J. IG
Ig2 HISTOIRE ROHÀmS. '•
L'Espagne était perdue pour les Romains , rejetés en deçà de rfebre, sans la hardiesse d'un jeune chevalier, Marcius, qui rassembla les débris des deux armées, et, surprenant, par une attaque nocturne, la sécurité des deux camps ennemis, égala tout d'un coup la fortune. Toutefois , il fallait lui envoyer des troupes *. La guerre continuait , quoique faiblement, en Grèce. Dans la Sicile, la contagion ravagea tour à tour les deux armées et enleva Hippocrate. Épicyde et un autre chef, nommé Hannon, prirent Agrigente; Mutines, formé à l'école d'Annibal , battit deux fois Marcellus près d'Himera. Mais la désunion, qui se mit entre Épicyde et Hannon , rendit l'avantage à Marcellus ; il revint devant Syracuse : à la faveur d'une conférence pour l'échange des prisonniers, on mesura de l'œil la hauteur des murs; une escalade nocturne réussit , un quartier fut pris , le reste livré par trahison , Archimède tué et la ville pillée *. A»nibal , de son côté , ouvrit la campagne en s'emparant de Tarente. Pendant que les deux consuls, Fulvius et Appius, assiégeaient Capoue , Sempronius périt dans une embuscade , et sa troupe de Yolones se dispersa. Annibal arriva ainsi sans obstacle au secours de Capoue : les deux consuls, qui allèrent à sa rencontre, furent mis en Mte. Annibal ne put atteindre Appius en Lucanie ; pour se dédonmiager, il tua sur son chemin quinze mille hommes et Centenius Penula , leur chef, qui se vantait de le vaincre. De là , marchant sur Herdonée , il tailla en pièces l'armée du préteur Cn. Fulvius, seize mille hommes; mais les deux consuls, revenus sur leurs pas, n'en reprirent qu'avec plus d'ardeui le siège de Capoue , qu'ils continuèrent comme proconsuls (211). Ce fut là que les Romains formèrent l'inÊinterie légère des velites. Leur cavalerie étant trop peu nombreuse pour
> Tite-Live, a5-3a etsuiv.
* Tite-LÎTe , a5-a5 , a3 et suiv.
ÀNNIBAL DEVANT ROME. ^^^
résister aux attaques des cavaliers carnivaniens, le centurion Nœvius imagina de faire un choix des fantassins les plus lestes ; il les munit de javelines et d'un petit bouclier^ les exerçant à sauter en croupe et à descendre avec la môme célérité , pour seconder ses cavaliers romains dans la charge , en frappant de leurs traits la cavalerie ennemie , hommes et chevaux. Cette invention fut très-utile *.
Le siège de Capoue devait décider si Annibal tiendrait en Italie : s'U la laissait prendre, sa puissance éUit coupée par le pied. U revient donc aussi, atUque le camp desKomms, et, ne pouvant le forcer, imagine, pour les arracher de la de marcher tout d'un coup sur Rome ; les consuls, en enet, craignirent assez pour y porter du secours ; un seul cependant, Fulvius, se détacha. ,
A Rome, ce fut bien une autre épouvante. Lorsqu on sut qu' Annibal assiégeait les légions romaines devant Capoue, (1 on trembla comme si ce jour aUait décider le sort de la guerre » ; » tout-à-coup Annibal arrive dans les plaines de Frégelles sur les bords du Liris; le pont en éUit rompu pour le retarder. Un courrier de Frégelles donne Talarme a Rome ; Tafiluence et Jes récits de ceux qui s'y réfugiaient augmentent le trouble. Les femmes gémissantes courent purifier de leur chevelure le pavé des temples, selon la coutume dans un danger extraordinaire ». Le sénat se tient au Forum ; on met des troupes au Capitole, sur les remparts, autour de la ville, sur le mont Albain, dans le fort d'CEsula. Quand on apprit que Fulvius était parti de Capoue , le sénat, par un décret, égala son pouvoir à celui des consuls, afin qu'il pût agir comme eux dans Rome. U entre bientôt par la porte Capène, et, traversant la cité, va cam-
• Tlte-Uve,a5-i9et8uîv.;Polybe,6; Val. Max.,a-3; Rosin, 10-9. « ?o\yhe t 9 , Fragm, ^ Polybe, 9, Fragm,
184 HISTOIBS ROMAINE.
per entre les portes Colline et Esquiline ; les consuls et le sénat tiennent conseil dans le camp même pour concerter les dernières mesures.
Annibal traversait rapidement Lavicum, Tusculum, Gabies, faisant une multitude de prisonniers; il campe sur TAnio , à cinq milles de Rome , vient lui-même , avec deux mille cavaliers , jusqu'au temple d'Hercule , vers la porte Colline , et, s'approchant le plus possible à cheval, il examine. Fulvius envoie alors quelque cavalerie , une escarmouche s'engage ; les consuls ordonnent aux douze cents transfuges numides , qui étaient sur l'Aventin , de passer sur l'Esquilin , comme plus habiles à combattre dans des vallées coupées de jardins, de ravins et de tombeaux. On les voit du Capitole, on crie que l'Aventin est pris ; TefiBroi est au comble : « on se serait précipité hors des murs sans la présence de l'ennemi ; » chacun de sa maison jetait des traits et des Jpierres sur ces malheureux défenseurs errant çà et là dans les rues. Enfin, les Carthaginois sont repoussés ; mais le danger subsiste. On rend à tous ceux qui ont été dictateurs , consuls ou censeurs , leur ancienne autorité jusqu'à la retraite d' Annibal , afin de mieux comprimer tous ces mouvements de peur. Il y eut plusieurs alarmes.
Enfin Annibal, passant l'Anio, range son armée en bataille ; Fulvius ne refuse pas : mais une pluie battante, mêlée de grêle, enchaîne la valeur romaine; le second jour, un ouragan impétueux fit encore obstacle. Annibal, apprenant qu'une légion partait par la porte opposée iK)ur aller en Espagne, et que le champ où il campait avait été vendu sans baisser de prix, répondit à ces bravades par une autre , en mettant en vente les boutiques du Forum. Les Romains, et non les dieux , lui avaient refusé le combat; il ne pouvait forcer celte armée sous ses murs , dans ses murs; il se retira tranquillement par Tutia, le bois de Fé-
ANNIBÀL BETANT ROMK. ^85
ronie, Réate et Amiterne *, et, abandonnant Capoue qu'il était impossible de dégager, il arriva près de Rhegium avec lant de rapidité qu'il eût pu la prendre. <( Il me semble, « ajoute Polybe, qu'il faut louer ici l'invincible opiniâtreté « des Carthaginois et des Romains. On a loué Épamiuon- « das de son expédition contre Sparte et de sa retraite ; les « Idstorims ont loué les grandes choses d'Ëpaminondas; « ils ont dit que tandis qu'il triomphait de ses ennemis, la « fortuiia avait triomphé de lui : il faut dire la même chose « d'Ânnibal , et , à la vue de telles actions, qui pourrait ne « pas le proclamer le capitaine admirable ' ? )» Il ajoute ensuite des compliments aux Romains sur leur constance , qui a surpassé celle des Spartiates devant Épaminondas.
On reconnaît à cette admiration de Polybe, et même au récit de Tite-Live, le saisissement du grand peuple à l'aspect d'Annibal , qui le laissa tout éperdu et comme étonné de vivre encore. En vain les Romains élevèrent un temple au Ridicule sur le terrain même où campait le Carthaginois ' ; en vain ils le comparaient à l'abeille qui laisse son aiguillon dans la blessure ^ ; on retrouve, plusieurs siècles après, cette terreur empreinte dans les injures et jusque dans les chants de triomphe de leurs poètes \ Pour moi , dans toute
* Tout ce r^it eêt presque mot à mot de Tile-Live , a6-9, lo et suiv.
* Polybe , 9, Fragm. ; SU. Ital., ia-53o, 743, et commencement du livre 14. ' 11 en reste un débris non loin des ruines du Cirque de Caracalla ; voyex
Vasi , Itinerario di Borna»
* Tile-Lire, a3-4»«
^ Hor., 0</., 3^ : « Annibalem dirum. t
Id,, ib», 4-3 : « Perfidus Annibal. »
Id., th., 4-7 : « Rejectcque retrorsum Annibalis minae. 1»
Id., Epod., 1 1 : « Parentibusque abominatus Annibal. »
Et JuT., 6, T. a 16 :
Ac proximns urbl Annibal et stantes coUinâ in turre mariti.
11 peut être cwieni derapprocber ici le jugement porté sur Annibal par U
Tantiquité, je ne cbercbe ni Épaminondas, ni Alexandre, ni Cé^, mais Annibal. Je me suis souvent représenté ce visage noirci par le soleil d'Afrique, déformé par les marais de Clusium , et que les Romains n'osaient regarder en face ; cet imperturbable capitaine, observant Tennemi sur un cbamp de bataiUe , ou vivant au milieu de ses soldats de nations diverses, unis par son seul ascendant, qui pouvaient bien quelquefois le quitter par lassitude, mais qui ne connais- Scijentpas le murmure ni la sédition, auxquels il donnait rexemple d'une vie sobre *, sans recherche de gloire personnelle, sans autres plaisirs que ses méditations, sans autres sentiments que sa haine de l'ambition romaine, son invincible volonté d'en détruire l'empire, et à la fin un sombre dédain de tant de peuples et de rois qui s'obstinaient à ne pas le comprendre pour se livrer eux-mêmes au joug.
Gapoue se rendit et fut tiuitée avec la dernière rigueur. On vendit les citoyens; et la ville, devenue propriété romaine, n'eut plus pour habitants que des affranchis, des marchands et des ouvriers, sans magistrature ni sénat. La fortune de Rome l'emportait et lui donnait partout la victoire. Malgré la prise de Syracuse, Mutines, de concert avec Ëpycide et Hannon, disputait encore la Sicile: il sortait
plus grand capitaine des temps modernes : « Mémorial de Sainte -Hélène , i4 novembre 1816. Et cet Annibal , le plus audacieux de tous, le plus étonnant peut-ctre, si hardi, si sûr, si larjje en toutes choses; qui, à vin{]t-six ans, conçoit ce qui est à peine concevable , exécute ce qu on devait teuir pour impossible; qui , renonçant à son pays, traverse des peuples ennemis ou inconnus qu'il faut attaquer et vaincre , escalade les ^yréudes et les Alpes, qu'oo croyait insiu-montables, et ne desceqd en Italie qu'en payant de la moitié de son armée la seule acquisition de son champ de bataille, le seul droit de combattre ; qui occupe, parcourt et gouverne cette même Italie durani seize ans, met plusieurs fois à deux doigts de sa perte la terrible et redoutable Rome , et ne lâcbe sa proie que quand on met à profit la leçon qu'il a donnée, d'aUer le combattre chez lui ; croira-t-on qu'il ne dut sa carrière et tant de grandes aclions qu'aux caprices du hasard , aux faveun de la fortune? 1» etc. ' Justin.
SICaB CONQUISE. 187
d'Agrigente et y rentrait à son gré, harassant les ennemis de ses expéditions rapides *. Mais cet homme n'était qu'un Numide. Hannon, jaloux de sa gloire, lui ôta son commandement, et Mutines, de dépit, ouvrit Agrigente au préteur Levinus , qui eut bientôt reconquis toute la Sicile ( 21 0) . Philippe, de son côté, soutenait assez habilement les Achéens , ses alliés, battait ceux de Rome et le préteur Sulpicius, aux applaudissements des Grecs assemblés dans Argos pour les jeuxNéméens, puis retournait contre lesDardaniens au nord de la Macédoine. Il crut avoir tout fait en obhgeant les Étoliens à recevoir la paix. Ni les Carthaginois , ni les Romains n'y trouvaient leur compte : les premiers lui offrirent en vain deux cents talents. Le nouveau préteur, Sempronius, arrivé trop tard pour empêcher le traité des Étoliens, eut au moins l'adresse de l'étendre à tous les autres ennemis de Philippe, qui se lia ainsi les mains (205).
La guerre unissait aussi en Espagne. Après les exploits de Marcius, le sénat, choqué du titre de propréteur qu'il avait accepté de ses soldats, avait envoyé le proconsul Glaudius Néron, qui se laissa maladroitement jouer par Asdrubal Barca, bloqué dans le défilé des Pierres-Noires * , entre Illiturgis et Mentissa (211). Personne ne voulait plus aller commander en Espagne : l'assemblée au Champ de Mars murmurait inquiète, lorsque le jeune Scipion, fils de Publius, se présente ; on le proclame unanimement. Toutefois, on se repentait déjà, en songeant à sa jeunesse et au triste sort de son père et de son oncle. Il se hâta de rassurer les esprits dans une nouvelle assemblée; il y réussit. Ce jeune homme avait de l'éloquence et plus d'artifice encore ; un bruit s'était répandu de l'apparition d'un serpent mystérieux, d'un dieu, par conséquent, qui avait fait cesser la
» Tite-LÎTe, a6-4o' ■ Tite-Live, 36-17.
i88 mSTOIRB ROMAINE.
Stérilité de sa mère. Scipion s'était bien gardé de nier ce prodige. Du Jour où il avait pris la robe virile, il n'avait plus traité aucune affaire publique ou privée sans monter au Capitole et rester dans le sanctuaire quelqpie temps en méditation ; et les gardiens admiraient alors le sitoce des cbiens, qui aboyaient ordinairement avec fureur contre tout autre. Il ne proposait rien au peuple qui ne fût suggéré par une vision nocturne ou une inspiration divine. D'ailleurs, quoiqu'il eût fait preuve de valeur au Tésin, où il sauva son père blessé , il avait passé son adolescence dans une mollesse qui n'annonçait pas la défaite de Cartbage. I^ merveilleux qui paraissait en lui suffit pour rassurer le peuple *. Scipion partit et justifia les assurances qu'il donnait. A son arrivée en Espagne, comme un bomme qui n'avait rien d'ordinaire, il ne suivit aucun conseil, et résolut de prendre Carthagène. Comme il rendait la justice dans son camp devant cette ville, un des soldats lui demanda quel jour et en quel lieu il fixait l'assignation : Là , après demain, répondit-il en montrant la ville*. 11 donna l'assaut comme il l'avait dit. Carthagène, bâtie dans un petit golfe, sur une petite péninsule, était entourée de la mer au midi et à l'orient ; un étang la défendait au couchant et en partie au septentrion. Les Romains, d'abord rudement reçus, se retiraient, quand Scipion fait avancer âes troupes fraîches, et lui-même se dirige avec cinq cents hommes du côté de l'étang. Le reflux, rare dans la Méditerranée, commençait en ce moment, et, pressé par un vent du nord, laissait un passage toujours plus facile. Le général fait un prodige d'un événement qu'il avait prévu : il ordonne à ses soldats de suivre Neptune, qui leur ouvre lui-même le chemin à tra-
» Tite-Live, aC-ig ; Aul. Ce!., 7-1 ; Val. Max., 6-9, * Aul. Gel., 7-1 ; Plut., Dits notables.
ESPAGNE CONQllSE. i89
vers les flots pour escalader la muraille *, et ils entrèrent en effet sans obstacle de ce côté non fortifié, et regardé comme inattaquable. La ville fut prise ainsi (2i0). Là étaient les trésors, Tarsenal , les provisions et les otages des Carthaginois ■. Scipion ne tira pas un moindre avantage des trois cents otages ibériens qu'il rendit libres, et qui lui attirèrent aussi beaucoup d'alliés. Tout ne ftit pas à sa gloire pourtant dans la suite de ses expéditions : s'il battit séparément Asdrubal Barca à Boecula (209), il n'osa pas le poursuivre et risquer une seconde bataille contre les forces réunies de Magon et d' Asdrubal Giscon, qui venaient au secours d' Asdrubal Barca : il se contenta de détacher un corps de troupes pour garder les Pyrénées ; mais le vaincu, de l'avis des deux autres chefs, n'en prit pas moins la route de la Gaule pour gagner l'Italie par les Alpes , et Rome courait plus de danger que jamais, pendant que son héros futur passait son temps à recevoir la soumission des peuples de TEspagne citérieure •. S'il battit plus d'une fois encore les adversaires qui lui restaient, s'il détacha du parti de Carthage Massinissa (206) , Yalère Maxime lui reproche encore la témérité de son voyage chez Syphax *. En effet, il manqua d'être pris par l'escadre d' Asdrubal Giscon • ; il pouvait rester captif chez le prince numide, pendant que l'Espagne, non encore soumise, essayait de se soulever, et que ses soldats, sans récompense et même sans solde, s'abandonnaient à leur mécontentement. Il gagna heureusement Syphax, revint à temps en Espagne, et crut avoir tout dompté par la prise d'Illiturgis, de Castulon et d'Astapa. Il connut bientôt à combien peu tenait la fidélité de cette con-
» Tite-Live, 96-45, 46.
* ritc-Live, a6-47.
^ Tiio-Livc, 37-10.
* Val. Max., 9-8.
* Tilc-Live, 28-17.
190 HISTOIRE ROHÀn^B.
trée, loi'sque, tombé malade à Garthagène, le bruit courut qu'il était mort. On voyait assez maintenant que les Romains n'avaient jamais songe à délivrer les Ibériens, mais à les conquérir. Mandonius et Iiidibilis, auxquels il avait rendu épouses, lilles et mères après la prise de Garthag^e, se crurent libres d'une reconnaissance qui ne regardait que Scipion ; ils prirent les armes, et buit mille légionnaires se révoltèrent en môme temps près de Sucrone *. Scipion alors se montra vraiment babile et ferme. Les révoltés, mandés par lui pour recevoir leur solde, arrivèrent sans défiance, les autres légions partant pour une expédition ; mais le lendemain ils furent tout-à-coup enveloppés : il y avait eu contre-ordre. Us avaient quitté leurs armes ; ils eurent à voir la tête de leurs cbefs rouler sous la bacbe avant de recevoir leur solde. Après cela, les Ibériens n'étaient plus capables de résister. Magon ne tint pas davantage dans Gadès ; Garthage avait besoin de lui ailleurs. Il ne resta pas un Gartbaginois en Espagne, et Scipion retourna bientôt à Rome, pour commencer une carrière plus glorieuse encens, que le bonheur d'autrui lui avait ouverte.