CHAPITRE XVI
COlfDUITB DES ROHAIHS À L*ÉGÀRB DES ALLIÉS ET DBS
TÀINCUS.
n était désormais certain que les Romains pouvaient faire la loi au monde, et qu'ils le voulaient, non pour y porter la civilisation, comme Alexandre en avait eu le dessein : ils étaient des barbares; non plus pour la gloire de vaincre, ils en avaient fait assez; mais pour leur plaisir, pour leur jouissance.
Us n'avaient pas même attendu que l'empire ne leur fût plus contesté; dès la seconde guerre punique on avait pu voir quel serait cet empire. La dépendance de ceux qu'ils appelaient alliés était déjà assez dure; nulle ville n'avait d'armes ni de soldats à elle; tout cela appartenait aux Romains, et chacune payait en outre l'honneur de leur donner le sang de ses citoyens, en fournissant les vivres, l'entretien et la paie des auxiliaires qu'on lui demandait. Du reste, un pays utile était ménagé , l'Italie pour ses recrues, la Sicile pour ses moissons. L'État y défrayait ses magistrats, qui n'y pouvaient acheter ni meubles, ni argenterie, ni ha-
bits, ni môme d'esclave , à moins qu'il ne leur en fût mort quelqu'un; « car on pensait qu'il y avait extorsion et non achat, quand le vendeur n'était pas libre de vendre à son gré. » On laissait aux villes siciliennes leurs lois, on leur avait rendu leur territoire, du moins à bail; on continuait d'observer les règlements d'Hiéron touchant la dime des blés et l'affermement des terres ; sept villes jouissaient d'une entière franchise *. Cette modération apparente n'empochait pas, d'ailleurs, d'enrôler dans la marine les Siciliens avec les affranchis * , comme autrefois les prisonniers sanmites. Mais malheur aux vaincus dont il n'y avait rien à tirer ou qui avaient résisté ! Du premier envahissement de la Corse et de la Sardaigne , on avait ramené à Rome une si grande multitude de captifs , qu'il en était resté le proverbe : Sardes à vendre , pour désigner une quantité embarrassante de viles denrées '. Plus tard (215) , les exactions d'une armée romaine avaient causé en Sardaigne un soulèvement *. Le châtiment de Capoue disait bien plus encore. Le proconsul Fulvius , de son autorité , sans attendre de sénatus-consulte , avait fait battre de verges et décapiter soixante-dix sénateurs campaniens (2il). Co grand nombre d'autres nobles furent jetés en diverses prisons où ils périrent. Ce qui restait des habitants avait été dispersé, sans aucun espoir de retour, par Tordre du sénat: « Décision tout-à-fait louable, dit gravement Tite-Live; on ne sévit point contre les maisons et les murs qui n'étaient point coupables, et par là on se donnait une réputation de douceur chez les alliés, en laissant subsister la ville la plus célèbre et la plus opulente , dont la ruine eût fait gémi^
• Cic, fn Ferr,, De sttppl.^ a.'» , De signis , 5, a« Act, in Ferr*, a-lîi 3*^» Rotin, 8- la.
• Tite-Live, 43-ia.
' Freinsh., 2o-3.
• Tite-Live, a 3- 3a.
tous les peuples voisins. » Quand on permit aux Campaniens de réclamer (210), on les traita plus mal encore. En même temps , des députés siciliens avaient fait entendre leurs plaintes : en apprenant que Marcellus, de nouveau consul , devait retourner dans leur île, ils s'écrièrent qu'il valait mieux, pour la Sicile , être engloutie par les feux de l'Etna que livrée à un tel ennemi. Il y eut une vive discussion dans le sénat , et, malgré la dédaigneuse réponse du vainqueur aux accusations de ces Grecs , on le blâmait hautement d'avoir pris de force et ruiné Syracuse, autrefois le grenier et le trésor du peuple romain ; et si un décret ratifia ses actes , on trouva du moins convenable qu'il changeât de département avec Levinus; et celui-ci fut chargé de pourvoir aux intérêts des Syracusains autant qu'il se pourrait *. On eut bien moins de justice envers les Locriens reconquis (205); on ne demanda pas compte à Scipion de sa révoltante partiahté pour Pleminius. Si l'on ne pouvait tolérer les infâmes vexations d'un lieutenant de consul envers les alliés, en présence d'Annibal , on sembla supporter assez facilement le supplice odieux des tribuns légionnaires qui avaient pris la défense des Locriens ; on se contenta de rappeler et de mettre en prison Pleminius, on ne lui fit pas son procès; et si enfin on le mit à mort , onze ans après , ce ne fut pas pour ses crimes, mais pour avoir formé le complot • d'incendier la ville dans l'espérance de s'échapper (19-4). Il fallait bien, d'ailleurs, que la condition des peuples italiens fût misérable, puisqu'ils tendaient toujours à s'introduire dans les colonies romaines et surtout dans la cité. Il en résultait des décisions contraires de la république , qui découvraient d'une manière plus choquante son despotisme. Un grand nombre
» Tite-Live , a6-33, 34 , ag , 3i , 32. » Tite-Live, 34-44.
S58 nsT^M iioiiAiini»
de Latins 8*étant fait insa*ire dans trois colonies, à Texemple des Férentins, afin d'être considérés comme ditoy^as itHnaÎDS , le sénat décréta (195) qu'il n'en était point ainsi K Plus tard^ il donnait le droit illusoire de suffrage à trois municipes^ et comprenait forcément, dans le dénombrement de Rome, les Gampaniens , naguère si maltraités : par là on remplissait , pour les levées , le vide de la population diminuée par la guerre et par les fondations de colonies , mais sans aucun avantage politique pour les nouveaux citoyens, qui ne résidaient pas (188). Presque ea même t^nps (187) , le sénat chargeait un préteur de renvoyer dans leur pays douze mille Latins, qui avaient pris rang à Rome en divers dénombrem^ts. On renouvela cette expulsion dix ans après, car lesLatins se glissaient toujoursau moyen de deux iîraudes. La loi accordait aux alliés du nom latin le droit de cité, quand ils laissaient un rejet(»i dans Irur patrie t les uns, pour n'en point laisser, vendaient leurs fils à des Romains, sous la condition de leur rendre la liberté à Rome, et de les faire, de cette sorte, citoyens à litre d'affranchis ; les autres, qui n'avaient point de race à laisser, s'introduisaient néanmoins comme citoyens romains ; le plus grand nombre négligeait même ces apparences de légalité. Cet abus excitait les réclamations des villes alliées, qui ne pouvaient plus fournir leur contingent : le sénat y pourvut , non-seulement en ordonnant le retour des émlgrants, mais en interdisant ces ventes simulées *. Ainsi les alliés n'étaient que des soldats parqués, et, pour rendre cette dégradation plus sensible , on amenait , à cette époque, au milieu d'eux, comme des troupeaux, des familles de Ligures vaincus « qui devaient remplir les cantons dépeuplés du Samnium. Déjà aussi les avait-on habi-*
* Tite-LWe, 34.42.
• Tite-Livc , 3()-3 , 4i-8 ; R<»in , 8 , »• partie, a.
DOmi^ÀTlON &01IAINB. 259
tués à traiter les Romains comme leurs maîtres , par des honneurs publics rendus aux persomiages importants qui se présentaient dans les villes, même sans fonctions. Mais le mal ne s^arrèta pas là. Posthumius , irrité contre les Prénestins qui n^avaient pas rempli ce devoir envers lui , un jour qu^il était allé faire un sacrifiée à la Fortune de Préneste , s'en vengea lorsqu'il ôit consul (473) ; ilécrivitau premier magistrat de v«iir au-devant de lui , de lui préparer un logement et de lui tenir des chevaux prêts. Jusqu'alors pareille chose ne s'était faite : les magistrats recevaient de la république des mulets, des tentes et tout leur appareil militaire; ils logeaient chez des hôtes auxquels leurs maisons étaient également ouvertes à Rome; quelquefois seulement, pour une mission extraordinaire et pressée, on exigeait des relais. Le ressentiment du consul, «juste, il est vrai *, » mais nwi conveoahle à sa dignité , et le silence timide des Prénestins, établirent, par cette action, un droit qui devint chaque jour plus onéreux. Popilius Lœnas, digne collègue de ce consul, non content d'avoir attaqué sans motif les Statyelles, les seuls des Ligures qui n'eussent point été hostiles , rasa leur ville et vendit , c€«mme esclaves , dix mille hommes qui s'étaient rendus à discrétion. Le sénat voulut réparer cette cruelle injustice, qui pouvait accroître la résistance dans les autres guerres : Popilius méprisa le sénatus*con^lte, et se vengea sur la malheureuse peuplade, en lui tuant ^core dix mille hommes dans un combat. Alors s'éleva une indignation générale : les tribuns , d'accord avec le sénat , pprtèrent cette rogation : que s'il se trouvait , avant les calendes de sextilis , un seul Statyelle non délivré , le sénat s'engageait par sèment à rechercher et à punir l'auteur de ce délit. On contraignit ensuite Popilius à revfflair après l'expiration de sa charge, et à se
• Tite-Live^Aa-i.
240 HISTOIBE ROMÀIMB.
justifier. Un nouveau décret fit racheter plusieurs milliers de Statyelles , et on leur donna des terres au-delà du Padus. Mais le coupable, par ses intrigues et celles de sa famille, obtint du préteur même chargé de le juger, un ajournement jusqu'à Tépoque où la commission expirait avec les pouvoirs annuels de la préture : la punition fiit éludée par ce subterfuge. Un second Popilius, successeur de celui-ci dans le consulat , était revenu de la même province; on lui demanda de tous côtés avec aigreur , dans le sénat , pourquoi il n'avait pas remis en liberté les Statyelles , opprimés parle crime de son frère. Les deux prévaricateurs en furent quittes pour cette honte ^
Précisément sous le consulat de ce Posthumius et du premier Popilius , un censeur, Fulvius , donnait Texemple d'un autre genre d'iniquité. Il avait voué un temple à la Fortune; il lui prit fantaisie de Torner de tuiles de marbre, et il s'en alla découvrir à moitié le temple de Junon Lacinia chez les Brutiens , qui n'osèrent s'y opposer. La chose ne pouvant rester secrète , le sénat cria au sacrilège, puis se borna à ordonner des expiations et à renvoyer les tuiles de marbre, qui restèrent dans une cour du temple, faute d'ouvriers assez habiles pour les replacer. Bientôt on vit les décemvirs d'une ville alliée battus de verges par l'ordre d'un général romain , pour une légère négligence : « Qui pourrait supporter, dit alors Caton, cet outrage, ce despotisme, cette servitude? Pas un roi n'a osé faire cela. Où est-donc l'alliance, la foi des ancêtres? Des injures publiques, des coups, des marques de verges, des meurtrissures , de telles douleurs et de telles tortures , l'affront et le déshonneur sous les yeux d'une foule de citoyens et de mortels ! voilà ce que tu as osé ! Ce que des esclaves ne souffrent qu'à peine , penses-tu que des hommes libres tt
« Tite-Live , 43-8 » 9i a» ♦ aa , a8.
honorables le souffriront sans un profond ressentiment ? » Malgré ces sévères reproches *, Tabus ne cessa pas.
Quelle devait donc être la conduite des généraux romains hors de Tltalie ? Trois ans après la seconde guerre punique tenninée , les choses dont Caton s'abstenait dans son commandement nous apprennent ce que les autres se permettaient déjà. A la tête des armées, il ne prit jamais plus de trois médimnes de froment par mois, avec un peu moins de trois demi-médimnes d'orge par jour pour ses chevaux. Préteur en Sardaigne, il ne foula pas comme les autres, qui exigeaient des tentes, des lits, des vêtements, traînaient avec eux un grand nombre d'amis et de domestiques, et faisaient des festins*.
Les Sardes, les Corses, surtout les Espagnols, étaient de ces vaincus dont le grand orateur romain, un siècle plus tard, disait publiquement, comme une chose reconnue, «qu'ils étaient destinés à l'éternelle sujétion de la puissance romaine. » Outre la taxe permanente, « qui était le châtiment de leur résistance, le prix des victoires de la république ', » ils devaient une fourniture en blé, dont une partie en dîme, et le vingtième qu'on leur payait. Trois préteurs (178-173) trouvèrent apparemment le châtiment trop léger : ils y ajoutèrent en prenant la dîme en argent. Ils fixaient trèshaut la valeur du blé estimé {frumentum œstimatum), ou blé de la dîme, et très-bas le blé acheté (frumentum emp^ tum)^ qu'ils faisaient bien payer à l'État; et ils s'enrichissaient par cette double concussion. Une députation des opprimés vint demander à genoux justice de l'avarice et de la tyrannie de ces magistrats. Comme, entre autres indignités, il y avait eu des extorsions manifestes, on nomma
* Aul. Gel., 10-3.
• Plut., Cat., 9.
' Gc, Pro ForUeio ,S,t' In Ferr»^ 3 , 6.
cinq commissaires pour informer : on permit aux Espagnols de choisir des patrons , qui furent Caton , Scipion Nasica , Emilius Paulus et Sulpicius Gallus. Le premier des trois accusés, Titinius, fut absous; les deux autres, bien plus inculpés, furent ajournés et s'exilèrent, Furius à Prénesle, Matienus à Tibur. On disait généralement que ks patrons eux-mômes s'opposaient à ce que l'on poursuivit ces nobles et puissants personnages : on le soupçonna encore plus quand le préteur Canuleius, laissant là cette affaire, fit des levées, puis partit tout-à-coup pour TEspagne, sa province, de peur que plusieurs autres ne fussent tourmentés aussi par les Espagnols. Ainsi , le passé étant oublié, le sénat décréta pour l'avenir que le magistrat romain n'aurait plus l'estimation du blé, et qu'il ne pourrait plus contraindre les Espagnols à lui vendre leurs vingtièmes au prix qui lui conviendrait, ni imposer dans les villes des préfets pour exiger les paiements *.
De son côté, Licinius, ne pouvant rien contre Persée, tournait sa colère c(Mitre les Grecs , saccageait les villes de la Béotie pendant ses quartiers d'hiver, et vendait les citoyens à l'encan. Les Coronéens recoururent au sénat, qui ordonna de les mettre en liberté. Le préteur Lucretius faisait pis encore, acharné contre les alliés et méprisé des Macédoniens auxquels il laissait prendre ses convois. Tribuns, peuple et sénat criaient à Rome contre ces prévaricateurs. Les amis de Lucretius opposaient son absence pour le service de l'État; mais on ignorait tellement alors ce qui se passait, môme aux environs de Rome, que Lu<^rotins était en ce moment même dans sa terre d'Ântium , occupé à y conduire , du produit de ses rapines, les eaux de la Loracine, travaux qui lui coûtèrent cent trente mille as , et à orner de tableaux enlevés aux Grecs uq temple
> Tite-Live,43-a.
d'Bsculape. Par bonheur pour lui, des députés d^Àbdère vinrent détourner Tlndignation publique sur son successeur, Hortensius. Ce nouveau préteur avait exigé des Abdéritains cent mille deniers et cinquante mille boisseaux de blé ; ils avaient demandé un délai pour réclamer auprès du consul et à Rome, et à peine ces députés partis, la ville avait été livrée au pillage , les principaux habitants décapités et les autres vendus. C'était le plus mémorable exploit d'Hortensius. On fit encore un décret de délivrance (170), et Ton chargea de Texécution deux commissaires {legaW)^ Sempr. Blesus et Sex. Julius Coesar *.
Arrivèrent en môme temps plusieurs autres ambassades d'Afrique, d'Illyrie et d'Orient : les unes pour conserver ou obtenir la protection de Rome par des protestations , des couronnes d'or ou des offres énormes de blé et de chevaux ; les autres pour se plaindre d'hostilités ou de vexations. Cassius , collègue de Licinius l'année précédente, avait ravagé et pillé une peuplade gauloise au-delà des Alpes, puis les Camiens, les Islricns et les Japodes. Athènes, au lieu d'un contingent d'hommes et de vaisseaux qu'elle devait donner, s'était vue conlminte à fournir, malgré la stérilité de son sol , cent mille boisseaux de blé à Licinius et à Lucretius. Dans Ghalcis , Lucrelius avait encore dépouillé les temples, vendu des hommes libres, de même que dans Haliarte et dans Thèbes , où il avait passé comme un pirate. Ce système de tyrannie continuait actuellement avec Hortensius , (jui forçait les habitants de loger, hiver et été, les soldats de marine ; les maisons étaient pleines de cette multitude débauchée. Il fut répondu aux peuplades des Alpes qu'on ignorait et qu'on désapprouvait les faits dont elles se plaignaient , mais qu'il n'était pas juste de condamner, sans l'entendre, un consulaire absent pour le ser-
» Tîte-Live,43-3,4.
244 HISTOIRE ROMAUTS.
vice de TÊtat; au retour de Cassius, alors tribun en Macédoine, si les députés voulaient Taccuser, ils auraient satisfaction : on leur remit deux mille as pour eux , et de magnifiques présents pour le prince gaulois Cincibilis; tout cela fut suivi de trois députations romaines.
On jugea pourtant convenable de mander Lucretius; en sa présence les accusations devinrent plus graves : deux tribuns, après l'avoir accablé de reproches, le citèrent en jugement ;les trente-cinq tribus le condamnèrent unanimement à une amende d'un million d'as. On dit aux Chalcidiens que les deux préteurs n'avaient pas agi par la volonté du sénat; qu'on ne pouvait le penser, puisque la guerre de Macédoine n'avait pour but que la liberté de la Grèce*. Pour qu'on n'en doutât pas, un sénatus-consulle enjoignit bientôt aux villes grecques de ne rien fournir aux magistrats romains pour la guerre au-delà de ce qui avait été réglé par le sénat'.
Ces faibles désaveux de tant d'iniquités révoltantes étaient encore nécessaires au commencement d'une guerre mal dirigée; mais le sénat tenait déjà fort peu à sa réputation. Lorsque, au commencement même du consulat de Licinius, avant son départ pour la Macédoine, Marcius et Atilius, de retour de leur mission , en rendirent compte dans le Capitole et s'applaudissaient de leurs habiles déceptions à la face des dieux, la plupart des sénateurs les approuvèrent. Quelques uns, les anciens, refusaient d'y reconnaître l'habileté romaine : « Autrefois on se vantait , non de l'astuce, mais de la valeur; on déclarait la guerre avant de l'entreprendre ; on indiquait même le lieu du combat. » Et ils citaient Fabricius et Camille. Ces vieux prôneurs d'une antiquité douteuse ne furent point écoutés; les autres, a qui
» Tite-Live, 35-5, 6,7,8.
• Tite-Live, 43-17.
BOMmATION ROMAmS. 245
préféraient l'utile à Thonnête*, » se rappelèrent sans doute la guerre du Samnium, le traité violé de Caudium, l'usurpation de la Sardaigne, la reprise de Tarente, et ils pensèrent qu'ils ne différaient de leurs ancêtres que par un peu plus de finesse. Après la victoire de Pydna, ils quittèrent cette justice de précaution ; le temps était venu d'apprendre aux peuples et aux rois qu'ils devaient obéir, et Rome commander. La leçon fut rude et ineffaçable dans l'aiOfront de la Macédoine et la désolation de l'Épire.
Dix commissaires allèrent porter à Paul-Émile la décision du sénat touchant la Macédoine : toutes les villes de cet ancien royaume gardaient leurs territoires et leurs lois sous des magistrats annuellement élus par les habitants. Le pays était divisé en quatre contrées, dont on fixa les limites; par conséquent, plus d'assemblée générale, mais une assemblée particulière de députations dans le chef-lieu de chaque contrée , où se feraient aussi les élections des magistrats. Nul ne pourrait se marier , vendre ou acheter des terres hors de sa contrée. On interdisait le commerce extérieur, l'importation du sel, et surtout l'exploitation des mines d'or et d'argent : Philippe et Persée y avaient puisé trop de ressources. On permettait d'exploiter les mines de fer et de cuivre, moyennant une redevance à la république ; il fut défendu de couper les bois propres à la construction maritime. Enfin les Macédoniens paieraient aux Romains la moitié des impôts que levait autrefois Persée. « Paul- Émile donna ensuite des lois si bonnes, qu'il semblait les avoir feites, non pour des ennemis subjugués, mais pour des alliés utiles. » Cependant les pauvres vaincus comparaient eux-mêmes leur nation ainsi déchirée à un animal dont on dépèce les membres , « tant ils ignoraient, dit l'historien romaia» la grandeur de la Macédoine , la facilité de
246 HI8T0IRB ROHAINB.
la diviser, et combien chaque partie pouvait se suffire toute seule* » Ces mesures durent leur paraître moins insupportables encore que la sérieuse dérision qui précéda ; car od avait commencé par leur déclarer « qu'ils étaient libres , » et on le proclama avec un appareil qui les Ht troubler K Ceût été un crime pour eux de nier le bienfait ; et quand ils essayèrent de se soulever, on leur fit voir du moins qu'il y avait encore un degré de servitude possible.
La même délivrance fut signifiée aux Illyriens par Anicius et cinq conunissaires. Division semblable de FlUyrie en trois parties; administration et tribut semblables*. Quant à FEpire , Anicius la pacifia en occupant militairement les villes de ce pays. La république avait un grief particulier contre les Epirotes. Ce peuple s'était déclaré de bonne beure pour elle contre Philippe , et n^était pas mieux disposé en faveur de Persée. « Son chef était Cephan lus, homme d'un caractère prudent et ferme ^ et de la m meilleure intention ; il désirait qu'il n'y eût pas de « guerre, et ensuite il avait résolu d'aider les Ronoaios « exactement aux termes du traité, sans honteux émit pressement. Mais un certain Gharopus, élevé à Rome et « digne petit-fils de celui qui avait servi de guide à Fia- « mininus, avait voulu se faire un mérite ^aboyer contre « les hommes les plus recommandables de sa nation; on « le méprisait. La guerre étant commencée, comme tout « en Grèce était exposé au soupçon de favoriser Persée , « Charopus accusa sans relâche Cephâlus et tous les plus « importants del'Epire, épiant malignement leurs actions « et leurs paroles. Ceux-ci, forts de leur conscience et de « leur fidélité, s'en inquiétaient peu; mais quand ils virent « que ces calomnies étaient écoutées, et que plusieurs des
* Tite-Live , 4^>i8 , 99 , 3o , 3a.
• Tiie-Live , 45-a6.
« principaux Étoliens avaient été emmenés à Rome sur « des accusations semblables, ils furent forcés, pour leur tt propre sûreté, de s'allier au roi de Macédoine ^; aussi «t essayèrent-ils de se défendre contre Anicius, et ils ai- « mèrent mieux se faire tuer que de se livrer. » Mais tout n^était pas fini. Le consul prit ses dernières dispositions qu'il jugea les plus sûres, d'après les instructions du sénat qui s'en remettait à sa prudence. Après avoir célébré à Amphipolis des jeux magnifiques, où le plus curieux spectacle pour l'admiration des Grecs fut l'immense butin qu'il allait emporter de la Macédoine, il envoya un de ses fils avec Scipion Naslca ravager les terres des niyriens qui avaient soutenu Persée; lui-même se rendit en Épire. ft Des centurions vinrent en avant dans chaque ville rece tirer les garnisons romaines, annonçant que les Épirotes « allaient jouir de la liberté comme les Macédoniens. Alors « Paul-Émile , ayant ordonné qu'on portât au trésor public « tout l'or et l'argent des particuliers, dirigea des cohor- « les sur toutes les villes, de telle sorte que ces détachef< ments arrivassent partout le même jour. Dès le matin , « tout l'or et l'argent fut apporté ; à la quatrième heure le « signal du pillage fut donné aux soldats. Il y eut tant de « butin que l'on compta quatre cents deniers à chaque ca- « valier, deux cents à chaque fantassin, et qu'on emmena « cent cinquante mille individus; ensuite les murs de ces « villes pillées furent démolis : elles étaient environ soixan- « te-dix. On vendit le butin de tous, et on fit le partage de « la somme*. » Quelles réflexions vaudraient le naturel de ce récit vraiment romain, sans un seul mot de pitié au moins pour ces cent cinquante mille individus qui étaient du butin comme tout le reste! Plularque excuse Paul-
* TU«-UTe,4S-i8,96,S4.
Emile par les ordres du sénat; il assure qu'il tf y eut personne qui ne frémit d'horreur à cette ruine d'une nation entière*; mais Piutarque n'était pas de la race des vainqueurs. Parmi ceux-ci, les soldats trouvaient même que la victoire leur rapportait trop peu , et que leur général ne leur donnait pas assez.
Quant aux chefs et aux maîtres de la politique, ils jugèrent que ces cruautés ne suffisaient pas ; dans le châtiment des masses, ils n'oublièrent pas les châtiments particuliers. La peur que firent aux Rbodiens les menaces d'un commissaire, leur arracha un décret de mort contre ceux de leurs citoyens qui seraient convaincus de propos ou de démarches contre les Romains. Chez les Étoliens, deux traîtres avec des légionnaires donnés par le commandant Bebius, avaient massacré cinq cent cinquante des principaux du pays, banni les autres et confisqué les biens de tous. Une députation en deuil implora le consul; a mais dans l'examen de cette affaire, on rechercha beaucoup plus quels avaient été les partisans de Rome ou du roi, que les opprimés et les coupàBîes. » Les meurtriers furent absous , on approuva l'exil des bannis, la mort de ceux qui avaient été tués; seulement Bebius fut condamné pour avoir prêté des soldats romains à ce massacre. Ce jugement connu inspira aux amis de Rome, dans toute la Grèce , une intolérable arrogance , et mit sous leurs pieds tous ceux qu'on pouvait soupçonner d'avoir favorisé le roi ; les délations affluèrent contre ses amis secrets, bien plus dangereux que les autres, et le général ordonna, en conséquence, à tous ceux qu'on lui dénonça de l'Étolie , de FAcarnanie , de l'Epire et de la Bôotie, de le suivre à Rome, afin de se justifier. Deux commissaires se rendirent en Achaïe pour le même sujet, et quoique personne de ce pays n'eût été
• Plut., Paul-Émile, 3», 3î.
compromis par les papiers du prince, pour la sûreté de Callicrale, rhomme des Romains dans le Péloponnèse, mille Achéens furent mandés également, parmi lesquels Polybe , fils de Lycortas. On poussa ces recherches jusqu'en Asie , et Ton frappa même de la hache deux hommes marquants de Lesbos^
Du reste, on n'éprouvait à Rome que jouissance de tant de succès, avant même qu'on eût revu les glorieuses légions et leurs riches dépouilles. Un concours d'ambassadeurs et de princes avait donné aux quirites le doux spectacle de l'abaissement des anciennes grandeurs. Antiochus avait reçu près d'Alexandrie , des mains de Popilius , le sénatusconsulte qui lui prescrivait de quitter l'Egypte : comme il voulait délibérer avec ses conseillers, le Romain traçant un cercle- autour de lui avec une baguette , lui dit : « Avant de sortir de ce cercle, rends ta réponse. » Le roi stupéfait , hésitant un moment, répondit : «Je ferai ce que veut le sénat. » D'abord parurent ses ambassadeurs et ceux de Ptolémée, puis ceux d'Eumène , avec Attale son frère , puis Masgaba , fils de Massinissa , puis les Rhodiens. Protestations d'obéissance, gratulations, prières, tout prit le ton de la plus craintive flatterie. Le jeune Numide excella : son père était confus de deux choses, que le sénat lui eût demandé non ordonné, ensuite qu'on lui eût payé le blé fourni , puisque son royaume et les productions du territoire appartenaient réellement à ceux qui le lui avaient donné, et que ce serait toujours assez pour Massinissa du superflu du peuple romain. Un tel langage charmait les pères conscrits, et ils y répondaient avec une bienveillance grave et souveraine, mêlant toujours les avis au remerciement. Ils furent moins satisfaits d' Attale, auquel ils comptaient accorder la moitié du royaume de son frère, et qui
» Tîte-LWc, 45-10, a8,3i.
eut aaseï dô sagesse pour ne pas la demanda. Les pauvnes Rbodieos, plus compromis qu'Bumène, furent les plus mal reçus, et sans Gaton , qui trouva absurde qu'on les accusât d'avoir eu mauvaise intention , la guerre leur eût été déclarée; mais on leur 6ta définitivement la Carie et la Lycie^
Bientôt Farrivée des rois captifs , Pensée et Gentius, des nombreux pris(«niers et des accusés , annonça celle de Paul-Ëmile, qui, peu de jours après, remonta le Tibre dans une galère royale à seise rangs , ornée des dépouilles macédoniennes, d'armes brillantes et de riches tissus; la multitude se pressait sur les deux rives. Anicius et Octavins , le cbef de la flotte , ne tardèr^t pas à suivre. Le sénat décerna le triomphe à tous trois , et chargea le préteur Gassius d'inviter les tribuns à porter une rogation, que le commandement militaire (tnipermm)fût continué à ces généraux pour le jour où ils entreraient triomphalement dans la ville. Mais la sévère discipline de Paul-Émile et la part considérable de butin qu'il avait gardée pour le trésor , avaient mécontenté les soldats. Un Galba , tribun légionnaire , les excita encore par ses invectives. Il combattit la loi quand elle eut été lue au Gapitole, et, le lendemain, les soldats y vinrent en si grand nombre, que personne ne pouvait plus pénétrer pour donner son suffrage. Les premières tribus appelées ayant rejeté la rogation , les grands accoururent, s'écriant que c'était une indignité de dépouiller du triomphe Paul-Émite, le vainqueur d'une si grande guerre, et accablant Galba de reproches. Enfin, à la demande de Servilius, qui avait été consul et maître de la cavalerie, les tribuns s'étant consultés entre eux , déclarèrent qu'ils allaient remettre l'affaire en délibération et
* Appien, Gtierres syriaques ; Fragm. da discours de Caton, dans Aul. Gel., 7-3; Tile-Live, 4>ia , i3 , 19, ao; Vell., i-it.