SCIPION EN AFRIQUE
Tout ce bonheur déconcertait un peu le vieux Fabius. Il avait encore recommandé la prudence peu auparavant au consul Livius, partant contre Asdinibal; Livius, depuis douze ans, gardait rancune au peuple d'une condamnation injuste : je combattrai , avait-il dit, et j'aurai la gloire de vaincre ou le plaisir de me venger de mes concitoyens * ; et il avait vaincu, et de nouvelles témérités, môme la plus grande, celle de Scipion, venaient de réussir encore. Le pauve Fabius avait tant dit que la plus belle gloire était de terminer cette guerre à l'exemple de Lutatius, que le plus grand péril était en Italie, que la témérité n'était pas toujours heureuse ' 1 Que devenaient toutes ses prédictions î Il faut d'ailleurs rendre justice au temporiseur : il se dédommageait honorablement de tant de succès obtenus contre son système, en soutenant avec chaleur la loi Gincia (204) , qui réprimait l'avidité des grands et leur défendait de recevoir aucun présent de leurs chents dans un procès*. Ceci dut le relever d'autant mieux dans l'esprit du peuple, que ce même plébéien Livius, alors censeur, toujours plein de son ressentiment, venait de noter d'infamie tous les citoyens, excepté la tribu Mœtia, qui autrefois ne l'avait point condamné, et il se faisait donner le surnom de Salinator, à cause d'un impôt qu'il imagina de mettre sur le sel * par un reste de vengeance.
La gaieté qui renaissait à Rome, était une preuve de la supériorité que la république reprenait déjà dans la lutte punique. En effet, le cens redevenait florissant, car on pouvait maintenant commander aux colonies indépendantes, et on leur imposait en punition de leur mauvaise volonté un double contingent. Ce n'était plus Annibal qui harcelait,
*Tite-LWe, 28-41, 4a.
• Freinsh., ao-«3 ; Tite-LÎTe, 27-34.
* Cic, Desenect., 4; Tite-LÎTe, 34-3.
*Tite-Live, 29-37.
âOi HISTOIRE ROMÀII^E.
mais Tarmée romaine qui s'efforçait de le pousser à Tcxtrémité du Brutium. Il semble pourtant que d'abord on n'osât rapprocher; « pendant un an il n'avait rien entrepris^ et on l'avait laissé tranquille, tant il y avait de force dans un seul homme, quoique tout périt autour de lui. y> Tit^-Live ne peut s'empêcher d'admirer dans cette adversité ce courage et ce génie, qui, après treize ans d'une fortune variée, après tant d'espérances perdues , retiré dans un coin de l'Italie, y tenait toujours unie et toujours prête une iam^aée si diversement composée, qu'il n'avait pas toujours de quoi payer et de quoi nourrir ^ Le premier consul qui alla troubler ce repos lut battu (20i) , et obligé d'appeler une seconde armée à son secours '. Annibal, vaincu ensuite par le nombre, faisait tête encore et restait sur cette terre ennemie.
Le danger de Gartbage l'en arracha. Menacée par Scipioo, elle rappela en hâte Annibal et Magon. Annibal s'indigna, mais il obéit ; c'était sa patrie elle-même qui l'obligeait à laisser sa proie ; jamais exilé ne s'éloigna de son pays natal avec autant de regret ' qu'il quitta l'Italie , si longtemps pressée et éternellement marquée de ses étreintes. Débarqué à Leptis, il attendit vainement son malheureux frère; Magon était mort de sa blessure dans la traversée. Malgré cette nouvelle douleur, en présence de Scipion, à Zama, il considéra d'un oeil ferme la situation de sa patrie et ne balança pas à demander la paix. Scipion refusa ; comment pouvait-il reparaître à Rome sans avoir même osé se mesurer avec Annibal, sans une victoire complète, avec une guerre à recommencer ? Et quelles plus heureuses chances pouvait-il désirer? Deux batailles gagnées sur le territoire de l'Afrique, des troupes supérieures en nombre , animées par le
> Tite-Liye, a8-ia.
•Tilc-Live, 49-36.
' Tilc-Live , 3o-ao.
SCiPIOn Eîf ÀFRIQLE. 205
succès, un allié puissant, et avec lui la cavalerie numide, et une plaine pour combattre, et, par conséquent, la tactique d'Annibal déconcertée. Annibal le savait bien ; aussi changea-t-il son ordre de bataille : il mit sur ses ailes ses plus faibles troupes, qu'il laissait à disperser aux Numides de Massinissa ; pendant cette poursuite , une vaste ligne d'éléphants en avant de son centre devait troubler les Romains , ses nouvelles levées les lasser , et il achèverait avec ses vieilles bandes. Scipion, qui n'a pas manqué après sa victoire de vanter beaucoup cette combinaison *, parait pourtant n'en avoir compris l'habileté que lorsque la seconde ligne carthaginoise étant rompue, il se trouva en fece de cette redoutable infanterie. Il dut craindre alors de voir réaliser les pronostics du vieux Fabius : il lui fallut rallier ses plus braves légionnaires pour commencer tout de nouveau a un combat égal des deux côtés par la valeur, l'expérience, la réputation des soldats, la grandeur de l'espérance et du péril *. » Mais le destin de Carthage était prononcé. Les Numides de Rome revinrent sur leurs pas plus tôt qu' Annibal ne l'espérait, et prirent à dos ses vaillantes cohortes , qui , ne pouvant plus vaincre , se firent tuer (202) . Les Numides de Vermina , fils de Syphax , n'arrivèrent qu'après la défaite pour tomber au milieu des Romains vainqueurs, qui en massacrèrent quinze mille et prirent le jeune prince. Scipion s'était avancé par mer jusqu'à Carthage, moins pour reconnaître la ville que pour effrayer les habitants et hâter la conclusion. Annibal la voulait aussi : des députés furent envoyés par son conseil à Tunis pour recevoir les conditions. Le jeune proconsul craignait la longueur et la difficulté d'un siège , la venue d'un successeur qui aurait la gloire de finir cette guerre ; il laissa donc aux Car-
• Tite-Live, 3o-35.
* Tite-Live , 3o*34 i Appien , Guerres libyqtuis»
thaginois leurs lois, leur territoire et les villes de leur dépendance ; ils eurent à livrer les prisonniers et les transfuges, toutes leurs galères , excepté dix , leurs éléphants doniptés, sans pouvoir en dompter d'autres ; à ne plus faire la guerre dans l'Afrique ni ailleurs sans la permission du peuple romain ; à indemniser Massinissa et le recevoir comme allié ; à payer dix mille talents en cinquante ans. Quand Giscon, à Carthage,prit la parole en présence de la multitude contixî ce traité, Annibal, indigné, Tarracha de la tribune, cl comme il vit le peuple murmurer : « J'avais neuf ans, dit-il, quand je vous ai quittés ; je connais assez la guerre et nullement vos usages. » Il montra ensuite que la paix était acceptable et nécessaire. On s'y soumit *.
A Rome on avait peine à croire à un semblable succès; on n'avait pu se rassurer par le départ d' Annibal ; et quoiqu'on n'entendit plus Fabius, qui venait de mourir tout récemment , les prédictions continuelles de cet ancien défenseur restaient dans les esprits : le lieu, non le péril, était changé. Scipion n'aurait plus affaire à Syphax, à une multitude ramassée au hasard, mais à Annibal, né en quelque sorte dans le camp de son père, nourri dans les armes, soldat dès l'enfance, général avant d'être homme, vieilli dans les victoires dont il avait couvert l'Espagne , la Gaule et l'Italie; à une armée de vétérans, endurcie par des fatigues incroyables, couverte mille fois du sang romain, portant les dépouilles de tant de soldats et de généraux. Scipion rencontrerait dans la mêlée beaucoup de ces soldats qui avaient tué de leur main des préteurs, des consuls*, forcé tant de camps et de villes'. Telles étaient les pensées qui revenaient sans cesse ; cette guerre qu'on s'accoutumait à voir prolonger et s'éteindre peu à peu, se ranimait tout
» Titc-Live , 30*27.
• Titc-Live , 3o-a8.
CÀRTHAGB VAINCUE. 207
d'un coup plus terrible : on touchait au moment décisif, au dernier combat ; Scipion et Annibal étaient en présence. Aussi quand Veturius Philo vint annoncer que ce dernier combat était livré, qui finissait cette guerre funeste, sans oublier même la défaite de Vermina , les sénateurs Tentendirent avec une extrême joie, puis le conduisirent au Forum pour communiquer ce bonheur au peuple, tous les temples s'ouvrirent aux actions de grâces, et trois jours de supplications furent décrétés *.
A Carthage, il se passa bientôt une autre scène (201), d'abord digne de pitié , puis de mépris : au retour des députés, qui rapportèrent le traité sanctionné à Rome, on livra les galères, les éléphants, les transfuges, quatre mille trois cents prisonniers ; on conduisit les navires en haute mer, et on y mit le feu. Cet incendie éclatant subitement parut aussi lugubre aux Carthaginois que si Carthage même eût été en flammes. Il s'agit ensuite d'acquitter le premier paiement du tribut; alors on n'y tint plus, et les pleurs coulèrent dans le sénat. Annibal, en voyant cette lâcheté , se mit à rire , et comme on lui en fit un reproche : « Si vous pouviez lire dans l'ame , répondit-il , vous n'y verriez pas de la joie, mais une douleur violente; mon rire est moins déraisonnable que vos larmes. Il fallait pleurer quand on nous a ôté nos armes, brûlé nos vaisseaux, interdit la guerre; voilà le coup qui nous tue. Mais, je le vois, on ne sent les maux publics qu'autant que les intérêts privés sont touchés ; rien ne vous est plus sensible que la perte de votre argent. Lorsqu'on emportait les dépouilles de Carthage vaincue, lorsque vous l'avez vue sans défense et nue au milieu des nations armées, personne n'a gémi ; maintenant, parce qu'il faut que chacun fournisse sa part au tribut, vous pleurez. Bientôt, peut-être, vous sentirez malheureu-
» Tite-Live, 3o-4o.
somcnt que c'est le moindre de vos maux qui cause aujourd'hui vos larmes *. »
Les Carthaginois ne comprirent pas plus Annibal à Carthage qu'ils ne l'avaient compris en Italie. Il s'agissait pour eux de prendre l'empire du monde sous peine de périr ; mais ce rôle ne leur convenait pas plus qu'aux Grecs. Annibal eut donc à lutter seul encore , il fut donné à un homme de balancer la puissance romaine et les destinées ; et quand il ne fut plus, l'empire du monde resta assuré aux Romains.
■ Tite-Li^e , 3o-4o. 11 o'ett pat facile d*a<^corder Tire-Uve et Appien , Guerret libyques , uir la bataille de Zama ; mais le récit dVAppien est remarquable par la valeur d'Annibal , qui joignit toor à tour Scipion et Massinissa aux deux moments dëci»i&; chaque fois il eut son bouclier percé de leur javelot , et chaque fois il jeta son adversaire à bas en lui tuant son cheval. Massinissa , le plus ardent , fut aussi le plus maltraité ; en revenant à la chaiige , il reçut une blessure au bras. Aussi , dans la dérouie, il se lança sur Annibal, qu'il eût voulu faire prisonnier^ et le poursuivit jusqu'à la nuit.