VAINCUE
Les choses avaient Wen changé en Italie. On commençait à peine à se relever du désastre de Cannes, qu'on eut à craindre un désastre plus grand, lorsque la chance tourna subitement contre Carthage. Annibal, livré à ses seules ressources, n'avait pu conserver Capoue; il tempéra du mœns la joie des Romains par une seconde victoire à Herdonée , aussi sanglante que la première. Du fond du Brutium, il s'était présenté inopinément en ordre de bataille devant le proconsul Cn. Fulvius Centumalus (210). Deux légions furent taillées en pièces, Fulvius et onze tribuns tués. Le consul Marcellus, qui n'était pas loin, manda promptement au sénat cette nouvelle : au reste, « comme il avait rabattu l'orgueil d' Annibal après CïCnnes, il marchait contre lui, » et le triomphe de l'ennemi serait court. <i Mais à Home, où l'affliction du passé était grande encore, on
craignit alors pour Tavenir ^ » MarceUus rencontra son adversaire à Numistron; Faction se prolongea depuis la troisième heure jusqu'à la nuit : des deux côtés on remplaça par des troupes fraîches les combattants épuisés de fatigue. La nuit seule termina cette lutte acharnée et indécise. Annibal resta dans son camp le lendemain, puis marcha vers TApulie, engageant de tumultueuses escarmouches et tendant des pièges à MarceUus, qui avait soin de ne le suivre qu'en plein jour". Le temps des comices consulaires approchait; MarceUus jugea convenable de ne pas quitter Annibal ; on rappela de Sicile le consul Levinus pour présider. Le consul présenta au sénat Mutines et les autres qui avaient bien mérité de la république; on les traita honorablement, et, en vertu d'une loi proposée par un tribun, on ne rougit pas de donner à Mutines, à un traître, le titre de citoyen romain. Cependant une lettre de Valerius Messala, commandant de la flotte, qui venait de faire une couree jusqu'à Utique, informa le sénat qu'on préparait des troupes en Afrique pour Asdrubal Barca , qui devait rejoindre Annibal, et qu'on espérait beaucoup. Cette nouvelle alarma vivement. Un dictateur parut nécessaire. Le consul ne voulait pas nommer; le tribun Lucretius fit décider qu'on prendait l'avis du peuple: le consul refusa, défendit môme au préteur d'intervenir, et repartit pendant la nuit. Le peuple, sur la proposition des tribuns, ordonnant de créer dictateur Fulvius, MarceUus fut obligé de venir faire cette nomination. Les comices consulaires convoqués ensuite, les deux Arennius, tribuns, s'opposèrent à l'élection du dictateur comme consul : c'était contre le droit public de continuer un magistrat. Le dictateur aUégua plusieurs exceptions semblables ; d'aiUeurs, selon les séna-
* Tite-Live, 37-1 ; Plut., Marc,, 33.
• Tii«-Live, «7-».
GlERRE E7I ITALIE. 193
leurs, il fallait, dans des circonstances si critiques, confier le commandement à des chefs expérimentés. Les tribuns se désistèrent, et Ton élut Fabius avec Fui vins, qui abdiqua aussitôt la dictature ^ Au milieu des soins importants dont on était occupé, l'élection d'un grand-curion ranima un moment une vieille querelle. Les patriciens prétendaient en exclure le plébéien Mamilius Vitulus, puisque cette dignité était restée jusqu'alors exclusivement aux patriciens. On en appela aux tribuns, qui renvoyèrent au sénat, qui renvoya au peuple, et Mamilius fut le premier plébéien que Ton nomma grand-curion*.
Les circonstances étaient encore plus graves qu'on ne pensait. Oa se lassait de la guerre en Italie, et le mécontentement éclata avec un grand danger (209), lorsqu'un décret du sénat fit passer en Sicile les restes des derniers vaincus d'Herdonée , sous la même flétrissure que les premiers, avec les vaincus de Cannes. Ceci exaspéra les Latins et les autres alliés; ils murmuraient dans leurs assemblées : « Depuis dix ans, on les épuisait de levées et de service; « chaque année un désastre. C'en était fait d'un citoyen « enrôlé par le Romain; mieux valait être pris par le Car- « thaginois, qui vous renvoyait sans rançon, au lieu que a le Romain vous reléguait hors de l'Italie : c'était un exil « plutôt qu'un service militaire. Voilà déjà huit ans que les « soldats de Cannes y vieillissent; ils y mourront avant « que l'ennemi, si fort en Italie, se retire. Il ne restera « bientôt plus personne; il faut refuser les levées. Si tous « les alliés s'entendaient, Rome songerait à la paix : aua trement , tant qu'Annibal vivra , jamais la guerre ne finira « en Italie. » On y comptait alors trente colonies dans l'intérieur de la contrée , toutes ayant leurs députations à Rome. I>ou2e déclarèrent qu'elles ne pouvaient plus fournir do
• Tite4jve, 37-6 ; Plut., Marc., 34.
* Tile-Jive,a8-8.
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soldais ni d'argent * . Les consuls inquiets voulurent les ramener par Thonneur : Rome était leur mère-patrie, ils étaient s(»s enfants, ils ne devaient pas Fabandonner... Vaines raisons! ils persistèrent. Quand on en fit le rapport au sénat, on s'écria dans la consternation : « La république est perdue ! les autres colonies feront de même ; les aUiés s'enteiident tous pour livrer Rome à Annibal. » Heureusement on trouva les dix-huit autres colonies plus zélées : leur contingent était prêt, et davantage s'il le fallait. On fit venir ces fidèles députés au sénat pour les remercier solennellement, ensuite on les présenta au peuple avec de grands éloges '. On passa sous silence le refus des douze ; on ne congédia ni on ne retint leurs députés , on ne leur donna pas audience. Ensuite on expia les prodiges, car il y en avait tous les ans.
Fabius s'occupa enfin de prévenir le péril qui menaçait, en chassant Annibal, et il n'y avait rien de mieux à faire pour cela, selon le plan du vieux consul, que de lui prendre Tarente; alors, sans place de i^etraite, sans allié sûr, il n'aurait plus de motif de rester en Italie. U chargea donc Marcellus, proconsul, d'occuper vigoureusement Annibal pendant cette expédition. Marcellus n'y manqua pas , « persuadé que nul général romain n'était aussi capable que luimême de faire tête à Annibal. » Il l'alla chercher près de Canusium et se mit à le harceler. Un premier combat demeura indécis; le lendemain, déroute complète des Romains, qui perdirent près de trois mille hommes et six étendards. Marcellus accabla ses soldats de reproches, fit donner de Forge au lieu de froment aux fuyards, condamna leurs centurions à garder l'épée nue sans ceinturon , an-
1 Tite>LUe, 37-9. Citaient Àrdée, Nepi , Sutrium , Albe, Caneoli, Gcm, Suessa , Setia, Gircello , Cales , Narni et lotcramna.
* Tiie-Live , 27-10. U rapporte aussi leurs noms avec soin*
GUERRE EN ITALIE. i95
nonça qu'on attaquerait une troisième fois. Dès le matin suivant, la cotte d'arme d'écarlate parut devant sa tente. Annibal se récria d'étonnement , disent Tite-Live et Plutarque, sur l'intrépidité de Marcellus; le Romain devait donc avoir son tour. Toutefois, la déroute recommençait de son côté, si le premier manipule des hastats n'eût assailli de javelots les éléphants, qui se retournèrent et mirent le désordre dans l'armée carthaginoise. Si Annibal perdit véritablement deux fois autant de monde que le vainqueur, il le laissa au moins dans l'impossibilité de continuer la campagne ; aussi, malgré cette victoire, on cria fort à Rome contre Marcellus, surtout le tribun Bibulus, qui l'accusait de passer l'été à couvert dans Venusia, pendant qu' Annibal courait le pays à son gré. Il est vrai qui Marcellus se justifia, et qu'il fut même nommé consul pour la cinquième fois *.
Pendant ce temps, Fabius avait réussi ; des intelligences d'un genre assez honteux lui avaient ouvert les portes de Tarente; il avait fait massacrer une partie de la garnison pour paraître avoir pris la ville d'assaut et non par trahison ; tt mais il ne retira pas la gloire qu'il s'était promise, et il encourut à la fois le reproche de perfidie et de cruauté *. » Après cela il eût été bien maladroit au héros punique de dire : Les Romains ont donc aussi leur Annibal; le mot n'est pas vraisemblable, à moins que ce ne fût une dérision. Fabius pensa payer cher cette prétendue ruse. Il reçut au bout de quelques jours deux habitants de Métaponte portant des lettres des principaux citoyens, qui s'engageaient à lui livrer la ville et la garnison carthaginoise, moyennant une amnistie entière; il consentit et prit jour. Heureusement pour lui, les présages qu'il consulta
* Tite-Livc, 17-11 , i3, 14 , ao ; Plut., Marc,, 35, 36, 37. ■ Plul., Fah., 33, 3'» ; Tite-Iâvc, 17-10.
iOG HISTOIRE ROMAINS.
deux fois avant de sortir furent contraires ; la victime immolée le confirma encore, et Tharuspice, plus avisé ou plus instruit , lui déclara que Fennemi lui tendait un piège. Annibal , en effet, lui avait envoyé ces lettres , avait reçu sa réponse et l'attendait sur le chemin de Métaponte^
Marcellus fut moins heureux. A soixante ans « il avait une passion de gloire comme un jeune homme, et une ambition au-dessus de son âge *. » A peine eut-il pris possession du consulat, qu'il courut de nouveau vaincre Annibal, et il donna tète baissée dans une embuscade près de Petelia, où il fut tué, et son collègue Crispinus blessé (208). Les hostilités languirent ensuite : on était dans Tattaite d'un grand événement.
On savait qu'Asdrubal était arrivé chez les Gaulois, qui s'enrôlaient en foule; le cens révéla bientôt (207) une diminution effrayante de la population. L'absence de Tennemi ne rendait pas la sécurité, et Ton avait de la peine Si rétablir la culture des champs : les hommes du peuple, privés de leurs enfants, avec peu d'esclaves , sans troupeaux, refusaient de retourner à leurs métairies démolies ou brûlées ■. Les colonies maritimes se défendaient toujours du service militaire par leur exemption invioM] mais, à cause du danger présent, ce droit ne fut laissé intact que pour Antium et Ostie : encore fit-on prêter serment aux jeunes gens de ces deux colonies qu'ils ne découcheraient pas plus d'un mois hors de leurs murs tant que l'ennemi serait en Italie*. Les prodiges alarmants redoublaient: outre les pierres et la foudre tombées sur divers points , un ruisseau de sang avait coulé près de la porte de Minturnes. Neuf jours de sacrifices, un jour de supplications et
» Tite-Live,a7-i6.
■ Plut., Uarc. , 38 , 38 , 4o ; Tite-Live, 17-97.
* Tite-IJvc, a7-36, afi-i 1 .
* Tile-Livc , »7-38.