GUERRE EN ITALIE
les grandes victimes avaient à peine détourné ces menaces, que Ton recommença le novendiale , parce qu'on vit une autre pluie de pierres pendant Yarmilustrum (sacrifice fait dans une revue de l'armée, au son des trompettes). Les esprits se troublèrent de nouveau à la nouvelle qu'il était né à Frusinone un enfant d'une taille de quatre ans et d'une conformation extraordinaire. Ce prodige était apparemment au-dessus de la science romaine. On manda des harusr pices d'Étrurie : ils dirent que c'était un affreux augure , et, sur leur décision , on en purgea le territoire romain en le précipitant tout vivant dans la haute mer; puis vingtsept jeunes filles, en trois chœurs, parcoururent la ville en chantant une ode du poète Livius Andronicus *.
Une chose véritablement à craindre, était une seconde invasion qui se préparait en Cisalpine. Si Asdrubal rejoignait son frère, on ne pouvait plus prévoir que la ruine de la république *, déjà si affaiblie, et l'on avait nommé deux consuls sans gloire et sans talents pour empêcher la redoutable jonction. Mais tous ceux qui soutenaient Annibal étaient comme frappés d'aveuglement. Asdrubal , ne rencontrant aucune armée en Cisalpine , perdit le temps au siège de Placentia , sans instruire son frère de son approche. Celui-ci , quand le bruit en vint jusqu'à lui , vit l'occasion passée ; les deux armées consulaires étaient prêtes maintenant. Toutefois, il se met en marche. Malgré un échec qu'il a reçu de Néron, à Grumentum, il essaie de remonter versCanusium, et il attend de nouvelles levées du Brutiumpour tenter un nouvel effort •. Asdrubal se réveille enfin , quitte son blocus inutile , et s'avance rapidement en Itahe. Les quatre Numides qu'il pense alors à envoyer
» Tite-Ure, «7-37.
• Tite-live, «7-40.
• Tile*Live« »7-45, 4'»
498 HISTOIRE EOMÀINB.
à son frère, sont interceptés par Néron. Celui-ci conçut aussitôt un projet bien hardi , qui peut tout perdre ou tout sauver; mais le moment était venu de tout risquer sans hésitation : on était à Rome dans la plus grande anxiété K 11 part de son camp , pendant la nuit , avec sept mille hommes, et, après six jours de marche, il entre de nuit dans le camp de son collègue Livius, en face de celui d'Aj»drubal , sur les bords du Metaurus. Au point du jour , la trompette sonne deux fois. Le Carthaginois reconnaît , à ce signal , que les deux consuls sont réunis; 11 en tire les plus tristes conjectures. Il ne réfléchit plus : il fuit pour repasser le fleuve hors de la présence de Tennemi ; il est atteint, forcé de combattre. Là , i) retrouve la valeur d'un Barca ; il rétablit quatre fois ses bandes rompues et les ramène à la charge: mais ses soldats, harassés et découragés par une marche précipitée, cèdent de toutes parts. Il ne cherche plus que la mort, et cinquapte-six miUe hommes restèrent avec lui sur le champ de bataille '.
La pénétration d'Annibal avait été cette fois en défaut par rinhabileté même de son adversaire; il ne pouvait soupçonner un pareil projet d'un tel homme, et il ne connut son absence que quand Néron, de retour, eut fait jeter dans le camp carthaginois la tète d'Asdrubal (207). Jamais le grand homme ne dut éprouver une plus profonde douleur; Cannes était vengée , et son dessein détruit. Toutefois, il ne quittera pas Tltalie. Retiré dans le Brutium, il y concentre ses forces, il s'y attache plus fortement : car, tant qu'il sera en Italie, Rome n'est point sauvée.
Scipion le comprit bien , et ce fut là son mérite réel. On reprenait l'olfensive, on punissait la Lucanie et la Cisalpine, on allait même attaquer de nouveau l'Afrique (â06). Mais
» Tilo-Lîvc, 27-40, 44*
«Tiie-L.ve,a7-.Vî, 47, 48,49.
GUERRE EN ITALIE. idO
Annibal , dans le Briitium , sans ressources et presque sans armée, était une mortelle inquiétude, et Ton ne savait comment s'en délivrer. «Depuis Cannes, tous les généraux n'avaient eu qu'une tactique, qu'un stratagème, éviter le combat ; Marcellus seul avait fait le contraire, pensant assez sagement que la temporisation, qui semblait devoir ruiner Annibal , finirait par ruiner l'Italie*. » Mais Marcellus n'avait pas été plus heureux. D'ailleurs Annibal attendait son autre frère Magon, par le nord, à la place d'Asdrubal ; les Cisalpins étaient toujours prêts à se soulever , les Étrusques ne demandaient pas mieux que de les imiter. Qui pouvait prévoir la fin de la guerre? Scipion trouva un moyen : c'était une forte diversion en Afrique , puisqu'on le pouvait maintenant. Aussi avait-il demandé le consulat à son rçtouT , et le peuple l'avait nommé avec empressement (203). Mais dans le sénat on ne concevait rien au-delà du plan de Fabius ; on n'écouta pas Scipion, on gagna même les tribuns pour empêcher qu'il ne se fit autoriser par les comices : tout ce qu'il put obtenir , ce fut d'aller en Sicile avec la permission éventuelle de passer en Afrique. On le laissa lui-même pourvoir à ses préparatifs ' ; on lui donna pour questeur le jeune Caton , l'élève et l'admirateur du vieux Fabius , et l'on garda l'armée en Italie , où une maladie contagieuse tint forcément les Romains et les Carthaginois dans l'inaction (204).
Scipion, agréable aux Siciliens, qu'il ménageait, disposa sans difficulté son expédition. Il put même venir en Italie enlever Locres , où il entra par intelligence : Annibal arriva trop tard pour la reprendre. Scipion y laissa son lieutenant Pleminius. Bientôt l'insolente et cruelle tyrannie de cet homme excita les plaintes des Locriens ; le consul
' Plut., Afarc., 33.
• Tiie-Live, 28-40 et suiv.
^00 HISTOIBE ROMAINE.
s'en inquiétant peu , ils s'adressèrent au sénat *. D'autres fliintes s'y joignirent. Caton, mécontent de la vie magnifique de son général à Syracuse , Tavait repris librement de ses dépenses excessives , de la discipline altérée : « Je n'ai pas besoin, répondit Scipion, d'un questeur si exact; je vais dans la guerre à pleines voiles ; je dois compte à la république de mes exploits, non des sommes que j'aurai dépensées. » Gaton le quitta. Fabius saisit roccasion,et tous deux répétaient à l'envi, dans le sénat, que Scipion répandait l'argent sans mesure , que les soldats employaient en luxe et en plaisirs le superflu de leur paie, que le jeune consul , en manteau et en sandales , passait des journées entières aux théâtres et dans les gymnases, tout occupé de poésies et d'exercices; il corrompait la discipline; ainsi déjà en Espagne il avait presque plus perdu par la sédition de ses troupes que par la guerre. Avec ses manières étrangères et royales, il donnait toute licence aux soldats, et puis sévissait contre eux. Il fallait punir Pleminius , faire réparation aux Locriens, et rappeler ce général plus terrible aux alliés qu'aux ennemis '. Grande agitation dans le sénat : Q. Metellus défendait Scipion , et son avis l'emporta. On envoya des commissaires en Sicile ; quand ils eurent rapporté tout ce qu'ils avaient vu des approvisionnements , de la flotte et des troupes , que les dépenses du général et ses amusements dans ses moments de loisir ne le détournaient pas de ses préparatifs , on n'hésita plus , et on lui permit de passer en Afrique. On apaisait d'ailleurs les * Locriens en faisant justice de Pleminius, mandé et emprisonné à Rome. Scipion ne tarda pas à mettre à la voile.
Cependant l'entreprise n'était plus aussi facile ; de deux alliés sur lesquels il comptait en Afrique, il ne lui en restait
« Tite-LÎTe, 49-9, 16.
> Plut., Coton, 5 { Tite-LiTe, 39-19.
KTERSION DE SCIPION. 301
plus qu'un sans ressource et détrôné par l'autre. Asdrubal Giscon avait regagné Syphax , en lui inspirant des craintes de Talliance de Massinissa avec les Romains, et en lui faisant épouser sa tille Sophonisbe, promise autrefois à ce dangereux rival , avant qu'il n'eût trahi la cause commune. Syphax était maintenant maître de toute la Numidie et l'ami de Carthage. Scipion cacha cette défection à ses troupes, et, n'oubliant pas son rôle de favori du ciel, il fit du haut de son navire prétorien une solennelle invocation aux dieux ; ensuite il jeta dans la mer les entraiUes d'une victime et donna le signal du départ *.
n laissait derrière lui Annibal dans le Brutium et Magon en Ligurie. Carthage menacée par une flotte romaine avait enfin ouvert les yeux : elle avait ordonné à Magon de passer en Italie sur les traces de son frère. Parti des îles Baléares, il se voyait, en deçà des Alpes, à la tête d'une armée de Gaulois, et les Étrusques se préparaient à le seconder. Ainsi le brillant Scipion voguait sur la Méditerranée entre deux périls également certains, s'éloignant de sa patrie qu'il prétendait défendre, et qu'il pouvait ne plus retrouver debout quand même il reviendrait vainqueur * : mais il ne pouvait reculer avec honneur devant Annibal ou devant Carthage, et s'il est ridicule de comparer cette entreprise avec celle du héros punique, on doit avouer qu'il prit son parti en brave, et qu'il y eut quelque grandeur de s'abandonner ainsi à la fortune.
C'était la fortune de Rome : tout lui réussit, et rien aux ennemis. Il aborda sans résistance ; le fiigitif Massinissa vint le trouver, lui apportant pour secours sa valeur, le désir de la vengeance et la connaissance du pays. Scipion assiégea Utique ; alors seulement parurent les deux armées
' Titc-Live, 19-^3, 33, 94, 27.
* Voyez le discours <lc Fahiii«V(lans Til>Lîvc, aS-^o.
202 HISTOIRE KOMÀmB.
d'Asdaibal et de Syphax (203). L'hiver suspendit les hostilités ; il semble que ce délai eût dû être utile aux A&icains: ils se laissèrent amuser par des négociations à la iaveui desquelles le général romain, peu scrupuleux , fit espionner 1( s camps ennemis par des officiers déguisés en esclaves, et ayant rompu les conférences, il attaqua la nuit * ; pr^que tout périt dans les deux camps incendiés. Les deux chefs rassemblent encore une armée et reviennent présenter au grand jour la bataille à Scipion ; ils sont vaincus dam 1rs Grandes-Plaines. Tunis ouvre ses portes au vainqueur, ( t les Carthaginois lui laissent le temps de revenir à Utique défendre sa flotte, qu'ils pouvaient détruire en son absence. En quinze jours, Laelius et Massinissa reprirent la Numidie, et ils virent entre leurs mains Syphax lui-même , une troisième fois vaincu. Massinissa avait reconquis aussi Sophonisbe ; mais il ne put Taffranchir en Tépousant : Scipion réclama cette dangereuse captive, qui pouvait changer le cœur de Massinissa comme elle avait fait Syphax. Le nouvel époux ne lui sauva cette ignominie qu'en lui envoyant une coupe de poison pour présent nuptial. Massinissa devait acheter par bien d'autres bassesses dans la suite de sa vie l'impérieuse protection de Rome.
La république, instruite par tant de rudes leçons, avait de l'autre côté pris ses mesures contre l'activité de Magon, en lui fermant l'Italie avec deux armées , en comprimant par des supplices la défection menaçante des Étrusques (204); enfin, le proconsul Cethegus et le préteur Varus s'avancèrent sur le territoire des Insubres et livrèrent bataille à l'ennemi (203). La valeur et la perte furent égales de part et d'autre ; mais une blessure grave ayant éloigné de la mêlée le général carthaginois, son armée ne tint plus, et la victoire demeura aux Romains.
' Tilc-Livc, 3o-3,4, 5.