant que deux
« Val. Max., a-6.
* Tilc*MT«,ai-7, ii, 18,19.
ir>0 HISTOIRE ft09fÂiK£.
ambassades romaines allaient à Carthage demander satisfaction et déclarer la guerre , il hâtait ses préparatifs, n laissa le commandement de TEspagne jusqu'à FÈbre à sod frère Asdrubal , avec soixante vaisseaux et quinze mille Africains, qu'il remplaça en Afrique par quarante mille Ibériens. Cet échange prévenait les désertions. Il partit ensuite de Cartbagènc , passa TÈbrc , soumit rapidement le reste du pays jusqu'aux Pyrénées, et, y plaçant encore son autre frère Uannon, il entra dans la Gaule avec cinquanteneuf mille hommes armés à la romaine. Il savait depuis longtemps la marche qu'il y devait suivre, et les dispositions des peuplades auxquelles il avait d'avance payé son passage. Il ne trouva de résistance que sur le Rhône , où les Gaulois Volques prétendirent Tarrêter. Il resta quelques jours à rassembler de tous côtés des barques et à construire (les radeaux ; puis, ses troupes s'avancèrent sur cette flottille au milieu des traits et des hurlements des ennemis. Alors , ceux-ci entendirent tout-à-coup un bruit étmnge derrière eux , et virent leurs tentes en flammes : un détiichement considérable de l'armée carthaginoise avait, la veille, traversé tranquillement le fleuve un peu plus haut, donné le matin même à Annibal le signal convenu, et arrivait à l'improviste. Les Gaulois, ti'oublésde cette double attaque , prirent la fuite. Annibal, maître de leur rive, reçut bientôt, en présence de son armée, un chef boïen, qui l'assuri^ que les Gaulois au-delà des Alpes étaient prêts à se joindre à lui. En même temps, trois cents Numides, envoyés en reconnaissance, revinrent au camp; ils étaient partis cinq cents : ils avaient^ssuyé cette perte dans une rencontre avec trois cents cavaliers romains dont plus de la moitié avait péri aussi. Annibal , certain par là qu'il y avait un consul et une armée à Marseille , éloignée seulement de quatre journées, se pressa de passer la Durance et de gagner les Alpes. U ne voulait comlrâ^ttre les Romains
àxnibau 1o7
qu'en Italie. Il avait déjà fait près de trois cents lieues eii quatre mois depuis Carthagène ; on savait par les Massiliens tous ses projets. Les Gaulois Cisalpins avaient dispersé les deux colonies qui s'établissaient à Crémone et à Placentia ; ils avaient battu un préteur près de Mutina, et Ton croyait encore les Carthaginois en dedans des Pyrénées, où Ton comptait bien les retenir *. Le sénat avait son plan en conséquence, selon les souvenirs de la première guerre punique : le consul Sempronius , chargé d'attaquer en Afrique, était parvenu jusqu'à Melita (Malte) , après la déiaile d'une flotte carthaginoise à Lilybée par un préteur, et l'autre consul Pub. Scipion se rendait en Espagne. Mais tout ce plan était déjà déconcerté. Scipion, à son grand étomiement, apprit à Marseille qu'il était si près de l'ennemi , et quand il arriva au lieu môme où le Rhône avait été franchi, Annibal en était parti depuis trois jours. Il se décida à revenir sur ses pas, afin de Farrêter à la descente des Alpes." Pour ne point abandonner entièrement la première expédition , il envoya la plus gmnde partie de son armée en Espagne sous le commandement de son frère Cneius, et alla se mettre à la tète des troupes de la Gaule Cisalpine.
Annibal, cependant, poursuivait sa marche, malgré tous les obstacles de la nature et des hommes. Il ne mit que neuf jours à escalader les Alpes , où il fallait forcer continuellement un passage à tiuvers les escarpements des rochers et les embuscades des montagnards. De ces sommets, qui dominent les nuages , il montra à ses soldats fatigués les riches plaines du Padus et le côté où était Rome ". Après deux journées de repos, il se remit en marche; mais
* Polybe , 3 ; Tite-Live, a i-ao , a5.
• Sil. Ital., 3-497 :
Scindenlem nubes, fraogentemque ardua mont»
158 HISTOIRB ROMÂIin!.
la neige qui venait de tomber, confondant tout sous ses masses blanches et uniformes, augmentait les dangers de ces défilés glissants et de ces pentes immenses. La quatrième journée mit fin à des Êitigues incroyables ^. L'armée se trouva réduite de moitié quand elle sortit des Alpes : Ânnibal n'avait plus qu^me inftinterie de vingt mille hommes et sit mille cavaliers pour attaquer la puissance romaine; il comptait sur les Gaulois, et il M obligé d'entrer d'assaut dans la ville des Teiuriniens. Il allait bientôt rencontrer un consul, et Sempronius, rappelé à la défense de l'Italie, devait dans peu rejoindre son collègue. Si Talarme était grande, les légions toutefois attendaient l'ennemi bien loin en avant de Rome : on eût pu croire manqué aussi le plan d'Ânnibal. Les deux consuls , du moins, semblaient penser qu'une bataille sufilrait. L'un alla se x)oster sur le Tésin (218), et il retourna vaincu et blessé à Place»tia. Sempronius se pressa de combattre aussitôt qu'arrivé , pour ne pas donner le temps à Scipion de se rétablir et de partager sa gloire. Dans son impatience , il alla chercher au-delà des eaux froides de la Trébie l'ennemi rusé qui lui tendait un piège ; il laissa sur Tautre bord près de trente mille hommes. Les succès de Cneius Scipion en Espagne, où il avait pris le pays jusqu'à TÈbre et Hannon lui-môme, n'étaient alors d'aucun secours pour l'Italie , ouverte au Carthaginois. Celui-ci envoya devant lui ses prisonniers italiens sans rançon , afin de ctétacher et de soulever les sujets et les alliés de Rome. Les Gaulois , jusque-là dou-
Spectârant superi , longisque ab origine seclis laiemerata gradu magnâ vi saxa domantem.
Etv. 5ii :
nie labor Ausoniam, dabit hic in viacitla Tybrim. > Polyb^i 3; Tite-Live, 9i-3a et suiVi
àknibal. iS9
teux, malgré leurs promesses, s'étaient déclarés, et Tbiver finissait à peine qu'il tenta de traverser TApennin. Une tempête violente le repoussa chez ces Gaulois impatients et légers, qui ne respiraient que le pillage et voulaient bien le suivre, mais non nourrir son armée ni souffrir la guerre chez eux. Il s'en défiait tellement, que chaque jour il se déguisait sous un nouveau vêtement et une fausse chevelure *. Sempronius, de retour des comices consulaires, avait eu la hardiesse de le provoquer de nouveau près de Placentia, et, malgré cette vaine tentative , son successeur, Flaminius , plein de la même envie , arrivait à Arretium. Annibal repartit donc au premier moment favorable , afin de prévenir son adversaire, et préféra le chemin le plus court, quoique le plus difficile, par les marais de TAmo, pour pénétrer en Étrurie. Ses soldats marchèrent pendant quatre jours et trois nuits dans une eau fengeuse , où ils enfonçaient jusqu'à la ceinture , n'ayant pour se reposer un moment que les bagages amoncelés et les cadavres de leurs chevaux. Beaucoup y périrent ; le général , monté sur son dernier éléphant, la tête appesantie par les veilles, par l'humidité de la nuit et du marécage, perdit un œil ■ : mais il avait atteint son but. Pendant que ses troupes se remettaient de leurs fatigues dans un pays fertile , il songeait à ce présomptueux consul , qui , six ans auparavant , avait , sur les bords de l'Addua , plus de chaînes que de soldats pour en charger les Gaulois qu'il devait vaincre ; un tel général serait ardent et facile à combattre , et le Carthaginois se mit à ravager sous ses yeux en avançant sur Rome. Flammius le poursuivit, comme il l'avait prévu, plein de fureur et de confiance.
Rome était très-agitée, les uns par l'espérance, les au-
* Tite-Live, 22-1.
• Tite-Live, 12-a,
iGO HISTOIRE ROMAINE.
très par la crainte d'une bataille. Le peuple voulait sortir promptement d'inquiétude par une victoire signalée de son consul Flaminius, auquel il avait décerné le triomphe après TAddua, malgré le sénat. Cet homme nouveau, grand parleur et fort brave, lui donnait le plaisir de commencer une opposition contre la nouvelle aristocratie, et , ce qui n'était pas ordinaire, la gravité des événements augmentait la dissidence. Le sénat jugeait tout autrement la situation présente. Il regardait comme son oracle ce Fabius, qu'on se souvenait d'avoir vu tout petit sur le char de son père Gurgès, avec son aïeul Maximus. On appelait alors cet enfant la petite brebis (Ovicula) ; l'illustration de sa famille n'avait pu le garantir de ce surnom, qui désignait sa douceur taciturne et son air stupide. Dans la suite , cette pesanteur avait paru fermeté, profondeur, prudence, et il avait exercé avec honneur le consulat dans la guerre des Ligures et celle d'Illyrie *. La seconde fois , il avait seul, dans l'inaction de son collègue Carvilius, résisté de tous ses efforts à ce même Flaminius qui décrétait le partige du Picenum et des terres sénonaises *. Son éloquence fut comparée, dans les âges suivants, à celle de Thucydide. Plutarque, ne pouvant se dispenser de traiter en héros a^lui qu'on était convenu de regarder depuis tant de siècles comme le rival d'Annibal et le bouclier de Kome , représente les Romains consternés des deux défaites, des prodiges de cette année, et Fabius au-dessus de ces terreurs vulgaires. Des boucliers avaient sué du sang ; on avait coupé à Antiumdes épis ensanglantés; il avait plu à Frénésie des pierres ardentes ; à Capènc on avait vu deux lunas ; à Rome, la foudre était tombée sur le temple de l'Espérance ; un taureau était monté au troisième étage de la
• Plut.,/;!*.. I.a.
AKNIBAL. iGl
place aux Bœufs {Forum boarium), et, aux cris des habitants, il s'était jeté en bas; les sorts de Cœré et ceux de Préneste avaient diminué de nombre, et il en échut un qui portait ces mots écrits : « Mars agite ses armes. » On racontait bien d'autres merveilles non moins redoutables *. On interrogea les livres sibyUins, on fit à deux reprises des lustrations, des sacrifices, on y ajouta un lectistemium. Mais il parait par la faveur dont jouissait Flaminius, par cette consultation des sorts et des livres sibyllins, et par tout ce qui se passa jusqu'à la bataille de Cannes , que le peuple n'était pas assez effrayé au gré du sénat et de Fabius. Tous ces présages si fâcheux avaient pour but d'empêcher ou d'annuler la nomination de l'homme nouveau et de prévenir ses imprudences; on n'y put réussir. Une dernière cause de la haine des grands avait précisément décidé le peuple à lui conférer ce second consulat. Seul parmi les pères conscrits, il avait approuvé une loi du tribun Claudius, qui défendait à tout sénateur ou fils de sénateur d'avoir en mer un navire de plus de trois cents amphores; ceci devait suffire pour le transport des récoltes, et tout trafic paraissait indigne des membres du sénat '. Flaminius était si sûr de leur ressentiment et de la faveur populaire, qu'il n'hésita pas, pour éluder une déchéance, à faire ce qui pouvait le plus justement la motiver. Il avait quitté la cité précipitamment, sous prétexte d'un voyage, et, parti comme un valet d'armée, sans insignes, sans suite, sans avoir présidé les fériés latines, offert un sacrifice à Jupiter sur le mont Albain, sans avoir pris les aus- ][»ees, toutes cérémonies indispensables et qui ne pouvaient avoir lieu qu'à Rome, il était entré en charge à Ariminum,
* TIte-Live , ai-6a, aa-i ; Plut., Fab., 3. Foyez la note 9 de Uicard, qui indique, d'aprèsCic, De divtnat.j a-41 » 1 origine des sorts de Préneste.
• Tile-Livti,ai^3.
162 HISTOnUE AOMÀINB.
malgré une députation du sénat. Servilius , son collègue» légalement installé, déplora vainement , dans son rapport sur la situation de la république , les malheurs qui suivraient une teUe conduite. D'un autre côté , Fabius disait en vain qu'il fallait uniquement secourir les alliés , retenir les villes dans la soumission et laisser les forces peu considérables d'Annibal se consumer d'elles-mêmes « conuoe une flamme légère, n Ces craintes, ces conseils ne plaisaient au consul plébéien ni au peuple. Flaminius déclara, dans son camp d'Arretium, qu'il n'attendrait pas d'avoir à combattre pour la ville dans la ville même ; il donna l'ordre du départ. A peine monté sur son cheval , qui s'abattit toutàHX)up, il tomba et lui passa par-dessus la tète. On lui vint rapporter au même instant un autre signe fimeste: une enseigne n'avait pu être arrachée de terre. « Ne m'ap- « porteflhtu pas aussi, répondit-il, tme lettre du sénat qui <c me défende de combattre? Va dire qu'(m creuse autour a de l'enseigne, si la peur engourdit les mains pour Ten- » lever, n Les chefs étaient [consternés , mais le soldât joyeux partageait l'assurance du consul ^
Annibal continuait d'avancer : parvenu au lac de Trasimène, il choisit son champ de bataille dans un vallon circulaire entre les collines de Gortone, au bout d'un défilé, resserré par le lac. Cachant vers l'entrée sa cavalerie et son infanterie légbce en embuscade , il alla se poster sur une hauteur à l'extrémité opposée. Flaminius entra étourdiment après lui dès la pointe du jour, et il n'avait pas encore rangé son armée au milieu du vallon, qu'elle est assaillie de tous côtés et obUgée de se défendre à l'aventure, au milieu d'un brouillard épais, qui l'empôdie dfi discerner ses ennemis ni son chef. On sç battit avec acharnement pendant trois heures ; Flamioius ne s'épargna pas
» Tlte-LlYC , a i-63 , aa-Sj Plut., Fab,, 3.
▲NNIBÀL. 165
et tomba après des prodiges de valeur ; quinze mille des siens furent tués dans la déroute, six mille pris le lendemain ; dix mille seulement regagnèrent Rome par divers chemins ^ Annibal rendit la liberté aux prisonniers latins, fit reposer ses soldats, et pénétra par rOmbrie et le Picenum jusqu'en Apulie , mettant partout à découvert par sa présence la faiblesse de Rome et Foccasion de s'affranchir {21 7). On avait dissimulé au peuple le résultat de la Trébie ; Sempronius avait écrit que le mauvais temps lui avait ôié la victoire des mains; le courier n'en avait pas fait un récit plus fidèle : mais ici on ne cacha plus rien. Le préteur Pomponius assembla le peuple, et, du haut de la tribune, il ne dit que ces mots : « Nous avons été vaincus dans un grand combat, r^ Cette nouvelle, « tombant sur cette multitude comme un vent impétueux sur une vaste mer, » y jeta l'effroi et le trouble : on ne savait quel parti prendre; on convint à la fm d'une dictature, et, en l'absence du seul consul Servilius, alors à Ariminum , les comices , pour la première fois, élurent le dictateur. Le choix était fait d'avance; on nomma Fabius, mais avec le titre de prodictchleur, U prit pour son général de la cavalerie Minucius. Fidèle à la pensée du sénat et de la noblesse, il voulut ramener les esprits au respect des choses sacrées, offrit des sacrifices, et, ayant consulté les livres sibyllins, il ordonna des supplications, voua des jeux scéniques et un printemps sacré '• A la tète des légions, il suivit exactement son propre système; toujours campé sur des hauteurs, observant l'ennemi , sans jamais le perdre de vue ni s'exposer à un combat, et cherchant à le ruiner en détail. Cette tactique en effet contrariait Annibal, qui, ne pouvant réussir que par des avantages continus , mit en œuvre toute son habileté
* Polybe , 3 ; Tile-Live , aa-S «t aulv. ; Plut.; Fah., ) , 4<
• Tite-Live, 23-7, 9, loj PIul., Fafr., 5, 6.
i64 HISTOIEB BOMÀINE.
et ses stratagèmes pour le tirer de sa temporisation, toujours en mouvement, le harcelant sans cesse, dévastant la Campanie sous ses yeux ; mais le temporiseur était inébranlable. Il n'avait pas moins à résister dans son camp même : que signifiait cette lenteur? que prétendait ce péd^ gogue d'Annibal? quels beaux campements, d'où on pouvait assister au spectacle de Tltalie ravagée ! U serait diffîcile aux ennemis de le vaincre, car il se cacherait bientôt dans les brouillards et les nuages. Tels étaient les murmures et les railleries des soldats, et surtout de Minucius, qui les excitait. Les nouvelles qui venaient de TEspagne les autorisaient encore. La flotte d'Asdrubai avait été surprise et détruite à Tembouchure de TÈbre par Cneius, qui avait parcouru toute la côte occidentale et reçu de nombreuses alliances. Publius lui ayant amené ensuite des renforts , les deux frères établissaient la domination romaine dans la Tarragonnaise, reprenaient Sagonte et les otages que les Carthaginois y tenaient renfermés. En Italie seulement on ne savait pas vaincre. Mais l'impassible Fabius s'inquiétait bien moins des rumeurs du camp que du salut de la patrie *, et il gardait son plan. Cependant ce plan parut tourner contre lui. Annibal , pour s'assurer des fourrages' et couper les communications de Fabius avec les alliés, voulant se diriger sur Casinum, prononça ce nom en traînant la seconde syllabe, de sorte que son guide entendit Casilinum, et il se trouva ainsi à l'extrémité de la Campanie, dans les marais fangeux du Vultume, entouré de hauteurs dont Fabius saisit aussitôt la seule issue. Annibal sembla pris dans un de ces pièges qui lui étaient si familiers; le lendemain il devait être attaqué, et la guerre finie tout d'un coup : mais Annibal ne s'embarrassait pas pour si peu.
« Plut., Fab,, 8; Tlte-Live, »a-ia ; Eonins , cité par Gic, Ik senect,, 4 : Non poaebat enim rumorct aote «UuCcin.
AlfNIBAL. 465
Pendant la nuit les postes romains aperçoivent des torches allumées qui s'avancent en ordre, puis tout- à -coup des flammes qui s'écartent, un incendie qui court en se propageant sur les hauteurs, et Ton entend d'affreux mugissements : tout fuit devant cette terrible et singulière attaque. C'étaient deux mille bœufs portant à leurs cornes des Sarments avec des torches allumées. Le feu les gagnant , ils s'élançaient furieux , et l'embrasement se mouvait et prenait partout. Un corps de Carthaginois saisit le défilé abandonné, toute l'armée sortit et reprit le chemin de l'Apulie. Fabius voulut la poursuivre au point du jour; Annibal, d'une rapide manœuvre, le repoussa rudement. Il affecta ensuite de ne point ravager ses terres et de les protéger, comme s'ils étaient d'intelligence. Le dictateur fut perdu dans l'opinion : on cria hautement contre lui à Rome; le tribun Metilius, parent de Minucius, éclatait en plaintes. Le mécontentement gagna même le sénat. Dans l'échange des prisonniers, il s'en trouvait deux cent quarante de surplus au pouvoir d' Annibal , lesquels , selon la convention des deux généraux, devaient être rachetés à deux cent cinquante deniers par tête : le sénat refusa cette rançon. Fabius fit vendre ses terres pour l'acquitter; mais cela ne rétablissait pas sa réputation militaire *. Obligé de revenir à Rome pour certains sacrifices, il défendit à Minucius de combattre en son absence ; Minucius combattit et rentra dans son camp sans être poursuivi, avec une perte un peu moindre que celle de l'ennemi. Le récit en vint à Rome comme d'une victoire signalée ; le peuple se réjouissait. Metilius accusa publiquement de trahison Fabius et tous les grands, qui avaient attiré cette guerre pour opprimer de nouveau le peuple sous la domination absolue d'un dictateur, dont les lenteurs affectées donneraient le temps à
» Plut., Fab., 12 ; Tito-Livc, aa-a3.
166 HISTOmi mOVAIKE.
Teimemi de 8*affennir et de recevoir une nouvelle année d'Afrique *. Et, dans la vérité, si Gartbage eût compris ses intérêts , elle y aurait pourvu aussitôt qu'un courrier lui eut appris la victoire de Trasimène. Fabius ne daigna pa$ se justifier et ne répondit que par une menace de punir Minucius. U se fit à ces mots un grand tumulte, puis un silence de crainte succéda. Metilius, loin de se décourager, représenta vivement le sort qui semblait attendre Minucius, et demandait qu'on forçât le dictateur d'abdiquer : le peuple, ranimé, n'osa pourtant pas aller jusque-là. Tereotius Yarron, autre homme nouveau, qui soutenait Minucius, proposa un expédient qu'on adopta ; ce fut de donner au maître de la cavalerie un pouvoir égal à celui du dictateur *. Fabius déjà parti reçut en chemin ce décret. Il prit cela aussi froidement que tout le reste : il savait bien qu'en partageant son commandement on ne partageait pas son habileté. Retourné au camp, il refusa de commander alternativement avec Minucius, aimant mieux lui abandonner la moitié des troupes pour ne pas tout perdre. H avait bien prévu : Minucius donna dans le premier piège que lui tendit Annibal, et il eût péri avec tous les siens si Fabius ne fût venu à son secours. Le téméraire reconnut sa faute et alla se remettre sous les ordres de Fabius.
On rendit enfin justice au temporiseur; mais on ne goûta pas davantage sa tactique. Terentius Yarron, fils d'un boucher, briguait le consulat; il avait été questeur, édile, et récemment préteur. U répétait sans cesse que la guerre ne finirait pas tant qu'on mettrait des Fabius à la tête des légions. Le sénat s'opposait de toutes ses forces à cette prétention, afin que des hommes ordinaires ne fissent pas de leurs invectives un moyen d'élévation *.
» Plut., Fab., la ; Tite-Live, aa-a3.
» Tite-Live, aa-a5 , a6j Plut., Fab., 14.
3 Tilc-Live, aa-3î.
ANNIBAL, i67
Le tribun Herennius ODimait le peuple en Êiveur de son candidat : m Les nobles, qui veulent la guerre, disait-il, « ont attiré Annibal en Italie ; les quatre légions réunies « ont bien &it yoir, en Tabsence de Fabius, qu'on peut « combattre avec avantage ; il ne les a divisées ensuite « que pour les exposer au massacre et se faire donner , en « tes sauvant, les noms de père et de patron. On prolonge à « dessein les hostilités. C'est un pacte entre les nobles. Ja- « mais on ne finira la guerre si on ne nomme un consul « vraiment plébéien, c'est-à-4ire un homme nouveau; car « les plébéiens nobles sont déjà initiés aux mêmes mystè- <K res, et méprisent le pbuple depuis que les pères ne les « méiMisent plus^. » On nomma en eiSet Yarron avec le patricien Paul-Émile. Ils partirent avec de nouvelles levées, Yarron assurant qu'il ne voulait qu'un joui pour voir et vaincre Fennemi.
Paol-Êmile était un autre Fabius pour la prudence, mais sans f<xce contre la mauvaise humeur du peuple; il n'osa ou ne sut détourner son collègue de la bataille, qui se donna où Annibal voulut , près de Cannes , sur les bords de l'Aufidus, où il les fit vt^nir par une retraite simulée, où il les plaça selon son plaisir , où le soleil et le vent portaient, par-dessus les phalanges carthaginoises, une chaleur et une poussière brûlantes dans le visage des Romains. L'ordre de bataille soutint ces dispositions* ; ses meilleures troupes distribuées sur les deux ailes, il se mit lui même avec les plus faibles au centre, qu'il allongea en coin comme pour percer l'armée eimemie; c'était encore une ruse. Lorsque le matin il examina la position des Romains, Giscon fut étonné de leur nombre. Il y a, dit Annibal, une chose plus étonnante , c'est que dans une si
I Tile-Live, 3a-34>
• ?\ut,y Fab*, a5; Tite-Uve> aa-46.
i(>8 HISTOIRE ROMAINE.
grande multitude, pas un ne s'appelle Giscon. Ce bon mot courut parmi les soldats, et ils allèrent gaiement au combat*. Varron en avait donné le signal dès le point du jour par le manteau de pourpre déployé devant sa tente. Le coin d'Annibal se laissa émousser bientôt, puis se replia assez vite, en forme de croissant, de sorte que les Romains , poursuivant en vainqueurs , furent bientôt attaqués de tous côtés par les deux ailes des Cartbaginois, et enveloppés par une armée moins nombreuse de moitié. Dès ce moment, ce ne fut plus qu'un carnage. Les Carthaginois étaient las de tuer; il resta sur la place cinquante mille Romains, parmi lesquels vingt-un tribuns légionnaires, quatre-vingts sénateurs, un grand nombre de consulaires, et le consul Paul-Émile. Varron s'était enfui à Venusia avec quelques débris de l'armée : là il apprit qu'il y avait encore une troupe de fuyards à Canusium ; il s'y rendit , et réunit ainsi dix mille hommes. Annibal fit au moins quatorze mille prisonniers sur le champ de bataille et dans les deux camps; il n'avait perdu lui-même que six ou huit mille hommes*, et cette victoire lui donnait une grande partie de l'Itahe, l'Apulie, le Samnium, la Campanie, la Lucanie, le Brutium et la Grande^rèce. Jusque-là, il n'avait recruté son armée que des Gaulois qui l'avaient suivi; il ne possédait ni ville, ni magasin, ni port; il ne subsistait que de pillage : maintenant il aura des Lucaniens, des Samnites, il aura des vivres assurés, et Capoue va lui ouvrir ses portes pour être son point d'appui et de communication avec la mer, la Sicile et Carthage.
> Plut., Fab,, a4.
> Plut., Fab., a6i Tite-Live, 33-49; Polybe, 3, dit soixante-dix miUe Romains tués.